Monogrammes VIII

Des notes éparses, rien de plus. Surtout, rien de plus. Je ne veux, ni ne peux, rien démontrer ni conclure. Tenter quelques frayages, essayer d’entamer l’énorme bloc de représentations dénommé “USA” ou “États-Unis” ou “Amérique”. Déjà, cette surdétermination onomastique devrait rendre attentif. D’une part, elle indique une captation, ou une prise en masse : un État s’approprie, s’identifie un continent. Ou bien l’inverse. Pour le désigner, on se sert aussi bien de son sigle dans sa langue propre (USA) que des traductions de son nom. Mais d’autre part, c’est comme si son identité restait plurielle et incertaine. La question que posent les USA, c’est celle d’une conjonction et d’une distorsion de l’Un et du Multiple. Leur nom semble par lui-même opérer une assomption ou une médiation de ces deux termes. Pourtant, il ne nomme même pas l’ “Union” (comme dans le “Message sur l’état de l’Union” que prononce chaque année le Président). Il nomme les Unis (et non pas les Zunis, soit dit en passant pour saluer les native Americans). L’union reste présupposée. Mais ce qui reste présupposé n’est jamais véritablement posé.

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Les États-Unis d’Amérique sont sans doute le pays le plus maltraité du monde dans les considérations de la géo-culture moyenne. On les croit trop proches, simple appendice de l’Europe ou front déployé de l’Occident, et on les devine vaguement plus étrangers à l Europe que, par exemple, l’Amérique latine. Mais cela, on ne sait pas comment le reconnaître. Cette Amérique-là, on ne l’a pas encore découverte. Tout se passe au contraire comme si on l’avait, ou comme si elle s’était, de plus en plus recouverte et dérobée. Mais les déplacements tectoniques du monde, en Asie et en Europe d’abord, vont nous faire faire des découvertes.

Avoir un peu vécu là-bas ne donne guère le droit d’en parler l’étrangeté est trop immense, et surtout, on peut vivre là-bas, plus qu’ailleurs sans doute, comme un corps étranger.

En outre, je n’y ai guère vécu que dans le milieu universitaire. Or l’Université américaine (si du moins ce singulier est légitime, ce qu’en fait il n’est pas ; il y a bien de la différence entre toutes les institutions qui, là-bas, s’appellent “Université”) rend tangible une distance interne du pays, un écart à soi-même qui est peut-être unique au monde. Cette Université, en effet, du moins dans ses secteurs “littéraires” et de “sciences humaines”, est en porte-à-faux avec son pays, d’une manière dont aucune clôture universitaire européenne ne peut donner l’équivalent. En tant que lieu de savoir et de culture, elle se rattache à un patrimoine qui est d’abord celui de l’Europe, tandis que son pays, pour le reste, a profondément détourné ses provenances européennes. De là un rapport double et à l’Europe, et à l’Amérique : il y a un type d’universitaire et d’intellectuel américain qui ne cesse d’être partagé entre l’une et l’autre, surtout s’il est “de gauche”, et si c’est en européen qu’il conteste le pouvoir fédéral ou la symbolique de la “nation américaine”, alors que c’est pourtant en américain qu’il considère aussi l’Europe. Il y a familiarité et étrangeté, à la fois, de chaque côté.

Pour nous européens, toute opposition politique, voire toute rébellion, fait aussi partie des mœurs de la tribu. De là vient que nos dissensions puissent paraître, là-bas, très ritualisées (et elles le sont sans doute souvent), tandis que les leurs prennent plus facilement une allure (lointaine) de guerre civile.

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Nous sommes loin d’avoir assez reconnu les marques de la guerre civile aux USA. Il ne s’agit pas seulement des traces éventuelles de la guerre de Sécession, mais plutôt de ce qui l’a rendue possible, et que son issue n’a pas annulé. A savoir, un différend de civilisation au sein d’un ensemble socio-politique. Nous connaissons l’inverse : le différend sociopolitique au sein d’une même civilisation ou culture.

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L’Europe, depuis qu’il y a quelque chose de tel, s’est toujours au fond représentée comme une postulation, comme un désir ou comme une effectuation de sens. Et du coup, elle s’est représentée l Amérique, soit comme l’extrapolation des lignes de fuite du sens (le pays du phalanstère, celui de la liberté, etc.), soit comme un chaos où le sens volait en éclats sous la puissance ou sous la chance. L’Amérique, pour sa part, n’est pas dans la postulation du sens. Si je devais marquer d’un seul mot la différence de climat d’un pays, ou d’un continent, à l’autre, je dirais : là-bas, je ne sens pas la volonté du sens (avec tout ce qu’elle entraîne de crispation, de maîtrise, d’ostentation signifiante). Reste, il est vrai, ce noyau initial de sens qu’est la ‘fondation”. Mais celle-ci fut et reste initiale : coup d’envoi pour du sens à venir (ce qui, il est vrai, peut vouer au désespoir de toujours courir derrière the american dream). En Europe, on est dans la mémoire, l’héritage, la récapitulation du sens – ou bien sa révolution.

On serait tenté de dire : là-bas, trop peu de sens, et ici, trop. Mais cela, justement, ne se laisse pas mesurer. Le sens est toujours en excès ou en défaut, et il l’est en tant que sens. C’est pourquoi toute comparaison est vaine.

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C’est ainsi, sans doute, que la dimension américaine est celle du récit, qui emporte le sens. La dimension européenne est celle du discours, qui pense le fixer (jusque dans le récit, le roman, par exemple). Cette dimension du récit communique, sans doute, avec celle du mythe. Mais d’un mythe qui ne serait pas pris dans la fonction de vérité où l’Europe l’avait assigné. C’est pourquoi l’Amérique peut à la fois nous apparaître comme un comble de post-modernité dans la manipulation du semblant, et comme un comble d’archaïsme dans la soumission à l’imaginaire. Mais les deux lectures sont fausses (ce qui ne veut pas dire qu’il y en ait une troisième).

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Aux États-Unis, la visibilité des fractures sociales est incommensurable avec ce qu’elle est en Europe. C’est sans doute un des aspects les plus méconnus par la représentation d’une Amérique “niveleuse”. La domination d’un modèle middle class convient plus, tendanciellement, à l’Europe. Mais là-bas, le prolétariat, ou comme on voudra l’appeler (et sans parler du sous-prolétariat) se signale de toutes les manières, par l’usure des corps, le manque de soins des dents, l’obésité, les habitudes alimentaires, l’usage de la cigarette, et bien entendu souvent aussi le teint de la peau. Mais il est vrai aussi, et sans restriction sur ce qui précède, que l’Amérique laisse voir plus volontiers, en règle générale, les défauts ou difformités des corps (sur la plage, par exemple), de même que les voitures y restent plus facilement cabossées, et l’environnement déglingué.

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L’ “américanisation” est un faux-semblant. Il y a une mondialisation, pas une américanisation. Les Européens ne deviendront pas plus facilement Américains que les Allemands-Français. De même pour les Asiatiques, sans doute. L’ “américanisation” est un nom projeté sur le devenir-monde de l’économie. Mais c’est un nom erroné, pour ce qui est de la culture américaine (ou si on préfère, du sujet américain).

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Propos d’une infirmière, dans un hôpital californien : “Pour mes vingt-cinq ans, j’ai arrêté de fumer : c’est un cadeau à mon corps (as a present to my body).” On imagine mal cette phrase dans la bouche d’une Européenne. Ajoutons aussi, en appendice à la remarque sur les classes sociales, que dans cet hôpital, le nombre d’infirmières occupées à griller des cigarettes dans le jardin était inimaginable en France.

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On a pu représenter l’Amérique comme le royaume de l’image, du simulacre et du semblant. Ce n’est pas faux, en un sens. Pourtant, cela revient aussi à ignorer combien ce monde que nous percevons baigné d’imaginaire est le monde d’une vie réelle. Si nous percevons l’Amérique comme irréelle (ce qui provient aussi de notre vieux confit intime avec limage en général), c est peut-être parce que nous lavons depuis longtemps constituée en écran de nos fantasmes, et parce qu’elle a ainsi représenté notre aliénation : l’or, l’Icarie, le Meschacébé, l’Indien, le Cow-boy, le Colt, l’Oncle Tom, l’Oncle Sam, l’oncle d’Amérique, la Vamp, la Liberté. Tous les exotismes sont des montages d’aliénation. Mais tandis que les autres exotismes représentent d’autres cultures, celui-ci représente la nôtre se refaisant une virginité (et/ou une virilité).

L’Amérique fut le fantasme de notre recommencement à neuf. Mais les Américains, parce qu’en effet ils. recommencèrent à neuf, ne se contentèrent pas d’être notre fantasme. Ils inventèrent une autre réalité. Et celle-là, nous ne l’avons toujours pas découverte. C’est pourquoi il y a quelque chose de profondément faux dans la manière hautaine dont l’Europe aime à se prononcer sur l’Amérique.

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En face du “semblant” généralisé, il y a aussi bien cette incroyable conscience de soi de l’Amérique, cette auto-sociologie ou auto-ethnologie dont nous sommes incapables sans d’infinies contorsions narcissiques, et que l’Amérique expose dans son cinéma ou sa littérature. Je ne sais plus qui disait : dans un film français, une caissière de supermarché ressemble à Catherine Deneuve, dans un film américain, elle ressemble à une caissière de supermarché. On pourrait convoquer ici, par exemple, bien des récits d’Updike, ou le Chant du bourreau de Mailer (et en général tout le thème de la littérature comme enquête, reportage et témoignage).

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Dialectique de la raison américaine
– quant au principe : thèse, “la liberté” ; antithèse : “struggle for life” ;
– quant à l’origine : thèse, “the Founding Fathers” ; antithèse : pas de racines, pas de pères, ou des pères violents ; -quant à l’identification : thèse, grandeur de la “nation américaine” ; antithèse, dispersion totale des identités ethno-culturelles et des positions sociales ;
– quant à la règle : thèse, souveraineté du droit ; antithèse, la loi, et/ou ses représentants, sont corrompus ;
– quant au monde : thèse, l’Amérique hors du monde, inconsciente de l’autre en général ; antithèse : la mondialité est interne à l’Amérique, et ne peut, à terme, que la mettre hors de soi.

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Images d’images : il faudrait analyser les photos de la presse quotidienne américaine, qui sont beaucoup moins réglées (comme les nôtres) sur la représentation des personnes ou des lieux que sur le récit, l’anecdote. Quelques exemples : Dukakis, dans sa campagne, frappant des mains au milieu du chœur d’une église noire baptiste, les hélicoptères de la police investissant la résidence d’une secte polygame à Marion, Utah, le sénateur Simon et sa femme à un service de la First Lutherian Church de Des Moines, un voyageur à côté d’un homeless à Pennsylvania Station, un collégien parlant avec ses camarades “qui ont accepté son SIDA” à Aventin, Indiana, un ouvrier noir réglant la machine qui imprime le nouveau budget fédéral, une guide Navajo dans un train pour touristes entre Gallup et Albuquerque, un prisonnier sur la piste de ski artificielle de la “maximum-security prison” de Dannemarre, N.Y., des officiels du State Department quittant le Sénat avec d’énormes valises bourrées des preuves de l’intervention du Nicaragua au Honduras (le thème des valises chargées de documents politiques ou juridiques est fréquent dans ces photos). Mais il faudrait faire voir le style de ces images alors que le style européen (peut-être surtout français) reste obstinément hanté par quelque chose de la “photo d’art” (à mon sens, la pire photo qui soit), c’est ici au contraire la photo la plus simple, la moins apprêtée, style souvenir de famille qui prévaut. Plus exactement: ce serait un professionnalisme extrême, qui se donnerait l’élégance de, l’amateurisme. Du reste, ce trait est sans doute inscrit en plus d’un endroit de la culture américaine. Et c’est en tout cas grâce à lui, combiné avec le trait du récit, que le journalisme américain est sans équivalent chez nous. Il est dans le vif du récit, tandis que le nôtre veut faire à tout prix son discours, et patauge.

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Ne pas simplifier l’Amérique, c’est tout. Surtout pas lorsqu’elle se fragilise, comme c’est le cas. Ne pas la confondre, ni avec le capital, ni avec l’inculture. Noter avec Nietzsche, au sujet d’Emerson qu’il avait beaucoup lu et aimé : “Sa manière américaine de voir. ‘Le bien reste, le mal passe’, ave.” Noter cela sans complaisance, même sans bienveillance, mais avec distance et curiosité. Une Amérique spinoziste ? Happy end ?

Nancy Jean-Luc

Enseigne la philosophie à l'Université Marc Bloch de Strasbourg (auparavant aux Universités de Berlin et de Californie). Il a publié entre autres : A l'écoute (Galilée), Au fond des images (Galilée), Chroniques philosophiques ( Galilée) , Corpus (Métaillé), Discours de la syncope (Flammarion), Ego sum (Flammarion), Expérience de la liberté (Galilée), Impératif catégorique (Flammarion ),La communauté désoeuvrée ( Christian Bourgois ), La connaissance des textes :Hantai,Simon ; Derrida (Galilée), La création du monde ou la mondialisation (Galilée), La pensée dérobée (Galilée ).