Obscène et politique

“Quelles obscènes images proposées par le reportage de ce jour!”

“Les propos de Monsieur X étaient véritablement obscènes. ”

“Au quotidien, quels traitements obscènes de la maladie, de la mort et de la catastrophe on nous inflige!”

Que disent de telles phrases volées au métro, à la rue, dans une file d’attente ?

Un présage de mauvais augure ?[[Encyclopédie Un sentiment de pudeur blessée ?[[Littré Un sentiment de honte excité par ce qui blesserait la modestie, l’humilité ?[[Dic. Etymologique Une blessure : ce qui rend blet, noirâtre et ramollit la pudeur outragée par la publicité ?[[Littré

Obscènes certes les regards de ces millions de téléspectateurs invités à contempler le passage de vie à trépas d’une petite fille colombienne s’ensevelissant à vue d’oeil… Obscènes les postures disposées par leurs bourreaux, de toutes ces victimes de Sabra, Chatila, Bagdad, Sarajevo… Obscène le spectacle réaliste sur les tribulations de couples se débattant dans la liberté sexuelle… Obscènes les reportages d’intimité sur la grande misère économique et de la santé (Cancer, Sida, Chômage…) Obscène l’argumentaire politicien, psychologique, à teneur de scientificité sur les désastres… Obscènes toujours, ce calme, cette distance, ce hiératisme et tout ce logos manufacturé du concept de Crise.

Pourquoi ?

Parce que la précipitation propagandière d’images choc ne laisse plus le temps à la rectification de la posture des morts qui de leur vivant n’auraient jamais accepté que leur cadavre fût un jour exposé et leur intimité ainsi défoncée… Alors quelle blessure pour nos pudeurs habituées à faire tendrement visage à nos morts !

Parce que sous la fossilisation des sigles et l’uniformisation du genre, la douleur de chaque membre frappé par la catastrophe devient un concept creux… Alors quelle pudeur blessée et quelle honte pour qui, sans domicile fixe, ne peut plus inscrire dans le concept ce qui fait la chair d’horreur du manque pour chacun !

Obscène…

Parce que, fabricant d’une paix civile à coups de mises en scène de priorités fallacieuses, le pouvoir détruit toute conscience de devenir et impose des représentations de déroulements historiques et sociaux composés de morceaux pour une suite sans sens : tourbillon d’événements accélérés où se perd la notion de temporalité… Alors quelle pudeur blessée et quelle honte quand la modestie de chacun ne peut plus vivre son urgence de devenir dans la totalité, quand le manifestant à lui seul ne peut plus s’annoncer dix mille au bout de son cri.

L’obscénité de nos démocraties modernes conduit le citoyen à brader sa voix dans une politique communicationnelle où le leader politicien confond éthique et esthétique avec le traitement de l’allure, où certaines sérénités de penseurs au-dessus de la mêlée sont impudiques en ce qu’elles ferment l’agora pour construire à sa place les grandes surfaces de la verve.

La finalité de telles monstrations est de prétendre produire du réel en le confondant avec une image d’une réalité toute centrée sur le regard et ses échanges comme l’information télévisuelle en est friande. L’obscénité d’une telle proposition tient en la répétition du procédé d’images dont le message propagandiste et autoritaire est d’affirmer qu’il y a toujours une Vérité UNE du monde à sa seule heure de vérité, livrée dans un donné-là immédiat mais reproductible et dont la reproduction est proposée comme “RÉEL”.

Les prestations des politiciens vont ce jour dans le sens d’une aliénation “obscénisante”, par abandon de la modestie, ce que signalait en son temps Sartre dans son livre sur Mallarmé en indiquant que “l’esprit bourgeois” tendait à vider le ciel des valeurs pour s’installer en son centre.

Le regard obscénique des politiques occulte tout un paysage entre l’image et nos yeux, un paysage d’aubes désirantes où le voir s’aventure au loin de la jetée des yeux, au présent d’un ciel éprouvé chaque jour en sa beauté d’Être.

L’effacement d’un tel pays sous les vagues de l’obscénité politique ne nous coûte pas seulement la démocratie mais la vie et ses frissonnantes espérances blessées par toutes ces nuits d’images.

Tancelin Philippe

Docteur d'Etat en Philosophie, professeur d'Esthétique à l'Université Paris 8-Vincennes/Saint-Denis.