Marx et le travail : le chemin de la désutopie

Il y a certainement chez Marx plusieurs conceptions utopiques du travail. J’ai décidé de ne m’attacher ici qu’à une seule d’entre elles (et aucune autre parmi toutes celles qu’on peut retrouver dans ses oeuvres), parce qu’elle se prête à un discours de désutopie: c’est-à-dire qu’elle permet de saisir dans la « tendance » (et de vérifier aujourd’hui) la transformation de la nature du travail – et donc d’effectuer une approche d’une stratégie différente (stratégie différente mais toujours dans la perspective du communisme) de construction d’un sujet subversif. Une désutopie c’est une imagination vraie.

J’étudierai donc les pages 192-194 des Grundrisse, traduction française sous la responsabilité de Jean-Pierre Lefèbvre, vol. 11. Ces pages ont probablement été écrites en avril-mai 1858, et constituent la partie centrale du gros fragment « sur le système automatique des machines » qui va de la page 44 du cahier VI à la page 4 du cahier VII (dans l’édition citée, vol. II pp. 182-202). Nous lirons donc les pages 192-194 en les considérant comme le résumé et la conclusion des autres pages du fragment.

Il nous faut, en outre, tenir présent à l’esprit, car il nous faudra y revenir plus tard, que cette utopie que nous étudions, est élaborée au milieu du chapitre sur la circulation du capital et tout particulièrement entre la distinction du capital fixe et du capital circulant et l’analyse des procès de reproduction de l’un et de l’autre. Nous sommes donc au cœur du système du capital. Le titre donné par les éditeurs à ces pages (« capital fixe et développement des forces productives ») est correct: c’est en effet l’opposition dynamique et tendancielle des deux qui est mise ici à l’ordre du jour. Ces pages mettent en scène, en deux actes et un intermezzo, une véritable dramaturgie de la lutte entre le travail vivant et le travail objectivé, dramaturgie qui nous conduit de l’analyse de la contradiction donnée (les crises de la loi de la valeur dans le développement tendanciel du capital fixe) à la définition d’un nouveau sujet de la production (intermezzo), puis de l’intermezzo à un déplacement (le second acte) dans lequel le nouveau sujet est considéré comme acteur critique de la transformation.

Inutile de rappeler ici que l’écriture des Grundrisse est toujours guidée par le mouvement logique qui part de la Darstellung en tant que description critique d’un rapport ou d’un concept de l’économie politique menée jusqu’à son dévoilement comme crise; puis l’identification du nouveau point de vue dessiné par l’ouverture de la crise; c’est alors la Neue Darstellung, c’est à dire un déplacement subversif à travers lequel on a « dynamité » l’objet ou la catégorie de l’économie politique. (En ce qui concerne le fonctionnement de cette méthode se reporter à mon Marx au-delà de Marx, Bourgois Ed., Paris, 1979, nouvelle édition l’Harmattan, Paris, 1995).

Premier acte

1.1.

« L’échange de travail vivant contre du travail objectivé, c’est-à-dire la position du travail social sous la forme de l’opposition entre capital et travail salarié – est le dernier développement du rapport de valeur et de la production reposant sur la valeur. La condition implicite de celle-ci est et demeure: la masse de temps de travail immédiat, le quantum de travail employé comme facteur décisif de la production de la richesse. »

Ou encore, dit Marx, l’opposition du travail vivant au travail objectivé parvient à sa forme ultime quand l’échange entre travail salarié et capital survient à l’intérieur d’une relation sociale totalement déployée. Le capitalisme a alors épuisé (telle est la conception sous-jacente) sa mission historique d’aliénation du travail et d’« augmentation » de sa productivité. Dans le système automatique des machines, quand le capital fixe représente, et s’approprie, la masse sociale du travail vivant, l’opposition qui a dominé la généalogie de la société capitalistique cesse; le travail, posé comme travail immédiat appliqué à l’industrie, n’est plus le facteur décisif dans la reproduction de la richesse et, donc, la loi de la valeur ne préside plus à la constitution et à la régulation de l’échange entre travail et capital. Le travail vivant se trouve pris dans une contradiction insoluble à l’intérieur du fonctionnement de la loi dialectique de la valeur. La mutation ici n’est plus dialectique mais bien catastrophique.

Le premier acte du drame est donc le dernier acte de la théorie de la valeur. Incipit drama: utopia incipiat.

Mais de quelle utopie s’agit-il? Même chez Marx, l’utopie se présente parfois comme une sorte d’émancipation radicale de l’originaire: selon ses termes comme émancipation de ce qui a toujours été opposé au capital. Dans ce cas le travail est posé comme valeur d’usage indéracinable face au capital et donc comme opposition radicale à la valeur d’échange. « Le non-capital effectif, c’est le travail » (vol. I, p. 215). Ce n’est pas ce qui se passe dans les pages que nous étudions. Là, en effet, par un mode d’exposition différent qui est typique de Marx (et qui dissipe l’ambiguïté inhérente à l’opposition humaniste entre valeur d’usage et valeur d’échange), le travail en tant que non-capital est analysé non pas du point de vue de son usage mais de celui de sa puissance. (Sur la distinction des figures du « travail comme non-capital », l’une saisie négativement – c’est à dire comme existence exclue de la richesse, « comme pauvreté » et donc comme valeur – et l’autre saisie positivement – c’est-à-dire comme « source vivante de la valeur », « possibilité universelle de la richesse », dynamis – cf. vol. I, pp. 234-235). Par conséquent le contenu utopique du procès se trouve fortement redimensionné: la catastrophe prévisible de la loi de la valeur ne renvoie pas le travail vivant dans un ailleurs de toutes façons indéfini mais révèle simplement l’effet ultime de sa puissance. Nous nous permettons de dénommer « désutopie » cette façon d’imaginer la crise.

On a fait d’autres objections à la définition de la recherche marxienne comme désutopique. On voudrait par exemple, discerner dans les pages que nous étudions une dimension incontestablement téléologique: on a parlé d’une « histoire naturelle du capital ». Il semble toutefois difficile de prendre en compte sérieusement ces objections quand on considère que, dans ce Marx-là, c’est l’activité possible, ou encore la production aléatoire de la subjectivité, qui détermine l’effectivité de la structure et du développement du capital (tout autant que sa crise). C’est cette méthode qui détermine la perspective où s’inscrit toute la tradition matérialiste de la modernité, du Traité Théologico-politique de Spinoza aux chapitres foucauldiens de l’histoire des systèmes de domination et il serait évidemment absurde d’appeler tout cela téléologie ou naturalisme.

Mais, insistent les critiques, ce dépassement de la loi de la valeur est considéré par Marx comme « ultime » ! N’est-ce pas là une véritable utopie soulignent-ils? Il semble qu’il soit possible de répondre qu’ici « ultime » signifie seulement qu’il s’agit du dernier obstacle à la révélation de la puissance, et non pas une limite absolue. Qu’au-delà, donc, se trouve un champ ouvert de possibilités, encore et toujours ouvert à la puissance. A moins de considérer que le capitalisme et le système automatique des machines soient une limite irrésistible et indépassable. (Qu’il nous soit permis ici de renvoyer à Negri, L’anomalie sauvage, Paris, 1982 et Hardt-Negri, The Labour of Dyonisos, Minnoseta, 1994, pour préciser le concept de « désutopie »).

1.2.

« Cependant, à mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour – leur puissance efficace – n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. (Le développement de cette science, en particulier de la science physique, et avec elle de toutes les autres, est lui-même à son tour, en rapport avec le développement de la production matérielle.) »

Ce passage est d’une lecture facile. On y constate au niveau de la grande industrie, c’est-à-dire de la réalisation du système automatique des machines, l’extraordinaire disproportion quantitative entre le temps de travail utilisé et son produit, et la discordance qualitative entre le travail abstrait et la force des procès qu’elle contrôle. La loi de la valeur présupposait en effet la possibilité de réduire quantitativement le travail concret à des unités simples de travail abstrait et de transformer le travail qualifié (et le travail scientifique) en somme d’unités de travail abstrait. La loi de la valeur consistait dans l’effectivité de ce calcul. Mais ici, dans le système automatique des machines (c’est-à-dire dans la grande industrie au stade maximum de développement), disporportion quantitative et discordance qualitative « font sauter » tout multiplicateur d’unité de travail simple.

Il s’ensuit, que sous cette forme, la loi de la valeur entre en crise. Elle ne permet pas le calcul économique du capital et révèle au contraire l’économie politique du capital en tant que crise.

Par contre, de nouvelles forces productives apparaissent. La science et les technologies les constituent. Au-delà de la loi de la valeur il s’agira donc de définir la production de richesse comme résultat de ces nouvelles puissances, et de découvrir au-delà de l’« ultime contradiction » l’émergence de ces nouvelles puissances.

« La richesse réelle se manifeste plutôt – et c’est ce que dévoile la grande industrie – dans l’extraordinaire disproportion entre le temps de travail utilisé et son produit, tout comme dans la discordance qualitative entre un travail réduit à une pure abstraction et la force du procès de production qu’il contrôle ».

Second passage du premier acte: avec celui-ci nous sommes ramenés au « rapport ultimatif » de 1.1. au procès historique de la crise de la loi de la valeur. Ceci nous arrache à toute possibilité d’utopie pour nous introduire dans le tissu de la puissance, donc de la désutopie. Il établit la fin de la loi de la valeur et indique un nouveau chemin de la puissance.

1.3.

« Ce n’est plus tant le travail qui apparaît comme inclus dans le procès de production, mais l’homme plutôt qui se comporte en surveillant et en régulateur du procès de production lui-même. (Ce qui vaut pour la machinerie vaut aussi pour la combinaison des activités humaines et pour le développement du commerce des hommes.) Ce n’est plus l’ouvrier qui intercale un objet naturel modifié comme moyen terme entre l’objet et lui; mais c’est le processus naturel – processus qu’il transforme en un processus industriel – qu’il intercale comme moyen entre lui et la nature inorganique dont il se rend maître. Il vient se mettre à côté du procès de production au lieu d’être son agent essentiel. »

Une fois établie la crise de la loi de la valeur, dans la forme de la disproportion quantitative et de la discordance qualitative, et une fois déterminée l’apparition de nouvelles forces productives, la science et la technologie, il s’agit de montrer en quoi la position de l’ouvrier ou du travailleur dans le nouveau système des machines est maintenant différente, et ce qui définit cette différence. Donc, la force de travail immédiate (individuelle et/ou collective) – nous dit Marx – se situe à côté du processus de production, lui-même pris dans sa forme immédiate. L’ouvrier ou le travailleur deviennent surveillants ou régulateurs du procès continu automatique de la production. Le travail se présente comme organe conscient partiel, accessoire vivant de la grande organisation automatique des machines.

On peut dire en d’autres termes que la dialectique de l’outil de travail, de cet outil de travail que l’ouvrier intercalait comme moyen entre lui et la nature inorganique, est terminée. « La machine est le virtuose » (II, p.185); « l’ouvrier apparaît comme superflu » (II, p.187). La machine a absorbé l’outil et recréé l’ouvrier comme fonction adéquate à elle-même.

On insistera, plus loin, sur la note entre parenthèses que Marx introduit dans le passage que nous avons pris en compte: « Ce qui vaut pour la machinerie vaut aussi pour la combinaison des activités humaines et pour le développement du commerce des hommes ». Ce qui signifie que la société humaine aussi, dans sa forme collective, se présente en tant que procès industriel – forme naturelle de l’entreprise capitalistique caractérisée par la machine automatique.

Dans les pages 184-185 (vol. II) se trouve définitivement illustrée l’image du nouveau procès automatique de la grande industrie, dans laquelle la fonction de la loi de la valeur (dans sa forme traditionnelle) et la conception du travail immédiat (comme force productive principale) sont réduites à zéro.

« Dans la production mécanisée, l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé, – l’appropriation de la force ou de l’activité valorisante par la valeur pour soi – appropriation qui tient au concept même du capital, est posé comme caractère propre du procès de production lui-même, y compris sous le rapport de ses éléments matériels et de son mouvement matériel. Le procès de production a cessé d’être procès de travail au sens où le travail – considéré comme l’unité qui le domine – serait l’élément qui détermine le reste. »

Le premier acte est donc terminé. La loi de la valeur et la fonction de valorisation du travail immédiat, individuel et collectif, ont été exposées sous forme critique. « Sous forme critique » signifie dans ce cas que la dialectique même du rapport d’exploitation capitalistique connaît le risque de s’interrompre. L’ouvrier n’est plus essentiel à la production de la valeur ni à l’édification de la richesse.

Qui donc est responsable de la production de la valeur et de la richesse?

2. Intermezzo

« Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, en un mot le développement de l’individu social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. »

La mutation réside dans la transformation du mode d’appropriation de la productivité par le capital. L’élément principal de la production de valeur et de richesse n’est plus le travail immédiat mais cette force productive générale qui surgit du corps social du savoir et du faire – l’individu social est le pilier fondamental de la production et de la richesse.

Nous avons déjà signalé plus haut, p. 186 (vol. II), cette mutation. « L’accumulation du savoir et de l’habileté, des forces productives générales du cerveau social est ainsi absorbée dans ce capital face au travail… ».

Mais la mutation n’était signalée que du point de vue objectif. Et encore, toujours du point de vue objectif, on insistait sur le fait que ce nouvel aspect de la relation de capital (l’appropriation de la productivité scientifique et sociale en général) se donnait mieux à voir dans la figure du capital circulant que dans celle du capital fixe. Encore, donc, le point de vue objectif, même rendu mobile, et dynamique.

Néanmoins, pour qu’un renversement réel soit donné, il faut quelque chose de plus: la définition d’un nouveau sujet de la production. L’individu social constituant le pilier de la richesse, la théorie doit le faire apparaître en tant que sujet créateur de celle-ci. C’est dans ce sens que se poursuit l’analyse de Marx.

Or, le travail immédiat demeure indispensable mais il devient subalterne dans le processus de valorisation, par rapport à la production scientifique, à l’application des technologies, etc., cela dépend essentiellement du développement de la coopération du travail et de son enracinement au niveau subjectif. Cette force coopérative qui constitue l’« élément naturel » du travail (vol. II, p. 188), s’exprime et se transcende dans le travail social. Nous nous trouvons face à la relève du travail immédiat par le travail social (p.188). La production à base de science et de technologie est avant tout fondée sur cette « force productive générale qui se dégage de l’articulation sociale dans la production globale – force productive qui apparaît donc, naturelle au travail social (bien qu’étant produit historique). Le capital travaille ainsi à sa propre dissolution en tant que forme dominant la production » (p.188). La nouvelle forme subjective de l’individu social (scientifique, technologique) producteur de valeur est aussi soulignée, immédiatement après page 197 (vol. II), et toujours dans les mêmes termes : tandis que le travail immédiat cesse d’être à la base de la production, la « combinaison » des activités sociales – que la grande industrie elle-même a construite et qui dans cette mutation conquiert une subjectivité propre – le devient de plus en plus.

Parvenus à cette mutation, nous nous trouvons directement renvoyés à cette définition positive du travail/non-capital, que nous avons rappelée en 1.1. (voir vol. I, pp. 234-35). La puissance du non-capital, la puissance du travail réside ici – c’est-à-dire est déterminée – dans sa créativité sociale, ou – si l’on veut – dans son pouvoir constituant. Dans la coopération simple cette socialité était imposée: c’est dans le procès de sa reconnaissance que les individus opèrent cette production de subjectivité qui est l’auto-reconnaissance comme classe. A ce nouveau niveau de développement, quand l’instrument de travail est en même temps complètement exproprié par le capital et complètement réapproprié dans la nature intellectuelle du travail, c’est donc dans ce moment qu’un nouvel agencement ontologique de la subjectivation s’impose.

Ici s’ouvrent deux chapitres qu’il faut aborder séparément et que nous avons abordés en partie dans Marx au-delà de Marx.

Le premier concerne les processus de médiation (Vergleichung) interne au mouvement de transformation de la force de travail, de l’immédiateté à la médiation intellectuelle et scientifique. Dans les pages 188 (vol. II) le thème est introduit, suivant un schéma qui reste sans aucun doute assez objectiviste : celui de la mobilisation de la valeur du travail dans la circulation.

Le second problème est beaucoup plus vaste: il consiste dans le fait de fixer les relations qui lient la modification de la composition technique de la force de travail aux nouvelles déterminations ontologiques qu’elle revêt dans le développement du capitalisme; et, donc, dans le fait de fixer à l’intérieur de cette dialectique les différentes figures de production de la subjectivité. Il s’agit en somme de définir une ontologie du développement historique des figures de classe. C’est là que s’ouvre le second acte de la recherche marxienne.

3. Second Acte

3.1.

« Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable, comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même. Dés lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être à sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Le surtravail de la masse a cessé d’être la condition du développement de la richesse générale, de même que le non-travail de quelques-uns a cessé d’être la condition du développement des pouvoirs universels du cerveau humain. Cela signifie l’écroulement de la production reposant sur la valeur d’échange, et le procès de production matériel immédiat perd lui-même la forme de pénurie et de contradiction. C’est le libre développement des individualités, où l’on ne réduit donc pas le temps de travail nécessaire pour poser du sur-travail, mais où l’on réduit le travail nécessaire de la société jusqu’à un minimum, à quoi correspond la formation artistique, scientifique, etc. des individus grâce au temps libéré et aux moyens créés par eux tous. »

A l’analyse (Darstellung) et à l’identification du nouveau sujet, fait suite maintenant le déplacement subversif, c’est-à-dire la Neue Darstellung.

Dans ce premier passage de la Neue Darstellung, il est possible de mettre en évidence quatre points, étroitement liés les uns aux autres et articulés par un projet politique désutopique qui commence à se dessiner. Marx reprend ici de manière subversive ce qu’il a développé jusqu’ici en termes analytiques.

a. La fin du fonctionnement de la loi de la valeur sous sa forme classique explique ce que la loi de la valeur a toujours été: la loi de l’exploitation. La loi de la valeur n’existe pas, il n’existe que la loi de la plus-value. Dans le développement capitalistique la loi de la valeur trouve une application mystifiée, mais seulement au prix de son annulement.

b. Les conditions capitalistiques classiques de production de la richesse sont en crise. La transformation du travail vivant (au-delà du travail immédiat) en travail intellectuel immatériel, producteur de fonctions artistiques, scientifiques, techniques, quoiqu’il en soit coopératives, sociales, linguistiques, – eh bien, cette transformation est non seulement possible, mais actuelle, elle se réalise sous nos yeux.

c. La crise de la loi de la valeur fait que le travail n’apparaît plus sous la forme de la misère. Le travail vivant, comme activité, comme potentialité ontologique, devient producteur direct (socialement) de richesse.

d. Le travail nécessaire n’est plus la condition du surtravail. La réduction du travail nécessaire a en effet atteint un minimum qui n’a plus rien à voir avec la richesse produite c’est à dire qu’il n’y a plus aucune commune mesure possible entre eux. Le travail nécessaire atteint une limite qui est plutôt proportionnelle à une productivité immense, mais d’une autre nature que celle déterminée par le travail immédiat: production scientifique, expression artistique, temps social libre comme dynamis productive.

La réduction du travail nécessaire (à travers l’augmentation massive de la productivité) en un minimum décroissant libère en effet du temps disponible pour toute la société. Le capital ne réussit plus à transformer ce temps libre disponible en plus-value ni à l’enchaîner à sa croissance. Le temps disponible cesse donc d’exister de manière contradictoire (c’est-à-dire de pouvoir exister seulement sur la base du sur-travail. La richesse réelle se présente comme produit de l’activité de tous les individus et le temps disponible devient désormais la mesure de la richesse.

Voir à ce propos p. 196 (vol. 11): « Plus cette contradiction se développe, plus il s’avère que la croissance des forces productives ne peut plus être enchaînée à l’appropriation du surtravail d’autrui, mais qu’il faut que ce soit la masse ouvrière elle-même qui s’approprie son surtravail. Lorsqu’elle a fait cela – et que, par là, le temps disponible cesse d’avoir une existence contradictoire -, alors, d’un côté, le temps de travail nécessaire aura sa mesure dans les besoins de l’individu social, d’un autre côté, le développement de la force productive sociale croîtra si rapidement que, bien que la production soit désormais calculée pour la richesse de tous, le temps disponible de tous s’accroîtra. Car la richesse réelle est la force productive développée de tous les individus. Ce n’est plus alors aucunement le temps de travail, mais le temps disponible qui est la mesure de la richesse ».

3.2.

« Le capital est lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que d’un autre côté il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail sous la forme du travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme du travail superflu; et pose donc dans une mesure croissante le travail superflu comme condition – question de vie ou de mort – pour le travail nécessaire. D’un côté donc, il donne vie à toutes les puissances de la science et de la nature, comme à celles de la combinaison et de la communication sociales pour rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail qui y est affecté. De l’autre, il veut mesurer au temps de travail ces gigantesques forces sociales ainsi créées, et les emprisonner dans les limites qui sont requises pour conserver comme valeur la valeur déjà créée. Les forces productives et les relations sociales – les unes et les autres constituant deux faces différentes du développement de l’individu social – n’apparaissent au capital que comme des moyens, et ne sont pour lui que des moyens de produire à partir de la base bornée qui est la sienne. Mais ce sont en fait les conditions matérielles qui vont permettre de faire sauter cette base. « Une nation est véritablement riche si, au lieu de 12 heures, on en travaille 6. La richesse n’est pas le commandement exercé sur le temps du surtravail » (richesse réelle), « mais le temps disponible, en plus du temps nécessité dans la production immédiate, pour chaque individu et la société tout entière. » – « The Source and Remed » etc., 1821, p. 6»

Une fois cette situation réalisée – et c’est le capital lui-même qui l’a produite (mais nous savons que les évolutions du capital sont aussi toujours le résultat de la lutte des classes) -, une fois donc, cette situation réalisée, sur quelle problématique se joue la lutte des classes?

Du point de vue capitalistique il s’agit d’imposer la mesure de la loi de la valeur, c’est-à-dire la mesure temporelle de l’exploitation du travail immédiat, en contrant la transformation des sujets du travail et de la production. C’est une question de vie ou de mort. Le capital ne peut vivre que de la loi du travail immédiat. Son mode d’organisation est basé sur cette figure de l’aliénation. Le capital est incapable de dépasser la base bornée qui est la sienne.

Le paradoxe qui apparaît se définit de la manière suivante: d’un côté les puissances de la science et de la communication, qui sont devenues réellement et immédiatement productives, s’émancipent de la loi de la valeur, c’est-à-dire de la mesure coercitive du temps de travail immédiat. D’un autre côté, la force productive immatérielle et les relations sociales productives (communication) – ces deux côtés complémentaires du développement de l’individu social – doivent être réduites à l’intérieur de la base bornée de la loi de la valeur. Mais, ceci étant, le capital, et son pouvoir, n’ont plus aucune rationalité. La production des marchandises se réalise à travers le commandement (ni à travers le travail, ni à travers les marchandises), seulement à travers le commandement. On en revient à la situation que Marx avait définie en 1.1, au début du résumé-exposition de la crise de la loi de la valeur: mais désormais le procès historique, qui a mûri à travers la mutation du sujet, se présente sous une forme contradictoire en termes subjectifs.

La « désutopie » est parvenue à maturité. Le procès est parvenu au point où les nouvelles formes subjectives doivent « faire sauter » le vieux système de la loi de la valeur, de la loi de l’exploitation. Du point de vue du nouveau prolétariat, c’est à dire des nouvelles figures du travail vivant, la lutte des classes se joue dans l’organisation des nouvelles puissances de la production contre la domination capitalistique.

3.3.

« La nature ne construit ni machines, ni locomotives, ni chemins de fer, ni télégraphes électriques, ni métiers à filer automatiques, etc… Ce sont là des produits de l’industrie humaine: du matériau naturel, transformé en organes de la volonté humaine sur la nature ou de son exercice dans la nature. Ce sont des organes du cerveau humain créés par la main de l’homme: de la force du savoir objectivée. Le développement du capital fixe indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle de l’intellect général et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productivessociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale; du processus réel de la vie. »

L’ultime proposition de Marx concerne le contenu de la lutte des classes du point de vue du nouveau prolétariat scientifico-communicationnel. La nouvelle force de travail social doit imposer sa propre hégémonie sur l’intellect général.

Si l’on y regarde bien: le projet n’est en rien scientiste, saint-simonien. C’est un projet d’emblée social. C’est la pratique sociale qui constitue la valeur, c’est le procès réel de la vie qui la nourrit. Il n’y a pas le plus minime économisme dans cette conception du renversement prolétarien (mais nous savons de quel prolétariat « nouveau » il s’agit!) de la domination capitalistique. La nature de la nouvelle force de travail intellectuelle/immatérielle s’esquisse ici. Marx en dégage les caractères :

a. Vol. II pp. 323-324: « manifestement, ce procès d’inversion n’est qu’une nécessité historique, qu’une nécessité pour le développement des forces productives à partir d’un point de vue historique déterminé, ou d’une base, mais en aucun cas une nécessité absolue de la production; il est au contraire une nécessité éphémère, et le résultat et le but (immanent) de ce procès est l’abolition de cette base elle-même, autant que de cette forme du procès. Les économistes sont tellement enfermés dans les représentations d’une phase déterminée de développement historique de la société que la nécessité de l’objectivation des forces sociales du travail leur apparaît inséparable de la nécessité de rendre celles-ci étrangères au travail vivant. Mais avec l’abolition du caractère immédiat du travail vivant, comme pure singularité, ou comme universalité uniquement intérieure ou extérieure, en posant l’activité des individus comme immédiatement universelle ou sociale, les moments objectifs de la production sont dépouillés de cette forme d’aliénation; ils sont alors posés comme propriété, comme corps social organique, dans lequel les individus se reproduisent en tant qu’individus singuliers, mais individus singuliers sociaux. Les conditions qui les font ce qu’ils sont dans la reproduction de leur vie, dans leur procès vital productif, n’ont été posées que par le procès économique historique lui-même; aussi bien les conditions objectives que subjectives qui ne sont que les deux formes différentes de ces mêmes conditions. »

b. Et puis, vol. II, pp. 199-200 :
(L’économie réelle – l’épargne – consiste en épargne de temps de travail; (minimum (et réduction à un minimum) de coûts de production); or cette épargne est identique au développement de la force productive. Donc aucunement renonciation à la jouissance, mais développement de puissance, de capacités de production et donc aussi bien des capacités que des moyens de jouissance. La capacité de jouissance est la condition de cette dernière, donc son premier moyen, et cette capacité est développement d’une disposition individuelle, est force productive. L’épargne de temps de travail égale augmentation de temps libre, c’est-à-dire de temps pour le plein développement de l’individu, développement qui agit lui-même à son tour, comme la plus grande des forces productives, sur la force productive du travail du point de vue du procès de production immédiat, cette épargne peut être considérée comme production de capital fixe; ce capital fixe étant l’homme lui-même. Il va de soi, par ailleurs, que le temps de travail immédiat lui-même ne peut pas rester dans son opposition abstraite au temps libre – tel qu’il apparaît du point de vue de l’économie bourgeoise. Le travail ne peut pas devenir jeu, comme le veut Fourier, dont le grand mérite est d’avoir énoncé comme objectif ultime, non pas l’abolition du mode de distribution, mais celui du mode de production lui-même et son dépassement en une forme supérieure. Le temps libre – qui est aussi bien temps de loisir que temps destiné à une activité supérieure – a naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que tel qu’il entre alors dans le procès de production immédiat. Ce dernier est à la fois discipline, si on le considère dans la perspective de l’homme tel qu’il est au terme de ce devenir, dans le cerveau duquel existe le savoir accumulé de la société. Pour l’un et l’autre, dans la mesure où le travail exige qu’ils mettent pratiquement la main à la pâte et se meuvent librement, comme dans l’agriculture, il y a en même temps un exercice.

Nous n’avons vu le système de l’économie bourgeoise se développer que peu à peu; il en va de même pour la négation de ce système lui-même, négation qui en est le résultat ultime. Nous avons encore affaire pour l’instant au procès de production immédiat. Si nous considérons la société bourgeoise dans son ensemble, il y a toujours comme ultime résultat du procès de production social l’apparition de la société elle-même, c’est-à-dire de l’homme lui-même dans ses relations sociales. Tout ce qui a forme fixe, comme le produit, etc., n’apparaît que comme un moment, moment évanescent de ce mouvement. Le procès de production immédiat lui-même n’apparaît ici que comme moment. Les conditions et les objectivations du procès sont elles-mêmes uniformément des moments de ce procès, et n’apparaissent comme sujets de ce procès que les individus, mais les individus dans des relations mutuelles qu’ils reproduisent aussi bien qu’ils en produisent de nouvelles. C’est le procès de leur propre mouvement perpétuel, procès au cours duquel ils se renouvellent tout autant qu’ils renouvellent le monde de la richesse créé par eux.) »

4. Histoire d’une interprétation et de ses développements

Le contenu de l’utopie marxienne du travail – dans le contexte que nous avons étudié – consiste à mettre en évidence la tendance à l’hégémonie productive de la force-savoir sociale (une force-savoir intellectuelle et coopérative) et à lui donner pour vocation non pas d’orienter le développement de la société capitalistique mais de la détruire, et de construire une société d’individualités riches et coopérantes.

Dans l’œuvre de Marx on peut trouver d’autres utopies du travail associé et du communisme. Mais celle à laquelle nous nous sommes attachés nous semble particulièrement forte : semblable dans son dessein à d’autres approches utopiques, elle s’accompagne en effet d’une dimension ontologique nouvelle, celle qui est liée à la transformation du travail, et donc de l’Homme, d’être productif naturel en être productif intellectuel et social. L’analyse de la mutation anthropologique introduit dans la perspective utopique une dimension réaliste qui en élimine les traits idéalistes et soumet le lien réalité / rationalité (Wirklichkeit und Rationalität) à une généalogie immanente. C’est alors que l’utopie se fait désutopie.

Le réalisme de la désutopie marxienne que nous étudions se vérifie aujourd’hui par l’expérience des transformations du travail dans les sociétés post-industrielles post-modernes. Mais cette découverte serait sans intérêt et même ambiguë si elle n’était due à l’application rigoureuse et cohérente de la méthode généalogique, de l’immanence du champ, de sa mise en perspective avec la production de subjectivité: catégories parmi les plus actuelles que compte la pensée contemporaine mais déjà mises au travail par Marx. Experientia sive praxis.

Cette richesse de la désutopie marxienne s’est révélée, peu à peu dans le développement de la lutte des classes, essentiellement dans la seconde moitié du XXème siècle – elle correspond, pour ainsi dire, à la grande transformation du travail et du capitalisme marquée par 1968.

Pour ce qu’il m’est donné d’en connaître directement, j’énumérerai brièvement ici les différentes phases de lecture du texte qui se sont succédées dans l’extraordinaire laboratoire d’expérience révolutionnaire qu’ont été les années Soixante et Soixante-dix en Italie.

A. En 1960 le « Fragment » fut traduit par Solmi et publié par les Quaderni Rossi. Panzieri en donna une première lecture essentiellement francfortienne – en termes de critique du machinisme et comme interprétation du capital fixe comme domination.

B. Dans les années 1962-1964, à l’intérieur de Classe Operaia, on produisit une lecture du Fragment qui accentuait le dualisme et l’antagonisme entre force de travail (travail vivant) et capital fixe (travail objectivé), dans une tentative de construire une articulation inversée du rapport. La thèse fondamentale était : le développement de la force de travail anticipe et préfigure celle du capital fixe. Alquati et Tronti ont développé cette lecture.

C. En 1967-68 on utilisa le Fragment pour intégrer la théorie marxienne des crises. Il servait en effet à articuler les définitions objectivistes de la crise (crise de proportion et crise de surproduction) à un point de vue subjectif: la crise comme produit de la transformation structurale du sujet prolétaire. Dans cette perspective on pouvait commencer à faire une lecture de 68 en termes de révolution du concept de force de travail, de généalogie et d’hégémonie du travail immatériel.

D. De 1973 à 1978 (en particulier dans mes leçons sur « Marx au-delà de Marx ») on a lu le fragment en tant qu’élément central de la dynamique d’interprétation des transformations du sujet de classe. Et donc: a) en tant que théorie du déplacement ontologique; b) en tant que genèse de l’« ouvrier social » (première définition de la crise du travail immédiat et de la recomposition du nouveau sujet révolutionnaire coopératif). L’intérêt se porta alors surtout vers la dimension ontologique du déplacement, pour insister sur l’intensité la force de la transformation historique.

E. Enfin, à partir de la moitié des années 80 l’intérêt de la lecture se focalise sur la phénoménologie-sociologie du travail intellectuel, c’est-à-dire de la nouvelle force de travail immatérielle, que le développement capitalistique et de la lutte des classes place au centre de l’analyse. La nouvelle détermination du travail vivant se trouve donnée dans l’instance d’hégémonie politique qu’il renvoie vers le General Intellect. Pour le renversement révolutionnaire de son concept.

Le problème de l’exploitation (du travail immatériel) se trouve de nouveau placé au cœur de l’analyse.

Et c’est sur cette tâche que nous pouvons prendre congé (nous quitter?): analyse de la nouvelle nature du travail dans la perspective de sa révolution communiste. Cette hypothèse que nous héritons du Fragment marxien de 1858…