Nous marchons pour vous

Pour marcher, encore faut-il être debout. Contrairement à la perception qu’a pu en avoir une partie de la population, les marcheurs de l'”AC” (Agir ensemble contre le chômage et l’exclusion), qui ont sillonné la France depuis ses extrémités pour converger à Paris le 28 mai 1994, n’ont rien de l’image que l’on se fait de chômeurs, d’exclus et de SDF.”. D’ailleurs, nombreux parmi eux sont ceux qui se sont donné le nom de ZR, c’est-à-dire “Zonards révoltés”, et c’est bien de cela qu’il s’agit.

Nous avons vécu quelques jours aux côtés de ces marcheurs dans le collectif créé pour les accueillir à Champigny-sur-Marne, Villiers-sur-Marne et Saint-Maur, et c’est cette expérience que je voudrais raconter, avec les précautions que nécessite une vision partielle et heureusement purement subjective.

Notre collectif s’est créé d’une façon tout aussi évidente que spontanée : il a suffi de réactiver nos réseaux personnels, de nous reconnecter les uns avec les autres sur un simple coup de fil, de proche en proche, car nous avions tous eu une occasion, récente ou ancienne, plus ou moins durable, de “militer” ensemble et d’agir sur la vie de la commune : enseignants, étudiants, anciens ou actuels conseillers municipaux (PSU, Génération Écologie ou Verts selon les cas), salariés, chômeurs, retraités, créateurs…, nos liens remontant souvent à plus de dix ans.

L’initiative nationale de la marche ne fut pour nous ni un simple prétexte, ni une surprise : nous avions chacun de notre côté l’impression que la société allait droit dans le mur et qu’il était urgent, vital, de réagir. Nous avons ressenti le projet AC comme une occasion inespérée de commencer à réfléchir ensemble et à agir, en surmontant notre repliement sur nous-mêmes et nos divergences, aussi bien idéologiques que, même, religieuses … Nous ne savions pas encore, lors de nos premières réunions en janvier ou février, que le projet du CIP jetterait dans la rue des milliers de jeunes durant tout le mois de mars.

Dès la création du collectif, les marcheurs, dont nous guettions les rares apparitions à la télévision ou dans les échos de la presse, exercèrent sur nous l’attraction d’un aimant, d’une denrée précieuse et hautement symbolique. Voulant les accueillir dans la commune, nous avons mis au point un itinéraire prévisionnel et avons rencontré la municipalité communiste de Champigny pour lui demander de nous apporter une série de moyens tels que : camionnette, sono, car, pour véhiculer les marcheurs, repas et hébergement, au moins pour une partie d’entre eux. En effet notre plus grande crainte était que la municipalité, conformément à ses habitudes, ne nous aide que pour mieux nous enlever l’initiative et la récupérer, ou du moins fasse en sorte de prendre les devants de la scène.

Mais nous nous aperçûmes que si nous ne savions pas encore bien nous-mêmes combien seraient les marcheurs et les habitants de Champigny ou de la banlieue sud-est qui se déplaceraient pour les accompagner ou les rencontrer, la municipalité le savait moins encore que nous et, faute de prévision fiable, préférait ne rien négliger, mais au contraire soutenir l’initiative et y être présente pour le cas où la mobilisation serait importante. Aussi donna-t-elle une réponse positive à presque toutes nos demandes, s’engageant à une rencontre entre le maire, Jean-Louis Bargero, et les marcheurs autour d’un vin d’honneur, et promettant de faire le maximum sur les autres points.

De notre côté, très tôt, nous avons essayé d’informer la population de la commune, dans l’espoir d’élargir le collectif, en organisant un premier débat public sur le thème de la réduction du temps de travail. Pour cela nous avons diffusé plus de 3 500 tracts, à la fin du mois de mars, sur les marchés, dans les centres commerciaux, aux stations de R. E. R. et aux sorties des lycées, partout assez bien accueillis ; beaucoup de gens engageaient la conversation pour nous dire leur propre angoisse ou exaspération devant la généralisation du chômage et des boulots précaires et l’absence de projet social de la classe politique. Les lycéens, mobilisés contre le CIP, discutaient aussi beaucoup, pour une fois sur un même pied avec nous, “vieux militants”.

Quelques mots encore sur ce débat public : bien sûr nous y étions peu nombreux, alors que deux orateurs étaient invités ; mais réunir une cinquantaine de personnes quand on n’est pas la municipalité, dans une ville communiste comme Champigny, d’abord ce n’est pas rien. Et surtout il y vint quelques personnes qu’on voit peu dans les réunions politiques militantes : chômeurs, tristes et peu sûrs d’eux, s’exprimant peu, mais écoutant, avec curiosité ; et c’est là que nous fîmes la connaissance d’Henri, jeune SDF hébergé par le Secours Catholique, tout de suite proche de nous, et que nous revîmes ensuite dans le collectif.

Cette réunion montrait toutes les difficultés qui attendaient le mouvement : comment renouer des liens réels avec des personnes que la perte de leur emploi et de leurs ressources a enfermées dans une non-existence ou une non-visibilité sociales ? Comment surmonter ce sentiment diffus de culpabilité ou de gêne dû à notre relative impuissance et à l’impression d’être des professionnels de la politique ou, du moins, de la misère ? Avions-nous les moyens de permettre à Henri, par exemple, qui paraissait le plus proche de nous, de retrouver un boulot et un logement ? Pour que notre espoir devienne crédible, il fallait que suffisamment de gens le partagent et l’expriment pour exercer une pression sur l’opinion et sur les hommes politiques. Mais pour tous ceux qui nous avaient chaleureusement félicités et encouragés de notre initiative sur les marchés ou au sortir des RER, combien nous avaient rejoints ou le pourraient ?

Nous devions recevoir la marche de l’est le 25 mai. On les disait très peu nombreux, de 5 à 10, à la différence des marcheurs du Sud-Ouest, ou de ceux du Sud-Est, partis de Carmaux et de Toulon respectivement, et devenus plus de soixante. En fait, les difficultés de coordination entre les responsables nationaux et locaux d’AC nous firent découvrir environ quinze jours avant le 25 mai que la marche de l’Est passait finalement non plus à Champigny, mais à La Queue-en-Brie ! Nous étions donc soudain “privés” de marcheurs, alors que nous avions tout préparé pour les accueillir ! Et il n’était pas question que nous traversions seuls la ville … Aussi, avec la bénédiction de la coordination nationale, nous avons décidé de demander aux marcheurs du Sud-Est, que quelques-uns d’entre nous voulaient rencontrer, si certains ne pourraient pas accepter de passer par Champigny et Villiers, où nous avions organisé un accueil. J’allai à leur rencontre, avec Marie, le samedi 21 à Melun, et avec Céline, le lundi de Pentecôte pour marcher avec eux de Vigneux à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne.

La première rencontre fut ingrate, à Melun, par une chaleur orageuse, entre deux averses. Ils arrivaient en ordre dispersé et non en beau cortège, en retard sur l’horaire, débraillés et fatigués, pour un débat public, organisé à l’Espace Saint-Jean au centre ville, par les Unions départementales CFDT-FEN-FSU-Sud PTT-CGT, la CSF, la FEN et le MRAP.., pas moins. Il s’agissait de débattre – dans une salle aux fauteuils confortables mais serrés – de la situation de l’emploi en Seine-et-Marne, de la réduction du temps de travail, de l’insertion des jeunes et du rôle de l’école, etc .. Et malgré ou peut-être en raison de ce trop-plein militant, les marcheurs se sentirent pris en otage par la langue de bois de ces organisations estimables et éclatèrent au troisième discours, celui du représentant de la FEN, lorsqu’il commença à évoquer la nécessité d’un grand service public de l’Éducation nationale !” Une dame bondit comme un ressort et s’écria : “Hors sujet !”, suscitant des remous divers. “Quand on est ici, on enlève nos étiquettes politiques et syndicales, reprit Éric : les SDF font ça toute l’année sans aucun syndicat derrière eux !”.

Héroïquement, après cette première altercation, le représentant de la CSF, manquant totalement de prudence, prit la relève avec un long discours du plus pur style du prêche dominical, avec autant d’acharnement que d’ingénuité composée, évoquant tour à tour le rôle de la famille, la place de la femme dans l’éducation des enfants, la paix des ménages et des pavillons … à ces bougres jetés sur les routes par le chômage, l’absence de toit et les ruptures familiales, la rage et l’envie d’en découdre ..! Ce fut un pugilat !

En fait, la moitié des marcheurs, dont la plupart des ZR, se trouvaient déjà dehors, où nous les rejoignîmes, laissant quelques-uns d’entre eux relever le défi et nourrir un débat, difficile, entre deux mondes, celui des organisations syndicales, malgré elles perçues comme défendant des acquis catégoriels, à tort ou à raison, et celui des exclus, dont seuls les plus politisés pouvaient se sentir encore concernés par les grandes revendications de la société des “travailleurs”…

Sur le trottoir, le ton était tout autre, désabusé et bon enfant ; des ZR se chauffaient au soleil avec une bouteille, et ne manquèrent pas de nous “taper de quelques dix balles” en nous donnant des noms affectueux. Nous fîmes ainsi connaissance avec JB la Grande Gueule, comme il s’appelait lui-même, dégaine de routard sous son éternel chapeau de cow-boy, toujours rapide à réagir. C’est à lui que j’ai expliqué ce que nous venions demander, le passage de quelques marcheurs par Champigny… “Champigny ah ! mais bien sûr, j’connais bien, quand j’étais représentant de commerce, je les ai faites les cités du Bois-l’Abbé, tu parles si j’connais !” s’écria-t-il, déjà gagné à notre proposition, poursuivant gouailleur : “Surtout si c’est toi qui m’invites…”

Ayant beaucoup de mal ce jour-là à nous accoutumer à eux, nous avons promis de revenir le lendemain marcher avec eux, et nous avons quitté le centre ville de Melun où, il faut bien le dire, les marcheurs passaient un peu inaperçus. Le lundi de Pentecôte, la marche sud-est partie le matin de Vigneux devait prendre un repas à midi au Centre administratif de Juvisy. Nous eûmes du mal à les retrouver dans la ville, déserte ce jour férié, et endormie sous la chaleur ; ils étaient dans un restaurant très animé, nous reconnurent et nous accueillirent gaiement, nous offrant une glace pendant qu’ils s’installaient pour le café sur la terrasse. L’ambiance était beaucoup plus détendue ; nous avons engagé la conversion avec Nounours ; il venait de Marseille et avait accompagné la marche depuis le début avec son camping car.

Les marcheurs tardaient à reprendre la route. Ils se réunirent sur une pelouse à proximité et la discussion fut serrée. Éric et Momo, tous deux de Marseille, l’un aux yeux clairs, l’autre aussi autoritaire et respecté que frêle, étaient les leaders naturels du groupe ; mais il leur fut difficile de faire revenir le silence parmi les marcheurs et marcheuses nonchalamment allongés dans l’herbe au soleil. Or c’est là qu’allait se prendre la décision d’occuper le 24 mai un local repéré par le DAL, dans Paris, local hautement symbolique puisqu’il s’agissait d’une importante propriété de la Banque de France. L’occupation devait être soutenue par de nombreuses personnalités, dont l’Abbé Pierre, mais il y avait besoin de monde et il fallait s’attendre à des heurts avec la police. Momo faisait appel aux volontaires, rappelant qu’il s’agissait de reloger une trentaine de familles françaises et étrangères. Le rendez-vous initial seul était connu, le lieu étant bien sûr tenu secret. Pour tous ceux et celles qui étaient là, l’action du DAL était très importante et pratiquement tous voulaient en être. Eric rappela que d’autres devaient continuer la marche, dont le passage était prévu à Orly, et que certains étaient aussi invités le 25 à Champigny. La décision là encore se prit collectivement ; comme chaque fois (nous allions le constater à AC) la “base” avait le dernier mot et rien n’était acquis d’avance, mais rien ne passait jamais avant l’action. En cela, les marcheurs étaient devenus des politiques au plein sens du terme.

Puis la marche se remit en mouvement et partit en direction d’Athis-Mons, escortée par Madame le Maire Marie-Noëlle Linnemann. Le cortège paraissait un peu
maigre ente des pavillons de banlieue où chacun s’occupait à tailler sa pelouse, mais deux filles et quelques hommes s’employaient à donner de la couleur à notre troupe en criant les slogans de la marche : “AC ! Non au chômage et à l’exclusion !” “35 Heures pour tous !” “Non aux expulsions ! Droit au Logement pour tous !” et “Debout ! Réveillez-vous ! Nous marchons pour vous !”

En se rapprochant du centre d’Athis-Mons, la marche passait au pied d’immeubles collectifs et ouvriers où les gens se mettaient aux fenêtres et lançaient quelques cris de soutien, ou au moins un sourire, un signe d’encouragement. On arriva ainsi au Théâtre de Verdure, où nous attendait un orchestre de jazz, dans un parc ombragé. Là était aussi prévue une discussion, mais cette fois en plein air et bon enfant, certains militants associatifs, politiques ou syndicaux s’étant joints aux marcheurs sur les bancs de pierre, d’autres s’étendant dans l’herbe. Comme toujours la sono était imprévisible. Chevaleresque, J. B. la tendait à Madame le Maire d’Athis-Mons, non sans en profiter pour lui demander ce qu’elle avait fait pour les exclus et les SDF lorsqu’elle était ministre du Logement … Elle se “défendait” bien, il faut l’admettre, elle avait réponse à tout ou presque et elle réussit à séduire son auditoire, malgré sa méfiance, en listant ses actions et propositions en tant que ministre ou maire de sa commune, ce qui fit conclure à un marcheur : “Eh bien ! On va tous venir loger dans votre commune !”

Toutefois, le programme des marcheurs et d’AC allait beaucoup plus loin que celui du précédent gouvernement socialiste : passage des 35 aux 30 heures, partage des richesses et pas seulement du travail, droit au RMI, pour tous les chômeurs dès 18 ans, en même temps que le droit de vote, contrôle par les chômeurs et sans-domicile des fonds de l’UNEDIC, application large de la loi de réquisition, réouverture et remise aux normes des squatts… Bref, au-delà des slogans politiques, il s’agit pour AC d’inventer une “nouvelle citoyenneté”, en “apprenant à partager les choses et à vivre ensemble”, à la différence de la société actuelle qui sépare tout le monde … Enfin, “mettre l’être humain à la place du fric !”

Le 24, l’occupation des locaux appartenant à la Banque de France fut un succès. Chacun joua parfaitement son rôle : la cible était particulièrement bien choisie, ces locaux loués à EDF étant vides depuis des années.

Le 25 au matin, sous une fine pluie, nous étions à Villiers-sur-Marne avec la Conseillère Régionale “Génération Écologie”, Josette, pour accueillir ceux des marcheurs ayant accepté de quitter la marche sud-est. Le temps nous parut bien long – viendraient-ils, viendraient-ils pas ? – avant que nous apercevions le camping-car blanc de Jésus qui se dirigeait vers notre petit groupe au pied des tours de la cité des Hautes-Noues. Aussitôt les marcheurs arrivés, ils furent acclamés et des habitantes de la cité descendirent avec le café tout chaud pour accompagner les croissants que nous étions allés chercher. Puis le cortège traversa une partie de la ville en direction du Bois-l’Abbé, autre grand ensemble très important sur les hauteurs de Champigny, où une halte était prévue au marché. C’est un marché populaire où beaucoup d’entre nous sont connus pour leurs diffusions de tracts ou leurs activités d’enseignants, ainsi que leur soutien aux luttes contre les expulsions. Le petit groupe de marcheurs – ils étaient douze à quinze – eut un franc succès auprès d’une population lourdement touchée par le chômage et les expulsions, lorsqu’il chanta des chansons et scanda des slogans de la marche Puis après une traversée et un collage d’affiches dans le centre commercial, ce fut le rendez-vous devant l’OPAC du Val-de-Marne pour y coller symboliquement un avis d’expulsion, et à la DDASS, devant laquelle les assistantes sociales du Bois-l’Abbé, au nom du CONCAS, se joignirent au cortège à deux pas du commissariat de police goguenard.

A midi la mairie de Champigny offrait un repas frugal (charcuterie, bœuf carottes, banane), sans vin (nous allâmes en acheter), dans une école du Plateau. Malgré (accueil du maire-adjoint à l’enseignement et la gentillesse des dames de service, c’était un peu triste, à la mesure de ce que furent souvent par la suite nous dit-on les repas pris en charge par les mairies: le minimum. L’école était bien sûr fermée, puisque c’était un mercredi.

Le cortège descendit ensuite sur le centre ville par une rue très étroite, retardant des voitures dont les conducteurs, eux, “allaient au travail et étaient pressés” (sic), au point que deux fourgons de transfert de fonds foncèrent littéralement sur les marcheurs, au risque de les blesser, et passèrent en force. De fait, deux marcheurs avaient déjà été blessés ainsi au cours de la marche : la violence n’est pas du côté où on l’attend le plus souvent !

Nous arrivions à l’ANPE, de Champigny qui depuis de longues années occupe un baraquement sinistre et totalement pourri au fond d’une impasse (ce qui est bien sûr hautement significatif) dans un coin bien à l’écart, bien que proche du centre. Non seulement cette ANPE est incapable d’accueillir correctement les demandeurs d’emploi vu l’état de ses locaux, mais elle s’est bien souvent illustrée par son traitement méprisant à l’égard de ces derniers. Il s’agissait, avant son prochain déménagement dans des locaux fraîchement refaits, de la “repeindre” aux couleurs d’AC ce qui fut fait avec enthousiasme et sans lésiner sur la peinture, les marcheurs comme le collectif étant ravis de cette action et débordant d’imagination. Les employés de l’ANPE, quant à eux, après avoir passé la tête dehors pour voir ce qui se passait, prirent le parti d’en sourire ou ne se hasardèrent plus à sortir nous regarder.

A défaut de la presse locale, pourtant prévenue, le photographe – reporter d’AC mitraillait la scène de son appareil ; plusieurs personnes supplémentaires nous avaient rejoints, des sympathisants et de vieux militants de la section locale de la CFDT, une cinéaste campinoise, et nous étions une cinquantaine, y compris quelques chômeurs de l’APEIS. (Association pour l’Emploi, l’Information et la Solidarité, dominée par le Parti Communiste), qui regardaient s’effectuer le bombage sans y participer. Le responsable local de l’APEIS (un permanent de la municipalité) était en effet venu lors de notre réunion publique et nous avait violemment pris à parti, monopolisant la parole, sur le thème connu : “Nous, les chômeurs, on vous a pas attendus pour s’en occuper !”

Un autre temps fort de la journée fut un affichage sur les murs de la permanence du député Carrez – dont nous avions sollicité une entrevue qu’il ne jugea pas utile de nous accorder, comme on s’y attendait – sur la N4 en face de l’hôtel de ville. Pour une fois il y eut ainsi du monde devant cette permanence purement symbolique, les habitants, nombreux dans le centre, regardant avec amusement Jésus, l’acrobate à la boucle d’oreille, qui collaient une affiche AC ! sur la cheminée au faîte du toit.

Après avoir été reçus par le maire communiste, de façon courtoise mais avec quelques grincements de dents de la part des membres du collectif comme des marcheurs, le cortège remonta à travers les Cités Jardins, quartier populaire très typé. Le rendez-vous avec la population ne se fit pas vraiment, en dehors de la curiosité. Le plus révélateur fut la réaction des jeunes, la plupart “beurs”, qui nous regardaient passer, partagés entre la dérision et la sympathie ; certains s’accrochèrent à l’arrière du camping-car de Jésus, au risque de l’endommager, plutôt que de se joindre au cortège, avec des SDF ou des chômeurs : il s’agissait de deux mondes, de deux générations, que l’absence de travail ne suffisait pas à faire proches, qui n’avaient aucun langage commun ; ce furent quelques-uns des ZR, marchant avec dignité malgré leur fatigue, qui durent leur faire lâcher prise, en les invitant sans succès à venir à la marche dans Paris le 28 mai. Le contact avait été cherché, mais n’avait pas eu lieu …

Ce fut tout le contraire le soir : là, l’organisateur du repas et de l’hébergement (car nous n’avions eu aucune proposition de la mairie à cet égard) était Michel, responsable d’une association locale d’aide à l’insertion des jeunes, MULTIJOBS. Lui-même est un ancien militant de la CNL – exclu car trop actif aux yeux de la direction PC, – et il occupe avec un bail précaire l’ancienne gare SNCF du Plant, désaffectée en attendant l’ouverture d’une station nouvelle pour EOLE.

Autour de Michel et d’une seconde association, ADULTES, qui propose des activités culturelles et de création pour les jeunes, gravitent une douzaine de jeunes gens et jeunes filles très actifs et libres d’esprit ; ils se mirent à la disposition des marcheurs, leur proposant un repas confectionné avec amour par des copines d’un restaurant associatif du XIXe arrondissement et agrémenté de brochettes et de bon vin, le tout sous les platanes de l’ancienne petite gare, à proximité des Cités Jardins. Tout le collectif pratiquement était là, rejoint par le maire-adjoint socialiste, des jeunes des Cités, quelques personnalités locales. Nous étions tous assis dans des fauteuils au soleil couchant, un apéritif à la main, autour de JB, mais aussi de son copain Trinité, cracheur de feu comme lui, d’un ZR haut et sombre, le plus souvent silencieux, d’un autre blond aux yeux bleus, poète à ses heures et aussi peu loquace, mais très doux, et d’un Polonais très buriné et totalement muet. Les autres, plus jeunes ou moins marqués par la vie, s’activaient : Alexandra aux yeux clairs, étudiante ayant rejoint la marche à Lyon, Nathalie, toute menue mais imbattable par son tonus et sa voix à la sono, Jésus, l’acrobate plein de grâce. Nous avions au bout de ces heures passées ensemble, enfin réussi à faire tomber les barrières entre nous. Ce fut l’un des meilleurs moments grâce à Michel et aux jeunes des deux associations, car la marche rejoignait une force de proposition réelle sur la ville, et l’échange était intense et vrai.

Avant le repas, nous avions proposé aux marcheurs de prendre des douches dans un gymnase voisin, mis à leur disposition par la mairie, de laver leur linge, et avions dû emmener Christophe, le reporter, chez un médecin de permanence pour changer son pansement et soigner une blessure faite par une voiture ayant foncé dans la marche.

Un débat était prévu après le repas, avec de la musique assurée par un groupe de Fontenay-sous-Bois. Faute de sono, la salle du Conservatoire de Musique Olivier Messiaen n’avait pu être réservée par la mairie, bien qu’elle fût la plus proche, et le débat devait avoir lieu au Centre Jean Vilar dans le bas de la ville. Il fallut donc se déplacer en voiture et l’ambiance si chaleureuse fut impossible à recréer : à Jean Vilar nous fûmes accueillis par une musique rock, donc bruyante, qui avait attiré une vingtaine de jeunes du quartier … et le bar était fermé ! Les marcheurs ne se sentaient pas à l’aise, et se mirent à l’écart. On tenta bien de tenir le débat dans un patio en plein air, mais il fallut pour cela surmonter le bruit de la musique, puis la faire arrêter … Les marcheurs les plus exclus, ceux qui se taisaient d’habitude, prirent alors la parole avec une radicalité et une authenticité inégalées ; c’était parfois un cri, mais leur expression était profondément politique et nous imposait le respect. Ils posaient la question du sens et du pourquoi de la marche, de ses suites, de ce qui devrait changer après, se demandant si la mobilisation après laquelle ils avaient couru un mois durant serait importante ou non, redoutant déjà d’avoir à se séparer, à retourner à leur galère quotidienne … Ce fut un moment de retour sur eux-mêmes assez grave et poignant. L’un deux récita un très beau poème de sa composition, d’une voix si sourde qu’il fallait tendre l’oreille, puis se retira comme si de rien n’était.

La nuit passée dans la gare du Plant chez Michel fut l’un des meilleurs souvenirs des marcheurs, nous dirent-ils quand nous nous revîmes à la réunion nationale de bilan après le 28 mai : les chambres aménagées avec goût sous les combles les changeaient des gymnases impersonnels qui leur étaient en général réservés. En tout cas, en leur amenant des croissants le lendemain matin, je les trouvai encore à peine levés et de très bonne humeur, Nathalie servant le café à tout le monde. Le car promis par la municipalité était bien au rendez-vous pour les emmener rejoindre le reste de la marche sud-est à Vitry-sur-Seine, pour une rencontre avec Rhône-Poulenc à 12 H 30.

Ainsi se termina cette rencontre, qui fut pour nous un bonheur imprévu et intense par la qualité de cet échange avec les marcheurs du Sud-Est, anciens salariés devenus SDF, étudiants ou militants, tous unis par des liens affectifs très forts, respectant leur autonomie et celle des autres, tous de la plus grande gentillesse même ceux qui paraissaient les plus paumés, et auprès desquels nous avons beaucoup appris sur nous-mêmes.

Bien sûr la manifestation parisienne ne fut qu’un demi-succès, mais un succès quand même car c’était la première fois que des chômeurs et des SDF défilaient aux côtés de salariés la tête haute et tenaient le haut du pavé, en comptant sur leurs propres forces et non plus seulement sur celles des organisations politiques et syndicales – dont l’absence le 28 mai fut aussi criante qu’elles avaient été empressées de signer l’appel à la manifestation. Autant les marcheurs sont bien déterminés à rester ensemble et à continuer – ils avaient d’ailleurs plusieurs projets très précis – autant nous le sommes aussi, partout en France, convaincus qu’un pas a été fait, et que dans le désespoir actuel des voix se sont élevées et fait entendre ! Nous sommes tous maintenant à pied d’œuvre.

Perrin Evelyne

Membre d'Agir ensemble contre le chômage ! et de Stop-précarité. Elle a publié notamment avec Nicole Rousier (dir.) Ville et emploi. Le territoire au cœur des nouvelles formes de travail (éd. de l'Aube, 2000) et Chômeurs et précaires, au cœur de la question sociale (La Dispute, 2004).