Notes sur l’architecture contemporaine

L’exposition “Architecture non-standard” présente des recherches extrêmement libres de morphogénèse, rendues possibles par la représentation infographique. C’est une expo de maquettes, réalisées souvent par les machines industrielles de découpe de prototypes en 3-D. Peu de ce qu’on voit a été construit. Des courbes sinueuses, irrégulières, sont générées par l’application d’algorithmes complexes à des données formelles prélevées un peu partout (à partir de volumes bâtis, de figures topologiques, de motifs musicaux ou de danse). L’agence la plus intéressante pour nous s’appelle Nox. Ils montrent : un bureau modulaire ou plutôt une ruche pour une équipe de créatifs de télévision, dont les espaces de travail prennent la forme de bulles ouvertes, déchirées, aléatoires ; une salle de concerts de rock au programme polyvalent, constituée d’une série de bandes courbes diversement étirées ; une sorte de grosse sculpture lumineuse, de la taille d’un château d’eau et ressemblant vaguement à une dent déracinée, qui change de couleur selon les émotions fluctuantes des habitants de la ville, censés communiquer avec leur monument à travers un site web ; et une sorte de pavillon ajouré, à la charpente ample et rythmée comme une sculpture de Brancusi ou de Moore transformée en volume creux et diaphane. Le plan de ce pavillon ou folie (qui existe dans la réalité, comme le monument) a été généré à partir de l’analyse de figures de dance, traduites en bandes de papier découpées qui sont ensuite élévées en volumes ondulantes ; le pavillon est équipé de huit capteurs de mouvement, qui servent à recombiner les morceaux d’une composition éléctro-acoustique, de telle manière que la visiteur se rende compte que sa présence influence la musique, sans pouvoir déterminerexactement comment. Il y a là une architecture baroque pour le XXIe siècle.

Le désir derrière cette esthétique de la courbe complexe – un désir indéniablement fort, traduisant une attente réelle de la part des individus
– est celui de fuir l’orthogonalité normative du mouvement moderne, de retrouver une “flexibilité” dans le sens le plus positif du mot, à travers des algorithmes savantes mises en oeuvre par l’ordinateur. C’est une architecture pour la personnalité flexible. Comme plusieurs commentateurs le relèvent, il n’y a aucun souci social dans ce panorama de l’avenir : les projets sont majoritairement des maisons privées, des musées, des quasi-sculptures et des espaces de consommation. Mais une fois bâtie – et ces formes le seront, le sont déjà aux Pays-Bas – l’architecture non-standard aura une fonction sociale : celle du sublime postmoderne, qui permet à l’individu de se mesurer à l’effroi de l’inconnu, de s’adapter à des situations de disjonction et de dissonance cognitive, où il ne maîtrise que très partiellement le flux d’informations et de sensations dans lequel il baigne. Ce sera, comme l’architecture baroque en son temps, un spectacle éblouissant pour le peuple qui s’y pâmera en admiration, et une expérience de dépaysement étrangement rassurante pour les élites transnationales, qui retrouveront dans l’apparent chaos quelques éléments reconnaissables (le rythme connu d’une boucle de rétroaction, le caractère translucide d’un polymère de pointe…). Autant dire, en architecture comme partout ailleurs, que les normes bureaucratiques de la période industrielle ont été dépassées, laissant sur le carreau le plus grand nombre, sans véritablement ouvrir le chemin d’une pensée constructive des multitudes.

En effet, la norme à la Le Corbusier a finalement été dénoncée, avec un retard presque criminel, par la ministre de la culture et de la communication Catherine Trautmann dans un article polémique du Monde, à une époque où les banlieues modernistes ratées, transformées en zones franches par le gouvernement précédent, avaient déjà produit le comble de l’aliénation sociale fordiste. C’était vers la même époque que l’on pouvait voir des exemplaires du livre-culte de l’architecte Rem Koolhaas et du graphiste Bruce Mau, SMLXL, à la vente dans les Relais-H. La vague montant de Koolhaas – déjà concrétisée dans les volumes bâtis du projet urbain de
Lille – aura atteint son sommet théorique avec l’exposition Mutations fin
2000, où l’architecte néerlandais croyait nécessaire de rassurer son public le soir du vernissage, en disant de lui-même et de son équipe : “Nous ne voulons pas faire exploser Bordeaux”. Mais que voulaient-ils, au juste ?
Depuis longtemps, le message de Koolhaas est clair : l’urbanisme, dont la culture est particulièrement forte en France, n’a plus d’objet. La ville a échappé aux architectes, plus personne ne dispose d’outils permettant de planifier son développement, de canaliser et de limiter sa croissance, de dompter et d’adoucir son esthétique sauvage, son machinisme aux limites du sadique. Des montages texte-image des villes nouvelles en Chine, des bidonvilles proliférant au Nigeria, martèlent ce message désabusé, en faisant les délices des curators. Les perdants dans l’affaire ne seront pas les architectes au formalisme audacieux – dont le chef de file en France reste Jean Nouvel – ni les promoteurs des multinationales. Les perdants risquent d’être les architectes urbanistes du secteur public, qui ont forgé leurs connaissances fines de la typomorphologie des villes historiques, leurs savoir-faire de la restauration des îlots et leur souci éthique de “l’urbanité” à la lecture des livres théoriques de Françoise Choay ou d’Aldo Rossi. Leur résistance n’est pas encore vaincue. Pourtant, il ne s’agit pas pour nous de défendre cette culture étatique des centres historiques, finement recousus par les aménagements publics et les rajouts de mobilier urbain, jolies, agréables à vivre pour qui peut se les payer. Il s’agit plutôt de demander si l’architecture aux programmes “cinématographiques” de Koolhaas, ou l'”event-city” à la Tschumi, est réellement porteuse d’un sens de l’usage, de l’espace pratiqué, qui puisse résister à l’abstraction sublime de l’architecture non-standard. Ou n’est-elle bonne que pour créer un pôle d’attractivité, un parc d’amusements, un grand stade, un Guggenheim-Bilbao, un hypermarché amélioré – le “shopping” dénoncé de façon obsessionnelle et fascinée par Koolhaas lui-même ? Peut-on, doit-on construire déjà une critique de l’hyper-architecture postmoderne, comme d’autres, il y a quarante ans, ont construit une critique socialement efficace du mouvement moderne ?

Répondre à ces questions, ou même arriver à les poser avec une certaine force, suppose une recherche de critiques de l’architecture et de penseurs
de l’espace urbain qui ne tombent pas simplement dans l’un des deux paniers opposés : les traditionalistes de la ville et les expérimentateurs de l’objet architectural isolé. Ceci sera difficile, entre tous les ténors de
l’académisme et tous les façonneurs de mode. De même qu’on a entendu
jusqu’à la nausée, le récit des prouesses héroïques du Corbusier ou de Perret rebâtissant Le Havre, on entend aujourd’hui la nouvelle litanie chic des audaces de la fin des 60: la fantaisie pop d’Archigram, les “utopies
négatives” de l’architecture radicale italienne, de Superstudio et
Archizoom. Personne ne fait remarquer que ces architectures fantasques et surtout, ces utopies négatives – dessins et projets poussant à l’extrême la logique artificialisante de la consommation – ont toutes été réalisées, et que la puissance critique de l’imaginaire comme du négatif, dans les mains des architectes et des designers, est tout sauf assurée. A mon sens, une approche multitudinaire de l’architecture actuelle n’est pas facile. Même pour ceux qui connaissent, cela doit être beaucoup plus ardu que l’art contemporain. Les enjeux sont énormes. Les pièges aussi.

Je ne dis pas qu’il faille tout descendre, ni tout faire exploser. Nox est
peut-être très intéressant sur le plan de l’interactivité, il faut aller
voir. On n’est pas obligés de s’extasier devant la dernière réalisation
ultra-élégante de Nouvel, mais une appréciation un peu complexe des thèses et du style apocalyptiques de Koolhaas sera peut-être nécessaire. Cependant je crois que multitudinairement parlant, on doit surtout poser des questions d’urbanisme, et ce d’une manière positive. Trouver des expériences prometteuses et rebelles d’appropriation spontanée de bouts deville délaissés. Interroger les rapports centre / périphérie, le rôle et le détournement des infrastructures. Repenser l’économie des pôles
d’attraction, et plus généralement, des “villes créatives”, en examinant la
productivité subversive des multitudes sans être dupe des slogans du productivisme sémiotique. Poser des questions prospectives, comme celle-ci : est-ce que l’appropriation individuelle et rhizomatique des médias réticulaires (portables, internet) peut requalifier l’urbain postmoderne, comme la transformation satirique des images pop pouvait requalifier la ville moderne ? Sur ce chemin, on trouvera un autre grand phénomène de l’architecture actuelle : l’exposition sociologico-spéculative, présentée souvent dans un musée ou centre d’art contemporain.
Les maîtres de ce genre en Europe sont actuellement le réseau Multiplicity, plus ou moins conduit par l’urbaniste Stefano Boeri (qui n’a pas hésité à à user du vocabulaire opéraïste dans le projet, plutôt intéressant au demeurant, de “USE: Uncertain States of Europe”). Depuis la percée représentée par l’exposition “Territoires” de l’architecte-cartographe Eyal Weismann (actuellement au Witte de With à Rotterdam) ce type d’exposition va avoir tendance à examiner les dispositifs sécuritaires, voire biopolitiques, du nouveau régime de gouvernance libéral-autoritaire. Ultime piège : la délectation scientifique de l’analyse ultra précise de la domination. Encore quelque chose que l’on pourrait
interroger dans ce numéro possible, si tant est qu’on veuille encore
changer le monde, et pas simplement être à la page…

Holmes Brian

Critique d'art, essayiste et traducteur, il vit à Paris et s'intéresse aux croisements entre art, économie politique et mouvements sociaux. Il a effectué un doctorat sur les langages et la littérature romantiques à l'Université de Berkeley ( Californie ) et a été l'éditeur en anglais du receuil {« Documenta X»}, Kassel, Germany, 1997. Membre du groupe d'art graphique {«Ne pas plier"} de 1999 à 2001, il travaille depuis peu avec le groupe d'art conceptuel parisien {« Bureau d'études »} avec lequel il a fondé la revue {«Autonomie artistique»}. Il contribue régulièrement à la liste de diffusion {« Nettime »} et collabore à diverses revues : {Springerin} (Vienne), {Parachute} (Montréal). Auteur d'un receuil de textes, {« Hieroglyphs of the Future : Art and Politics in a Networked Era »} ,Zagreb: Arkzin, 2003, il prépare un livre en français : {«La personnalité flexible : pour une nouvelle critique de la culture»}. Membre du comité de rédaction transnational de Multitudes. Il a dirigé son numéro spécial {«l'Art contemporain : la recherche du dehors»}, Janvier 2004, Exils.