Los Angeles , l’Europe de Maastricht et le nouvel ordre mondial

Nous parlons, dans ce numéro de Futur Antérieur, des États-Unis d’Amérique : de la crise du système politique et de la “catastrophe” des rapports sociaux, du déclin économique, des nouvelles techniques de “commandement” et des idéologies mystificatrices que nous offre cette Amérique, tout en disant aussi le désespoir et la puissance de la révolte. Mais en parlant de l’Amérique, ne parlons-nous pas aussi de l’Europe ? Nos destins ne sont-ils pas plus que jamais liés ? Les effets de la crise américaine qui rejaillissent sur le monde entier et y font peser la menace d’un “nouvel ordre mondial” n’influent-ils pas plus que jamais sur notre vie économique, sociale apolitique ? En Europe, le débat politique de fond sur les perspectives de notre continent est ouvert. En France, en septembre, on va voter sur Maastricht. Que peut-on dire sur l’unité européenne du point de vue de la “superpuissance” américaine, militairement et politiquement hégémonique, mais économiquement et socialement en crise ? Et que peut-on dire sur l Europe, en considérant son processus d’unification du point de vue de la démocratie et des intérêts des classes sociales exploitées, tant ici que sur le reste de la planète ?

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Il ne faut pas rêver : la révolte de Los Angeles n’inaugure pas un nouveau cycle de la révolution américaine. Toutefois, cette révolte est d’une extrême importance parce qu’elle met au premier plan la crise du système de légitimation politique des USA. On sait ce qu’il en est des formes du malaise social, des séries de chiffres marquant la chute de la production et le déclin économique, des perversions du mode de gouvernement et de la violence de l’appareil tyrannique (culturel, médiatique) sur lequel il s’appuie. Mais c’est toujours quelque chose de magnifique que de voir tout ce qui se rebelle contre cet état de choses, tous ces grumeaux s’agréger dans un événement, une révolte et un mouvement de protestation qui mettent en question “the american Republic”. La police et la magistrature, les représentants et le gouvernement, aucun des pouvoirs d’un État qui se veut démocratique et fédéral, n’est épargné par la révolte de Los Angeles. Une police digne du pire des “apartheid” ; une magistrature raciste ; une classe politique (Clinton autant que Bush) incapable du moindre sursaut de générosité vis-à-vis de cette révolte et soumise au conditionnement asphyxiant des innombrables “majorités silencieuses et morales” qui infectent la vie publique étriquée américaine ; un gouvernement – surtout – irresponsable et incapable d’imaginer ne serait-ce qu’une réponse progressiste et réformiste à la révolte des pauvres; disposé seulement à poursuivre l’exercice de sa répression. Alors que dans le New Deal roosveltien et fordiste on avait réussi à créer ce Welfare State qui, jusqu’à la présidence de Lyndon Johnson, avait tant bien que mal réussi, en articulant lignes de classe et lignes de race, à déterminer une dialectique du mouvement social et à obtenir la participation de la classe ouvrière et des “Blacks” – eh bien, rien de tout ceci n’a résisté à la fureur destructrice du reaganisme. C’est là l’origine de la crise : le fait que la République américaine est irréversiblement reaganienne. Pour détruire le contre-pouvoir de la classe ouvrière et des classes dominées, le pouvoir néolibéral et le populisme reaganien ont assujetti le développement économique à des mécanismes de redistribution de la richesse, des libertés, du savoir et du bien-être dignes d’une société coloniale. La destruction de la production et celle de la démocratie sont allées de pair. La révolte de Los Angeles naît sur cette articulation et montre à la fois la profondeur de la rupture du “lien social” et l’impossibilité de fournir une réponse dans le cadre de ce régime politique. “No justice, no peace” : ce que réclamaient les révoltés de Los Angeles ce n’était pas seulement l’application loyale de la loi, c’était la justice dans la répartition des revenus, des libertés, des possibilités de travail et de bien-être. Ils réclamaient l’espérance. Le système politique américain, qui a toujours été réceptif (même dans ses périodes les plus progressistes) au virus de l’oligarchie et qui depuis cette dernière décennie se trouve corrompu par le populisme reaganien, ne sera pas capable dans cette conjoncture de désagrégation sociale qui atteint des profondeurs jusque-là inconnues d’affronter la tâche désormais impossible de conjuguer liberté et égalité, de produire de la démocratie et du travail. “No justice, no peace”, de n’être qu’un hurlement de rage et d’indignation, marque la tendance dominante de la crise structurelle du système politique américain…

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La crise durable du système politique exclut la tentation isolationniste et pousse, au contraire, la classe politique américaine vers l’impérialisme. Le “nouvel ordre mondial” devra donc constituer l’espace au sein duquel la crise américaine pourra être compensée et le système rééquilibré grâce aux bénéfices économiques et politiques d’une action impérialiste. Dans cette phase de reconstruction d’un “nouvel ordre mondial”, les États-Unis ont bien démontré de quoi ils sont capables. De la grande cérémonie d’intronisation qu’a été la guerre du Golfe à la récente déclaration de la Cour Suprême sur la légitimité juridique de procéder au rapt de ses ennemis à l’extérieur de ses frontières, le droit d’ingérence impérialiste s’est banalisé. Le droit international doit lui-même se plier à la “Polizeiwissenschaft”, aux priorités d’une politique d’intervention policière de contrôle par la force qu’il s’agisse de prévention, de répression ou d’équilibres fondamentaux. Washington voudrait faire du monde entier son panopticon. Mais le travail assidu des réseaux de pouvoir internationaux sous tutelle américaine pour développer des opérations de déstabilisation (diplomatiques, militaires, politiques et monétaires) d’aires géographiques entières, dans l’est de l’Europe, dans le centre et l’est du continent asiatique, en Afrique occidentale, s’est révélé bien plus périlleux que le droit d’ingérence. Cette politique du “diviser pour régner” – qui vise à pousser au paroxysme toutes les tendances à la désagrégation de l’ordre ancien – a une finalité, tout à fait monstrueuse, qui est d’exporter les crises et d’imposer au marché politique et économique de nouvelles hiérarchies en fonction des intérêts de la domination américaine. Ses coûts politiques et moraux sont déjà hors de toutes proportions. Les formes de l’impérialisme occidental, instaurées après la Deuxième Guerre mondiale et rénovées au cours du processus de décolonisation, semblent désormais des reliques à considérer d’un oeil nostalgique face aux bouleversements provoqués aujourd’hui par la libanisation d’espaces continentaux entiers. Quant à l’impérialisme soviétique et stalinien -puisse Dieu ne pas vouloir qu’on soit contraint d’en réapprécier le mérite quant à l’honnête valeur que peut représenter la paix dans les rapports internationaux ! La guerre en Yougoslavie et celles qui se déroulent ou sont en train de se préparer dans l’ex-empire soviétique frappent déjà aux portes de l’Europe. Et c’est sur ce point que l’exportation impérialiste de la crise américaine nous touche non seulement de près, mais tout de suite. Les intérêts européens et les intérêts américains ne se heurtent plus seulement sur les problèmes de l’agriculture, des politiques de recherche scientifique ou sur ceux de la concurrence commerciale – ces problèmes-là pourraient certainement être réglés, même si ce n’est pas facile -, ils sont inextricablement liés à des pressions, des chantages et des menaces directes, et ils sont pris dans des tissus qu’il n’est peut-être pas prématuré de considérer comme pouvant donner naissance à des alternatives stratégiques. Il y a une chose qui, de toutes façons, est certaine : le “nouvel ordre mondial” (comme l’affirmait récemment un rapport du ministère de la Défense américain, reformulé mais jamais démenti) ne peut admettre qu’apparaisse un État qui constitue un pôle de dimensions européennes, nécessairement rival du pôle américain. La mise en oeuvre du “nouvel ordre mondial” se heurte au processus de formation de l’Europe, sous tous ses aspects : telle est la conviction décisive du gouvernement des USA dans sa gestion impérialiste de la crise.

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On dit: Maastricht c’est l’Europe du grand capital. Mais est-ce que l’Europe du Traité de Rome à aujourd’hui a jamais été autre chose ? On dit : l’Europe de Maastricht deviendra une monstrueuse structure bureaucratique. Qu’en est-il en réalité ? Les plans prévoient à coup sûr la construction d’une structure bureaucratique monstrueuse, affligée, qui plus est, d’un fort déficit démocratique (le pouvoir de contrôle du Parlement de Strasbourg est voisin de zéro), mais il s’agit d’une structure bureaucratique curieuse et assez ouverte à des éléments hybrides fédératifs et confédératifs marquants, et en même temps assez fragile face aux structures administratives actuelles des États nationaux. En fait, quand on porte à l’Europe de Maastricht le type de critiques dont nous avons fait état, c’est qu’on refuse l’élément central, essentiel qui domine le projet de construction actuel : c’est que l’Europe de Maastricht est une tentative de révolution par le haut, principalement franco-germanique, pour constituer un pôle alternatif fort et stable sur cet horizon d’instabilité chronique et de volonté unilatérale de domination, que produit le nouvel ordre impérialiste américain. Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’entrer dans des querelles byzantines sur la nature du pouvoir dans la nouvelle Europe : qu’il s’agisse d’un pouvoir capitalistique, structuré dans des formes bureaucratiques, c’est évident – mais ceci ne change rien à l’appréciation de ce qu’il y a de véritablement nouveau dans la construction européenne, à moins d’en rester encore à l’illusion d’un républicanisme du dix-neuvième siècle ou, pire encore, d’adhérer à des idéologies nationalistes répugnantes, qu’elles soient fascistes ou staliniennes. Par contre, la question, l’unique question à laquelle il nous faut répondre dans la phase actuelle est la suivante : avons-nous intérêt à une Europe qui s’oppose au “nouvel ordre mondial” ? Notre réponse est oui. Le nouvel espace public européen qui est en train de se dessiner au sein des contradictions inter-impérialistes ne change en rien la nature de l’exploitation économique que les classes dominées subissent en Europe, mais il offre à ces mêmes exploités un espace politique à l’intérieur duquel les projets et les luttes de transformation radicale deviennent (non pas actuels mais) possibles. Parmi les actuels adversaires “de gauche” de l Europe de Maastricht y en aurait-il éventuellement qui pensent qu’une initiative de démocratie radicale à l’intérieur des frontières actuelles des États nationaux soit possible (n’allons pas jusque là ! simplement pensable) ? Par contre, ce n’est pas la première fois, tout au long de l’histoire des luttes des classes exploitées, que les contradictions inter-impérialistes offrent de nouveaux espaces de mobilisation et d’initiative politique. Et aujourd’hui, cette observation générique prend une importance décisive. Un projet de libération ne peut être repris et poursuivi que dans la lutte contre le projet impérialiste américain.

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Los Angeles et l’Europe sont très éloignés l’un de l’autre. pas suffisamment cependant pour que l’on ne puisse reconnaître, ici et là-bas, dissimulé derrière ses masques, le même ennemi : le “nouvel ordre mondial”. Nous ne savons pas quelles voies choisiront de suivre dans leurs luttes contre cet ennemi, à travers et au-delà des révoltes, les laissés-pour-compte de Los Angeles. Et nous n’avons vraiment aucun conseil à leur donner. Nous savons cependant ce que nous avons à faire, ici en Europe, pour battre ce même ennemi. Des objectifs précis, des tâches en matière d’agitation se font jour dans la nouvelle Europe. L’objectif de rattraper le déficit démocratique de l’actuel projet d’unification, en consolidant ce que cette phase de ratifications et de référendums édifiera et en allant bien au-delà ; l’objectif de développer une intégration culturelle, sociale et économique équilibrée et liée aux besoins d’une Europe qui serait non plus celle des nations mais celle des régions ; l’objectif de fonder un véritable État de la justice distributive, contre l’ “État des choses présentes”, en replaçant la “question sociale” (posée par le post fordisme et la crise du Welfare State) au cœur de la lutte politique. Il s’agit en même temps de reposer la problématique Nord-Sud en des termes radicalement nouveaux, tant au niveau des politiques de l’immigration que de celle de la dette. L’ouverture à l’immigration et la fin d’une politique de l’échange inégal et usuraire sont à l’ordre du jour ! Avec qui peut-on réaliser tout cela ? Avec une gauche capable aujourd’hui d’en finir avec ses mythes de républicanisme et/ou nationalisme qui font obstacle à la possibilité d’opposer une Europe unie au “nouvel ordre mondial” ? Les jeunes rebelles de Los Angeles pourraient-ils davantage faire confiance à une gauche de ce type qu’aux “bosses” du système américain ? Le problème de la construction d’une nouvelle force politique, européenne et radicalement démocratique, qui prenne la place des vieilles gauches déqualifiées et inertes, est aussi vital en Europe qu’à Los Angeles. Face au même ennemi.

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L’Europe qu’il s’agit de construire ne peut pas être une Europe du repli, se transformant en forteresse assiégée par rapport au monde extérieur. L’Europe des accords de Schengen qui ne songe qu’à se protéger contre les vagues de l’immigration est une Europe vouée à l’échec, parce qu’incapable de prendre des initiatives libératrices. L’Europe de l’Ouest ne doit pas se rouler en boule comme un hérisson, elle doit rendre impossible les politiques destructrices du FMI en réduisant ou en supprimant la dette du tiers monde (ou du Sud), en oeuvrant à l’échelle internationale pour la régulation des marchés des matières premières et pour une modulation différente de la distribution de l’aide économique aux pays du Sud. Elle se doit de favoriser l’union économique et politique des pays de l’Est (préalable à un dialogue véritable avec l’Europe de l’Ouest). Quand Jean-Pierre Chevènement préconise une initiative ou des initiatives européennes de croissance contre le chômage et l’exclusion (grâce à des politiques communes et coordonnées chez les Douze), il a certainement raison, mais il oublie que de telles initiatives ne peuvent avoir leur plein effet que dans un contexte international dynamique où le Sud et l’Est trouvent place. L’objectif ne peut certainement pas être de damer le pion aux États-Unis et au Japon (en réduisant les problèmes mondiaux à la confrontation triangulaire Europe de l’Ouest-États-Unis-Japon), mais de créer, par la concertation et la signature d’accords internationaux, les conditions d’une croissance internationale qui ne soit pas déséquilibrée et ménage l’environnement. Cela implique, bien sûr, que l’Europe n’accepte plus d’être l’otage du G7 qui n’est qu’une sorte de directoire de nantis. (T.N. et J.-M. V)

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger