Monogrammes XIV

L’esprit, comme on dit, de cette chronique devait être celui d’un libre commentaire de l’actualité, voire d’un commentaire d’humeur, comme on dit aussi. A l’expérience, les délais de fabrication et de publication de Futur antérieur ne permettent pas de se tenir assez proche de l’événement. (C’est peut-être, du reste, ce que le titre de la revue veut signifier). J’ai donc plutôt pris le parti de me régler, autant que possible, sur les thèmes des numéros. Si je mentionne ces détails, ce n’est pas pour eux-mêmes, on s’en doute. C’est parce que je ne peux pas m’ôter de la bouche le goût amer laissé par une chronique que j’avais écrite à propos de la Bosnie en décembre 1992 ou en janvier 1993, qui ne fut publiée que quatre ou cinq mois plus tard, et qui, au moment où j’écris ceci (pour la première fois, à la main, en août 1993, puis à l’ordinateur en septembre.), n’a rien, absolument rien, perdu d’une fraîcheur sinistre.

Ce qui vaut ainsi pour la Bosnie vaut de manière analogue pour la plupart des pays de l’ancien « Est », mais encore pour- l’Irak, pour l’Égypte, pour l’Algérie, pour l’Inde, pour le Bangla-Desh, pour la Somalie, pour l’Afrique du Sud et pour les deux tiers de l’Afrique, pour le Brésil et le Mexique, pour l’ « Europe ». L’actualité de ces années, qui semble immobilisée dans le désastre et dans la régression, présente en somme une allure hégélienne bien déclarée : la ruse de l’histoire s’y fait voir à nu et à cru, mais nous ne pouvons plus la nommer sans rire ou sans pleurer ruse de la Raison, sinon d’une raison technico-économique, qui serait d’allure hégéliano-marxiste, mais dépourvue de sa supposée rationalité. Ce qui fut jadis compris comme processus ou comme progrès se fait voir, mieux que jamais, comme enchaînement d’engrenages, de forces et de calculs, mais le processus comme tel n’a plus aucun. des dehors de la progression, il n’a que ceux de l’entraînement, de l’emportement et, pour finir, de l’explosion ou de l’implosion.

Comment accompagner une actualité qui n’a rien d’ actuel, qui témoigne seulement d’une énorme dérive obscure; venue de la nuit des âges et glissant vers une autre nuit ?

Mais cette aporie n’est que le revers de la confiance dont elle désespère. Nous sommes hantés par le processus, et s’il ne se laisse pas percevoir comme progrès, nous nous précipitons sur le thème de la dégénérescence. Peut-être faudrait-il en venir à comprendre ceci : il n’y a pas plus de ruse folle que de ruse rationnelle. Ruse est un mot qui présuppose un agent rusé, un fin sujet qui calcule des fins. Mais ce qui nous apparaît aujourd’hui comme « ruse », ou comme débordement de l’histoire, un débordement tel qu’elle n’y retrouve histoire, ni éternité, cela pourrait n’être que ceci :

L’histoire une fois apparue, c’est-à-dire le destin fini, nous avons été vite débordés par l’absence d’un sujet de l’histoire, c’est-à-dire d’un support, d’un suppôt, d’un agent et d’un guide pour elle. L’épreuve des totalitarismes aura été l’épreuve des sujets de l’histoire, ou des histoires-sujets. Il s’agit désormais de comprendre que l’histoire essentiellement est sans sujet, que histoire ou historicité veut dire, très précisément : ni destin, ni sujet, mais l’infini d’un sens toujours fini.

A cela, il faut donner forme. En leur temps, c’est ce que firent Montaigne, Cervantès et Shakespeare, C’est ce que fit, ou voulut faire, l’âge baroque : le christianisme devenu mondain, donnai; figure et cadence à l’infigurable arythmique. Encore fallait-il croire à la naissance, enfin, de l’homme. Mais pendant ce temps, le même christianisme s’engendrait comme sujet de l’histoire : salut du genre humain par l’homme générique et vice-versa. C’était le sujet contre l’homme, et la ruse de sa raison.

Tout cela même, cette histoire que j’esquisse ainsi, est trot. parfait, fonctionne trop bien comme par une ruse suprême. Il faudra un jour raconter cela autrement ou ne plus le raconter. La ruse et la raison n’auront été qu’un temps de l’histoire. Nous sommes à la fin Si l’histoire nous montre ses ruses de manière si ostensible, c’est n’y en a plus-et pas de raison non plus, pas plus que de déraison.

Une autre forme est à inventer. Inutile de ruser. inutile de raisonner. Pas non plus de jet spontané (autre version, rafraîchissante, de la même ruse.). Il n’y a qu’à tenir bon. sur l’invention des formes. Mais tenir bon jusqu’au point où il n’y a plus d’appui ni de résistance. Tenir bon sans savoir pourquoi ni pour quoi, ni de quel bon il peut s’agir. Tenir bon parce que l’humanité se donnera toujours une forme nouvelle.

Et voici donc pour le thème de ce numéro, qui s’énonce « les sciences sociales ». Ces dites sciences sociales occupent exactement la place de la mise en forme épuisée ou avortée de cette société. Elles sont la forme de ce qui ne crée pas de forme. Une société qui n’a plus à inventer sa forme, qui n’a ni forme, ni style, ni cadence, est une société qui ne peut que se mirer, s’admirer et se mépriser dans une profusion indéfinie de reflets de soi, d’un soi assez fuyant pour n’être que l’enfilade de ces reflets eux-mêmes. Voilà ce que, pour l’ordinaire du moins, on nomme sciences sociales : la socialité convenue, autoprogrammée, sans invention de socialité, du savoir-de-soi, d’une image-de-soi. En nous livrant à notre propre ethnologie, ce qui est l’orientation majeure et explicite des « sciences sociales » d’aujourd’hui, nous nous projetons de nous-mêmes l’image d’une société sans histoire, tribu d’aborigènes de la modernité pittoresques et figés dans leurs poses folkloriques (comportements politiques, sexuels, alimentaires, médicaux, imaginaires, etc.).

Une société qui sait ainsi, ou qui croit savoir, ce qu’elle. est en tant que société, gui le sait et qui se distribue ce savoir, c’est ce qu’on appelle les médias, qui ne sont rien d’autre que l’auto-exposition et l’auto-confirmation des sciences dites sociales, étalant sans relâche l’anatomie d’un corps social lui-même défini par sa capacité à s’anatomiser, et donc par son état cadavérique. Cela n’a pas seulement lieu dans des magazines criards remplis de sondages et de tests : cela a lieu dans de gros ouvrages savants, remplis d’enquêtes et de statistiques. Cette société se résume à l’exhibition de sa propre ruse pour ne rien inventer d’autre qu’elle-même. Elle est à elle-même et â elle seule la science sociale absolue : la science comme socialité et la socialité comme science, comme si, sur un autre registre, la physique était elle-même la matière, et la matière la physique…

Le reste est insurrection, invention des formes.

Nancy Jean-Luc

Enseigne la philosophie à l'Université Marc Bloch de Strasbourg (auparavant aux Universités de Berlin et de Californie). Il a publié entre autres : A l'écoute (Galilée), Au fond des images (Galilée), Chroniques philosophiques ( Galilée) , Corpus (Métaillé), Discours de la syncope (Flammarion), Ego sum (Flammarion), Expérience de la liberté (Galilée), Impératif catégorique (Flammarion ),La communauté désoeuvrée ( Christian Bourgois ), La connaissance des textes :Hantai,Simon ; Derrida (Galilée), La création du monde ou la mondialisation (Galilée), La pensée dérobée (Galilée ).