Monstres, insurgés, intermittents

Les cartes géographiques anciennes produisent l’altérité et l’ailleurs en acclimatant dans les marges du monde connu des monstres paradigmatiques, comme les comptes rendus des voyageurs le font avec les cannibales. C’est une opération usuelle d’othering, de définition de sa propre identité aux dépens de la stigmatisation de l’autre : mirabilia qu’on peut décrire mais pas expliquer, fruits d’un dessein impénétrable de la Création, barbares, fauves, infidèles, ennemis de Dieu, hermaphrodites et les monstruosae gentes dont parle Augustin en De Civitate Dei XVI, 8. Encore : diables et personnages cornus, avec ou sans ailes, êtres en partie humains, en partie animaux, centaures, sphinx, tritons, sirènes, naïades, griffons, dragons, licornes, centaures et satyres, cyclopes et cynocéphales, créatures à plusieurs têtes, assemblages de végétaux ou de corps géométriques représentant un personnage, bonshommes de neige, sorcières et fantômes, masques ou têtes de fantaisie peuplent les mondes périphériques. Plus le voyageur s’éloigne du centre de ce monde (il y a encore un centre ou, au moins, on le suppose), plus le degré de civilisation va décroissant vers un univers primitif et chaotique, situé à la limite de l’animalité ou d’une humanité régressive. Une constante quelque peu raciste demeure inaltérable : ce sont les peuples du Sud qui ressemblent le plus aux bêtes. Le Noir, le Nègre, l’Afrique, l’esclave. La géographie autorise cartographiquement les normes d’inclusion et d’exclusion des individus dans son espace grâce à une représentation imaginaire. Toutes les permutations possibles entre l’homme et le fauve sont expérimentées, jusqu’aux vrais mutants : les amyctyrae (hommes avec des lèvres gigantesques qui leur servent de parapluie), les antipodes (qui marchent la tête en bas), les astomi (hommes sans bouche qui se nourrissent de l’arôme des fruits), les epiphagi (avec les yeux sur les épaules), les femmes à barbe, les chauves-souris géantes, les hommes fendus jusqu’au nombril… Dans la profondeur de la mer le diable Davy Jones attire les marins malheureux.

Hic sunt hydrae

C’est évidemment la prémisse du capitalisme naissant à la conquête coloniale et à la normalisation géométrique de la cartographie moderne (la projection de Mercator qui agrandit les proportions de l’Europe par rapport aux terres de conquête), à la formation d’une image du monde au sens heideggérien du terme, le produit de la fabrication représentante (das Gebilde des vorstellenden Herstellens), d’un procès d’objectivation qui, en même temps, rend l’homme sujet assujetti et capable d’appropriation violente du monde. Opération de choc, qui perdra sa valeur avec le passage normalisateur à l’exploitation systématique et la répétition efficiente de ce qui est acquis. C’est au moment de la crise de la norme que le monstre, l’inexplicable, est évoqué. Plus concrètement : dessiner des monstres, c’est les maudire et appeler à leur destruction. Il faut exterminer toutes les brutes (animaux et sauvages) – comme le dira Kurtz dans le cœur de ténèbres du Congo et dans la jungle du Vietnam. Une langue performative, ça va sans dire. Ex-terminare : établir des frontières, placer certains sujets au-delà de celles-là, bref les massacrer. Ensuite, on mettra au travail ceux qui ont échappé à la mort. Dialectique du serf et du seigneur, en version simplifiée.

On ne badine pas avec les monstres

Mais il faut encore un effort avant que le domaine soit assuré. Un autre monstre mythologique affreux hante l’imagination des conquérants : l’hydre métisse de la rébellion qui flotte sur les vagues de l’océan Atlantique : The Many-Headed Hydra, pour citer le chef d’œuvre historiographique de Peter Linebaugh et Marcus Rediker. Il faut couper toutes ses têtes d’un seul coup, si possible : sauvages insoumis, esclaves fugitifs ou marron, intellos hérétiques ou religieux radicaux, commoners expulsés des terres communes clôturées, vagabonds et condamnés pour dettes réfractaires au travail bridé, serfs par contrat (indentured servants), criminels déportés, pirates, boucaniers, gueux, flibustiers, etc. Le conspirateur Caliban, de la Tempête de Shakespeare, en est le représentant littéraire le plus illustre, mais le rôle elfique d’Ariel était couramment joué par des surveillants, négriers ou bourreaux… Il faut effacer des cartes et de l’imagination populaire toute île d’Utopie, chaque abri possible pour celui qui voudrait se soustraire au travail salarié. Kant démonte le mythe de Tahiti (exalté en fonction anticoloniale par Diderot) et toute rêverie où les hommes vivraient sans travailler et sans souffrir. Civilisation est, au contraire, peine et répression.

L’hydre revient parfois à la terre ferme : émeutes des paysans anglais à partir de 1381 (Wat Tyler), soulèvements contre le fisc en France, séditions anabaptistes, révolte de Masaniello (figure intermédiaire entre mer et terre puisqu’il était marchand de poissons…). Sir Francis Bacon, porte-parole de la science et de l’industrie, énonce et dénonce, dans son Advertisement Touching an Holy War, 1622, sept catégories de personnes contre lesquelles il faut mener une croisade, un véritable djihad pour couper les sept têtes de l’hydre : sauvages cannibales (dont la terre revient par droit aux occupants), les Cananéens (la multitude ou essaim de commoners, mendiants et chemineaux, etc. – qui en alternative peuvent être réduits en esclavage), les pirates, les corsaires de terre (vagabonds et brigands), les régicides, les amazones (voire les femmes insoumises, qui parfois dirigeaient les manifestations et le pillage des fours, prophétesses et sorcières), enfin les sectaires (antinomiens, anabaptistes, etc.) qui avaient l’intention de s’emparer des biens et des terres des gentilshommes pour les redistribuer. Diggers, levellers et ranters s’y joindront après l’impasse de la Révolution de 1648. Et Irlandais, ça va sans dire. Ensuite Burke s’élèvera à nouveau, avec les mêmes métaphores démonisantes, contre les régicides jacobins, auxquels bientôt succéderont les classes dangereuses, les labouring poor, accueillis dans le grand cirque des phénomènes anormaux pour terrifier et à la fois unifier la bourgeoisie. Naïve et têtue, la protestation d’Andrew Ure contre les luddites au début du XIXe siècle, avec le vœu qu’une machine intelligente comme le filoir, «nouveau prodige herculéen», aurait «étranglé l’hydre de l’indiscipline». Si Aristote avait songé aux machines pour exempter les hommes du travail, «l’ineffable docteur, le Pindare de la fabrique automatique», comme l’appelait Marx, vise à transformer la machine en automate et autocrate, qui suce l’habileté des ouvriers et libère les capitalistes de l’esclavage du contrat de travail et de la résistance syndicale. Une entreprise digne d’Hercule (Das Kapital, chapitre 13, 4), pour en rester au duel avec l’hydre.

Une aimable légende assigne par contre au dernier pirate, Jean Laffitte, seigneur de Barataria en Louisiane – même nom que celui de l’île utopique donnée par Don Quichotte à Sancho Pança ! – et modèle du Corsair de Byron (défenseur à la Chambre des Lords en 1812 des esclaves et des luddites), le rôle de contributeur aux dépenses pour l’impression du Manifeste du parti communiste de 1847. L’hydre était déjà plutôt âgée, mais elle ne se portait pas mal, la friponne…

I cried to dream again

(Caliban, dans La Tempête, acte III, scène 2)

L’opposé de l’anarchie, l’État, prend la même couleur, mal et remède à la fois : le Léviathan, pilleur marin, composé par les individus qu’il a incorporés, le monstre froid de Nietzsche, l’automate-vampire de Ure. Il faut rétablir la norme bouleversée ou, mieux, la rédiger à nouveau : l’apologie du Même décalque la malédiction de l’Autre. Vous souvenez-vous des cannibales qu’il faut exterminer ou réduire en esclavage ? Les colons puritains du New England, oublieux du fait qu’eux-mêmes étaient considérés, par Bacon, comme des monstres à exterminer, avaient massacré les Indiens Pequot et asservi les survivants. C’est sur le navire-baleinier Pequod que le capitaine Achab déclenche sa chasse au super-monstre, Moby Dick. Le nom vaguement cherokee d’Enola et la princesse Enola, héroïne d’un roman qui avait inspiré le nom de sa mère, poussèrent le colonel Paul Tibbets à baptiser Enola Gay le B-29 Superfortress, l’avion bombardier de Hiroshima, version moderne du vengeur absolu, du Bien qui s’échange avec le Mal. Les génocidaires prennent le nom des génocidés, le monstre-victime trépasse dans le monstre-assassin en l’absolvant magiquement de sa culpabilité – un vieux truc mimétique des rites primitifs et de l’inconscient pour camoufler les responsabilités…

Pourtant la duplicité est bien plus profonde, comme si la crise de la norme produisait des effets sur les deux faces opposées : monstruosité des insurgés, monstruosité des dominants, démesure des pratiques de rébellion et d’administration. Une fois domptés hydres et cannibales, enchaînés les noirs Caliban et Monostatos, le progrès solaire commence à étaler son visage obscur. On entreprend de soupçonner Prospero et Sarastro. Les réfractaires deviennent sympa. Par contre, le développement de la science et de la technique re-propose le gigantisme, l’incalculable, la démesure au cœur même du monde civilisé. Arrive l’âge de Frankenstein. Le monstrueux s’installe sur les deux côtés : c’est à la fois la terreur de la machine incontrôlable, des nouvelles découvertes scientifiques, du capitalisme sauvage, et l’angoisse au regard des classes dangereuses, le scandale pour l’ordre constitué par les révolutionnaires, la haine pour les anarchistes et socialistes assoiffés de sang. Horreur et fascination de la multitude. Ce n’est pas par hasard si le même Burke des Réflexions sur la Révolution de France, 1790, qui avait si éloquemment dénoncé les spectres de la Terreur, avait été l’auteur, en 1757, de la Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, si influente sur les doctrines protoromantiques de l’effroi et du paysage désolé et précisément sur la Mary Shelley du Frankenstein. Électricité et galvanisme se substituent au bricolage ethnographique et aux mythologies kabbalistiques du Golem, tout en répliquant les tressaillements liés aux prétentions blasphématoires de toute-puissance et en renouvelant un défi téméraire aux privilèges du Créateur. Désormais la ville industrielle, l’usine mécanisée, l’exposition effrénée des marchandises, le triomphe de la technique sont le nouveau cauchemar : le Crystal Palace de Dostoïevski, qui s’élève au dessus de l’enfer des slums. Stephen King concentre dans le paillasse It toute l’histoire noire de la réaction made in USA, de la chasse aux sorcières de Salem jusqu’aux lynchages, à la persécution des Industrial Workers of the World et au maccarthysme. Et ce sera aux enfants innocents de le vaincre une première fois, aux mecs forgés dans les luttes de 1966-1968 une deuxième et dernière fois. Le renversement est complet : les fils de la tradition subversive, des commoners, des militants abolitionnistes, des marins et pirates de la grande hydrarchie débusquent et suppriment l’affreux animal. C’est la revanche finale contre le Léviathan !

Hydra redux

Comme on continuera d’attribuer aux révolutionnaires un caractère monstrueux (par exemple aux communards et, après, aux diables bolcheviques), ce n’est pas surprenant si les subversifs de tout acabit se sont enfin réjouis de cette représentation, renversant en positif l’image traditionnelle que les bourgeois proposaient comme épouvantail. Le précédent littéraire, on le trouve déjà au XIXe siècle – le ton de défi du Manifeste de Marx et Engels, le dandysme de Baudelaire et des poètes maudits, etc. Déjà Thomas Spence avait édité en 1793 un périodique qui s’appelait Pig’s Meat, viande de porc, en bouleversant ironiquement le terme swinish multitude (multitude de porcs) par lequel Burke avait qualifié les sans-culottes. Et certains abolitionnistes radicaux (le Black Dwarf), au début du XIXe siècle, en revendiquant l’unité entre esclaves et opprimés de la métropole, avaient adopté avec orgueil l’emblème du poulpe (variante de l’hydre), symbolisant la capacité de se diviser et de se multiplier tout en restant toujours un animal parfait. Mais ce n’est qu’en 1977 que s’affirme à un niveau de masse l’autoproclamation du démesuré et de l’hybride. Étudiants qui ne sont plus des étudiants, ouvriers qui ne sont plus des ouvriers, lourds ornements de métal et piercings punk, tatouages, yeux fardés, visages violemment peints à la façon des peaux-rouges (je me souviens de la remarquable rockstar Siouxsie), vêtements sombres et lugubres. Les boutiques de Vivienne Westwood résument le ton freak de l’ensemble. L’assimilation du punk au zombie est soulignée d’une façon provocatrice et le zombie, à son tour, devient un symbole de la révolte contre la consommation et le style de vie bourgeois, une métaphore positive pour dénoncer le désordre de l’ordre en vigueur. On commence par les films de George A. Romero, où les zombies allégorisent les révoltés des ghettos noirs ou les pilleurs du black-out de New York en 1977 (pourquoi pas les autonomes italiens de la même année ou les banlieusards d’aujourd’hui ?) et gagnent de plus en plus la sympathie des spectateurs, qui haïssent les bien-pensants défendant leur train de vie, leurs demeures de luxe et leurs marchandises avec le feu et les fusil à pompe, pour en arriver à Joe Dante qui, dans son Homecoming, ressuscite tous les soldats américains tombés dans les récentes guerres impériales, du Vietnam à l’Irak, afin qu’ils viennent voter contre Bush, comme pour balancer le tripotage des élections en Floride…

C’est pourtant le travailleur précaire, l’intermittent, le CDD, le véritable héritier et l’enjeu de la production contemporaine de monstres et, en même temps, de la mise en production de la monstruosité. Il ne s’agit pas des traits effrayants qu’on prêtait au mineur abruti ou aux pétroleuses communardes ; on mélange plutôt la répulsion-fascination pour l’immigré (le robuste sauvage qui peut donner à bon marché travail, sexe et drogue) et la flexibilité qu’on exige normalement de la génération précaire : disponibilité du temps et des fonctions, savoir attendre et bondir sur l’occasion, se passionner pour des tâches idiotes (participer, sourire, fidéliser les clients et se fidéliser, etc.), rester indifférent et imperméable aux sollicitations extérieures comme le type blasé de Simmel, être individualiste compétitif et posséder un sain esprit d’équipe, brainstorming… et «foutre !» les autres. Un assemblage de métiers et d’émotions, semblable aux figures surréalistes d’Arcimboldo, dont la variété dépaysante est parfaitement fonctionnelle à la demande du marché, qui met en production le désir, les capacités relationnelles, les affects plus encore que l’énergie musculaire et nerveuse de l’ouvrier. Les qualités du travail vivant qu’on exige d’une putain, d’une baby-sitter ou d’un dog-sitter, de celui qui prend soin des vieux ou répond au téléphone dans un call-center ou fait de la promotion financière. La généralisation de la précarité à toutes les formes du travail dissout la classe ouvrière traditionnelle et l’identifie avec la surpopulation, marquée par l’insécurité, la fluidité, les bas salaires et le risque périodique de chômage. Majorité virtuelle, en temps que telle, la condition précaire devient une monstrueuse normalité, la mode de la rue, la source des vogues musicales et idiomatiques, en reproduisant en son sein toutes les nuances – du ton le plus tendre de la petite- bourgeoisie étudiante et des services au ton le plus rude des banlieues. Horreur quotidienne admise comme souffrance ordinaire, addiction routinière à la drogue, instabilité psychologique, efficient facteur productif sans horaires et sans différenciation entre temps de vie et temps de travail, dépolitisation répandue, parfois hideux éclatement de crimes gratuits et indéchiffrables (surtout en famille), microcriminalité mise au compte des immigrés de première, deuxième, troisième génération… Tandis que le terroriste islamique reprend tous les traits habituels de l’ennemi extérieur, du cannibale à exterminer, bon pour soutenir l’économie avec la dépense militaire, le travailleur intermittent joue le rôle de l’unheimlich – du familier-dépaysant –, de l’ennemi intérieur, soumis au contrôle et source de richesse à bon marché. L’immigré jouit d’un statut ambigu, d’inclusion différentielle, moitié terroriste ou criminel en puissance, moitié docile intermittent. Cela dépend de son comportement… Être un monstre, par les temps qui courent, cela devient très compliqué.