Los Angeles : les libertés civiles entre le marteau et la drogue

(avec la participation de Sue Ruddick) “Ce soir on les a arrêtés pour n’importe quoi”.
(Le porte-parole de la Police de Los Angeles le 9 avril 1988.)

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A la fin d’une semaine, au début d’avril, la police de Los Angeles et les unités de shérifs ont arrêté plus de jeunes Noirs qu’ils ne l’avaient jamais fait depuis les émeutes de Watts en 1965. Un millier d’hommes de patrouille en service spécial, appuyés par des unités tactiques d’élite et une unité anti-gang ont mis en oeuvre sur dix milles carrés de South Central entre Exposition Park et North Long l’opération “Marteau” imposée par Daryl Gates, Chef de la Police. Comme une mission de repérage et de destruction au Vietnam – dont beaucoup de policiers de Los Angeles sont des vétérans -, le département de police de Los Angeles (LAPD) a saturé les rues avec ses “engins bleus”, cueillant des milliers d’adolescents au hasard ; des gosses ont été, de façon humiliante, obligés d’embrasser le trottoir ou d’écarter les jambes contre les voitures de la police pendant que des officiers enregistraient leurs noms sur des listes informatisées de délinquants ; 1453 furent arrêtés et jugés par des tribunaux mobiles, la plupart du temps pour des peccadilles comme l’utilisation abusive de titres de transport ou la violation du couvre-feu. En outre, plusieurs centaines de jeunes, contre lesquels il n’y avait pas de charges ont été inscrits sur les rôles de la police pour être mis sous surveillance.

Le Vietnam ici

Le chef Gates qui, au début de l’année, préconisait l’invasion de la Colombie(en 1980 déjà il avait proposé à Jimmy Carter la force d’invervention de la police de Los Angeles pour libérer les otages de Téhéran) a tourné en dérision lés protestations pour la défense des libertés : “C’est la guerre… Nous sommes très en colère … Nous voulons faire passer le message à tous les trouillards, à tous ces petits trouillards, que nous allons venir et qu’on les aura…” Pour renforcer cette comparaison le chef du service de lutte contre les stupéfiants a mis les points sur les i : “C’est le Vietnam ici.”

“Eux” – ceux qui correspondent aux Vietcongs – ce sont les membres des bandes locales de jeunes Noirs, divisés en plusieurs centaines de groupes et rassemblés dans deux super-bandes hostiles l’une à l’autre les “Crips” et les “Bloods” que l’on distingue comme le sait tout téléspectateur de Dennis Hopper, par la couleur de leurs lacets, de leurs T-shirts et de leurs foulards (le rouge pour les Bloods et le bleu pour les Crips). Dans la version officielle,reprise et rendue sensationnelle par Hollywood, ces bandes comprennent de véritables petites armées de guérilla urbaine organisées pour la vente de crack et pour tirer sur la police avec un arsenal d’armes automatiques UZI ou MAC – 10. Bien que les bandes ne soient tout au plus que des bandes d’étudiants ou de lycéens, les hommes politiques de la région les comparent aux “milices meurtrières de Beyrouth”.

A l’intérieur de la ville, dans le quartier latino de Los Angeles, il y a une tradition de constitution de bandes importantes qu’on décrit souvent dans les mêmes termes.

Mais dans les barrios de l’est la guerre des bandes est moins meurtrière que dans le sud, sans doute en raison de l’importance plus grande des enjeux et des affrontements autour du contrôle du commerce de détail de la cocaïne. A l’est les règlements de comptes mortels ont atteint un maximum de vingt-quatre tués en 1978, puis sont descendus à quatre en 1984 (bien que cela puisse être une tendance temporaire étant donné que certaines bandes s’organisent pour vendre du crack). L’affrontement entre bandes dans le ghetto a au contraire explosé, en synchronisation approximative avec le changement de parcours du principal courant de cocaïne de la Floride à la Californie du Sud via Mexico et l’apparition du crack comme la cocaïne du pauvre. Depuis un an et demi les assassinats liés à la guerre des bandes au sud de la ville et de la région ont été supérieurs à un par jour.

L’extension de la violence des jeunes (qui, comme nous le verrons, a ses racines dans une augmentation dramatiquement croissante de la pauvreté des jeunes) a été exagérée par les autorités judiciaires et policières, ainsi que par les médias de façon fantasmagorique. Le parquet de Los Angeles, dans une valse de chiffres qui ne fait plus la distinction entre l’imaginaire et la réalité a augmenté ses estimations du nombre des membres de bandes de 10 000 à 50 000. Les journaux locaux et la télévision ont porté ces chiffres à 70 000 à 80 000, tandis que les experts des shérifs ont évoqué le spectre de 100 000 canailles s’abattant sur Los Angeles et sa région. Depuis il semble qu’une véritable constellation de Crips et de Bloods se soit infiltrée, comme on le dit, dans tout le monde occidental, avec des dérivations de Seattle à Denver, et même des mutants vers Tucson (pour parler de points de vue hystériques).

Comme la peur des vagabonds à la fin du dix-neuvième siècle, ou la peur des Rouges au début du siècle, la hantise actuelle des bandes est devenue une relation de classe imaginaire, un domaine de pseudo-connaissances et de projections fantasmatiques, un véritable fétiche. Aussi longtemps que les violences ont été confinées au ghetto, les affrontements entre bandes n’étaient qu’une façon de titiller le voyeurisme des yuppies dévorant des articles terrifiants dans le “Los Angeles Times Magazine” ou regardant l’émission locale de Michael Jackson. Le frisson s’est transformé en peur en décembre dernier lorsqu’une jeune femme a été tuée près d’un théâtre dans le quartier de loisirs de Westwood Village. Les commerçants les plus influents de ce quartier qui peu de temps auparavant avaient incité la police à utiliser des règles de couvre-feu pour écarter les jeunes non-Blancs du village, réclamèrent une protection policière extraordinaire alors qu’en même temps Zev Yaroslavsky, conseiller municipal des quartiers ouest et principal concurrent du maire (noir) Bradley, promettait de fortes récompenses pour l’arrestation des “terroristes urbains”.

La dramatisation par la presse des coups de feu de Westwood et l’insistance mise sur eux par la police enflammèrent les ressentiments, déjà en train de fermenter, des leaders de la communauté noire qui flétrirent Yaroslavsky, la police et le maire Bradley pour leur incapacité à répondre de façon comparable aux exactions et aux voies de fait commises à South Central ou dans son voisinage. Pendant plusieurs semaines les conseils résonnèrent de débats sur le temps de réaction de la police dans les différents quartiers et sur la répartition des effectifs. Ces débats fortement marqués idéologiquement, dans la mesure où ils étaient centrés exclusivement sur des demandes pour poursuite plus “équitable” et vigoureuse de la guerre contre les bandes, furent un prétexte bienvenu pour un chef de la police ambitieux bien connu pour convoiter la mairie ou d’autres hautes fonctions.

Les chasseurs de bandes

Le chef Hates, comme ses prédécesseurs à la tête d’un des départements de police les plus racistes des États-Unis, s’était heurté à la méfiance, voire à la haine ouverte de la communauté noire pour sa façon systématique de couvrir les brutalités de la police de Los Angeles. En 1982, par exemple, après la mort par étouffement de jeunes Noirs placés en garde à vue, il mit en avant l’incroyable théorie selon laquelle les décès étaient dus à l’anatomie des victimes et non à l’emploi excessif de la force par la police : “Il peut arriver que chez certains Noirs, lorsqu’on fait pression sur la carotide, les veines ou les artères ne s’ouvrent pas aussi vite que les gens “normaux” (sic) (d’après le “Los Angeles Times” du 28 mars 1988). Au cours de la même période la police a battu de nombreux habitants non armés de South Central, y compris des Noirs victimes d’attaques et pris pour leurs assaillants. Cette violence policière échappant à tout contrôle et non contenue par la discipline où les agents sont toujours disculpés a conduit en réaction à la formation de comités contre les abus policiers (CAPA) sur des bases communautaires qui demandèrent la surveillance par chaque communautés des pratiques policières.

Mais, après la fusillade de Westwood, les demandes de renforts policiers venant de la communauté noire, donnèrent à Gates une occasion inespérée de rendre hégémonique la coalition pro police dans les différentes parties d’une métropole divisée et polarisée socialement. En paraissant répondre aux clameurs de South Central et de ses environs, H. Gates s’est donné la possibilité de capter le soutien des hommes politiques noirs. Pour obtenir une couverture médiatique maximum, Gates a lancé la première de ses rafles anti-bandes (la police de Los Angeles avait déjà fait des rafles moins importantes pour chasser les sans-abri du centre ville. Le programme de lutte contre le trafic lié aux bandes ou GRATS a ciblé des zones de trafic de stupéfiants par des expéditions de 200 à 300 policiers ayant ordre d’arrêter et d’interroger toute personne soupçonnée d’être membre d’une bande, en fonction de son vêtement ou d’un signe de reconnaissance. Ainsi, en jouant sur des prétextes aussi futiles que la couleur des lacets ou la façon de se serrer la main, les unités policières ont effectué en février et en mars neuf rafles, employant 500 véhicules, et arrêté 1 500 personnes. Le vendredi saint le chef s’est vanté des succès du GRATS réduisant de façon notable la violence de la rue. Toutefois quelques heures après son intervention des membres de bandes abattaient une jeune femme de dix-neuf ans au milieu de la foule à un coin de rue de South Central. L’hystérie s’empara aussitôt des autorités civiles. Kenneth Hahn, Procureur du Comté, demanda la mobilisation de la Garde Nationale de Californie : Yaroslavsky affirma que la ville était confrontée à une guerre, du fait de la violence des bandes, qui était pire qu’à Beyrouth. Gates, désireux avant tout de retenir les lumières de la rampe, annonça la transformation du GRATS en un programme plus ambitieux encore, le HAMMER, avec l’utilisation systématique de toutes les ressources policières. La première des nombreuses “blizfriege” policières frappa les rues de South Central. Bien que la plupart des hommes politiques noirs se soient ralliés au programme Hammer, les porte-paroles de la police se plaignirent de l’absence d’enthousiasme des gens dans les zones de bataille. “Les gens, au lieu d’être de notre côté, portent toutes sortes d’accusations.” Effectivement le NAACP (association pour les droits des Noirs) a fait état d’un nombre sans précédent de plaintes pour tracasseries policières illégales.

Étant donné l’autorisation de terroriser les membres de bandes et les vendeurs de crack qui lui a été accordée, la police a selon toute vraisemblance dépassé les bornes de ce qui est son devoir. Le 5 avril, elle a tué un adolescent qui se mettait à l’abri derrière un petit palmier sur Adams Boulevard. Il était prétendument en train de chercher quelque chose dans son pantalon et, plus important encore, on le soupçonnait d’être membre d’une bande – une imputation qui semble justifier maintenant les mauvais traitements policiers, voire les exécutions. Quelques semaines plus tard, des forces de type Hammer prenant d’assaut une maison supposée être un lieu de vente de drogue tirèrent à plusieurs reprises sur un travailleur retraité du bâtiment de quatre-vingt-un an. On ne trouva pas de drogue et on peut penser que la police n’avait pas la bonne adresse ; en outre la nièce de la victime – elle était témoin – a indiqué que son oncle avait été tué alors qu’il levait les bras. La police s’est contentée de répliquer que les bandes payaient souvent des personnes âgées pour faire de leurs habitations des points de ventes.

Au cours d’une saison où tout meurtre commis par une bande était présenté comme une atrocité, les deux homicides dus à la police ne causèrent que de très légers remous. Un des rares groupes décidés à critiquer les opérations Hammer était la section de Californie du Sud de l’association américaine pour les libertés civiles (ACLU), une association qui a souvent été victime des pratiques non légales de la police au cours des dernières décennies. Joan Howarth, l’avocate qui défend les libertés civiles des jeunes pour l’ACLU, a dénoncé vigoureusement les rafles attrape-tout comme des “coups publicitaires” destinés à vanter Gates – le Rambo de Los Angeles – et à diriger des ressources fiscales rares vers une police avide. Howarth a indiqué également que des opérations de type Hammer impliquaient la violation massive des droits des jeunes – pour ne pas mentionner les fusillades policières – avec pour seuls effets de déchaîner les bandes et d’augmenter leur prestige de hors-la-loi. Elle a souligné par ailleurs l’inefficacité relative de la répression – à moins d’utiliser des escadrons de la mort et des internements massifs – pour contrecarrer les incitations économiques et psychologiques à devenir membre d’une bande. En dépit du fait qu’un millier de Crips et de Bloods sont enfermés dans des quartiers séparés dans la prison du Comté de Los Angeles, en dépit aussi de l’incarcération de milliers de jeunes à tous les niveaux du système pénal du camp de rééducation aux cellules de condamnés à mort, le recrutement des bandes est en pleine croissance. Si des condamnations à vingt ans de prison ou à la chambre à gaz n’arrêtent pas l’élargissement des bandes, quel effet dissuasif peuvent avoir des tactiques de harcèlement ? La section locale de l’ACLU, dont l’approche légaliste des problèmes trouble quelque peu la perception des causes sociales de la criminalité juvénile, pense que le pragmatisme peut conduire la police à chercher des réponses qui restent dans le cadre de la loi et détournent des rafles spectaculaires et des arrestations de masse en faveur de poursuites individualisées.

Hames Hahan, jeune procureur combatif de Los Angeles, a mis aussi en question l’efficacité de simples démonstrations de force comme les opérations Hammer, mais il rejette la tentative donquichottesque de l’ACLU de compenser une pression policière croissante par une pression pour une observation scrupuleuse des libertés civiles. Si le modèle de Gates est le Général Westmoreland, soignant sa publicité et s’appuyant sur les statistiques des morts, la conception que se fait Hahn de l’éradication des bandes rappelle les bureaucrates autoritaires dans des États comme l’Afrique du Sud ou le Chili. De son point de vue, le problème c’est la loi elle-même, avec ses garanties exagérées pour les criminels dans le domaine de la procédure. Comme les ennemis des vagabonds du dix-neuvième siècle ou les pourchasseurs des communistes dans les années vingt, il propose de considérer comme criminelle une couche tout entière, en l’occurrence les membres des bandes et de suspendre, en ce qui les concerne, la protection de la déclaration des droits. Il est sans doute, parmi les juristes et les procureurs américains, celui qui est allé le plus loin dans l’exploration du terrain du futur État policier local.

L’épisode de la bande play-boy

Continuer à protéger l’activité des bandes sous prétexte d’appliquer la constitution, c’est porter un coup mortel à notre ville.

Le zèle répressif de Hahn est significatif à un double titre, puisque, loin d’être un reaganien obtus, il est le rejeton d’une dynastie libérale de Los Angeles qui, par l’intermédiaire de son père procureur général du Comté de Los Angeles, a des liens forts avec les communautés noire et hispanique. Toutefois, comme Gates et Yaroslavsky, il a calculé les avantages politiques stratégiques de s’attaquer aux bandes, quand les problèmes d’environnement et de sécurité personnelle deviennent décisifs pour produire des reclassements électoraux et de nouvelles configurations de pouvoir dans la municipalité.

Le coup d’envoi de la guerre personnelle de Hahn contre les bandes a été les poursuites et le procès en automne 1987 contre les membres du groupe “Playboy” des Crips association non déclarée. Les membres de la bande Playboy, un des nombreux groupes des Crips dans le Comté de Los Angeles ont été choisis à cause de leur proximité inhabituelle – dans le quartier Cadillac-Corning, juste au sud de Beverley Hills et à l’est de Beverlywood – de quartiers blancs riches. La bande Playboy rassemble des jeunes venant de plusieurs quartiers de l’ouest (Hamelton, Université, Palisades) qui sont allés vers Cadillac-Corning aux alentours de 1981. A l’origine ils vendaient de l’héroïne, puis ils passèrent au commerce plus lucratif de la cocaïne et du crack en 1983-84. A cause de son voisinage avec l’ouest yuppie, Cadillac-Corning était un centre idéal pour diffuser la drogue, attirant des Blancs riches qui ne voulaient pas aller à Watts et donnant aux membres de Playboy un avantage par rapport aux bandes du sud.

Dans les poursuites de Hahn personne n’était nommément cité si ce n’est de 1 à 300 types. On demandait au tribunal de délivrer un arrêt temporaire interdisant de 24 en 24 heures une série d’activités déclarées illégales. Cela comprenait les rassemblements de deux personnes ou plus, le stationnement dans les rues pour plus de cinq minutes à toute heure du jour ou de la nuit, l’interdiction d’avoir des visites chez soi de moins de dix minutes (une allusion à la vente de drogue). Hahn demanda aussi (interdiction des insignes des bandes et l’imposition d’un couvre-feu de l’aube au crépuscule pour les jeunes des bandes. Enfin, il demanda une réglementation provisoire pour les trente-six îlots de Cadillac-Corning : tout “type” pourrait être arrêté à moins de pouvoir produire une lettre signée par un propriétaire ou un employeur autorisant sa présence.

Comme l’ACLU n’a pas manqué de le relever très vite, la suppression de l’immunité personnelle (de la présomption d’innocence) et son remplacement par la responsabilité collective pour les délits des bandes est pratiquement identique au raisonnement employé en Afrique du Sud pour condamner à mort les six de “Sharpeville” en raison de leur présence dans une foule qui a lynché un informateur de la police. Joan Howarth a aussi fait observer, de façon glaciale, que les “remèdes” proposés par Hahn, une réglementation de l’habillement, le couvre-feu, des citations pour outrage à magistrat, représentaient autant de façons subreptices de suspendre la Constitution des États-Unis. Le Juge Deering de la Cour Suprême de Californie, après avoir étudié l’affaire présentée par le Procureur de la ville, a débouté Hahn et confirmé le contre-argument de la défense selon lequel il ne peut y avoir de poursuites que contre des individus poursuivis pour des délits qualifié (ou des personnes morales).

Le débat a continué dans le “Los Angeles Times”. Le nouveau président de l’ACLU, Danny Goldberg, producteur de rock et principal bailleur de fonds du parti démocrate, a accusé son camarade démocrate d’être à la recherche de manchettes de journaux et de solutions simplistes. Sans se laisser démonter, le procureur Hahn a répondu en dénonçant la capitulation silencieuse de l’ACLU devant une conception déplacée des droits des particigants aux bandes, dans une ville en état de siège. Selon son argumentation, les droits constitutionnels ne peuvent être absolus, et, se prévalant du précédent de la guerre, Hahn accusait l’ACLU d’être responsable de la violence des bandes.

Malgré ces échecs dans les poursuites contre la bande Play-boy, le bureau du procureur de la ville a continué à rechercher les moyens de sanctionner pénalement la participation aux bandes. En novembre 1987 il débarrasse de ses toiles d’araignée la loi de 1919 sur le syndicalisme criminel pour l’appliquer à Michael “Peanut” Martin, un étudiant de dix-huit ans, leader présumé de sept jeunes de la vallée de San Fernando se proclamant “aryens de la classe ouvrière”. Cette petite cellule de skinheads accusés de s’attaquer aux immigrants hispaniques était prise ici sur le plan légal comme représentative de toutes les bandes en général. La loi sur le syndicalisme criminel, votée spécialement pour détruire les IWW (Industrial Workers of the World) et le parti communiste, est une vieillerie sinistre, utilisée la dernière fois, sans succès, contre deux organisateurs du Progressive Labor Party (d’inspiration maoïste) dans les années soixante. La plupart des journalistes et des défenseurs des libertés furent surpris de voir que cette loi était encore dans les rôles et a fortiori de voir qu’un accusateur public cherchait à lui insuffler une nouvelle vie. H. Gahn a vraisemblablement été arrêté par des considérations sur le caractère anti-constitutionnel de cette loi dans sa volonté de l’appliquer et a été contraint de poursuivre Martin pour des délits beaucoup plus prosaïques.

Pour autant, Hahn avait atteint un résultat non négligeable. Il pouvait maintenant proclamer qu’il avait épuisé toutes les possibilités légales existantes (faisant ainsi la démonstration, selon lui, de la faiblesse de la loi et non de la fausseté de sa méthode) et que seule une nouvelle législation pourrait sauver Los Angeles du siège par les Bandes. Cette position trouve un écho favorable chez son prédécesseur, Ira Reiner. Alors qu’il occupait le poste de Hahn en 1982, Reiner avait anticipé sur l’utilisation du principe de la responsabilité collective obtenant un arrêt de tribunal enjoignant aux membres d’une bande d’effacer des graffitis ou bien d’aller en prison. Lors d’une conférence théâtrale, il annonça qu’il ne pouvait plus s’intéresser à la réhabilitation des criminels des rues, mais qu’il voulait mettre en prison le plus longtemps possible chacun de ces voyous meurtriers.

Le Gouverneur de Californie Dikemejian alla dans le sens de Reiner en soumettant au Parlement des projets de lois rendant la peine de mort plus fréquente et permettant des peines de prison de seize ans sans possibilité de libération sur parole. Entre temps des représentants des deux partis ont proposé une législation modulée sur les positions de Hahn et Reiner, qui firent un crime de la participation aux bandes, rendant possible la confiscation de la propriété des membres des bandes et autorisant des procès comme celui de la bande Playboy. Cette législation en projet a été accueillie par de véritables cris de guerre du côté de la municipalité et du parquet. Quelques démocrates de Californie du Nord ont cependant fait part de leurs doutes sur le caractère conforme à la constitution d’une telle législation. Le sénateur Bille Lockyer de Haywood, rappelant que le parlement avait déjà voté ou autorisé quatre-vingts mesures contre les bandes depuis 1984, a lancé cet avertissement : “Ces projets de loi auraient justifié les internements des Japonais au cours de la deuxième guerre mondiale.”

Les contrecoups dans la communauté noire

Alors que le Parlement continue de discuter sur la façon de rendre légalement criminelle la participation aux bandes, tout cela à l’ombre d’une Cour Suprême de Californie devenue récemment conservatrice (et presque certainement susceptible d’accepter la constitutionnalité de ce type de législation), l’opposition des progressistes est incohérente. Joan Howarth de l’ACLU se plaint avec plus de tristesse que d’amertume : “les progressistes nous ont abandonnés dans cette question… La gauche a largement été exclue de ce débat qui maintenant est totalement dominé par la droite reaganienne et son reflet démocrate. Le problème n’est pas à l’ordre du jour chez les progressistes et, en conséquence, il n’y a pas de mise en question des forces socio-économiques qui ont entraîné l’expansion des bandes et de leur contre-culture”. Exploitant ce nouveau rapport de force, la police obtient facilement de la commission de contrôle le droit d’utiliser des munitions qui déchirent les chairs, précisément ces balles dum-dum interdites en temps de guerre par la Convention de Genève et précédemment retirées des mains de la police par l’action de l’ACLU.

Pour justifier une stratégie d’arrestations massives et de balles dum-dum, les chasseurs de bandes ne recourent pas à autre chose qu’aux préjugés réchauffés du racisme blanc – l’effondrement de la famille encouragé par une politique laxiste de protection sociale et le déclin des rôles paternels a entraîné l’apparition d’une population sauvage qui représente une menace sociale grave. Yaroslavsky, le prétendant à la mairie, autrefois organisateur de la campagne présidentielle de Mc Govern à l’Université de Californie, rugit maintenant quand on lui parle des racines économiques du problème des bandes et raconte une petite histoire nauséabonde, d’une exactitude douteuse, sur une mère vivant de l’assistance publique dans le ghetto et qui, ivre, fait arrêter abusivement son fils membre d’une bande par la police. A la tête de la commission des finances de la municipalité, il est responsable de chèques en blanc accordés à Gates. Dans une ville où l’aide d’urgence aux pauvres s’est pratiquement effondrée, où il y a 50 000 sans-abri, où la mortalité infantile (non-blanche) grimpe vers un niveau du type Tiers Monde, Yaroslawsky met la puissance de feu par-dessus tout : “Un budget établit des priorités et si combattre la violence des bandes dans cette ville est la priorité des priorités cela doit se refléter dans le budget, et cela aux dépens de tous les autres chapitres.”

Il y a quelques années cette façon sans pitié d’aborder la criminalité des jeunes avait été disqualifiée comme venimeuse et produite par une réaction de fureur des Blancs. Mais aujourd’hui, il y a aussi des réactions de colère de même type chez les Noirs. Ce qu’il y a de qualitativement nouveau et d’inquiétant, c’est le soutien de plus en plus fort accordé par les dirigeants noirs à Hahn, Reiner et Gates pour “la guerre contre les bandes”. La NAACP a ainsi vivement appuyé les tentatives de Hahn pour imposer la loi martiale aux membres de la bande Playboy. Pour sa part le “South Central Organizing Committee” – section locale très influente de l’ “Industrial Areas Foundation” – a mené campagne pour obtenir plus de déploiements policiers contre les jeunes des rues. Même Maxime Waters, Sénateur pour la région de Watts-Willewlerook et co-présidente de la Califomia Rainbow Coalition, est devenue un “faucon” partisan de rafles policières.

La tendance est probablement nationale. Bien que Jesse Jackson poursuive sa campagne pour un programme d’aide à la jeunesse des ghettos, y compris pour les membres des bandes, d’autres pensent que la vigilance est à l’ordre du jour. Dans un essai écrit à Oakland, “Ground Zero”, le romancier Ishmael Reed affirme que le temps approche où les travailleurs noirs qui ont dû supporter toute leur vie des emplois stupides et toutes sortes d’humiliations pour que leurs enfants puissent réussir devront passer à l’offensive contre les terroristes noirs, les fascistes du crack. Comparant la vie quotidienne à Oakland et la vie à Haïti sous les tontons macoutes il dit son mépris pour les libéraux blancs qui ont des posters “Hors du Nicaragua” sur leurs Volvos, mais tolèrent les fascistes de la drogue qui ont pour proie les bons citoyens d’Oakland.

La répulsion des Noirs pour la criminalité des jeunes – en fait l’idée que les dealers et les bandes menacent l’intégrité de la culture noire – est en train de contribuer à une recomposition des politiques traditionnelles de loi et d’ordre, en jetant les bases d’un raz-de-marée pour la répression. L’antipathie traditionnelle entre les communautés noires des centres ville et la police est maintenant recouverte par une peur plus pressante de la culture des bandes. Des intellectuels noirs, autrefois nationalistes, comme Reed, jouent avec l’idée que le sacrifice de la couche de jeunes criminalisés (l’ordure) peut être la seule solution de rechange à la dissolution d’une communauté bâtie héroïquement pendant des générations de résistance à l’Amérique blanche raciste. Comment peut-on expliquer qu’à l’intérieur de la communauté noire les relations inter-générations, après tant de jours d’espoir, se soient assombries à ce point ?

Lelumpen prolétariat révolutionnaire

Il faut dire quelques mots sur l’histoire des bandes noires des rues de Los Angeles. Dans les années quarante, quand des dizaines de milliers d’immigrants noirs du Sud-Est s’entassèrent dans des appartements surpeuplés de Brouzeille (Little Tokyo) et de Central Avenue, les bandes furent une sorte de défense organique contre des attaques racistes, comme celles menées en 1943 par des soldats blancs. C’est aussi à cette époque que s’affirma la contre-culture zazou et be-bop dont le chroniqueur fut Chester Himes.

Plus tard dans les années cinquante et soixante, alors que les tensions qui ont conduit à l’explosion de Watts s’accumulaient inexorablement, les bandes, comme le ghetto lui-même, se sont étendues : “mondes froids” de la socialisation urbaine pour les jeunes nouveaux venus du Texas, de la Louisiane et du Mississippi. Lors de l’été brûlant de 1965, quand la communauté tout entière se souleva contre un harcèlement policier insupportable et des discriminations systématiques dans les domaines du logement et de l’emploi, plusieurs bandes étaient déjà en voie de politisation et constituaient des organisations paramilitaires très populaires.

Des vétérans de la lutte pour les droits civiques à Los Angeles se rappellent une affaire mémorable. Lors d’une protestation contre un restaurant blanc pratiquant la ségrégation raciale, une bande les sauva de l’intervention d’une bande de casseurs blancs. Cette bande était la bande légendaire des Slausons qui est devenue par la suite un réseau de recrutement pour les “Black Panthers” à Los Angeles à la fin des années soixante. Alprentice “Bunch” Carter et John Huggins, les leaders locaux des Panthers assassinés sur le campus de l’UCLA (Université de Californie), étaient tous les deux d’anciens “Slausons” ; de fait “Bunchy” avait été un chef de guerre fameux. Elmer “Geronimo” Pratt, le leader des Blacks Panthers toujours enfermé à San Quentin après un procès inique, avait appartenu à’ des bandes de Los Angeles avant de s’engager dans les parachutistes et de servir au Vietnam. Il n’est pas vraiment surprenant, en conséquence, qu’à la fin des années soixante les durs des rues – qui au cours d’une semaine extraordinaire de 1965 avaient chassé les “Porcs” (les blancs) du territoire de la communauté représentait la réserve stratégique de la libération des noirs, tout au moins comme son avant-garde.

II y a eu un moment au cours de cette période où l’on a pu croire que les “Panthers” avec la montée de leur influence dans la rue et les lycées pourraient devenir le dernier mouvement révolutionnaire des jeunes. Mais les provocations COINTELPRO (menées par le FBI) et les attaques meurtrières de la police de Los Angeles, dont le point culminant fut le très long siège du quartier général des Panthers, détruisirent le parti à Los Angeles. Au même moment la politique réformiste trouvait un regain de faveur avec la montée de Tom Bradley, un officier de police retraité, soutenu par une coalition large de Noirs, de Juifs et de libéraux.. En outre dans les derniers jours du boom économique dû à la Guerre du Vietnam, des jeunes Noirs commencèrent à trouver, en nombre substantiel, des emplois dans l’industrie et les transports. Pour les moins de vingt ans et les jeunes chômeurs, il y avait aussi des occupations et des stages de formation financés par le gouvernement fédéral pour vider les rues en été.

Mais le progrès économique pour les Noirs à Los Angeles a été ou bien éphémère ou bien ambigu. Des géographes disent que la communauté noire de Los Angeles est à l’heure actuelle la plus polarisée intérieurement en termes de revenus et de logements. Ces quinze dernières années des employés et des spécialistes noirs, partageant la prospérité des nouveaux riches de l’industrie aérospatiale et de l’industrie des loisirs, ont quitté la plaine de South-Central pour les logements haut de gamme et les belles villas de Hacienda-Ladera Hights et Baldwin Hills – un reflet noir des quartiers très prospères de Hollywood Hills au nord.

Les ouvriers noirs de la plaine, d’un autre côté, ont dû faire face à un déclin économique impitoyable. Alors que les ressources de la ville ont été utilisées pour financer la restauration du centre ville, des grandes sociétés, le petit commerce noir a périclité et les programmes d’emploi ont pratiquement disparu. Encore plus catastrophique, la ceinture manufacturière de l’est forte d’usines automobiles, d’aciéries, de centrales électriques et d’usines de pneumatiques, sur laquelle les ouvriers noirs comptaient pour bénéficier d’emplois bien payés et d’une véritable mobilité professionnelle, a été entièrement restructurée. En empruntant la terminologie d’Alain Lipietz on pourrait dire que l’industrie de Los Angeles est retournée du fordisme vers une forme de taylorisme de type asiatique. A la fin des années soixante-dix, l’économie de la Californie du Sud s’est massivement ouverte aux importations et presque tout le secteur du travail à la chaîne a fermé, ce qui fait que des dizaines de milliers d’emplois, tenus par des travailleurs syndiqués, ont disparu.

Cette désindustrialisation sectorielle a eu des effets très profonds sur les rapports de sexe, sur les relations de classe, sur les relations raciales que peuvent entretenir les travailleurs noirs de la plaine. Les jeunes femmes noires ont pu compenser en partie le recul de l’économie locale en acceptant des emplois de plus bas niveau en informatique, mais les jeunes travailleurs noirs ont été confrontés à une disparition presque complète des emplois que leur offrait jusqu’alors le marché du travail. Les emplois industriels ou dans les transports qui avaient donné à leurs pères et à leurs frères plus âgés un minimum de dignité économique ont disparu ou ont été déplacés vers des zones blanches – cinquante ou soixante milles plus loin vers San Bernardino ou le Comté de Ventura.

Les Noirs en Californie du Sud, plus particulièrement les jeunes hommes, ont été exclus des créations massives d’emplois dans les grandes banlieues. C’est un fait stupéfiant – emblématique d’un racisme institutionnel beaucoup plus rampant qu’on ne (admet habituellement – que la plupart des pôles résidentiels et de croissance des emplois (le Comté de Contra Costa, le Comté d’Orange, le nord du Comté de San Diego) – ont une population noire d’un pour cent ou moins. Les jeunes Noirs ont également été tenus à l’écart des emplois les plus intéressants du secteur des services. L’absence des jeunes Noirs est frappante dans les centres commerciaux, dont les emplois sont convoités par les jeunes Blancs de moins de vingt ans. Par ailleurs les jeunes Noirs qui sont prêts à accepter des emplois de domestiques sont en compétition perdue d’avance avec des immigrés récents, parce que les employeurs ont une opinion très claire sur la “docilité” des Noirs. Le résultat est que le taux de chômage chez les jeunes Noirs du Comté de Los Angeles, malgré une croissance économique régionale ininterrompue et une nouvelle explosion de consommation ostentatoire, atteint le niveau incroyable de 45%.

Cette partialité du marché du travail qui frappe les jeunes Noirs est si spécifique et extrême qu’on ne peut s’étonner de voir des chercheurs noirs évoquer les dangers qui menacent particulièrement les jeunes hommes noirs et parler d’une nouvelle morbidité noire ainsi que d’une déclaration de guerre de facto de la société blanche. Mais ce qui arrive aux jeunes Noirs sur le marché du travail est seulement une dimension de la crise socio-économique qui a enfanté la contre-économie de la criminalité des jeunes et de la vente de drogue.

Une jeunesse non récupérable

Relié à la marginalisation économique du South Central Los Angeles, il y a un rajeunissement dramatique de la pauvreté dans le Comté de Los Angeles où quarante pour cent des enfants vivent en-dessous ou à peine au-dessus du seuil officiel de pauvreté. Les secteurs les plus pauvres sont invariablement les plus jeunes. Le poids politique croissant des riches propriétaires de résidences entraîne une ségrégation de l’habitat et la redistribution des ressources fiscales des pauvres vers les riches, ce qui fait que les jeunes du centre ville sont victimes d’une politique consciente de démantèlement social. L’irrécupérabilité, tacitement admise, de la jeunesse brune et noire de la “cité des anges”, peut se mesurer en effet en suivant le drainage des ressources en dehors des programmes sociaux pourtant si nécessaires. Les attaques les plus parlantes ont été celles menées contre les programmes d’emploi des jeunes, d’abord sous Nixon, puis sous Reagan pour mettre fin à la politique de “Grande Société” (décidée sous Johnson). Le système scolaire, bien entendu, ne s’en tire pas mieux. Au niveau de l’État, le système californien d’éducation tant vanté autrefois, est en déclin constant, les dépenses par élève passant de la 9ème place à la 33ème place et ne représentant plus que le tiers des dépenses de l’État de New York. Le district scolaire unifié de Los Angeles, le deuxième du pays avec 590 000 élèves, a des classes plus nombreuses que celles du Mississippi et un taux d’absentéisme étonnant de 30 à 50% dans les lycées. Le terme unifié est une fausse appellation, car le district a mis en place depuis plusieurs années des systèmes séparés pour les Noirs, les Latinos et les Blancs. Comme la NAACP l’a mis en évidence dans un procès important, la ségrégation est rampante et la qualité de l’enseignement reflète directement le niveau socio-économique du voisinage. En outre, Joseph Duff avocat de la NAACP a souligné que la discrimination raciale dans les écoles est encore renforcée par une discrimination contre les familles avec beaucoup d’enfants.

Mal servis par un système scolaire surchargé, séparé et inégal, les jeunes à bas revenus sont encore plus mal lotis après l’école. Dans le Comté de Los Angeles, il y a entre 250 000 et 350 000 enfants de 5 à 14 ans qui sont sans surveillance après l’école et avant le retour du travail de leurs parents.

Pourtant l’administration Bradley qui opère des tris dans les programmes municipaux en raison d’une politique d’austérité fiscale a pratiquement laissé tomber les loisirs publics. En 1987 on a seulement accordé 30 000 dollars aux équipements dans 150 centres fréquentés par des milliers d’enfants pauvres. On a aussi adopté le principe de la proportionnalité (en fonction de la taille des parcs) pour répartir cet argent chichement mesuré. Comme les parties les plus riches de la ville ont beaucoup plus d’espaces verts, à ce niveau, il y a une redistribution vers le haut. Le résultat est une dégradation rapide des parcs et espaces publics du centre ville, laissés sans entretien et sans surveillance et devenant dangereux. Ces parcs sont en fait annexés par les bandes des rues. Il y a eu des mobilisations désordonnées contre le déclin des infrastructures sociales et contre l’implosion de l’économie de South Central Los Angeles. Certains dirigeants de la lutte pour les droits civiques comme Maxime Waters du Sénat de l’État de Californie et Ted Watkins de Watts Labor Action ont fait pression sur le Parlement de Sacramento pour qu’il y ait des débats sur les fermetures d’entreprises et sur la misère économique. Malgré une accumulation de témoignages, le Parlement si prompt à se porter au secours de la loi et de l’ordre ne fit rien pour aborder sérieusement les problèmes de la dépression économique qui alimente la criminalité. Les militants noirs des années soixante préconisaient, eux, des actions plus hardies ; c’était en particulier le cas de Michael Zinzun de “Committee Against Police Abuse” et d’Anthony Thigpan de “Jobs with Peace”. Mais leurs efforts répétés pour construire une organisation sur l’ensemble de la ville et développer des actions systématiques à la base ont été sabotés par le système de pouvoir en place. La campagne du comité “Jobs with Peace” pour évaluer l’impact des dépenses militaires sur les communautés locales a été combattue par une propagande haineuse organisée par Henry Waxman et Howard Berman, conseillers politiques des démocrates de l’Ouest.

Par ailleurs, la bataille de Zinzun pour mettre en lumière les brutalités policières dans le comté de Los Angeles a eu pour résultat un brutal passage à tabac par la police de Pasadena et la perte d’un oeil. Ce n’est pas une critique du dévouement de ces militants que de souligner qu’il s’agit d’une lutte entre David et Goliath. Contrairement à ce qui se passe à Chicago où le niveau économique du ghetto a pu être ramené à sa véritable origine, la suprématie blanche, à Los Angeles le système Bradley combinant l’intégration de représentants noirs et la répression a très bien joué pour étouffer la protestation noire ou l’insurrection électorale.

Comme l’a montré le radical L.A. Weekly un peu plus tard, la clique de la mairie est responsable du vide des politiques publiques ou des actions sur la crise de la jeunesse ce qui ne laisse guère d’autre choix à des milliers de gosses des rues que de s’engager dans le programme de création d’emplois cryptokeynésiens mis en oeuvre par les tsars de la cocaïne. Revenant visiter Watts une génération après son travail de pionnier sur ce quartier, Paul Bullock, un économiste spécialiste des relations industrielles, a découvert que les choses étaient allées en s’aggravant depuis 1965. Au centre de la désespérance de la communauté, il y a le chômage endémique des jeunes. Bullock a observé que la seule option rationnelle qui reste ouverte aux adolescents – au moins au sens néo-classique du choix économique individuel – est de vendre de la drogue. Dans la mesure où le pouvoir de la communauté est déclinant, les jeunes du ghetto qui ne veulent pas être “irrécupérables”, se sont regroupés dans la seule organisation sociale qui semble offrir un refuge : la bande des rues.

L’économie politique du crack

Depuis la fin des années soixante-dix tous les secteurs importants de l’économie de la Californie du Sud, du tourisme au vêtement (à la seule exception de la production militaire), se sont réorientés vers les relations avec l’étranger (commerce et investissement). South Central Los Angeles, comme nous l’avons indiqué, a été la grande perdante dans cette transformation, puisque les importations de produits asiatiques et la délocalisation de la production vers l’étranger ont abouti à la fermeture d’entreprises, sans qu’il y ait création d’emplois de compensation pour les membres de la communauté noire. Le génie particulier des Crips et des Bloods, c’est d’avoir su s’adapter habilement dans des circuits essentiels du commerce international. A l’âge de l’impérialisme des stupéfiants, ils sont comparables à ces “États de la poudre à fusil” d’Afrique de l’Ouest, à ces chefs roués qui furent des intermédiaires dans le commerce des esclaves au XVIIIe siècle, pendant que l’Afrique perdait son sang. Beaucoup de leur influence et de leur prestige, mais aussi leur caractère dangereux, est à rapporter à la haute valeur et à la grande rentabilité de leur marchandise d’importation – la cocaïne – et à leur capacité à ravitailler un marché bipolaire de consommateurs terminaux, aussi bien des riches de l’ouest que les pauvres de la rue. Les bandes latino de l’est par contre vendent essentiellement des drogues faites sur place, amphétamines, marijuana, etc., qui n’ont pas une très grande valeur d’échange sur un marché fait avant tout d’adolescents pauvres. Il leur reste encore à s’internationaliser.

Le commerce actuel de la cocaïne est un exemple étonnant de ce que certains économistes (après Sabel et Piore) appellent l’accumulation flexible, à l’échelle d’un hémisphère. La règle du jeu est de combiner le contrôle financier maximum avec un déploiement flexible et interchangeable de producteurs et de vendeurs sur des aires nationales variables. Au point de départ la coca est cultivée par des paysans pauvres des Andes, émigrant par milliers vers des zones frontalières comme la vallée de Huallaya au Pérou, où ils jouissent parfois de la protection du “Sentier lumineux”. Récemment les grands chefs colombiens de ce commerce ont assuré la continuité de l’offre et leur capacité à imposer les prix, en ouvrant leurs propres plantations de coca employant des travailleurs salariés. Comme pour la production de pétrole, c’est le processus de raffinage qui est fondamental et il s’opère dans des laboratoires colombiens sous la supervision du cartel de Medellin et de son rival de Cali.

Dans l’imagination populaire le cartel de Medellin a remplacé la Mafia comme symbole d’une conspiration ultra-criminelle menée par une puissance presque occulte. La réalité est peut-être plus prosaïque. “Fortune”, dans une série spéciale sur le commerce de la drogue, a souligné la mentalité de businessmen des dirigeants du cartel de Medellin, qui ont transformé le trafic de la cocaïne en une industrie multinationale (“Fortune” 20 juin 1988).

Comme pour les affaires ordinaires lorsqu’il y a un boom des ventes, le commerce de la cocaïne doit résoudre des problèmes d’offre et de demande. La surproduction, due à la fois à la promotion délibérée de l’offre par le cartel de Medellin et à la recherche désespérée par les paysans d’une production vendable, est maintenant endémique. Malgré la position monopoliste des cartels par rapport aux producteurs, le prix de détail de la cocaïne est tombé de moitié depuis le début des années quatre-vingt. Cela a entraîné des changements importants dans les stratégies de vente et les structures de marché, avec notamment l’apparition du crack comme la cocaïne de l’homme pauvre.

Depuis la militarisation de la lutte fédérale contre la drogue dans la Floride du Sud, la route de la cocaïne s’est peu à peu déportée vers Los Angeles (via la mafia mexicaine), qui selon le procureur fédéral Robert Bonner a déclassé Miami comme le principal centre de distribution de cocaïne. Les chargements de 50 à 100 livres de cocaïne sont surveillés par les Colombiens associés à des groupements de vendeurs. Les Colombiens toutefois ne veulent pas de contacts directs avec les bandes des rues, laissant les liaisons à établir à des exilés cubains dont le rôle dans le trafic des stupéfiants en Californie du Sud semble aussi important qu’il l’était en Californie. Le commerce au niveau de la rue est concédé aux bandes qui utilisent des “rock houses”, des appartements ou des bungalows qui servent de magasins de vente de drogue. A South Central Los Angeles, les lieux de vente de drogue sont maintenant plus nombreux que les débits de boisson. La police de Los Angeles estime qu’il y a 150 peut-être 200 maisons de vente de drogue qui ont des chiffres d’affaire de plus 5 000 dollars par jour. Les estimations sur le volume global des affaires annuelles de lieux de vente de drogue vont d’un quart de milliard à un demi-milliard de dollars. Les débits de vente de la drogue transforment la poudre en cristaux utilisables pour fumer et les vendent à des consommateurs et des revendeurs dans la rue. La maison typique emploie quatre jeunes, un dealer, un vendeur, un garde et un guetteur. Ces jeunes dans un Mac Donald gagneraient à peine le salaire minimum, dans un débit de drogue ils peuvent se faire 750 dollars par semaine, et beaucoup d’entre eux sont devenus les gagne-pain de leurs familles. Le silence du voisinage est parfois obtenu par la terreur, mais comme la police l’a reconnu à contrecœur, il est souvent acquis par des méthodes de Robin des Bois (de l’argent pour acheter de la nourriture ou pour payer un loyer).

Jusqu’à une date récente la cocaïne était une drogue noble, réservée aux conducteurs de Porsche. Mais à partir de 1983-84, en fonction de l’adaptation des cartels à la surproduction, des cris taux à 25 dollars ont fait leur apparition à Los Angeles et dans d’autres villes. Les hôpitaux et la police ont enregistré des effets cataclysmiques : doublement des hospitalisations d’urgence pour absorption dangereuse de drogue, quintuplement des arrestations de jeunes pour vente de drogue. Il faut se souvenir que le crack n’est pas seulement une cocaïne bon marché, mais une drogue mortelle. C’est en effet une des substances les plus toxiques que l’on connaisse, une sorte de marchandise absolue qui rend esclaves ceux qui la consomment, la plus dévastatrice des drogues qui touchent des générations de jeunes Américains. Lors de l’augmentation de l’offre de crack dans les rues, les rivalités entre les bandes se sont transformées en batailles rangées à propos des territoires et des marges de bénéfices.

L’apparition du crack a donné à la culture des bandes une portée terrible, presque irrésistible. La pathologie économique, ce qui n’est pas étonnant, est un facteur fortuit plus puissant que les syndromes présumés de “l’écroulement de la famille” ou que la culture du ghetto. Ce qui ne veut pas dire réduire le phénomène des bandes, maintenant ou dans le passé, à un simple déterminisme économique. Depuis que de jeunes Irlandais ont inventé vers 1840 les bandes de rue modernes dans les taudis de Boston et de New York, les liens et les attaches des bandes ont développé une très forte affectivité, une solidarité qui excluent d’autres empathies et se transforment en haine de soi pour ceux qui ne font pas partie du groupe. Mais les Crips et les Bloods, qui portent des T-shirts Gucci, ont aux pieds des baskets Nike et louchent sur les dealers qui conduisent des BMW, sont aussi de vraies créations de l’âge du “matérialisme” reaganien. Leur conception du monde est faite avant tout d’une perception aiguë de ce qui se passe à l’ouest de la ville, où la jeunesse dorée, à la morale “au degré moins zéro” pratique une indifférence insolente et une rapacité qui sont aussi une forme de violence des rues. En se lançant dans un consumérisme de la fuite en avant et dans les fantaisies impossibles de la puissance et de l’immunité personnelles, les gosses de toutes les classes et couleurs veulent saisir la satisfaction immédiate – même s’ils ouvrent la voie de leur propre destruction.

Il y a peu de raisons de croire que l’économie du crack (ou la culture de bande) va s’arrêter de croître ou restera limitée à South Central Los Angeles. Bien que les épicentres se situent toujours dans les zones du ghetto où il y a le plus de chômage comme Watts-Willowbrook, les districts d’Athems et de la “Jungle”, la mystique des bandes est en train de se répandre dans les zones occupées par la classe moyenne noire, où les parents sont prêts à sombrer dans la panique ou l’esprit sécuritaire. Dans les barrios, dans les nouvelles Chinatowns et dans les petites Saigon les adolescents voient jalousement le pouvoir et la notoriété des bandes noires. Ce sont les enfants des nouveaux travailleurs pauvres – les immigrants qui nettoient les maisons des quartiers ouest, qui desservent les tables dans les cafés chic ou cousent les vêtements de bain. Si les parents mesurent encore la qualité de la vie en fonction des conceptions de leur pays d’origine, les idées des enfants sont marquées par les stimuli qui viennent en permanence de la culture consumériste de Los Angeles. Piégés dans des emplois mal payés au milieu de ce qui apparaît un demi-paradis pour gosses blancs, ils s’orientent aussi vers des raccourcis et des moyens magiques pour se donner plus de puissance.

Des rêves différés

Ces effets terribles de la violence des bandes et de la consommation de crack sur les communautés à bas revenus posent des problèmes urgents et d’une très grande difficulté pour mettre au point des politiques à la base et réunir des coalitions arc-en-ciel. Comment échapper au dilemme du soutien à la police ou ignorer les cris de désespoir qui viennent des familles de travailleurs ? Ces réponses tactiques de la gauche jusqu’à présent n’ont pas été brillantes. Mark Naison, un historien spécialiste de l’histoire des Noirs, propose par exemple de prendre des mesures drastiques pour briser la domination des éléments criminels sur les quartiers pauvres.

Si, comme le prétendent Gates, Hahn et Bradley, les bandes constituent vraiment une armée de guérilla urbaine et qu’on est en état de guerre, il faudra en arriver à l’extermination. La stratégie strictement punitive, acceptée par tous les secteurs de l’establishment, y compris beaucoup de Noirs et de libéraux, ne pourra que rendre les choses pires. Ceux qui applaudissent les opérations Hammer (marteau) comme un mal nécessaire aujourd’hui, défendront nécessairement une forme ou une autre d’internement des jeunes demain. La logique des libertés civiles n’a jamais été aussi contraignante : les droits que l’on ôte aux membres des bandes, il faudra aussi les enlever à tous les jeunes des minorités : les murs que l’on construira autour des bandes emprisonneront des communautés entières ; l’État policier une fois mis en branle pourra difficilement être arrêté.

Bien entendu en s’opposant aux politiques d’État d’urgence, les progressistes ne devraient pas oublier les urgences. La polarisation sociale à Los Angeles et dans l’ensemble de l’Amérique impériale a été intériorisée comme un ouragan de feu tourné contre soi-même dans les communautés opprimées : ce n’est pas une insurrection des pauvres contre les riches. Les bandes sont très solidement arrivées au culte américain de la survie personnelle. Comme le romancier Claude Brown nous le rappelle : “les jeunes dealers de crack ne font que poursuivre le rêve américain par les seuls moyens qui leur sont accessibles – l’aventure de la vente de drogue. C’est certes une entreprise très risquée, mais la vie est ainsi pour les jeunes des minorités en Amérique. Ils ne voient pas d’autres choix possibles”. Les rodomontades du chef Gates ne les effraient certainement pas, pas plus que les menaces de déportation à la campagne, ou encore le doublement du système pénitentiaire. Toutefois, parce que les bandes sont elles-mêmes des imitations du système capitaliste qui les entoure, il ne peut être question de les idéaliser et d’en faire des redresseurs de torts ou d’y voir comme dans les années soixante des sujets révolutionnaires potentiels.

Cela ne veut pas dire qu’il faut les considérer comme une génération perdue. Comme Anthony Thigpen et Michael Zunzun ne cessent de le rappeler, les bandes prospèrent parce que des modèles plus humains de rôles sociaux ont été liquidés par la police dans les années soixante. Rien n’est plus important que d’inventer d’autres formes de culture des jeunes et d’auto-organisation, d’autres voies de liaison, de passion et d’attachement au groupe qui se tournent vers la reprise de la bataille pour la libération. Il est décevant que la conception très intéressante d’une coalition arc-en-ciel n’ait pas conduit à la création d’un mouvement de jeunes arc-en-ciel, en suivant l’exemple du SNCC, des Panthers et des “Camarades” de Soweto. Comme beaucoup d’autres choses, c’est un rêve différé et un dernier espoir.