Mobilisations et travail de mobilisation autour du droit à l’emploi : l’exemple du CIP

Introduction

En mars 1994, le gouvernement Balladur, dans le cadre de la lutte contre le chômage des jeunes, propose comme mesure d’insertion le contrat d’insertion professionnelle (CIP), qualifié de SMIC-Jeunes, qui devait permettre aux jeunes de niveau V (CAP) jusqu’au niveau III (bac +2) de bénéficier d’une rémunération inférieure au salaire minimum fixé par la convention collective pour un travail salarié, en contrepartie d’une formation éventuelle. Le CIP apparaît immédiatement comme une mesure de dépréciation des études classiques et techniques. B. Schwartz, ancien délégué à l’insertion des jeunes en difficulté de 1983 à 1985, considère que “c’est un coup très dur porté à toute la jeunesse, et en particulier aux jeunes de l’enseignement technique, qu’on les traite comme s’ils ne savaient rien[[Interview de N. Gauthier retranscrite dans Libération du 17 mars 1994.«. La lutte contre le CIP fait partie de ces rares luttes auxquelles un gouvernement a été sensible puisque le projet a été retiré.

“Nous sommes manipulés”, “nous ne voulons pas être une génération sacrifiée”, “nous ne sommes pas la génération chômage”, crient les jeunes dans la rue. Ils brûlent des voitures, cassent des vitrines ; ils exigent le droit au travail et le droit à la vie. Ils expriment l’angoisse d’une génération, celle de ne pas avoir d’avenir devant soi, de ne pouvoir avoir une existence sociale.

1. Chronique d’un mouvement de protestation l’exemple du CIP

La lutte contre le CIP ne prend du sens que resituée dans l’héritage des mobilisations juvéniles antérieures. Depuis le début des années 80 se sont succédé des formes de lutte qui viennent à chaque fois de jeunesses différentes. En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui part de Marseille le 15 octobre 1983, mobilise d’abord des jeunes des Minguettes puis des jeunes d’autres villes et tous ceux qui accueillent les marcheurs le 3 décembre à Paris. Cette marche apparaît comme un moment très important dans l’histoire sociale des jeunes de banlieue qui expriment là leur désir de paix et de justice sociale en mobilisant leurs ressources pour l’action. En 1986, le mouvement étudiant contre le projet de réforme de l’enseignement supérieur (projet de loi Devaquet) de novembre-décembre 1986 apparaît comme le plus important que la société française ait jamais connu : c’est probablement plus du quart de la jeunesse scolarisée qui y a participé (Dobry, 1990) et qui a réussi à faire retirer par le gouvernement le projet de loi, complètement abandonné par la suite. C’est aussi au cours de ce mouvement que se réaffirme la lutte contre le racisme à travers les nombreuses manifestations organisées autour de la mort d’un étudiant le 5 décembre, Malik Oussekine. Enfin le mouvement lycéen de 1990 mobilise de nombreux jeunes venus des établissements de banlieue, pour la plupart d’origine ouvrière, souvent d’origine étrangère, scolarisés dans les filières techniques et professionnelles.

En 1994, le mouvement de protestation contre le CIP scrupuleusement la nouvelle géographie universitaire, c’est-à-dire qu’il pénètre les villes moyennes où sont concentrés nombre de futurs diplômés Bac +2[[C.Garin : “La nouvelle géographie universitaire”, Le Monde, 2014/94.. Les manifestations des jeunes contre le CIP visent à obtenir la naissance d’une revendication jamais exprimée sur un mode collectif : le droit à l’emploi. Ces formes plus ou moins spontanées de protestation rassemblent des jeunes étudiants d’IUT, les premiers touchés par le CIP, des lycéens, des étudiants parmi lesquels une minorité est syndiquée à l’Unef-ID.

Le 17 mars, plus de 200 000 lycéens, étudiants et syndicalistes, hostiles au CIP, manifestent dans toute la France. Le mouvement de protestation prend réellement quand on voit la rapidité avec laquelle les contacts entre différents points de rassemblement ont été établis[[“Un mouvement qui prend, c’est toujours un processus dont les protagonistes peuvent vérifier que d’autres unités naturelles de l’espace de la mobilisation entrent également en mouvement, ou sont sur le point de le faire” (Dobry, 1990).. Très vite, comme au cours des manifestations étudiantes de novembre-décembre 1986, une myriade de manifestations souvent improvisées éclate dans différentes villes. La CFDT et la CGT se mobilisent tout de suite contre le CIP, engagent des négociations avec le gouvernement dès le début du mouvement de protestation. Les syndicats d’enseignants, la FSU, le SGEN et le SNESup, les parents d’élèves de la FCPE s’y joignent aussi. Une seule journée réunit le front unitaire des étudiants et des centrales réformistes (F.O., la CGC et la CFTC) contre le CIP, le 17 mars. La lutte contre le CIP produit des formes de coordination précaires et aléatoires avec d’autres partenaires sociaux.

Plus que dans la capitale, les manifestations sont particulièrement suivies en province à Lyon, Toulouse, Marseille, Lille, Bordeaux et dans de nombreuses villes petites ou moyennes. Les manifestations apparaissent tout de suite plus comme des manifestations de crise qu’initiatrices (Favre, 1990). Dès le début du mouvement ont lieu des affrontements entre les jeunes et les forces de l’ordre ; deux cent personnes sont interpellées au cours des premières journées. Le Premier ministre dans une “lettre aux jeunes” leur adresse un plaidoyer le 18 mars pour expliquer que le procès d’intention fait au gouvernement est injuste, indiquant que “depuis un an, le gouvernement a mobilisé tous les moyens humains, juridiques et financiers pour lutter contre le chômage des jeunes, que le CIP doit permettre à tous les jeunes de trouver un emploi et donc un revenu”[[Libération, 18 mars 1994.. Les jeunes, très révoltés par le CIP, demandent son abrogation. Ils forment des micro-organisations et vont nouer très vite un rapport au politique face à un gouvernement qui ne retire pas le décret alors que le parti socialiste condamne “l’entêtement” du Premier ministre. Le gouvernement aménage alors sa proposition : le nouveau contrat peut s’appliquer à un jeune de 26 ans, titulaire d’un Bac +2, s’il est au chômage depuis six mois ; la rémunération à 80 % du Smic ne s’appliquera qu’aux jeunes sans diplôme. Du CAP à Bac +2, le salaire est fixé à 80 % du salaire conventionnel pour 80 % du temps effectivement travaillé, les 20 % restants devant être consacrés à la formation par un tuteur. Les syndicats multiplient les critiques, le gouvernement durcit sa position, les manifestations et assemblées générales reprennent. A Nantes dix personnes écopent de soixante heures de travaux d’intérêt général à six mois de prison ferme, et à Lyon ont lieu les manifestations les plus violentes. Le président de la République, lors de la séance d’ouverture de la 91ème conférence de l’Unesco, déclare que la solution anti-chômage ne passera pas “par une diminution des salaires ou la remise en question de la protection sociale”. Le mouvement s’étend un peu plus tous les jours. La protestation des jeunes continue malgré la révision du CIP. Les étudiants exigent le retrait du CIP. Le 24 mars, deux jeunes Algériens arrêtés à la suite d’une manifestation, sont expulsés sans être jugés. Le 25 mars, à Paris et à Lyon 3000 étudiants et lycéens demandent le retour des deux Algériens. Le 27 mars, le Premier ministre annonce sa volonté de dialoguer avec la jeunesse. Le 28 mars, six organisations lycéennes et étudiantes sont convoquées à Matignon et le CIP est suspendu pour huit jours. Le 31 mars, le CIP est enterré ; il sera remplacé par des aides aux entreprises offrant aux jeunes un premier emploi. Les jeunes manifestent leur victoire “Plus jamais le CIP !”; ils réclament le retour des deux Algériens expulsés par le ministre de l’Intérieur. Sur leurs banderoles ils ont bombé “Facs, banlieues, lycéens, tous unis” ; ils dénoncent “les lois Pasqua”, “l’avenir au rabais” ; “l’absence de futur”.

Du côté du gouvernement est créé un comité pour la consultation nationale des jeunes. Un questionnaire strictement réservé aux jeunes de 15 à 25 ans est envoyé en juin dans tous les foyers où ils sont invités à donner leur point de vue sur la société actuelle, la famille et les amis, la santé, l’école et les études, l’emploi et le monde du travail, les sports et les loisirs.

Dans la lutte contre le CIP, les jeunes ont revendiqué le droit à l’emploi et au travail. Ces manifestations de crise rendent compte des failles de l’organisation économique et sociale, de son écart par rapport aux exigences portées que sous-tend la modernité politique. Ils ont réussi à faire reconnaître leur peur devant un avenir incertain et leur capacité de révolte contre l’idée d’être dévalorisés, déqualifiés socialement. C’est bien la vulnérabilité croissante au chômage et à la précarité aujourd’hui qui a unifié, le temps des manifestations, différentes catégories de jeunes en se centrant sur un objectif précis : le retrait du CIP. Le déclin de l’emploi stable a fait apparaître de nouvelles formes de mobilisation juvéniles qui contiennent cependant des clivages entre des jeunes des classes moyennes qui se sentent menacés et des jeunes des banlieues ouvrières. Mais, dans ce mouvement de protestation, une jeunesse intellectuelle, déjà en formation depuis dix ans, a fait son entrée sur la scène publique : elle rassemble des jeunes des banlieues ouvrières le plus souvent issus de l’immigration, des jeunes étudiants militants, des jeunes en situation précaire qui pratiquent des activités culturelles.

2. La construction sociale d’un espace de mobilisation

Le mouvement de protestation contre le CIP, dans sa forme plus ou moins élaborée d’organisation, est lié à un espace de mobilisation. Dans la perspective développée ici, on ne considère pas que l’action collective autour du CIP se révèle calculée, voulue, désirable, réalisable et efficace. Les espaces de mobilisation apparaissent généralement dans un processus de crise liée à une conjoncture politique fluide. On adopte ici l’hypothèse de continuité posée par M. Dobry (1992) pour penser des mobilisons où les causes, déterminants, pré-conditions de crise censés tout expliquer sont placés au second plan. Je pose ici l’hypothèse suivante : l’espace de mobilisation lié au mouvement de protestation contre le CIP renvoie alors à une pluralité d’espaces de convictions, plus ou moins autonomes, où des micro-mobilisations[[“Our aim in this paper is to move forward along the line, both conceptually and empirically, by elaborating what we refer to as frame alignment processes and by enumerating correspondent micromobilization tasks and processes. By frame alignment, we refer to the linkage of individual and SMO interpretive orientations, such taht some set of individual interests, values and beliefs and SMO activities, goals, and ideology are congruent and complementary… By micromobilization, we refer simply to the various interactive and communicative processes that affect frame alignment.
Four frame alignment processes are identified and elaborated frame bridging, frame amplification, frame extension, and frame transformation. The basic underlying premise is that frame alignment, of one variety or another, is a necessary condition for participation, whatever its nature or intensity, and that typically an interactionnal an dogoing accomplishment” in D.A.Snow, E.Burke Rochford, Steven K. Worden, Robert D. Benford “Trame alignment and mobilization” American Sociological Review, volume 51, August 1986, number 4. travaillent le social de manière active et continue : les espaces intermédiaires (Roulleau-Berger 1991). L’espace de mobilisation qui se construit s la lutte contre le CIP peut être défini comme la cristallisation provisoire de ces micro-mobilisations qui se développent entre les marchés du travail sur des zones plus ou moins fortes de ségrégations économiques, sociales et ethniques. Ces micro-mobilisations se redéfinissent aussi à partir des influences qu’exercent à un moment donné les effets d’un contexte structurel économique, social et politique. Et si l’espace de mobilisation préexiste partiellement à la mobilisation (Tilly, 1991), il tend aussi à redéfini par son déroulement ultérieur.

Ces micro-mobilisations doivent être référées à une chaîne d’orientations individuelles et interprétatives qui créent de l’accord dans les espaces intermédiaires et qui, à un moment donné, s’amplifient pour évoluer vers de la mobilisation dans l’espace public. Les micro-mobilisations précèdent, anticipent, entourent, redoublent, prolongent ou concurrencent les manifestations, ces moments forts du processus de mobilisation (Dobry, 1990).

Les micro-mobilisations se forment autour d’un conflit social basé sur le refus de l’adaptation à l’échec. Les jeunes se sentent dupés par cette succession de mesures d’insertion qui ne cessent de s’accumuler depuis quinze ans. Ils ne veulent pas être occupés dans des statuts intermédiaires, hybrides, en dehors du marché de l’emploi; ils veulent l’occuper. Ils rejettent le statut de “jobard[[“Le jobard commence par gagner, puis on le persuade de miser davantage, et subitement, “accident “ou “erreur”, le jobard perd la totalité de sa mise. Les combinards se séparent alors, dans une cérémonie appelée “évacuation” ou “dénouement”; ils abandonnent le jobard mais emportent son argent. Quant au jobard lui-même, il est supposé suivre son chemin, un peu plus prudent et beaucoup plus pauvre” in “Calmer le jobard : quelques aspects de l’adaptation à l’échec”, Le parler frais d’Erving Goffman, Minuit, Paris, 1989.” et revendiquent celui de “citoyen”. Ils refusent “la consolation” pour exiger la considération (Roulleau-Berger, 1994) de la part d’hommes politiques qui s’appuient sur des méthodes d’apaisement plus ou moins affichées comme telles, plus ou moins explicitées, plus ou moins justifiées pour traiter de la question de l’emploi. Plus leur opacité apparaît grande aux yeux des jeunes qui se sentent peu informés, plus ces méthodes sont susceptibles de provoquer de l’émeute. Face à des acteurs politiques qui affichent des attitudes vécues par les jeunes comme du mépris ou du soupçon à leur égard, ou quand le sentiment de perte devient trop fort, les jeunes opposent de la violence et de la résistance. Alors les différences entre les groupes de jeunes s’atténuent, les interprétations s’harmonisent et c’est la révolte, la manifestation. Les frontières des espaces intermédiaires se redéfinissent alors quand des coordinations s’établissent entre différents groupes. Ces espaces sont donc à géométrie variable ; ils changent de taille en fonction des séquences de l’action collective.

3. Le travail de mobilisation

Dans les espaces intermédiaires, a lieu un travail de mobilisation (Dobry, 1990) fait de formes d’actions discrètes. Parler de travail de mobilisation signifie placer l’accent sur l’activité routinière de mobilisation plutôt que sur sa dimension spectaculaire. Je ne considère donc pas que l’objectif majeur du travail de mobilisation se centre sur l’expérience de la visibilité publique mais plutôt sur des formes d’actions diffuses localisées. Le travail de mobilisation s’inscrit dans un processus de construction d’une identité collective faite de reconnaissances mutuelles à l’intérieur de petits groupes de jeunes, où des statuts, des rôles, des tâches sont définis à partir d’orientations communes, de croyances partagées. Ce travail de mobilisation n’est pas très visible dans une période où le jeune “précaire”, le jeune “chômeur” est encore qualifié dans l’opinion publique de marginal, perçu comme peu capable de créativité et d’invention sociale. Ce travail de mobilisation naît dans des cadres[[Dans nos sociétés occidentales, identifier un événement parmi d’autres, c’est faire appel, en règle générale, et quelle que soit l’activité _ du moment, à un ou plusieurs cadres ou schèmes interprétatifs que l’on dira primaires parce que, mis en pratique, ils ne sont pas rapportés à une interprétation préalable ou “originaire”. Est primaire un cadre qui nous permet, dans une situation donnée, d’accorder du sens à tel ou tel de ses aspects, lequel autrement serait dépourvu de signification.
Les cadres primaires se distinguent les uns des autres par leur degré de structuration. Certains se présentent comme des systèmes cohérents d’entités, de postulats ou de règles, alors que d’autres, plus nombreux, n’ont aucune apparence de forme articulée et ne véhiculent qu’une interprétation de type traditionnel, une approche, une perspective …
Par mode j’entends un ensemble de conventions par lequel une activité donnée, déjà pourvue de sens par l’application d’un cadre primaire, se transforme en une autre activité qui prend la première pour modèle mais que les participants considèrent comme sensiblement différente. On peut appeler modalisation ce processus de transcription. Après les modalisations qui, en procédant par transpositions, point par point, nous montrent en quel sens l’activité est fondamentalement vulnérable, nous passerons à un second type de vulnérabilité transformationnelle : les fabrications. Il s’agit des efforts délibérés, individuels ou collectifs, destinés à désorienter l’activité d’un individu ou d’un ensemble d’individus et qui vont jusqu’à fausser leurs convictions sur le cours des choses” (GOFFMAN, 1991). sociaux reliés ici entre par des conventions communes comme le droit à l’emploi la dénonciation de la duperie, l’exigence d’être considéré, le refus du déclassement social lié à un écart jours plus grand entre les diplômes acquis et les emplois proposés, et enfin la lutte contre les racismes. Mais tous les groupes de jeunes engagés dans ce travail de mobilisation ne sont pas allés manifester contre le CIP et inversement des individus sans appartenance à une association ou à un groupe ont investi la rue pour exprimer leur mécontentement. Le travail de mobilisation s’élabore et se réactualise sans cesse à partir d’une toile de significations et d’interprétations, de croyances en des valeurs communes. Le travail d’élaboration des cadres sociaux des espaces intermédiaires se fonde sur la gestion du sens de l’action collective. Ces cadres ne se présentent pas comme des systèmes cohérents d’entités, de postulats ou de règles mais plutôt comme des ensembles plus ou moins bien articulés d’orientations, d’intentions. Ce travail de mobilisation est devenu visible en même temps que s’érodait une société salariale avec le développement du chômage des jeunes et la multiplication des “formes particulières d’emploi”. Si l’apparition de plus en plus fréquente de déficits de rationalité et de légitimation économique et politique a révélé des points d’anomie, des zones de “souffrance”, elle a aussi provoqué la formation de ces espaces intermédiaires.

Il y a, de mon point de vue, un événement fondateur[[Quand je dis événement fondateur je me réfère à la définition de l’événement d’I. Joseph( 1984) comme ensemble de traces qui “rassemblent, en un point précis de la durée et de l’étendue, une gerbe d’informations sur les manières de penser et d’agir dans la société de l’époque”. On acceptera ici de se mettre aussi à l’écart des clichés journalistiques avec A. Battegay(1993) qui considère la Marche comme une montée en affaires co-produite par des professionnels des médias et d’autres acteurs. qui permet de situer l’organisation concrète de ce travail de mobilisation: la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Il y a dix ans, déjà, dans les banlieues ouvrières, des jeunes, victimes de ségrégations économiques et sociales, se mobilisaient pour affirmer une identité sociale, et culturelle. Parmi eux, certains ont intégré un emploi en arrêtant leur lutte, d’autres l’ont structurée, d’autres se sont inscrits à l’université ou ont créé des associations culturelles de jeunes, enfin d’autres ont “dérapé”. Des espaces intermédiaires sont donc nés dans les banlieues ouvrières ; ils ont pris des formes différentes selon les morphologies urbaines et sociales, selon les contextes économiques et politiques. Mais progressivement se sont établies des lignes de réseaux avec d’autres espaces plus diffus, plus discrets, situés à d’autres endroits dans la ville, dans lesquels se regroupent de manière momentanée d’autres catégories de jeunes en situation précaire.

Dans ces espaces intermédiaires, le travail de mobilisation est fondé sur des compétences collectives de compensation des pertes subies, économiques et symboliques, par les jeunes et donc l’évolution d’identités perçues comme “négatives” par les individus en identités perçues comme “positives”. Le refus de la consolation permet alors d’élaborer un projet collectif à travers lequel un groupe, petit ou grand, définit une identité d’acteur. Dans ce travail de mobilisation apparaissent des leaders qui, généralement, sont animés par une capacité de résistance et en même temps de négociation avec d’autres partenaires. Mais il y a aussi ceux qui n’acceptent à aucun prix toute forme de compromis et qui souffrent trop pour continuer à exister.

Le travail de mobilisation concerne des jeunes qui vivent entre eux. Quand le cadre d’interprétation et d’action s’amplifie, certains jeunes acceptent l’agrégation avec d’autres acteurs collectifs. Le travail de mobilisation n’est pas linéaire, il est fait d’intensités variables qui participent de leur élargissement quand les jeunes investissent la rue, de leur resserrement quand les jeunes réfléchissent, s’entraident.

4. Conflit et socialisations

Après la mort du CIP, une majorité d’individus épars qui s’étaient joints à d’autres pour défendre leurs droits sont revenus au stade d’individu isolé, certains ont rejoint des associations de lutte contre le chômage comme AGIR (Agir ensemble contre le chômage) ou l’APEIS (Association pour l’emploi, l’information et la solidarité des chômeurs et travailleurs précaires), d’autres ont rejoint leur groupe de référence.

Mais au-delà du CIP, si on n’envisage pas la manifestation comme une fin en soi, si on centre le regard sur la succession d’événements qui ont rassemblé des jeunes dans l’espace public depuis une dizaine d’années, ce qui nous intéresse plus ici pour appréhender la question du conflit social, c’est de voir comment se sont étendus ou non les réseaux de mobilisation existants, comment se sont renforcés des liens qui formaient déjà la base de la mobilisation et de l’action collective, comment se sont créés de nouveaux engagements et de nouvelles identifications (Chazel, 1975).

Depuis 1984, des coalitions de jeunes se sont formées, des oppositions se sont généralisées autour de la lutte contre le chômage et le racisme. On se souvient par exemple de la mort de Malik Oussekine en 1986, on peut lui associer la création en 1990 du Comité Thomas Claudio à Vaulx-en-Velin, après la mort de l’adolescent, qui s’est occupé du suivi judiciaire de cette affaire jusqu’au verdict du tribunal de Lyon. A ce moment, on a vu comment se sont multipliées dans les banlieues ouvrières des associations de jeunes qui cherchent à définir des identités à l’abri de tout événement type (A. Boubeker, A. Battegay, 1993[[“Les banlieues réelles restent en effet inexplorées. Leur vie publique est balisée d’un côté par le crime raciste ou le drame sécuritaire, de l’autre par l’émeute, l’explosion de la violence née d’une vie sociale dégradée” (Battegay, Boubeker, 1993).). On a pu observer aussi comment des groupes de rap, qui se sont multipliés au cours de ces dernières années, comme IAM à Marseille, se sont aussi mobilisés autour des mêmes revendications à travers l’expression musicale, artistique.

Ces coalitions apparaissent alors dans des séquences courtes d’un processus continu de mobilisation organisée autour du conflit lié à la crise de l’emploi. Ces différentes séquences orientent en même temps le déroulement de ce processus. Ces moments où la socialisation collective est portée à un point d’incandescence doivent donc être resitués dans une dynamique du conflit. Cette forme de conflit doit avoir la valeur totale de la socialisation[[“La société aussi a besoin d’un rapport quantitatif quelconque d’harmonie et de dysharmonie, d’association et de concurrence, de tendances favorables et défavorables, pour parvenir à une configuration déterminée. Mais ces dichotomies ne sont nullement de simples réalités sociologiques passives, ni des instances négatives, de telle sorte que la société réelle, définitive, ne se réaliserait que grâce aux autres forces sociales positives et seulement pour autant que les forces négatives ne les empêchent pas. Cette conception habituelle est tout à fait superficielle; la société, telle qu’elle est donnée, est le résultat des deux catégories d’action réciproque, qui interviennent l’une et l’autre de façon pleinement positive. Le malentendu, selon lequel l’une des deux catégories détruirait ce que l’autre construit, et comme si ce qui se trouve là finalement était le résultat de leur soustraction – alors que c’est en réalité à désigner plutôt comme le résultat de leur addition -, ce malentendu naît facilement du double sens du concept d’unité” (G. Simmel, 1990).. La façon dont s’enchâssent ces micro-mobilisations pour évoluer vers une mobilisation plus large et plus circonstancielle montre comment du conflit social est producteur de socialisations et d’identités. Ces socialisations participent alors de l’accélération et l’intensification d’un processus de mobilisation juvénile où les individus convertissent des ressources individuelles symboliques en ressources collectives. La mobilisation comme celle qui a eu lieu autour du CIP peut renforcer alors l’organisation des associations préexistant aux actions publiques, en participant à l’unification et à l’intensification des liens des groupes (Tilly, 1978). Si l’action concertée organisée à un moment donné contre une mesure politique entre des individus aux intérêts divergents, mais pas assez pour les empêcher de se mobiliser, apparaît souvent provisoire, fragile, elle peut produire la formation de groupements plus ou moins durables.

Le mouvement de protestation autour du CIP a réussi à modifier le cours des décisions gouvernementales, cas d’exception puisque capacité de mobilisation et succès stratégique vont rarement de pair (Mann, 1990). L”agir-ensemble” est apparu ici comme un véritable pouvoir[[“Le pouvoir correspond à l’aptitude de l’homme à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle; il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé” (Arendt, 1972). qui s’est constitué dans des espaces de micro-mobilisations avant d’émerger dans l’espace public.

Dans la mobilisation autour du CIP, pouvoir et action se définissent mutuellement à partir du rapport espace public/démocratie interrogé à travers la question des modes et types d’agencements d’espaces plus ou moins autonomes et d’espaces publics de proximité dans lesquels l’action collective, opérée au-delà de l’inter-connaissance, puisse être mise à l’épreuve selon des procédés d’interaction en recourant à des autorités accessibles (Cottereau, 1992). On peut parler ici “d’espace public d’apparition” visible dans le lien social, “l’être parmi” (Ladrière, 1992). Cet espace public apparaît aussi comme procéduralisé (Lenoble Berten, 1992) avec le renforcement de mécanismes institutionnels, tels que la concertation avec les jeunes après la mort du CIP. La procéduralisation de l’espace public à travers l’exemple du CIP participe de la redéfinition d’une démocratie inachevée, dans le sens où des compétitions entre divers acteurs collectifs se renforcent et s’organisent.

Bibliographie

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