Mars , les pemières luttes du travailleur immatériel : “Moi, étudiant, je vous parlerai du salaire”

Le printemps semble être la saison propice, en France particulièrement, pour faire éclore les changements qui, par leur contenu et leur forme d’action, apportent des modifications radicales aux rapports sociaux et politiques.

1994 : du nord au sud, de l’est à l’ouest, de la petite à la grande ville en passant par la grande métropole parisienne, un printemps de lutte a de nouveau déferlé sur les rapports de forces politiques en France, pour imposer le travail immatériel comme référence réelle dans les rapports sociaux. Ce mouvement a repoussé par une forme offensive l’attaque patronale qui voulait réduire le coût du travail en tentant de contrôler le chômage des jeunes à travers une nouvelle législation du travail post-fordiste. Que s’est-il passé ? Il s’est passé qu’un étrange “mouvement d’étudiants” a fait son apparition sur la scène sociale reprenant à son compte les thèmes du coût du travail. Il a ainsi réussi à rassembler autour de lui un front de lutte qui a réuni directement ou indirectement la classe ouvrière traditionnelle, les travailleurs immatériels, ainsi que la force-travail marginalisée de l’économie informelle des banlieues et du travail au noir. Ces Luttes sont nées contre le décret qui imposait le contrat d’insertion professionnel CIP, un contrat par lequel tous les jeunes ayant un BAC + 2 ans pouvaient être embauchés par les entreprises avec un salaire équivalant à 80 % du S.M.I.C.

Ces luttes ont mis en évidence la nécessité de créer un salaire social. Donc, ce mouvement de Mars 94 est un mouvement d’étudiants de l’Université et des lycées, surtout des filières techno-scientifiques, c’est-à-dire un mouvement des travailleurs immatériels en formation qui a pris forme à travers le thème du coût du travail. Ce mouvement a réagi au projet du gouvernement balladurien qui voulait faire passer le problème du chômage de la jeunesse et en particulier du chômage de la force de travail immatériel comme étant un problème de prix trop élevé. Et donc il a voulu essayer de le comprimer pour résoudre les problèmes du chômage. “Vous êtes chômeurs, parce que vous voulez trop d’argent… !”

Le mouvement de Mars 94 a réussi à vaincre. Le décret est tombé. La mobilisation a été forte et importante sur tout le territoire. Elle a été violente, unificatrice et soutenue par tous les secteurs concernés directement ou indirectement par la crise économique. Elle est la manifestation d’une première expérience mûre de lutte gagnante du travailleur immatériel et aussi la démonstration de son hégémonie sociale contre la stratégie du capitalisme collectif post-fordiste.

Mais maintenant cherchons à comprendre à travers une analyse de la composition sociale de ce mouvement et par une brève approche historique de ces luttes, découvrons quelle est la nature de ce mouvement d’étudiants de Mars 1994 et comment il a pu se constituer.

Chronologie des luttes du mouvement, les 3 temps forts de sa constitution

1 ère phase : 1986 – la constitution du mouvement

Pendant les années 1980, la première grande lutte du mouvement des étudiants était celle contre le projet des quotas d’entrée dans les universités (Décret Devaquet, ministre de l’Éducation RPR). La revendication d’égalité était le thème central de cette première phase. Le mouvement revendiqua l’accès libre aux formations de prestige, notamment l’entrée dans les grandes écoles, (école de médecine et en général à l’université.

L’égalité des chances est le mot d’ordre qui est alors capable de fédérer et de fonder l’unité du mouvement des étudiants. Cette unité sera la réponse contre le gouvernement qui, à travers une hiérarchisation des études, essayera de diviser arbitrairement la nouvelle réalité du travail immatériel entre les “plus” qualifiés et les “moins” qualifiés. Cette lutte affrontera une violente répression de la part du pouvoir, qui n’hésitera pas à utiliser tout son arsenal répressif pour supprimer et détruire le naissant mouvement.

Cette répression, il faut bien le rappeler, arriva à son apogée de brutalité par l’utilisation de groupes spéciaux formés et entraînés à la suite de la révolte de Mai 68. Le résultat de cette répression fut la mort d’un étudiant tabassé dans la rue et une centaine de blessés parmi les étudiants. La réponse du mouvement fut tellement forte et massive qu’elle réussit à contrebalancer ce rapport de forces et à balayer la répression. Mais aussi les dispositifs de réforme sur l’université présentés par le gouvernement de droite, qui avaient comme objectif de diviser les étudiants, furent abrogés et paradoxalement détermineront la fondation du mouvement des “étudiants”. Cependant, cette lutte sera récupérée par le “pouvoir socialiste”. En effet, des protagonistes de ce mouvement seront sélectionnés par les médias et successivement cooptés par la classe politique. Ainsi une partie de l’action de ces “hommes de tête” sera bloquée, mystifiée et absorbée par la social-démocratie. A la base, cette manœuvre n’aboutira pas : le mouvement des étudiants s’élargira et se confondra avec le problème des banlieues, et les secteurs en transformation du secteur tertiaire, dans les hôpitaux, les services sociaux et chez les cheminots. Pourtant ces luttes représenteront l’émergence de nouvelles couches de la force-travail immatérielle.

2ème phase : 1987-1990 – les coordinations. Le travail immatériel s’impose avec la lutte sur la scène politique française

C’est pendant cette période que commence la radicalisation des quartiers “underclass” et le développement de pratiques anti-racistes qui conquerront rapidement le cœur des débats politiques en France. Jusqu’alors, le parti raciste de Le Pen savait exploiter habilement les retombés économiques de la politique d’austérité du PS, les contre-effets de la politique corporative des syndicats et du PC, ainsi que les traditions tout à fait racistes de la droite populaire qui étaient solidement implantées dans le paysage français, pour les mettre à son avantage.

Mais face à cette situation, une contre-offensive mûrit dans des quartiers de banlieue. Se déclenche ainsi la révolte contre l’exclusion spatiale et la marginalisation économique de la jeunesse.

C’est dans ce climat social que s’épuisent des tentatives désespérées du PS de gérer la révolte de la jeunesse avec des instruments para-institutionnels comme celui de l’organisation SOS-Racisme. En effet SOS-Racisme, après avoir essayé de neutraliser le mouvement et de stopper la rupture entre la jeunesse des banlieues, des grandes villes françaises et les partis de la gauche institutionnelle, s’effacera de la scène politique dépassée par les événements et son rôle. C’est simultanément à cette révolte politique qu’une demande de revenu de citoyenneté va pouvoir émerger. Elle va devenir prioritaire et être le thème central pour cette jeunesse de banlieue expulsée des circuits scolaires et marginalisée dans des quartiers “dortoirs”.

Cette jeunesse n’ayant pas d’autre choix que la survie à travers les aides sociales, le travail intérimaire mal payé et sous-qualifié, l’économie informelle du travail au noir et de la drogue, va revendiquer un revenu pour tous. Mais cette demande n’est pas uniquement celle des personnes des couches les plus exclues et les plus souffrantes, elle rejoint celle des étudiants et des nouveaux travailleurs immatériels qui la réclament à leur façon. Ces demandes vont ainsi se généraliser en une revendication commune.

C’est au cours de cette période que les effets de la politique du gouvernement socialiste vont se faire ressentir, notamment par une accélération de la précarisation et du chômage technologique. Ce gouvernement a été porté au pouvoir sur un programme velléitairement réformiste, mais à la fin de 1983 on s’aperçoit d’un changement de ligne politique qui choisit la régulation économique en privilégiant le marché. Cette politique se concrétisera par une réduction du welfare et le transfert d’une part de celui-ci aux entreprises avec comme effet immédiat le développement de la marginalisation des jeunes sans qualification et la constitution de la nouvelle pauvreté. Il est important de préciser que, dans ce cadre social de restructuration, le mouvement Ouvrier dans son ensemble se trouve dépassé et ses centrales syndicales discréditées par la politique de collaboration avec le patronat et par l’usure de ses thèmes corporatifs de mobilisation. C’est à ce moment précis qu’est né un puissant mouvement de luttes autonomes. Il s’agit des coordinations. Son démarrage aura comme conséquence l’évincement du contrôle syndical et le refus des mots d’ordre du mouvement Ouvrier institutionnel. Le mouvement des “étudiants” de 1986 avait déjà anticipé cette pratique de luttes et d’auto-organisation.

Entre 1986 et 1990, naissent les coordinations des cheminots, des infirmières, des assistants sociaux. Dans ce climat se développeront d’importantes luttes ouvrières de post-restructuration, comme celle particulièrement dure de 1989 à Peugeot-Sochaux qui trouva ses protagonistes chez les techniciens et les nouveaux ouvriers “restructurés”.

Ces luttes subiront des défaites et obtiendront des victoires partielles ; mais en tout cas elles sont très importantes pour les nouvelles formes de gestion du conflit (les coordinations de base) et pour le nouveau sujet qui commence à apparaître, c’est-à-dire un travailleur “restructuré”, “immatériel” qui est présent dans l’entreprise, dans les services, ainsi qu’à l’université et dans la formation continue.

Ces luttes forment le paradigme des nouveaux conflits salariaux industriels et sociaux des années 1990 et très vite elles se multiplieront essentiellement dans les secteurs où le travail intermittent, la mobilité et la flexibilité se sont affirmés.

La forme de la coordination devient donc le point de discrimination et de convergence pour tous ces sujets qui ont dans la production un rapport de travail lié à la sphère de la relation productive immatérielle. C’est à l’intérieur de ce schéma que la lutte salariale va pouvoir se développer et notamment réaffirmer d’une façon contradictoire la demande d’un salaire social en tant que revendication spécifique du travailleur social immatériel. Face à ces présupposés, un des thèmes les plus innovants dans les luttes des coordinations est celui de la communication.

La communication devient l’élément pivot autour duquel la lutte se développe et soutient son hégémonie sociale. Dans la coordination, la communication devient fonction stratégique pour l’action et pour l’organisation. Mais la communication est faite à travers les médias institutionnels, qui “éteignent et rallument” le signal numérique en fonction de leurs choix politiques. Ainsi, il nous faudrait comprendre la dialectique d’une utilisation partisane de la communication.

Dans un premier temps, les coordinations ont habillement “manipulé” et exploité les médias. En effet ces derniers, pris de court face à ce phénomène, n’ont pas su l’interpréter et l’anticiper. Mais lorsque les rédactions des radios et des télévisions françaises décideront de braquer leurs intérêts sur d’autres sujets, les coordinations se trouveront désorientées et isolées, dans l’incapacité de continuer à faire vivre cet intérêt et à résoudre le problème stratégique de la forme du politique. Cependant l’histoire ne s’arrête pas là, nous n’en sommes qu’aux prémisses !

Pour mieux comprendre, il faudrait auparavant ouvrir une parenthèse. Les années 80 sont en France celles du gouvernement socialiste. Mais elles sont surtout celles de la grande réforme productive qui voit le passage du fordisme au post-fordisme. Elle se développe dans des formes différentes de celles des autres pays européens. Cependant nous y retrouvons la même violence, la même détermination ainsi qu’une centralisation et une direction plus importantes par les hautes sphères du pouvoir. La massification sociale de la production se réalise ainsi.

Donc, c’est après les années 86 que les luttes ouvrières, dans l’industrie, dans les services, dans les écoles, dans les banlieues, commencent à proposer des objectifs émancipateurs dans le processus de restructuration. De la part de l’État et du capital, la réponse ne se fait pas attendre. Ils cherchent à hiérarchiser la production sociale, à commander les articulations et les niveaux.

C’est tout d’abord et surtout vers l’université que cette répression et cette réorganisation se mettent en marche. Il s’agit, alors, de donner forme à la hiérarchisation et à l’intégration de l’université dans la production sociale, c’est-à-dire dans la logique des entreprises.

Il va s’agir de déclencher une conversion du travail formatif en travail productif. Cela se fait à travers le développement d’une infrastructure de stages, de contrats entre étude-travail-entreprise, qui élargissent toujours plus l’intégration de l’étudiant dans la vie productive. Mais pour que personne ne se fasse d’illusion, cette infrastructure élargit aussi la sphère du travail gratuit et semi-gratuit dans la phase de formation et dans celle de post-formation des jeunes. Or, la réalité des étudiants est déjà celle de la précarité et des autres formes de travail intermittent. Maintenant tout cela est massifié en bouclant la stratégie de subsomption absolue de la force-travail restructurée dans le nouveau mode de commandement.

La généralisation de la part du patronat de la production “juste à temps” se traduit par une massification de la flexibilité-précarité de la force-travail, tout cela sans une contrepartie réelle, et pour ceux qui refusent ce type de fonctionnement aucune autre alternative que celle de la pauvreté n’existe. Cette tendance économique aura comme conséquence, en l’absence d’une autre stratégie de la part de la gauche au pouvoir, d’augmenter la productivité en bloquant voire en réduisant les salaires. Cela va donc créer les bases pour l’insertion et l’expulsion périodique d’une force-travail toujours plus immatérielle dans le circuit de la production flexible et sociale. Le gouvernement socialiste abandonnera dans ces années toute résistance a cette stratégie industrielle, reprenant même à son compte les thèmes patronaux sur le coût trop élevé de la force-travail immatériel et en particulier celle des jeunes. Le ministre de l’Éducation L. Jospin avait promis une “priorité budgétaire pour l’université et les lycées des banlieues”. Cependant dans la réalité son “oeuvre” se concrétisera par l’abandon de l’université de masse et des lycées de banlieue dans un état de pauvreté général, pour les introduire dans le circuit productif.

3ème phase : 1990-1994. L’agonie de la gestion socialiste : la droite gagne les élections, les étudiants reprennent la lutte

Face à cette attaque patronale-socialiste, le mouvement des étudiants renversera habilement ce discours et reprendra la mobilisation sur les thèmes de l’augmentation des investissements technologiques dans les lycées et dans l’université dans le but d’augmenter leur compétitivité souvent mise en doute. Ainsi, il revendique la modernisation des moyens et des infrastructures : avec plus de bourses d’études, plus d’enseignants. Le mouvement ouvre ainsi le front stratégique contre l’échec scolaire qu’il considère comme l’expression “de l’inégalité des chances”. Cette lutte reprend le thème unificateur du mouvement des étudiants de 1986, c’est-à-dire la revendication de l’égalité par rapport à l’institution scolaire et à l’origine sociale de chaque étudiant pendant son cursus scolaire. Mais cet objectif est démystifié et présenté comme thème de recomposition politique concret pour tous. C’est dans cette perspective que se construira la revendication de la “territorialité des espaces” (lycée, université), c’est-à-dire l’ouverture de ces lieux aussi en tant que centre de vie sur le territoire. Cette revendication rejoint le mouvement des quartiers de banlieue qui se bat depuis longtemps contre la marginalisation spatiale proposant l’ouverture de nouveaux espaces de vie non “ghettoïsés” et ayant une culture alternative. La lutte contre “l’inégalité spatiale” qui se traduira par le slogan “école au centre ville : chance – école en banlieue : marginalisation” deviendra un élément fédérateur pour les étudiants et la jeunesse prolétarienne expulsée du circuit scolaire qui se bat sur le territoire. Pendant cette période, la coordination en tant que forme d’organisation des étudiants devient le moteur du mouvement. Sa particularité va consister à choisir divers modes d’organisation et de communication. Ainsi dans la pratique, elle utilisera comme règles l’horizontalité d’organisation et de prises de décisions, choisissant ainsi de communiquer avec les médias sans leader “médiatisé”. Pendant les années 1990, les manifestations deviennent immédiatement lieux d’actions directes “pillages de magasins” et prétexte à des assauts contre la police. Ces heurts avec la police sont gérés surtout par le prolétariat des banlieues qui trouve à travers le mouvement des étudiants son unité avec les autres corps sociaux en lutte. C’est l’émergence du “pillage collectif’ en tant que fait de rupture permanent dans toutes les manifestations de masse : cette pratique introduit une variable irrécupérable par le pouvoir et en même temps pose le problème de sa gestion à l’intérieur du mouvement. Lors des manifestations de 1990, les médias confrontés à cette mobilisation de masse auront un rôle fondamental pour essayer de casser le mouvement, en criminalisant les “bandes du prolétariat” de banlieue et de l’économie informelle nommées “casseurs”. Déjà au début des années 90, une première tentative avait échoué pour deux raisons :

– d’abord parce que les “casseurs” étaient souvent des ex-étudiants qui jusqu’alors partageaient les mêmes bancs d’école que ceux des étudiants des lycées de banlieue,
– ensuite, parce que les étudiants ont compris instinctivement que la crise économique et la nouvelle forme de la production pouvaient un jour les mettre dans une situation proche de celle des “casseurs”.

Cette prise de conscience pousse ainsi les étudiants à s’unir aux autres corps sociaux qui reprennent les thèmes de la révolte des quartiers, justifiant ainsi ces pratiques. Face à ce nouveau rapport de force, les socialistes essaieront de court-circuiter le mouvement en lançant des opérations médiatiques qui empêcheront l’expression et la représentation du mouvement de base en banalisant le contenu des revendications. Toutefois, la parole est donnée aux représentants des organisations des étudiants socialistes qui tenteront l’opération déjà vue avec “SOS-Racisme”, qui consiste à se focaliser sur un leader médiatique et sur la constitution d’un double niveau de lecture de lutte. D’un côté, ces luttes sont exaltées en tant que telles. De l’autre, elles sont récupérées par le gouvernement socialiste.

La télévision, alors, assumera encore une fois la fonction stratégique de séparer les différents corps sociaux du mouvement sans vraiment y réussir. Tentative de récupération vaine, mais elle aura comme effet de déclencher l’auto-dissolution tactique du mouvement, qui choisit ainsi de se débarrasser de “ses corps étrangers” en s’éloignant de la scène médiatique. Cette tactique du mouvement, qui pouvait être lue par les autres adversaires et par les médias comme une forme d’auto-implosion, se révèlera particulièrement efficace, parce qu’en fait elle démontrera la capacité du mouvement à refluer et à se reprendre quand la situation l’impose. Cette pratique, de notre point de vue, représente une forme nouvelle “d’auto-défense et d’auto-organisation” contre n’importe quelle forme bureaucratique de manipulation par le haut, ce qui est toujours de la prévarication et qui, dans la récente histoire du mouvement français, a toujours mis un frein aux expressions et à la volonté de rupture du mouvement du travail immatériel.

La victoire de la droite

Lors des années 1992, se produit un fait marquant : la victoire “bouleversante” de la droite. Les socialistes qui jusqu’alors menaient une politique de droite vont être rejetés par leur électorat populaire. Ils ouvrent ainsi comme par “magie institutionnelle” la porte à la droite.

Avec seulement 33 % des suffrages, la droite (RPR-UDF) arrivera avec le système majoritaire à avoir 80 % des députés à l’Assemblée Nationale. C’est fait étonnant, car ces résultats rendent complètement irréel le paysage politique français. Ainsi s’élargit la fracture entre le pays réel et le pays institutionnel. Mais la droite se met immédiatement au travail, reprenant à son compte le projet de réorganisation de la journée de travail – projet qui avait seulement été esquissé par les socialistes.

La droite avance. Et c’est dans cette accélération nationale et internationale que se jouera le changement de la législation du travail. Celle-ci devra en effet être ajustée par rapport à la nouvelle forme de la production entérinant la fin du pacte fordiste. Ce changement a déjà une réalité, mais il n’est pas encore normé : la droite tente de le faire reconnaître. Elle articule ainsi la logique de l’expulsion massive de la force-travail des circuits traditionnels, en la réinjectant sous une forme flexible et sous-payée dans le nouveau circuit de la production sociale. Mais ce projet se heurtera tout de suite à de grosses difficultés et trouvera une résistance plus forte là où on s’y attend le moins : sur le terrain du travail immatériel.

C’est dans ce cadre politique que se développera la lutte particulièrement dure mais victorieuse des ouvriers d’Air-France. Cette lutte naît sur le terrain de l’organisation autonome du travail immatériel : ceux qui la conduisent sont les techniciens de la maintenance, de la logistique, les secrétaires bilingues et commerciales de la billetterie et le personnel navigant. En effet, toutes les fonctions de la chaîne de la communication et de la tertiarisation commerciale sont le cœur du travail immatériel.

C’est seulement à ce moment-là du processus qu’il y a valorisation et que l’on se trouve au centre de la réalité du travail et de la production. C’est à partir de cette étape que l’on peut organiser la lutte et éventuellement bloquer réellement l’entreprise. Les propositions de la direction face à la crise de l’entreprise sont classiques : réduction du salaire, augmentation de la productivité, licenciement et développement des hiérarchies fonctionnelles. La réponse : la coordination mettra en jeu à la fois sur le terrain de la communication et sur celui de l’action un parcours combatif qui mènera à la victoire les travailleurs immatériels et de leurs alliés, après des jours de très violentes confrontations avec la police. Cette victoire ouvrière, face au nouveau gouvernement de droite, est très importante, car elle renverse définitivement la culture de la défaite et de la soumission au capital qui s’était développée pendant la période de la gestion socialiste. Elle démontre ainsi le rôle stratégique de la force-travail immatériel dans les luttes.

Le temps presse pour le gouvernement Balladur. En effet, la pression patronale se fait forte après la leçon d’Air-France. La loi sur la réorganisation de la journée de travail (loi quinquennale) portant aussi sur la nouvelle forme des relations industrielles a déjà été votée au Parlement. Le Premier ministre M. Balladur décidera alors d’appliquer le décret concernant la force-travail immatériel en formation, pensant ainsi pouvoir la gérer là où en apparence ce corps social est plus faible, à cause soit du fort chômage de la jeunesse, soit de l’apparent silence du mouvement des étudiants sur le terrain du salaire. On décrète ainsi l’application du CIP. L’idée est claire : la loi “quinquennale” a comme objectif la détermination du maximum de flexibilité du temps de travail, en tant que variable manœuvrable de la production. On revient au régime d’accumulation basé sur la plus-valeur absolue, mais cela dans le cadre de la production sociale ! Le CIP représente l’introduction définitive de la sphère de la formation dans les circuits directement liés à la production sociale. C’est par la mise en place d’un projet de division et de hiérarchisation du savoir que s’exprime cette division à travers les niveau du salaire.

La réponse : le thème de la valeur du travail est posé au centre de la mobilisation des étudiants

Les thèmes salariaux deviennent le Thème du mouvement des étudiants. La critique du culte de l’entreprise et la découverte de la fonction immédiatement productive de la formation poussent à relancer la lutte contre l’exploitation et la logique du marché. Les étudiants comprennent exactement leur nouveau rôle, radicalisant la lutte et la menant à la hauteur du problème réel : définir la part de richesse sociale qui va à la formation, le salaire qui va aux étudiants en tant que partie fonctionnelle de la production sociale. Les enjeux apparaissent clairement.

Pendant la lutte des “étudiants”, les syndicats sont obligés d’adhérer sans aucune prise sur le mouvement. En ce qui concerne les salariés et les enseignants, ils s’associeront spontanément au mouvement des “étudiants”, comprenant le piège de la proposition gouvernementale.

Le mouvement agit comme un corps social mûr agrégeant sur les niveaux hauts et bas de la sphère de la production sociale. Il constitue son action en tant que barrage politique contre les velléités du patronat. C’est un acte social victorieux, qui détruit n’importe quel corporativisme et médiation bureaucratique, recomposant sur ce terrain revendicatif tous les autres exploités. A ce moment précis, la rue devient le vrai lieu de fusion de tous les vecteurs sociaux en lutte.

C’est la puissance de la rue insurrectionnelle qui surgit là. Elle est traversée par l’indignation et le refus face à cette logique du CIP. La recomposition du mouvement dans ces formes-là traduit de complexes phénomènes d’interactions sociaux. Tout cela se résout par la fusion d’une multitude de corps sociaux se traduisant par une radicalisation irrésistible. Ce mouvement, en l’absence d’organisation stable, utilise ici et là instrumentalement des structures traditionnelles (par exemple : le syndicat étudiant Unef-Idel) comme mégaphone d’amplification des thèmes de la mobilisation ou alors en développant des rassemblements nationaux. Le reste est structuré par coordinations d’étudiants et par bandes communautaires. Celles-ci constituent dans leur interaction la représentation de base d’un mouvement aléatoire et puissant. Ce mouvement, par sa nature, est sans mémoire politique, sans lien précis définissable avec les mouvements précédents. Il ne possède pas de formes stables d’organisation, mais il les détermine là où le besoin de lutte l’invoque.

Ces caractéristiques se traduisent dans la compréhension épidermique et immédiate de la manipulation que les médias opèrent sur le mouvement. La chasse aux opérateurs télévisuels et aux reporters ainsi qu’à n’importe quel possesseur de caméra a représenté une réaction nouvelle, aussi bien par son expansion que par sa radicalisation vers cet ennemi invisible qu’est la télévision. La destruction systématique de n’importe quel objet de tournage cinématographique pendant tout le parcours des manifestations signe un tournant dans ce bras de fer. Pourtant ce mouvement se sert des médias ; il crée l’événement avec les médias. Il est produit aussi par les médias. Ce bras de fer entre l’ennemi invisible de la manipulation symbolique et le mouvement du travail immatériel démontre bien la qualité et la modernité de ce mouvement. La modernité de ce mouvement trouve son essence même dans la lutte pour la communication. Le problème est ouvert: il s’agit d’un problème d’hégémonie.

C’est finalement l’abrogation du CIP ! L’idée d’un revenu de citoyenneté pour tous est maintenant dans l’esprit de millions de personnes. Voici la première lutte salariale des “étudiants” ! Voici l’avènement de la force du travail immatériel !