Marché commun américain : intégration et exploitation

Washington[[Paru dans NAFTA Report on the Americas, New York, 1991. mis à part, peu de gens aux États-Unis savent identifier le sigle NAFTA[[, North American Free Trade Agreement (Traité nord-américain de libre-échange).. Au Mexique et au Canada, le débat sur le traité de libre-échange fait la une des journaux. Cependant, dans le cœur industriel du continent – des zones en déclin à la zone en expansion -, le débat public vient tout juste de commencer et menace de cesser tout aussi vite. En effet, le traité du NAFTA concocté en secret sera soumis à un simple vote de principe au printemps 1992, entraînant, selon les spécialistes, une adoption en bonne et due forme début 1993 grâce au poids de l’administration Bush.

D’après les critiques, si les intérêts industriels américains sont effectivement favorisés par le laxisme des règlements et le faible prix du travail au sud de la frontière, le NAFTA risque d’avoir de dramatiques conséquences sur l’immigration, la politique de l’environnement, les services financiers, la santé, l’éducation, la réglementation du travail et la sécurité dans tout le nord de l’Amérique.

Or, en formalisant un processus d’intégration économique à l’échelle régionale, le NAFTA pourrait minimiser les bouleversements inhérents. Tout en le régulant et en l’introduisant progressivement, il protégerait chacune des parties concernées contre un éventuel retournement de situation.

Si le pacte allait jusqu’à contenir les propres préoccupations de ses adversaires (droit du travail, sauvegarde l’environnement, etc.), le NAFTA recevrait probablement un appui très large de la part du public, au Mexique comme aux USA. Quoi qu’il en soit et comme dans la plupart des polémiques politiques, la question du NAFTA ne sera pas débattue selon les mérites du Pacte lui-même mais selon la force de conviction de ceux qui participeront au débat.

“Je ne crois pas que ce que les écologistes ou les salariés pourront dire importera finalement; je pense que Bush reviendra de la guerre du Golfe tel St George brandissant son épée et qu’il obtiendra tout ce qu’il voudra !” remarquait au début de l’année un partisan du libre-échange bilatéral. St George ne se bat pas seul ! De manière générale, d’importantes associations dans le milieu des affaires défendent ardemment le NAFTA et ce, des deux côtés du Rio Grande, ce qui devrait progressivement lever bon nombre des restrictions à l’investissement étranger ainsi que la plupart des tarifs douaniers ou non douaniers, sur une période de dix ans environ.

Les principales compagnies mexicaines qui se trouvaient soumises à la concurrence des importations américaines pendant ces cinq dernières années demandent en retour que l’accès sur le marché américain leur soit garanti.

Les grandes multinationales (dont le centre d’opération se trouve aux USA) voient dans le NAFTA un moyen d’atteindre des objectifs complémentaires, à savoir accroître leur confiance dans le Mexique comme centre de production à bas prix et assister au développement à long terme du marché de consommation mexicain.

Certains porte-parole de grandes compagnies se font l’écho d’arguments géopolitiques plus larges mis en avant par l’administration Bush : la prospérité du Mexique et, par conséquent, sa stabilité politique seraient toutes deux indissociables des intérêts nationaux américains. Milieux d’affaires et politiciens de Mexico et de Washington s’entendent pour souligner l’interdépendance des deux pays sans pour autant s’étendre davantage sur le caractère “déséquilibré” de cette union.

Au cours d’un échange informel entre négociateurs, on s’est aperçu que le Pacte proposé omettait les deux secteurs où l’économie américaine est plus directement dépendante du Mexique, à savoir la main-d’œuvre et le pétrole. Selon les conseillers en communication du président Bush, mettre le sujet de l’immigration à l’ordre du jour des négociations aurait donné dans le pays une image préjudiciable à ce pacte.

De son côté, l’administration Salinas a utilisé des prétextes analogues internes afin d’éviter toute discussion sur la vente de pétrole et sur la politique d’investissement.

Ce quiproquo, s’il garde un sens en tant que calcul politique, réduit d’autant les possibilités de marchandage du Mexique. En ne parvenant pas à jouer son atout principal (l’énergie), l’administration Salinas pourrait bien manquer une chance historique de conserver les meilleures opportunités d’emplois légaux pour le million de citoyens mexicains qui travaille aux USA (garantissant par là même une importante circulation d’argent vers le Mexique).

Ironie du sort, les autorités mexicaines sont prêtes quoi qu’il arrive à fournir plus de pétrole que ne pourraient en demander les États-Unis : un approvisionnement sûr et à long terme réalisé avec les capitaux et l’aide des compagnies de services américaines.

Une coalition de bric et de broc mène le combat contre le NAFTA : syndicats écologistes, groupes d’opposition mexicains et quelques groupes d’industriels américains qui se sentent menacés (lobby sucrier, agrumes, textiles et vêtements).

Élevant la voix sans concertation pour des intérêts variés, ils n’ont pas été capables, jusqu’à présent, de rassembler un vaste mouvement d’opposition public au traité. La plupart des adversaires du traité sont motivés par la peur de perdre leur emploi ou leurs marchés et certaines forces de pression qu’on n’a pas l’habitude de voir dans ce genre de bataille économique jouent désormais un rôle prédominant.

Dynamisés par des phénomènes bien connus de pollution des eaux – émanant d’usines frontalières (côté mexicain essentiellement) et d’installations d’épandage -, les groupements écologistes veulent que le NAFTA consigne des engagements bilatéraux précis pour le respect des lois environnementales. Les militants des droits de l’homme aux USA veulent des garanties afin que soit sauvegardée la liberté de leurs homologues mexicains.

En ce qui concerne les autres adversaires du Pacte, ils vont de ceux qui entretiennent un grief à l’égard du trafic de la drogue (représentés par Charles Rangel, républicain) aux “nationalistes ancienne façon” comme les congressistes partisans des amendements “réservés aux anglophones”, en passant par les protectionnistes style Guerre froide (le NAFTA favoriserait Cuba selon des producteurs de sucre de Floride car le Mexique exporterait plus et mieux ses édulcorants, créant un plus vaste marché mexicain pour le sucre de Cuba).

L’accord américano-canadien de 1988 était déjà décidé quand le flot des médias commençait tout juste à s’y intéresser. A Ottawa et à Washington les groupes de pression du business avaient rencontré les lobbies syndicaux et habilement gagné la partie grâce à un plaidoyer concerté des deux administrations. Les lobbies américains et canadiens avaient tout mis en oeuvre afin que le traité soit adopté. Du côté américain, c’est pratiquement la même coalition qui se rassemble pour plaider la cause de l’intégration du Mexique.

Les grandes sociétés qui mènent le combat ont des filiales mexicaines aussi importantes qu’anciennes.

Elles ont donc tendance à se sentir moins concernées par la baisse des tarifs douaniers que par l’adoption mexicaine des conceptions américaines des droits de propriété, et par la levée des interdits concernant le contrôle d’industries stratégiques par des groupes majoritairement étrangers.

Le gouvernement de Saliras favorise ces changements comme un moyen sûr d’attirer des investissements étrangers – la plus grosse source potentielle de capitaux privés externes. Néanmoins, il serait simpliste de fournir comme mobile du plaidoyer des sociétés commerciale, pour le NAFTA les stratégies et les atouts de chacune des sociétés.

Quelques sociétés, généralement dirigées par la seule personnalité de leur PDG, prennent un rôle prépondérant lors des débats de politique économique ; par exemple, le PDG de Kodak, Kay Whitmore, et le dirigeant d’American Express, James Robinson, se sont personnellement impliqués dans ce débat.

D’après des observateurs économiques, de même qu’ils sont convaincus philosophiquement que le NAFTA sera profitable aux trois économies nationales, ils semblent plus sûrement être motivés par leurs désirs d’asseoir leur leadership que par le sort immédiat de chacune de leurs firmes.

Beaucoup moins actifs aux yeux du public, les trois gérants de l’Automobile ne veulent pas trop contrarier l’UAW[[Union of Automobile Workers (syndicat des ouvriers de l’Automobile).. Mais Ford et Chrysler restent parmi les plus puissants défenseurs du NAFTA, sans qu’on s’en étonne d’ailleurs, depuis que leurs filiales au sud de la frontière sont reconnues comme étant les deux secteurs d’exportation privés les plus importants du Mexique vers les États-Unis.

IBM et Texas instruments, les deux géants de l’informatique se retrouvent eux aussi parmi les partisans les plus zélés du NAFTA, pour les mêmes raisons de production et de loi du marché.

La sidérurgie américaine est déjà affaiblie ; elle oublie ses réticences du début et s’aperçoit aujourd’hui des meilleures perspectives de vente qu’offre le FTA américano-mexicain.

La sidérurgie, elle, a une faible capacité de production en alliages de haute qualité : aciers spéciaux pour lesquels les États-Unis sont de plus en plus performants et qui jouissent d’une forte demande en particulier dans l’industrie mécanique et les industries pétrochimiques. “Les compagnies aériennes se sentent suffisamment compétitives et c’est au tour de la sidérurgie mexicaine de se sentir menacée” déclarait Coleen Morton, responsable de la délégation américaine siégeant au Comité Économique Américano-Mexicain.

Une étude publiée courant 1991 affirmait que le NAFTA ne s’accompagnerait que de légers effets secondaires pour quelques secteurs seulement parmi lesquels la confection et le raffinage sucrier, tout en prévoyant un accroissement à moyen terme des exportations vers le Mexique se montant à 18 milliards de dollars, et s’accompagnant d’une très légère hausse correspondante des salaires et de l’emploi dans les secteurs bénéficiaires. L’étude semble proche du vrai lorsqu’elle prédit que le NAFTA aura bien plus d’impact sur le Mexique que sur les USA, avec des effets immédiats plus sensiblement ressentis dans les trois secteurs clés de l’industrie mexicaine : le sucre (+32% de hausse du rendement et de l’emploi), le textile (+19% de croissance prévue), l’assemblage électronique (+16%).

“Le secteur privé mexicain voit dans le NAFTA un outil de développement à long terme du marché des exportations au Mexique. Le pouvoir d’achat mexicain est à peine le vingtième de celui du marché américain, mais les firmes américaines désireuses d’exporter soulignent que le Mexique est une occasion unique à long terme, avec une population de 88 millions d’habitants dont 47% sont âgées de moins de quinze ans” déclarait Laura B. Rawling qui suit de près le futur traité pour le compte du Conseil de développement outre-mer.

Cependant, les milieux d’affaires conçoivent beaucoup plus le Mexique comme un centre de production à faible coût, et à court terme, que comme un nouveau marché d’exportation.

Selon une étude internationale sur le commerce, les premiers secteurs où la production mexicaine supplanterait les produits américains seraient les plantes ornementales, le textile et la verroterie.

La Banque Mondiale estime qu’un accord FTA avec le Mexique augmenterait presque immédiatement le volume des importations américaines de plus de 2,6 milliards de dollars par an (un bond de 10%). Dans le débat de Washington sur le libre-échange avec le Canada, les partisans les plus fervents se trouvaient être les sociétés américaines avec de grandes filiales canadiennes.

Ces firmes dominent le commerce frontalier et, selon certaines estimations, le volume de marchandises de ces “compagnies-internes” allant de leurs filiales canadiennes jusqu’au cœur du marché américain représenterait plus de la moitié des exportations totales de produits manufacturés canadiens vers les USA.

Ces sociétés avaient trouvé sans problème des appuis sûrs au sein du gouvernement d’Ottawa qui était averti du risque de voir ces multinationales à base américaine fermer leurs filiales (puis consolider leur position aux USA ou même se replier près du littoral à l’abri de la législation sur les salaires minimums garantis), si toutes les garanties d’un accès plus libre au marché américain n’étaient pas rapidement données. De son côté, préoccupée par les intérêts du Canada, l’Administration Mulroney développait l’argument selon lequel un FTA avec les USA pourrait encourager les nouveaux investissements étrangers, des USA ou d’ailleurs.

On observe la même chose dans le cas du Mexique qui recherche partout des actionnaires en espérant que cela sera la manière la moins coûteuse de pénétrer le grand marché américain.

Le FTA américano-canadien “était une façon d’officialiser un processus d’intégration qui fonctionnait depuis longtemps déjà” remarque Sidney Weintraub de l’Université d’Austin (Texas). Weintraub ajoute que le commerce des “entreprises internes” entre le Mexique et les USA est comparable jusqu’à un certain point au volume des échanges américano-canadiens. Weintraub écrit encore que “chaque pays envoie à peu près les deux tiers de ses exportations totales vers les USA et même un peu plus en ce qui concerne les produits manufacturés qui se trouvent tous dépendre de la demande émanant d’un même secteur général l’automobile.”

Chaque pays redoute un protectionnisme accru qui s’accompagnerait de mesures pénalisantes. Chacun a donc changé pour consolider l’accès à un marché plus libre.

Le Canada, au contraire du Mexique, ne peut pas espérer appâter les investissements américains par des promesses de bas salaires, de syndicats indolents et de biens immobiliers bon marché. Selon les analyses effectuées, aucune industrie ne sera plus directement touchée par le NAFTA que l’industrie automobile. James P. Womack chercheur au MIT pense qu’un accord de libre échange nord-américain : “entraînerait très vraisemblablement une dramatique remise en question du système de production à l’échelle régionale. A l’aube de l’an 2000, les produits qui entreront dans la zone entière du nord des États-Unis seront fabriqués au Nord du Mexique au sein d’ensemble de production verticaux créés par des constructeurs américains, européens, japonais et leur fournisseur de base.”

Beaucoup de spécialistes affirment que ce déplacement n’affectera que marginalement le phénomène actuel de déclin des emplois du secteur automobile américain.

M. Womack et d’autres spécialistes de l’industrie disent que l’accord du NAFTA visant à la libéralisation du marché amènera les usines mexicaines à se spécialiser de plus en plus dans l’automobile de série économique et les camions légers alors que les usines de voitures des USA se recentreront sur les activités plus lucratives (vans, camions lourds et voitures de luxe).

De plus, le Mexique devrait continuer de prendre de l’importance comme fournisseur mondial majeur de moteurs et de pièces mécaniques.

Même sans libre échange frontalier le Mexique est, de loin, celui des fournisseurs de pièces détachées pour le marché américain qui se sera le plus développé dans les cinq dernières années.

La restructuration des compagnies internes, conséquente à l’application du Pacte, entraînera certainement de nombreuses fermetures d’entreprises dans chacun des deux pays.

Les chaînes d’assemblage de voitures économiques seront fermées dans le Michigan et partout ailleurs aux USA.

Dans le centre du Mexique, à Morelos, Hidalgo et Mexico, les constructeurs pourraient bien déménager leurs usines de voitures de luxe et de camions lourds.

Ces anciens centres de construction automobile seront remplacés par les nouvelles unités de Toluca (Chrysler), (General Motors), d’Aguacalientes (Nissan) et d’Hermosillo (Ford). L’usine Volkswagen de Puebla (la plus grosse unité Volkswagen dans le monde) est fin prête à remplacer la production de tous les autres centres Volkswagen américains et augmente déjà ses exportations de pièces et de kits pour le marché mondial.

Ces nouvelles usines d’assemblage comptent déjà parmi les unités les plus automatisées et les plus efficaces.

Dans une étude du MIT sur le monde industriel, une unité travaillant pour la “Ford Mercury Tracer” à Hermosillo a obtenu le taux de pièces défectueuses le plus bas en comparaison de toutes les autres unités prises en compte dans l’étude (excepté une usine Mercedes-Benz en Allemagne). Ford dépense 700 millions de dollars pour doubler la production de moteurs à Chihuahua et la société annonce qu’elle portera sous trois ans sa capacité de production à 500 000 moteurs par an vers les USA et le Canada.

Aujourd’hui la plupart des industries de pièces détachées du Mexique sont concentrées dans la bande frontalière qui regroupe des usines d’assemblages en réseaux aux ramifications multiples[[Maquiladoras.. Beaucoup de ces centres de production ne sont en fait que des fournisseurs en pièces mécaniques, anciennement déménagées du Midwest américain et c’est le signe avant-coureur, selon les syndicats, des futurs déplacements vers les zones d’activités du Sud qui seront accélérés par la mise en application du NAFTA.

Partisans et adversaires s’accordent pour dire que l’explosion des industries “Maquiladoras” est la meilleure indication possible du potentiel du NAFTA en ce qui concerne la croissance économique et ses abus. Triplant en rendement dans les dix dernières années, les Maquiladoras font concurrence au tourisme et aux virements en dollars des émigrants (sources traditionnelles de devises) en devenant même plus rémunératrices en dollars que l’industrie pétrolière (bien que cet argent soit dépensé ou placé au Nord selon des officiels mexicains).

Les Maquiladoras emploient plus de 400 000 ouvriers sous-payés pour des tâches peu qualifiées avec un fort roulement (turn-over). Elles sont donc assez justement montrées du doigt par les critiques américains. On peut y ajouter des règlements de sécurité très succincts et une contamination incontrôlée des nappes phréatiques. Selon des chercheurs – bien que n’étant pas

comparables aux réglementations américaines et canadiennes, les normes de santé et de pollution d’une Maquiladora sont dans l’ensemble supérieures aux normes industrielles en vigueur dans le reste du Mexique. Les ouvriers, les Droits de l’Homme et les écologistes sont désormais amenés à se battre contre l’accord devant le congrès, par peur de voir le libre-échange entraîner une fuite des usines vers le Mexique pour mieux contourner des lois EPA[[Environmental Protection Act.-OSHA. Si l’opposition de la base n’a pas réussi à modifier l’accord FTA Américains-Canadiens, elle semble cependant avoir réussi à galvaniser l’énergie du monde des affaires en faveur du traité. De manière similaire, pour ce qui concerne l’accord USA-Mexique, l’espoir de repousser les travailleurs ‘au cours des importantes législatives de 1991 semble agir comme une incitation supplémentaire pour certains partisans du libre-échange à se positionner plus clairement.

Le monde des affaires semble convaincu d’une défaite des ouvriers surtout depuis que le syndicat AFL-CIQ a opté pour une opposition brutale plutôt que pour une critique plus nuancée du Pacte, avec à la clé des amendements garantissant des droits substantiels. Il est à noter qu’il existe un précédent de ces possibles dispositions garantissant l’organisation de syndicats au sein de la politique économique américaine. Ainsi, pour transporter des produits hors-taxes placés sous le régime de la Préférence Systématique Généralisée, les pays doivent respecter les dispositions de base du droit du travail (beaucoup de violations de la présente clause sont observées…). Les tenants de base “anti-libre-échange” du AFL-CIQ soulignent qu’ils s’opposeraient au NAFTA même si de tels amendements devaient être rendus possibles.

Les groupes de pression du business pro-NAFTA affirment tenir compte plus volontiers de l’avis des écologistes et des défenseurs des Droits de l’Homme.

“Les problèmes d’environnement seront les problèmes du commerce des années 90 tout comme les droits de la personne étaient les problèmes des années 80” déclare Timothy Bennet, un ancien du Bureau Américain du Commerce qui conseille désormais les groupes d’industriels mexicains qui prennent part au débat du NAFTA. Les défenseurs des Droits de l’Homme conservent une audience favorable auprès de divers groupes politiques à Washington grâce à la dénonciation qu’ils firent des votes truqués du PRI et de l’excès des attaques personnelles en politique.

De manière providentielle pour l’Administration Salinas, l’élection partielle du Congrès Mexicain du 18 août 1991 a eu lieu après la fin du débat aux États-Unis.

Pour modérer l’opposition du Congrès, d’importants présidents de comités, comme le député Dan Rostenkowski (Illinois) et le sénateur Lloyd Bentsen (Texas) – tous deux partisans acharnés du FTA – ont demandé à ce que les questions d’environnement et de droit des travailleurs soient discutées, “au sein de l’accord lui-même ou dans un autre texte approprié, dans un cadre concerté.” En conséquence de quoi Carla Hill déléguée au ministère du Commerce a accepté de préparer un texte de ce qui devrait donc être un accord bilatéral “parallèle” visant à établir les termes d’une amélioration des réglementations mexicaines sur la santé et l’environnement, ainsi que des dispositions séparées devant amoindrir l’impact du FTA sur l’emploi aux États-Unis.

Madame Hill avait préalablement refusé d’inclure la question de la main-d’œuvre dans le processus de négociation.

Lorsque les législations protectionnistes ont été votées dans le passé aux USA, on notait toujours une collusion entre syndicats et industriels visant à défendre vigoureusement leur cause commune devant le Congrès.

Aujourd’hui quoi qu’on en dise, les travailleurs ont perdu presque tous leurs appuis dans l’industrie : les sidérurgistes s’opposent au NAFTA alors que leurs dirigeants le défendent, les constructeurs automobiles acceptent le pacte mais leurs employés s’y refusent catégoriquement ; seule l’industrie du textile et du vêtement semble présenter un front uni d’opposition.

Les autres puissants groupes de pression opposés au NAFTA (sucre et producteurs de fruits) n’ont que peu de soutien parmi la masse ouvrière puisqu’ils s’appuient sur une main-d’œuvre non recensée de journaliers et qu’ils restent traditionnellement hostiles aux syndicats. La carte maîtresse du Mexique c’est la proximité.

Beaucoup de dirigeants américains connaissent la culture et le pays mexicain. Les liens frontaliers sont nombreux et ce n’est pas par hasard si, selon les observateurs de Washington, le FTA a pu compter dès le début sur l’appui total des “3 Texans” (le Ministre du Commerce Robert Mosbacher, le Secrétaire d’État James Baker et le Président Bush lui-même).

Tous les trois ont en effet commercé au fil des ans avec l’État ou avec des particuliers de l’autre côté de la frontière, que ce soit par l’intermédiaire de TEXAS OIL (pétrole) ou lors de diverses transactions industrielles. Seule l’éventualité d’un quelconque impact du NAFTA sur la vie politique mexicaine est un facteur curieusement absent des débats à Washington.

Salinas essaye de réagir plus vite que Washington ne le voudrait ; il doit faire face à de sérieux risques politiques et, depuis trois ans, il défie le dicton selon lequel “un Mexicain ne saurait survivre à l’étreinte de l’oncle Sam.”

La question est de savoir si aujourd’hui le Mexique pourrait survivre à une répudiation.

Si le Mexique n’obtient pas un accord d’ouverture du commerce après y avoir été poussé pendant des années par les USA, cela pourrait bien saper très profondément le programme économique mis sur pied par Salinas et par là même venir affecter la popularité dont il jouit.

L’alternance de 1994 se dessine déjà comme la plus difficile depuis que Madero a chassé Porfirio Diaz en 1910. Si Salinas devait être abandonné par Washington sur une échéance aussi importante, ses chances d’installer un quelconque “dauphin” seraient très certainement compromises.

Le secteur privé mexicain comprend d’ailleurs très bien les enjeux et recueille l’unanimité en faveur du traité de libre-échange puisque, à la différence des États-Unis, il n’y a virtuellement aucune opposition affichée, que ce soit chez les dirigeants ou chez les travailleurs.

Malgré des vagues de mécontentement, c’est toujours la famille en place qui conserve les rênes du pouvoir au sein du Congrès Mexicain du Travail.

Le Conseil de Coordination des Affaires (Consejo Coordinadora Empresarial), sorte d’organisation “de façade” du secteur privé mexicain, opère lui aussi sous surveillance rapprochée du Gouvernement et, malgré tout, demeure un farouche supporter du Président Salinas même sans qu’on l’en prie officiellement.

Le CCE a même engendré un groupe de pression en faveur du FTA : “la coordination du travail pour un libre-échange américano-mexicain”, le COECE, parfait adepte des jeux d’alliances à l’américaine. La réciprocité a toujours constitué le fléau des pays du Tiers Monde qui pensent que seule l’existence de droits d’entrée (marché fermé) pourra leur permettre de rattraper leur retard comme le firent les USA au XIXe siècle et le Japon au XXe siècle.

Les Compagnies Mexicaines souffriront très probablement des impacts du FTA dans divers secteurs (pièces auto-papier-vêtement-acier-électronique, produits pharmaceutiques et dérivés pétrochimiques). Quoi qu’il en soit, les compagnies à risque sont dans la plupart des cas directement rattachées à de plus importantes firmes mexicaines qui espèrent des bénéfices dudit Pacte.

Les autres firmes savent qu’elles fusionneront avec les firmes US qui espèrent bien pénétrer ainsi le marché mexicain qui est moins contraignant du point de vue des lois. Beaucoup d’autres entreprises familiales verraient d’un très bon oeil leur rachat à bon prix (promesse de fonds immédiats).

Pepsi Cola mentionnait l’effet favorable qu’avait créé la promesse d’un libre-échange prochain sur le rachat d’une firme importante d’agro-alimentaire (biscuits), la GAMESO : les potentialités du marché mexicain ont fait définitivement pencher la balance. Les spécialistes économiques attendent du FTA qu’il relance les acquisitions américaines et l’augmentation des fusions avec cependant un risque du revirement du PRI devant les réductions de personnel qui prétendront à ces regroupements.

A l’inverse rien n’empêchera la prise de contrôle de firmes américaines par des firmes mexicaines. Une compagnie leader de son secteur (verre à ciment), la Vitro-Cemex basée à Monterrey, a déjà acheté son concurrent américain et ses fournisseurs afin de mieux contrôler son extension sur le marché nord-américain. L’opposition existe aussi hors de la sphère industrielle : on le voit nettement dans une lettre ouverte au congrès mexicain, rédigée par un éminent groupe de critiques de centre gauche appelé “Groupe de réflection de Càrdenas” qui ne s’oppose pas au libre-échange en tant que tel mais qui souligne que le traité réduira le Mexique à un rôle de fournisseur d’une main-d’œuvre à bon marché pour son voisin autrement plus puissant.

Les termes du traité ont été signés par d’éminents analystes, (Adolfo Aguilarzinser, Jorge G. Castaneda et Lorenzo Meyer), des écrivains (Carlos Fuentes, Carlos Monsivàis) et Jésus Silva Herzog l’ancien ministre des Finances de 1982 à 1986, récemment revenu au sein du PRI et nommé ambassadeur du Mexique en Espagne.

“Nous sommes d’accord sur le fait qu’une intégration plus serrée des deux économies est inévitable” déclarent-ils tous les six en préconisant que le FTA “soit appliqué doucement et avec mesure, sans céder aux échéances électorales, avec une “charte sociale” consignant le droit des travailleurs, la sécurité dans les entreprises et les problèmes de protection écologique et du consommateur”.

L’émigration devrait aussi être mise à l’ordre du jour: “Parce que c’est notre atout dans la zone des services.” Ils ajoutent surtout : “On ne peut plus concevoir les bas salaires mexicains comme une fatalité avantageuse au sein d’une relation économique nord-américaine.”

Cela coûte trop à chacun des tenants :
– Trop humiliant et improductif pour la dignité et le développement du Mexique,
– trop coûteux en chômage induit pour les ouvriers canadiens et américains,
– trop destructeur de notre espace environnemental commun et de notre civilisation.

Les partisans du FTA répondent qu’une différence de salaire existe déjà (de 1 à 10) et qu’en revanche un libre-échange permettrait avec le temps le développement des investissements étrangers, augmenterait la recherche de travaux qualifiés et diminuerait les disparités de salaire des deux côtés du Rio Grande.

Ils avancent encore que la réalisation parfaite du libre-échange favoriserait encore mieux la création de règles plus libérales en matière d’immigration.

En fait, ce traité favorisera de facto l’alignement des salaires dans le cadre des états membres, préviendra toute immigration illégale et toute hostilité entre voisins ou entre le patronat et la main-d’œuvre, sans pour autant aller jusqu’à suivre la C.E.E. (Communauté Économique Européenne) dans sa conception très lâche et ultra-libérale de l’absence de contrôle des flux.

Si les syndicats ne veulent pas que les usines aillent au Sud à la recherche de la main-d’œuvre mexicaine, ils ne doivent pas s’opposer à ce qu’on donne plus de possibilités légales aux Mexicains d’aller au Nord.

Une législation accrue des flux migratoires n’offre pas seulement l’avantage de permettre une constante vérification des basses échelles de salaire du Mexique, elle accroîtra d’autant de membres les syndicats du Nord. La majorité des gens dans les deux pays ne trouverait aucun intérêt à signer un traité qui permettrait juste aux industriels du Nord de tourner leurs réglementations en allant chercher là “liberté” au Sud. Bien au-delà des problèmes de respect ou de non-respect des lois environnementales ou de respect du droit de l’individu, il y a une question plus urgente : la NAFTA ne risque-t-elle pas d’entraîner de nombreuses disparités régionales toujours à la base de conflits historiques anciens, en attirant des ouvriers du Nord et du Sud dans un espace industriel encore plus grand ?

Un partenariat économique tripartite n’est-il pas la promesse de frictions diplomatiques multipliées par 3 ?

En cherchant à tisser des liens plus étroits avec le Nord, le Mexique s’expose lui-même à un examen profond de sa politique extérieure. Les Patrons du PRI ne sont pas les seuls Mexicains que cette idée dérange. Cependant il y a les questions que ne manqueront pas de poser les politiciens nord-américains si les adversaires du libre-échange “escroquaient” la victoire aux élections. Si cela devait se passer, les résistances au libre-échange auraient été sous-estimées par les partisans américains du traité et l’avenir de l’expérience libérale de Salinas semblerait plus précaire que ne le prétendent ses supporters.

Le système judiciaire mérite un examen aussi minutieux. Toute discrimination légale visant les investisseurs étrangers pourrait mener à un désastreux conflit commercial, de même que si des preuves de collusions entre officiels et magistrats pouvaient être apportées.

Le Mexique tente de refréner les critiques contre sa justice et sa police et, au moment où les liens économiques sont plus resserrés que jamais, cet antagonisme devrait cesser.

Aussi teinté d’hypocrisie et de suffisance prétentieuse que puisse être ce droit de regard étranger, il a l’avantage de pousser le PRI à réformer la politique et le système légal dans la droite ligne de ce que réclamaient les opposants mexicains sur NAFTA.

Le soutien porté à la toute proche intégration économique transcende de manière immédiate les intérêts économiques. Ce soutien peut sembler superficiel mais il demeure large et semble motivé par les mêmes peurs dans chacun des deux pays :

– La Communauté Européenne n’est plus qu’à quelque mois d’un vaste marché commun sans frontière qui favorisera l’Europe de l’Est (accès prioritaire),
– le Japon a clairement limité ses intérêts à l’Amérique Latine, conçue comme un centre de production et de consommation, cependant, les Japonais ont favorablement accueilli les propositions commerciales émanant des pays du Sud-Est asiatique, visant à l’établissement d’une zone “yen” afin de contrecarrer la NAFTA et la CEE.

La crise du GATT lors de sa dernière table ronde (Uruguay) a accru l’intérêt pour le “régionalisme” rendant inévitable la constitution de blocs continentaux réunis par des intérêts économiques.

En ce qui concerne la production d’énergie, la main-d’œuvre, l’assemblage, la prospection, la pénétration inter-frontalière des médias et les échanges avec le reste du monde, l’intégration économique du Nord de l’Amérique est depuis longtemps effective.

Le problème n’est donc pas de savoir si les trois pays vont s’orienter ou non vers un régime de commerce encore plus libre mais de savoir sur quelles bases et quand.

Il apparaît probable que l’administration Bush va passer un accord avec le Mexique qui ne mentionnera les problèmes écologiques et de main-d’œuvre que de manière anecdotique. Le Canada n’aura vraisemblablement que peu d’influence sur la marche du calendrier ainsi que sur les champs d’application du traité. Le NAFTA n’empêchera pas dans le futur d’éventuels accords bilatéraux sur l’immigration, l’énergie ou la protection des sites. En effet, une fusion économique devrait amener à plus d’alliances politiques inter-gouvernementales calquées sur la coopération des groupes privés américains et mexicains.

(Ce type de collaboration existe déjà avec le mouvement écologiste). L’opposition des syndicats américains peut malmener les réglementations AFL-CIO avec l’aide du Parti du Congrès dominé par le PRI et même obtenir un appui tactique de la part de groupes d’opposition mexicains pour ce qui concerne de problèmes allant de la tenue de conventions collectives de travail jusqu’à la réforme électorale.

Depuis la révolution de 1910 qui sauvegarda effectivement la frontière et la souveraineté du Mexique jusqu’à nos jours, l’histoire du Nord de l’Amérique a été conditionnée par une constante redéfinition des relations entre les USA et le Mexique, tournant généralement à l’avantage des premiers. Le NAFTA définit un nouveau cadre pour les futures relations du XXIe siècle, basées cette fois sur un respect mutuel dans l’interdépendance.

Les critiques des deux côtés de la frontière sont avertis du fait que ce traité représente à peine plus qu’une avantageuse utilisation de la main-d’œuvre sous-payée du Mexique par les industriels américains. Mais, à long terme, même encore imparfait, ce traité de libre-échange permettra la mise en place d’une dynamique économique et politique qui pourra profiter à chacune des deux sociétés et ouvrira la voie à un partenariat continental plus équitable.