Los Angeles Novos

La question la plus importante qui naît des quartiers brûlés de Los Angeles est ce que peut laisser présager ce soulèvement pour les autres métropoles racialement diversifiées aux États-Unis, en Europe et partout dans le monde. Los Angeles est-elle la première ville postmoderne, la ville de l’avenir, ou plutôt une anomalie, une aberration dans la ligne directrice du développement capitaliste ? Peut-on trouver dans les événements de Los Angeles de nouvelles figures subjectives de lutte, susceptibles d’émerger, à un niveau global, comme un contre-pouvoir efficace ; ou s’agit-il plutôt de résidus incohérents de vieilles formes de contestation sociale ? Les difficultés d’interprétation posées par les événements récents sont certainement exacerbées par les difficultés d’interprétation de la ville elle-même. “L’importance historique finale de Los Angeles, et son excentricité”, écrit Mike Davis, “tiennent à ce qu’elle joue le double rôle d’utopie et de distopie pour le capitalisme avancé”[[City of Quartz : Excavating the Future in Los Angeles, Verso, London, 1990, p. 18.. Elle est une ville de simulacres, et paraît être particulièrement inconsciente des contradictions qui existent entre les représentations qu’elle donne d’elle-même et sa constitution matérielle – l’exemple le plus puissant, peut-être, de ce que Debord appelle le spectacle intégré, à la fois concentré et diffus. Les événements de mai de Los Angeles étaient sans doute un signal d’alarme, une sonnerie de réveil, mais de quel rêve, et à quelle réalité ? Essayons d’approcher de plus près la réalité de ces simulacres, pour comprendre comment les systèmes de contrôle et les figures de lutte de Los Angeles peuvent ouvrir des voies à notre avenir.

Le multiculturalisme, ou l’arc-en-ciel en guerre

L’image que la ville de Los Angeles a si activement donnée d’elle-même, dans les dernières années, est celle du “multiculturalisme”. Selon cette image, la production sociale de la ville est basée sur une force de travail multiculturelle, qui n’est plus organisée à partir du conflit Blanc-Noir ou du conflit Blanc-Latino, mais à travers des échanges continuels au sein d’une harmonie raciale qui se diffuse librement, et dans laquelle tous les conflits raciaux sont déplacés – une publicité Benetton se met au travail. La production sociale provient de la coopération raciale dans le travail. Il est certain que la composition raciale et ethnique de Los Angeles se diversifie de plus en plus : la population blanche est devenue minoritaire, et la population noire a aussi diminué (à moins de 10%), alors que la population latino (principalement d’origine mexicaine et centre-américaine) a augmenté au-delà de 30%, et que la population d’origine asiatique (de Corée, de Chine, de Taiwan, etc.) a rapidement dépassé les 10%. Seulement la moitié des habitants de Los Angeles parlent anglais à la maison. Dans la perspective d’une coopération raciale et ethnique harmonieuse, Los Angeles possède donc une énorme richesse culturelle et une impressionnante capacité de production sociale. Le spectacle de la production multiculturelle consiste en une florissante société civile raciale, c’est-à-dire un libre marché des forces raciales dialectiques. Dans le cadre de la coopération productive, la race ouvre ainsi une brèche entre le culturel et l’économique. Voilà ce qu’est Los Angeles : le comble du développement économique, qui a toujours marché grâce à l’exploitation de la différence et de la coopération raciales.

La coopération raciale harmonieuse, pourtant, n’est pas en général la condition réelle de la production sociale à Los Angeles. L’usine sociale urbaine est peut-être conçue de manière plus adéquate, si on la pense selon le modèle des usines qui existaient sur la côte Est au début du siècle; et qui embauchaient des ouvriers d’origine ethnique différente, dans le but d’empêcher leur organisation. A l’époque, les immigrés provenant de pays d’Europe comme l’Italie, l’Irlande, l’Allemagne et la Bohême travaillaient ensemble dans les usines mais restaient effectivement divisés par les barrières linguistiques et culturelles. La division raciale était employée comme moyen de contrôle, et par conséquent la coopération productive dans l’usine ne pouvait passer qu’à travers l’organisation capitaliste. De la même manière dans la production sociale de Los Angeles il y a très peu de cette interaction et de cette coopération raciale que prétend donner l’image multiculturelle, mais au contraire une séparation et une ségrégation raciales. Si l’on peut dire qu’une société civile raciale existe bel et bien, alors elle est très faible; en fait, une forte division du travail organise d’en haut la production sociale. Ce n’est pas l’harmonie raciale, mais la peur et la haine qui animent ce modèle de production. Toute dialectique, tout échange possible entre les marges en sont affaiblis, alors que le pouvoir de commande centralisé en est renforcé. Les conflits entre les propriétaires de magasins coréens et les communautés noires qui se trouvent autour ont fourni peut-être les cas les plus graves de conflits raciaux dans les dernières années, mais ils n’en sont certainement pas le seul cas. Le racisme américain n’opère plus sur la simple base du clivage entre Noirs et Blancs, il se déploie désormais à travers un véritable arc-en-ciel de peurs et de haines. Même s’il y a eu relativement peu d’explosions et de conflits de masse, il s’est produit toute une série de petits incidents, et il existe une situation générale de séparation et d’aliénation des différents groupes raciaux et ethniques. Dans ce contexte, Los Angeles présente le paradigme même du principal paradoxe de l’usine sociale[[Par “usine sociale” j’entends d’une part un système de production qui n’est plus limité à l’usine mais diffus dans toute la société, et d’autre part une société qui est constituée par les règles de l’usine, c’est-à-dire les règles des rapports de production capitalistes. Ce concept est fortement lié à ce que Marx appelle la subsumption réelle de la société dans le capital, et également à la condition sociale de la postmodernité. multiraciale postmoderne l’hégémonie d’une société raciale qui est vouée à fonctionner en l’absence de la société civile raciale elle-même; l’image productive d’une coopération raciale qui recouvre une situation de conflit et de séparation qui renforce le contrôle.

De la même manière que l’on trouve des images contradictoires dans la production sociale de Los Angeles, on a pu également constater des modalités d’interaction raciale diverses pendant les émeutes qui firent suite au verdict de non-culpabilité des policiers dans le cas King. Il serait préférable de distinguer dans ce paysage plusieurs rébellions simultanées, liées les unes aux autres seulement d’une manière contingente. La première d’entre elles était une rébellion “panachée” et arc-en-ciel menée par quelques centaines de jeunes politisés, de toutes les races (Blancs, Noirs, Latinos, Asiatiques, etc.), beaucoup parmi eux ayant déjà eu une grande expérience politique à travers des manifestations contre d’autres mesures injustes prises par l’État américain, comme la guerre du Golfe, ou les guerres en Amérique Centrale. Cette émeute eut lieu dans le centre-ville avec les chansons, les slogans et les mots d’ordre habituels, et elle était dirigée contre le siège de la police, la mairie et d’autres symboles du pouvoir de la ville. Cet arc-en-ciel coopératif de jeunes radicaux politisés eut lieu également, dans des formes légèrement différentes, dans d’autres villes, comme San Francisco et Seattle.

Une émeute différente, pourtant, avait commencé en même temps dans les ghettos du centre-sud de Los Angeles, s’étendit dans les autres quartiers pauvres, et arriva même jusqu’à certains quartiers riches. Cette “deuxième” rébellion n’était pas ciblée contre des buts symboliques. Il s’agissait non plus de quelques centaines, mais de plusieurs milliers des habitants les plus pauvres de la ville, qui saccagèrent et brûlèrent les magasins, surtout dans leurs proches quartiers : magasins d’alimentation, de meubles, d’alcools, d’électronique, armureries, etc. Des jeunes, des membres des gangs, et des familles entières participèrent à ce saccage, souvent dans une atmosphère non pas de rage mais plutôt de fête et de décontraction. Il ne s’agissait pas d’une dénonciation symbolique de la police mais, comme les situationnistes font bien reconnu après les émeutes de 1965, d’ “une révolte contre la marchandise, contre le monde de la marchandise et du travailleur-consommateur hiérarchiquement soumis aux mesures de la marchandise”.

Cette deuxième révolte doit être comprise elle-même comme la somme de plusieurs événements séparés. Les éléments noirs et latinos de cette rébellion ne se sont pas présentés ensemble, ni même dans une coopération, mais plutôt de manière séparée. Pendant que les médias se concentraient sur les quartiers noirs, l’émeute des latinos restait invisible, bien qu’il y ait eu autant, ou peut-être même plus de participants[[Selon les statistiques de la police, pendant les journées d’émeute, 50% des personnes arrêtées étaient des Latinos, et seulement 30% environ des Noirs. Cette statistique peut nous faire comprendre que les Latinos participaient en nombre plus important, ou que la police a ciblé ses sur les quartiers latinos (ou les deux).. Cette révolte latino eut lieu non pas dans les quartiers des Mexicains-Américains relativement bien installés (même s’ils sont souvent d’une très grande pauvreté), mais plutôt dans les zones habitées par des immigrés récents venant d’Amérique Centrale. Cette émeute est demeurée invisible, et doit être comprise séparément, parce qu’il s’agit de la population possédant le moins de ressources et de droits. Un grand pourcentage de ce groupe vit à Los Angeles sans papiers d’identité ou dans une situation légale précaire. Pendant les événements, et leurs suites, non seulement la police et la Garde nationale, mais aussi les services d’immigration sont intervenus dans ces quartiers et il y eut des expulsions massives et expéditives, c’est-à-dire sans le recours normal aux droits des immigrés[[Voir “Immigrants’ Advocates Allege Mistreatment”, Los Angeles Times, 11 mai 1992.. Donc, même si les Noirs et les Latinos occupent des positions parallèles dans les hiérarchies de la production et de la consommation, ils possèdent des ressources légales différentes, et sont soumis à différentes formes de répression. Bien sûr, il y eut une sorte de contagion, une transmission virale des stratégies et des actions d’un groupe à l’autre pendant les événements, mais cela ne veut pas dire qu’elles aient été réellement unifiées.

Ainsi, bien que l’émeute du centre-ville, cette émeute arc-en-ciel, puisse être interprétée comme l’émergence d’un sujet politique multiracial dressé contre l’État, il s’agissait d’un phénomène numériquement restreint, avec des effets relativement faibles. La deuxième fut beaucoup plus vaste, et constitua une force vraiment incontrôlable pour les forces de l’ordre, mais il s’agissait dans ce cas-là d’un niveau d’organisation très faible, et pas, dans tous les cas, de l’union des races exploitées contre la domination de l’État blanc. Plutôt, de manière séparée, et parfois conflictuelle, les groupes différents exprimaient leur propre rage contre le racisme institutionnalisé, leur refus d’être exploités dans leur travail, et exclus de la société d’abondance qui les entourait. La haine et la peur entre les Noirs et les Coréens, si clairement présentées par les reportages médiatiques sur les événements, ne sont qu’un élément de l’arc-en-ciel des antagonismes raciaux en guerre. Ce que les émeutes ont exprimé le plus directement, peut-être, est le refus général du spectacle multiculturel et harmonieux de la coopération raciale au sein de la production sociale ; ou plutôt, en révélant la pauvreté de ce spectacle, elles ont montré un contre-spectacle, le spectacle de la ville qui brûle.

Le territoire de Los Angeles

Ces formes extrêmes de la séparation sociale ne seraient pas possibles sans la structure territoriale particulière de Los Angeles. Les ghettos de Los Angeles ne sont pas des ghettos dans le sens traditionnel du terme : ils ne sont pas fermés, compacts et bondés comme les quartiers juifs des villes européennes que désignait originellement le terme. Les ghettos de Los Angeles comme Watts et Compton, au contraire, sont ouverts et étendus. On n’y trouve pas l’architecture des centres urbains de la côte Est, comme Harlem avec de grands immeubles délabrés et des espaces fermés ; ces ghettos sont remplis au contraire de petites maisons individuelles, chacune avec son jardin et son parking – le modèle du quartier de banlieue. La pauvreté des ghettos est évidente surtout si l’on prend garde aux barreaux de fer qui couvrent les fenêtres, et aux portes renforcées de tous les magasins, et à la présence continue d’hélicoptères de la police qui surveillent d’en haut jour et nuit. Il n’y a pas de murs à ces ghettos, mais les espaces déserts constituent des barrières tout aussi efficaces.

Les quartiers riches, en revanche, sont ceux qui possèdent des murs. Le nouveau modèle d’urbanisme à Los Angeles pour les quartiers aisés est celui de “la communauté murée” (gated community), c’est-à-dire un quartier doté de portes à chacune de ses entrées, et de gardes qui en contrôlent l’accès. Parce que les distances sont trop grandes pour les piétons, les gardes n’ont à contrôler que les voitures. D’autres quartiers, qui n’ont pas encore construit de murs, ont embauché des sociétés privées de gardiennage, qui déploient des gardiens armés, pour renforcer la protection de la police. La peur d’un danger social, généralisé et non-identifiable, est bien sûr la cause de ces efforts d’isolement, mais la logique immédiate du phénomène fonctionne surtout à partir du marché des valeurs immobilières. Dès qu’un quartier augmente son isolement ou sa protection, sa valeur immobilière augmente également. Dans l’architecture commerciale aussi, Los Angeles a développé récemment “le modèle de la forteresse” – c’est-à-dire un lieu fermé aux relations avec le public extérieur, permettant de créer un espace ouvert et privé à l’intérieur de son enceinte[[Mike Davis explique le processus de la destruction de l’espace public à Los Angeles. Voir ‘Fortress L.A.’ dans The City of Quartz, pp. 221-63.. Les grands centres commerciaux et les bureaux sont, dans ce sens, le corrélat commercial des communautés murées. L’espace public en général et l’atmosphère sociale de la ville sont considérés comme dangereux et effrayants. L’effort, donc, consiste à protéger les environs des espaces privés, et à les maintenir à l’abri des infiltrations d’une police dangereuse : des îles de sécurité dans une mer menaçante. Le système urbain des autoroutes de Los Angeles fournit un moyen de communication très sûr pour relier entre elles ces monades privées et isolées. (De fait, pendant les émeutes, l’un des premiers conseils de la police, à la radio, a été de ne pas sortir de l’autoroute : dans les quartiers du centre-sud de la ville, l’autoroute était la seule zone de sécurité.)

L’effet de cette tendance de développement est un politique urbaine qui exclut du territoire urbain tous les espaces publics, ou plutôt qui ne laisse ouvert à l’accès public que les espaces déserts et étendus des quartiers pauvres. A travers cette logique des valeurs immobilières, la privatisation des espaces de la ville rend plus concrète et plus extrême la ségrégation des races et des classes différentes, et plus difficile toute forme d’intégration ou d’interaction. Avec le déclin de l’espace public le concept de société civile perd sa force, parce que la dialectique des interactions et des échanges sur laquelle il est fondé ne peut pas avoir lieu. Le déclin de l’espace public porte en lui, en effet, le déclin de l’espace politique, de l’espace pour faire de la politique, qui est nécessaire pour fonder tout discours de citoyenneté et de droits démocratiques. Le territoire urbain est bien plutôt organisé pour assurer le non-contact des différents groupes sociaux. Dans cette perspective, un des buts des émeutes était sans doute de faire de l’espace urbain de Los Angeles un véritable espace de la politique.

La politique de l’évitement, la politique de l’exclusion

La politique de l’évitement, qu’on trouve inscrite à l’intérieur même du territoire de Los Angeles, coïncide très bien avec la ligne libérale postmoderne de la pensée politique américaine. Dans les articles qu’il a écrit dans les vingt dernières années, c’est-à-dire après La Théorie de la Justice, John Rawls a proféré un but politique consistant en un “consensus de recouvrement” (overlapping consensus), c’est-à-dire un consensus qui existe malgré les différences sociales provoquées par la diversité et les conflits des différentes pensées religieuses, philosophiques et morales coexistant dans la société contemporaine. Ce qui est nouveau dans cette théorie c’est que le consensus de recouvrement n’est pas réalisé par engagement, par médiation, ou par réconciliation des différences sociales, mais plutôt à partir de l’abstraction du système du pouvoir des éléments du champ social qui peuvent mener au conflit. A cette stratégie, Rawls donne le nom de “méthode de l’évitement”. Avec cette méthode il cherche donc à formuler une procédure par laquelle un régime démocratique puisse éviter (mais non résoudre) les conflits sociaux et maintenir ainsi l’unité stable de son ordre[[Voir John Rawls, “Me Idea of an Overlapping Consensus”, Oxford Journal of Legal Studies, numéro 7, pp. 1-25, et aussi “The Domain of the Political and Overlapping Consensus”, New York University Law Review, numéro 64, pp. 233-55.. Un plan d’ordre, d’harmonie et d’équilibre est construit à partir de l’isolement du système, hors des points de conflit, puisqu’il est fait abstraction du système de la réalité. Un tel régime libéral peut donc être tolérant à l’égard des différences sociales précisément parce que la force des différences sociales ne se heurte pas à son fonctionnement.

Richard Rorty, dans sa lecture de Rawls, semble avoir bien saisi cette procédure, et l’avoir menée plus loin encore. “Quand une telle société délibérera”, selon Rorty, “quand elle rassemblera les principes et les intuitions entre lesquels il s’agira de trouver l’équilibre, elle aura tendance à écarter ceux ou celles qui sont liés à une approche philosophique du moi ou de la rationalité. Car une telle société refusera de considérer ce genre d’approche comme un moyen de fonder ses institutions politiques. Elle se les représentera, au pire, comme des fétiches philosophiques, ou, au mieux, comme relevant, non du politique, mais des recherches privées qu’entreprennent les individus pour atteindre la perfection.”[[Richard Rorty, “La primauté de la démocratie sur la philosophie” dans La sécularisation de la pensée, présenté par Gianni Vattimo, Seuil, Paris, 1988, pp. 41-42 (c’est moi qui souligne). Si on y regarde bien, on reconnaît que Rorty modifie de manière très subtile mais très importante le concept rawlsien de tolérance. L’essai de Rorty est fondé sur la proposition (le Rawls que “nous appliquons le principe de la tolérance à la philosophie elle-même” et ainsi réalisons un “consensus de recouvrement, c’est-à-dire (…) un consensus qui inculte toutes les doctrines philosophiques et religieuses opposées…” (“Justice as Fairness”, p. 223, c’est moi qui souligne). Rawls veut désigner par “principe de la tolérance” une stratégie visant à inclure toutes les positions sociales à l’abri du même système. Mais Rorty reconnaît qu’un système juridique postmoderne ne possède pas un mécanisme de médiation ou de réconciliation. Ainsi, le discours de l’inclusion se déplace vers un discours de l’exclusion. Après tout, la méthode de l’évitement que Rawls invoque afin de réaliser le principe de tolérance n’est pas un mécanisme d’inclusion mais plutôt un mécanisme d’exclusion des conflits sociaux. Rorty nous propose d’écarter ici les conceptions philosophiques, parce qu’elles représentent des lieux potentiels pour la différence et le conflit ; mais dans la pratique, ces conceptions glissent facilement, jusqu’à couvrir tous les lieux potentiels de conflit. L’harmonie du système ne résulte pas d’un Aufheben des forces sociales conflictuelles, mais d’une séparation de ces forces. L’expression des différences sociales est simplement écartée et ignorée, parce qu’elle représente un élément n’appartenant pas à la sphère publique : la politique devient ainsi un système pragmatique et mécanique qui maintient en équilibre des “inputs” sociaux abstraits, afin d’établir la stabilité nécessaire pour maintenir l’ordre et sa légitimation. Le système occupe tout l’espace public, mais la différence est privatisée. La démocratie se lave les mains des différences.

Le déficit du politique de la théorie libérale postmoderne implique une réduction de la structure étatique à son squelette nu, à une ossature de souveraineté mécanique. Dans cette perspective, le pouvoir de l’État ne serait pas exercé selon un paradigme disciplinaire et il ne créerait pas une société transparente qui illumine et maîtrise les structures sociales d’interaction. Il ne s’agit pas ici d’exposer, ni d’assujettir les sujets sociaux à travers un effort d’engagement, de médiation, et d’organisation des forces conflictuelles, dans les limites de l’ordre. L’État réduit, l’État amaigri (the “thin State”) évite un tel engagement, et en cela consiste l’essentiel de sa politique “libérale”. En effet, ce type d’argumentation nous mène d’une conception réduite de l’État à une conception réduite de la politique : c’est-à-dire, que la politique ne veut pas ici dire l’engagement et la médiation des conflits et des différences sociales, mais plutôt leur évitement. Voilà, encore une fois, le déclin de l’espace politique.

Précisément cette politique de l’évitement montre comment la conception d’un État réduit peut se révéler être à face de Janus, ou plutôt comment cette version de la tolérance libérale peut paradoxalement se transformer en une politique décidément anti-libérale. Cette conception simpliste qui prétend éviter les points de conflits afin de préserver l’harmonie sociale rejoint et renforce dans la pratique un mécanisme anti-libéral d’exclusion. En effet, le développement de la zone urbaine de Los Angeles est régi par une politique de l’écartement. Dans cette perspective, la police est nécessaire afin de maintenir cet écartement, et pour donner au système son caractère abstrait et son isolement. La “fine ligne bleue” de la police met en place et surveille les limites de tout ce qui peut jouer comme “input” dans le mécanisme du pouvoir. Rorty nous dit que l’État doit “mettre de côté” les éléments sociaux de différenciation et de conflit, mais quand on replace l’opération de “mettre de côté” dans le champ du pouvoir réel, on voit que cela ne peut signifier que le déploiement préventif de forces ou bien, en dernière instance, la menace de la violence. La méthode de l’évitement prend un caractère brutalement exclusionnaire quand elle est posée en de tels termes pratiques et politiques. Le développement décisif de cette Polizeiwissenschaft a abouti à une transformation de la société – celle-ci n’est pas infiltrée ni engagée, mais séparée et contrôlée, non plus une société disciplinaire mais une société du contrôle. La fonction policière crée et maintient désormais une société pacifiée, ou plutôt l’image d’une société pacifiée, en évitant à la machine d’équilibre d’être touchée par l’impact des conflits sociaux. Le Disneyland de l’équilibre fictif et de l’harmonie sociale, ce simulacre d’un endroit qui serait le plus heureux de la terre, a nécessairement le soutien de la LAPD, qui couvre ses arrières. La primauté de la démocratie dont parle Rorty repose en effet sur la menace d’un désordre provenant de l’extérieur du système, et sur le besoin continu de tenir la fonction policière en garde – en ce servant soit d’un leader soviétique, de Manuel Noriega, de Saddam Hussein, ou des jeunes Noirs et Latinos de Los Angeles.

La séparation territoriale et l’intervention active de la police sont les implications logiques de cette tendance théorique. Dans les dernières années les limites de l’action de la police aux États-Unis ont été largement étendues, précisément pour augmenter leur efficacité en tant qu’agents d’évitement. Formellement, cette expansion des pouvoirs de la police s’est traduite en partie par une érosion du quatrième amendement de la Constitution, qui protège les citoyens des perquisitions et des appréhensions injustifiées. Aujourd’hui, sous la bannière de “la guerre contre la drogue” et de “la guerre contre les gangs”, la police a le pouvoir d’arrêter et de fouiller tous ceux qui ressemblent au “profil” des vendeurs de drogue ou des membres des gangs. La définition de ces profils, pourtant, est très lâche, et quelqu’un peut y correspondre en ne faisant que porter une certaine marque de tennis, ou un chapeau d’une certaine couleur. Dans les archives informatiques de la police de Los Angeles, plus de la moitié des jeunes Noirs de toute la région figurent sur les listes en tant que membres de gangs. Dans la pratique,[[Voir “Gang Statistics Compiles in Vast Database”, Los Angeles Times, 11 mai 1992. être jeune et noir est une raison suffisante pour être arrêté et fouillé par la police. De cette manière, la police effectue une action préventive à l’égard du conflit, en évitant que le système ne perde son équilibre.

Les gangs : potentialités et obstacles pour une nouvelle politique

Où pouvons-nous donc chercher afin de trouver une formation politique capable de contester cet ordre urbain ? Les émeutes ont-elles été, en fait, l’expression d’un nouveau contre-pouvoir émergent ? La situation n’est pas encore très claire. Au sein des différentes Églises, chrétiennes ou islamiques, les groupes politiques sont assez petits, et impuissants. Les organisations de base, dans les communautés, n’ont pas non plus réussi à avoir un rôle politique significatif. La forme d’organisation la plus importante et la plus efficace, particulièrement parmi les pauvres, mais aussi dans les autres couches sociales, ce sont les gangs.

Les gangs ont un réseau d’organisation et un pouvoir de recrutement très forts chez les jeunes Noirs et les jeunes Latinos, et aussi ils jouent un rôle déterminant dans la création culturelle à travers tout le pays – qu’il s’agisse des comportements, des gestes, des formes argotiques du langage, des façons de s’habiller des jeunes, tout cela peut être présent de manière contemporaine dans la musique rap. Cependant, jusqu’à maintenant les gangs se sont très peu occupés de la politique en tant que telle. Parfois, des membres des gangs ont été interviewés par les médias, et ont fait des analyses profondes de la nature et des effets du racisme américain, mais les gangs en tant que tels ont fait très peu pour changer ou même pour contester ces maladies sociales. Maintenant, et après les émeutes, les gangs ont déclaré un cessez-le-feu, et établi un programme pour le développement de la ville (voir “Donnez-nous le marteau et les clous, nous allons reconstruire la ville”, dans ce numéro). L’auteur ou les auteurs de ce document restent inconnus, et bien que beaucoup de leaders des gangs lui aient exprimé leur soutien, il n’est pas évident que cette position puisse être adoptée, ne serait-ce que par un petit nombre de gangs. De plus, à bien des égards, ce programme est complètement irréalisable. Mais il est important, malgré tout, parce qu’il pourrait représenter une tendance vers la politisation des gangs. Et étant donné leur énorme pouvoir d’organisation, cela présente des potentialités imprévisibles.

Cependant, même si les gangs découvraient l’engagement politique, ils ne constitueraient pas, en raison de leur composition actuelle, de nouveaux modèles de pouvoir et de culture. Actuellement les gangs ne sont pas organisés autour d’aucune vocation sociale significative, mais bien plutôt autour du commerce de la drogue, et de la vengeance contre les autres gangs, afin de préserver leur honneur. En fait, les communautés où les gangs agissent principalement sont les mêmes que celles qui ont été détruites, ces dernières années, par le crack et par la violence[[Voir les articles de Mike Davis et Manning Marable dans ce numéro pour les analyses de l’effet du crack sur les communautés noires aux États-Unis.. Le modèle du gangster sur lequel se fondent les gangs est très vieux. Les deux gangs principaux, les Bloods et les Crips, sont eux-mêmes divisés en centaines de sous-ensembles (sets), qui sont en guerre les uns contre les autres. Chaque sous-ensemble est organisé à son tour selon une hiérarchie stricte et rigide. Les nouveaux membres doivent prouver leur valeur, pour être initiés, puis à force de fidélité et d’audace, ils peuvent monter dans la hiérarchie du pouvoir. Les membres du plus haut rang, qui sont en fait les leaders des gangs, se sont donnés le titre d’O.G. (Original Gangster)[[Pour des interviews avec des membres des gangs qui montrent bien la nature de ce milieu, voir Léon Bing, Do or Die, Harper, New York, 1991.. Les femmes sont exclues de cette structure hiérarchique du pouvoir. Souvent l’oppression des femmes et la violence contre les femmes trouvent leurs pires formes dans la culture des gangs. Une part significative de la musique rap reflète cette hiérarchie sexuelle brutale qu’on trouve dans leur culture. Aujourd’hui cependant il commence à y avoir un nombre important de femmes qui font du rap, et qui risquent d’en briser le caractère misogyne. Il est donc évident que ces gangs, comme ils sont organisés actuellement, ne se présentent pas comme une nouvelle figure politique de contestation.

Cela ne veut pas dire que rien n’a été affirmé par les gangs. Bien sûr ils fonctionnent, et ils attirent les jeunes Noirs et les jeunes Latinos de manière très forte, à travers un puissant mécanisme de fraternité. La construction de ces groupes puissants est en partie destinée à être un moyen de défense contre un monde hostile, bien qu’ils ne soient pas capables de représenter une véritable alternative. Peut-être est-il plus juste de comprendre les gangs comme le symptôme des immenses potentialités d’organisation et d’affirmation qui existent à l’état latent dans ces quartiers, potentialités qui peut-être, un jour, pourront se réaliser à travers une nouvelle figure politique.

La constitution en séparation

Pour revenir aux demandes que nous avons posées au début, et bien que Los Angeles présente une situation très particulière, qui ne pourra pas exactement se reproduire de la même manière ailleurs, il semble que les événements récents et leurs suites nous donnent cependant au moins trois éléments laissant présager le mouvement de nos sociétés. En premier lieu, la méthode du contrôle présentée par la structure même du territoire, et par la politique de la ville de Los Angeles, c’est-à-dire une méthode d’isolement et d’exclusion, a été proposée à nouveau par Bush avec une force redoublée après les événements. Son programme, qu’il appelle “Désherber et Semer” (Weed and Seed), ne propose pas l’engagement des secteurs de la société qui sont aliénés, qui flambent aujourd’hui, dans une dialectique sociale, ou dans un nouveau pacte social, mais plutôt une exclusion brutale des éléments “criminels” qui risquent de déséquilibrer l’ordre social. La fonction policière doit être redoublée. La métaphore de “désherbage” ne peut qu’être porteuse de résonances répressives, voire même fascistes. Cette stratégie profite de la peur et de la haine raciales, et à son tour les encourage à diviser la population.

En deuxième lieu, l’image d’une harmonie raciale fut rapidement rétablie après les émeutes. Alors que la mise à sac et l’incendie continuaient, les médias étaient déjà remplis d’images de citoyens souriants de toutes les races, coopérant pour balayer les magasins incendiés. Bien que tout ceci se présente comme une alternative libérale à la première réponse, c’est-à-dire à la répression et à l’exclusion, cela sert en fait toujours le camp adverse. L’harmonie et la coopération raciales que l’on trouve dans ce contexte, comme nous l’avons vu, n’impliquent ni la libre expression des forces sociales, ni même un effort d’engagement ou de médiation. Au contraire, cette stratégie donne une image détachée de l’harmonie qui s’appuie en réalité sur une politique de l’évitement – c’est-à-dire, l’image d’une harmonie qui n’est préservée qu’en évitant que les vrais lieux sociaux de conflit et de différence se heurtent au système. L’harmonie est réalisée par la séparation et par l’abstraction du système du champ social.

En troisième lieu, il faut considérer les émeutes elles-mêmes comme une critique efficace de ces approches : une critique de l’ordre et une critique de l’harmonie. La rébellion a été clairement, au moins en partie, une réaction contre le pouvoir écrasant de la police et contre la politique d’exclusion qu’il soutient. Pendant les journées de saccage et d’incendies, l’ordre maintenu par l’État et la police s’est révélé précaire et faible. L’image d’une coopération pacifique et harmonieuse a été également irréparablement brisée par les événements. Malgré les efforts redoublés des médias afin de recréer cet idéal, personne ne peut plus y croire vraiment. La haine et la peur, la méfiance et l’antagonisme raciaux se sont présentés avec toute leur force, et vont rester au premier plan dans les années qui viennent. Dans un tel contexte, la revendication, ou même la proposition d’une harmonie raciale, ne peut apparaître que comme une mystification des conditions sociales réelles.

Malcolm X a bien reconnu que dans les sociétés comme les nôtres, avec des formes institutionnelles et culturelles de racisme profondes, il serait naïf et politiquement néfaste de proposer l’utopie d’une harmonie raciale, d’une intégration parfaite, c’est-à-dire d’une société sans races qui soit posée comme un but politique immédiat. La réponse adéquate à la ségrégation et à l’exclusion n’est pas en effet l’intégration. Ce que Malcolm X a proposé au lieu d’un saut vers l’utopie, c’est une pratique politique de constitution dans la séparation d’un pouvoir noir capable non seulement de combattre les institutions du racisme mais aussi de créer une communauté autonome et alternative de valeurs, de désirs et de besoins, une communauté qui s’affirme soi-même. Une telle communauté serait construite sur la base de l’économie d’une véritable coopération dans la production sociale, c’est-à-dire, sur la fraternité. Cette proposition de la constitution dans la séparation ne veut pas dire l’exacerbation des antagonismes sociaux, mais plutôt la reconnaissance des antagonismes existant réellement, pour commencer, à partir de cette réalité, un processus de constitution[[“Quand je parle de cette manière”, dit Malcolm X, “cela ne veut pas dire que nous sommes anti-Blancs, mais que nous sommes anti-exploitation, que nous sommes anti-dégradation, que nous sommes anti-oppression. Et si l’homme blanc ne veut pas que nous soyons contre lui, qu’il cesse de nous opprimer, de nous exploiter, et de nous dégrader…” (“The Ballot or the Bullet” dans Malcolm X Speaks, Grove Press, New York, 1966, pp. 24-25). Si l’on voulait tenter une analogie, il serait inimaginable chez Marx de proposer l’idée d’une harmonie de classes comme la réponse politique adéquate à la société de classes.. Je ne dirais pas que ce processus a émergé tout à fait dans les événements de Mai à Los Angeles. Les événements furent trop partiels et trop insaisissables pour permettre une interprétation aussi claire. Quand nous essayons de comprendre les émeutes et leurs suites, nous devons plutôt nous efforcer de saisir les éléments de ce processus de constitution qui sont déjà en marche, et ainsi reconnaître une démarche porteuse de liberté.

Hardt Michael

Né a Washington DC en janvier 1960 il a fait des études d'ingénieur au Swarthmore College en Pennsylvanie Pour son premier emploi il fabriquera des panneaux solaires en Italie….. En 1983 il passe un Phd en littérature comparée à Seattle, puis se rend en France où il effectue une thése sur « Les années 70 en Italie » sous la direction de Toni Negri , qui est alors réfugié en France et dont il traduit en anglais l'ouvrage sur Spinoza : « L'anomalie sauvage ». Pendant le même période Michael Hardt s'implique dans « la sale guerre » que ménent les USA en Amérique centrale . Il travaille au Guatemala et au Salvador notamment pour un mouvement chrétien (« Sanctuary Movement ») qui apporte l'appui de l'église aux réfugiés illégaux aux USA ,victimes de la CIA. Professeur associé de littérature comparée à la Duke University, est l'auteur de { "Gilles Deleuze : An Apprenticeship in Philosopy "} (1993) et co-auteur avec Toni Negri du {"Labor of Dionysus"}(1994 ), d' {"Empire"} (2000).et de { "Multitude : Guerre et démocratie à l'époque de l'Empire"} Pinguin /La Découverte,(2004) Il est également co-auteur avec Paolo Virno de { « Radical Thought in Italy. Potential Politics »}, Minnesota University Press, 1996. et l'auteur du {"The Jameson reader}",Blackwell Reader 2000. Aprés avoir longtemps collaboré à "Futur Antérieur ", il est membre du comité éditorial international de Multitudes.