Note sur la note de S Salomon sur “Etat d’exception” de G Agamben

La question porte sur le statut de l’exception souveraine : extérieure au champ juridique (Benjamin et la “violence divine”), tendanciellement interne au champ juridique (Schmitt), ou plus précisément en intériorité externe.
Pour ce qui est de Benjamin, toute la difficulté consiste à comprendre les dernières lignes de son texte intitulé “Critique de la violence”: car contrairement à ce qu’une lecture hâtive pourrait laisser croire, la violence “révolutionnaire” n’est pas exactement superposable à la violence “divine”. Ce que dit Benjamin, c’est que nous n’avons aucun moyen de savoir si une violence révolutionnaire est apte à briser le “cercle” infernal des violences fondatrices, violences mytho-étatiques dont la logique est perverse puisqu’elles en appelent à la transgression pour fonder leurs lois (logique de la répétition d’origine derridienne).
Autrement dit, la question que pose Benjamin à la violence révolutionnaire est: es-tu capable de détruire non seulement l’ordre existant mais le mauvais Phénix de sa résurrection sanguinaire ? Ou encore: quelle violence révolutionnaire sera capable de s’affirmer en tant que telle, comme pure manfestation de Puissance, comme “moyen pur”, et non comme volonté de Pouvoir qui courbera toujours la violence conservatrice (la police) sur la violence de fondation ?
Répondre à cette question ne peut s’effectuer que d’une manière: en montrant que la violence révolutionnaire est forcément impure, et que ce n’est pas dans l’ordre juridique que la violence divine doit se situer, mais dans l’instant politique de son instauration. La politique révolutionnaire est forcément et heureusement impure : destruction et construction; ce que montre très bien Wahnich dans son essai sur la Terreur: la Terreur est la protection du peuple contre une violence sans limite, une violence incapable de bâtir une communauté. Mais, comme toute protection véritable, celle-ci doit se constituer dans le matériau même qui constitue son danger intérieur : le néant et la mort.
A comparer avec la politique des F.A.R. dans les années 70 : destruction non sanglante (cf. attentant du 24 mai 1972) avant que d’être emportée par la logique conservatrice de l’Etat allemand vers le meurtre; mais aucun désir d’instauration d’un ordre quelconque.
Toute théorisation juridique de l’instant souverain aura toujours une fonction … conservatrice, soit: chercher à tisser les textes de droit susceptible de recouvrir le sang et la chair qui tapissent la scène primitive de la communauté.
Reste pour nous à penser les limites de cette pensée révolutionnaire: on ne peut, comme le disait Robespierre, faire “une révolution sans révolution” -mais comment effectuer une puissance révolutionnaire de façon pacifique, non comme retrait mais comme affimation d’une puissance sans commune mesure avec ce à quoi elle s’oppose? C’est sans doute ce que Negri nomme par le terme d’Exode – un Exode aussi rond que le monde, c’est-à-dire incapable de le fuir.

Neyrat Frédéric

ancien Directeur de programme au Collège international de philosophie, et membre du comité de rédaction de la revue Multitudes. Il travaille sur les notions de destruction et d’indestructibilité, de mouvement et d’inertie, de relation et d’absolu. Il a publié récemment sur Artaud (Instructions pour une prise d’âmes, 2009), Heidegger (L’indemne, 2008), et la politique contemporaine (Biopolitique des catastrophes, 2008). Son dernier ouvrage en date s’intitule Clinamen (2011)