Ombres et devenir

Éloge de l’ombre de Mahmoud Darwich, inédit (50 p.) et non traduit en français. Il fut écrit en 1982 pendant le siège de Beyrouth – ne figurent ici que quelques fragments.
… ” Mais c’est de temps et de devenir que doivent parler les meilleures images… Créer, voilà le grand rachat de la souffrance et ce qui rend la vie légère. Mais pour être créateur, il est besoin de peine et de fonce métamorphoses.”[[F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Cette métamorphose de l’événement porté jusqu’à sa présence lyrique, rendu témoin de sa puissance à se constituer en un peuple s’arrachant à l’épreuve du sang et qui rapproche sa blessure d’infini.

Si la terre de l’histoire est mesurée, la terre du poème est cette lande d’intérieur où l’image de devenir installe ses présences entre les ruines du discours. Le poème est terre d’œuvre où l’événement n’est plus fragment du texte intelligible des choses, mais profil d’un projet originaire sans limites de tailles. Une terre où s’abîment les espaces otages.

” ÉLOGE DE L’OMBRE ” de M. Darwich, en escaladant la partie cachée des choses renouvelle une lumière où l’image se délivre du silence de son sacrifice.

” Et le cœur a pu jeter à une fenêtre son dernier salut
Et le cœur a pu aboyer et promettre aux prairies
des sanglots libres

Une mer prête pour nous
Laisse ton corps en sang
applaudir pour l’automne amer des cloches.
Les déserts s’élargiront bientôt
quand l’espace aura assailli tes pas,
J’en ai fini de m’éprendre et de ma passion pour les vivants
J’ai vidé mon explosion de tes victimes
et me suis adossé à un mur croulant dans la rue du séisme.
J’assemble mon visage pour ta mort
prends tes restes
fais de moi un bras en présence des ruines[[M. Darwich, Éloge de l’ombre..

Cette force au milieu du tremblement des ruines, se fond en un pressentir où s’illimitent les contours de l’événement pour qu’il devienne appel.

Une présence d’origine, par le jour déployé du poème, institue le monde qui vient en elle comme monde possible. Cette force des choses à s’établir en des images qui approchent les réalités incréées. Le poème est passage du sacré et ouvre à des régions étrangères.

” Dors mon aimé
une heure
pour passer de tes premiers rêves
à la soif des mers
vers les mers.
Dors une heure
dors mon aimé une heure
pour que se repente Madeleine
une fois de plus
et que soit clair mon suicide “.

Cette puissance poétique à faire dire aux ruines qu’elles portent la naissance, connaît depuis Platon une lourde tradition de mise à l’écart, d’images qui ne seraient qu’images de semblants où se perdraient vérités et sens; “jardin en lettre d’écriture ” commémoration d’imaginaires. Et pourtant qui d’autre que le poème peut affronter ce qui est dit sans solution par les systèmes ? Qui d’autre que lui peut être le champ de cette violence de s’éprendre d’inespéré pour y établir d’autres clartés ? Les lignes de la connaissance s’y reprennent dans la physique subtile des signes et du sens, restituent aux états de la vie leur recevable dislocation et la conséquence sans mesure de l’impératif de lumière qui donnent à l’engagement une inséparabilité du prévisible informulé.

” C’est l’heure de l’effondrement
C’est l’heure de notre clarté
C’est l’heure de la naissance vague du jour.”

Quelle est cette parole certaine de puiser dans la présence qui l’exprime, sa garantie de vivre ? Son entente au sacré avec ce que la terre, l’arbre, la mer, la pierre lui donnent de voix.

Comme un hymne où le récitant accueille ce dire sans auteur et qui le renvoie à sa part originelle. Quand être là, en homme des résistances, se donne comme oracle, se dit sans se justifier. Présence intangible où l’on reste étonné par cet écart qui soudain se met à parler.

” Et la mer est notre image
ne pars pas totalement
c’est un autre exode
ne pars pas totalement
en ce qui fleurit le printemps de la terre
en ce que le vol a fait éclore de sources en nous
ne pars pas totalement
en nos brisures cherchant un prophète dormant en toi.
C’est un autre exode vers je ne sais où.
Mille flèches m’ont serré la taille
pour me pousser vers l’avant.
Rien ne nous brisera.
Qui a fait saigner le front d’ALLAH
ô fils d’ALLAH
il l’a nommé
lui a envoyé un livre
ou nuage.”

Un appel tourné vers l’origine. Quand la voix est donnée à la parole de commencement, au sens où Héraclite entend la parole qui indique, comme oraculaire.

Ce qui s’adresse à l’initial est devenir. Dire ce qui est en jeu dans ce qui nous est le plus proche. C’est là qu’Éloge de l’ombre est pressentir, parce que le poème lie le malheur à l’essor dans la proximité de la force du commencement.

” Au nom du Fedayi
qui a créé d’une botte tout un horizon
au nom du fedayi
qui quitte votre temps pour son appel premier.”

L’exode de Beyrouth n’est pas un arrêt, il est chargé de devenir possible, par sa dimension prophétique, au sens où il situe la question d’être au temps et à l’espace comme question d’énergie initiale. Demain ne commence rien. Il n’est avènement que dans la mesure où il prononce ce qui réalise la part de la puissance originaire à devenir. La parole qui se prend est là pour donner avance à cette venue. Il lui arrive parfois d’échouer sur des temps où elle n’était attendue que ” plus tard “. C’est ce que l’on peut appeler l’exil de la parole poétique, sa dimension d’immigrée intérieure des langages.

Il y a sous les récits de l’histoire des oasis non issues de devenirs. Elles sont la route hiérophanique de l’exigence, livrant son sens sous les formes que le poème dispose ; figures dessinées par l’attraction de l’impossible, qui est notre plus haut degré de la compréhension.

” Il n’y a de mer que la sombre énigme en toi
incarne les choses pour que les choses incarnent
ton pas sacrilège.
Arrache tes ombres à la cour du gouverneur arabe
avant qu’il ne les accroche comme une médaille.
Brise toutes tes ombres pour qu’on ne les répande pas
en tapis ou en obscurité.”

Cette ” vue d’aigle solaire ” où s’évoque Héraclite. Éclats où la pensée poétique est donnée comme autorité du langage car elle indique ce qui se joue : le montre de l’index. Elle ne commente pas, elle désigne l’ouverture de l’espace et ce qui l’ouvre. Et la langue d’ ” Éloge de l’ombre ” prend appui dans une langue qui se devance, qui n’a son sens qu’au devant d’elle-même, précisant le devenir au centre de l’effondrement des preuves. C’est la mise en déroute du pessimisme au cœur du tragique. Le temps, la liberté d’aimer, la présence sous les traits de l’épreuve, donnent à la passion son essence future, son élan à venir dans le présent le plus réel et le plus déchirant. Comme si se déchaînait, ce plus de la lumière. Ce passage initial par quoi tout s’illumine et se promet.

” Avais-je le droit de descendre du violet
et briller dans mon sang ?
Avais-je un droit sur toi
pour mourir en toi
pour que sois une Marie
et que je devienne une flûte ? ”

Cette parole qui ne dit rien de ce qui est au présent, qui ne fait pas mouvement dans le dialogue, mais éveil abrupt et appelant au loin.

Cet arbre des présences est un habit de devenir et les Palestiniens sont le peuple du poème. Ils sont la déchirure entre la mesure qui se fait pouvoir et la démesure de l’œuvre qui exige l’impossibilité. Cette exigence qui fait surgir la parole du poème et la maintient dans le bouleversement qui la lie au devenir. Le poème établit la question de l’éthique dans la question du devenir. Ce qui advient est vécu à même l’originaire, dans la réalité profonde de tout, l’immédiat est joint à l’infini et l’on retrouve l’idée d’épreuve comme moment où se donnent ensemble le jaillissement et l’incommensurable. Ce qui aura lieu est au même titre que le passé dans la densité de la présence qui fait avenir l’affrontement des inconciliables et des inséparables. Le poème remonte à la déchirure du témoin qui n’accepte comme parole que ce qui le projette dans le risque total pour tenir parole.

” Beyrouth… Non
mon dos murailles face à la mer
que je perde l’univers
que je perde les mots
maintenant je dis… Non.
Ce sont les dernières cartouches… Non.
c’est le reste des sanglots de l’âme… Non.
Beyrouth… Non.” (Éloge de l’ombre, M. Darwich).

Si le poème peut délivrer le réel sans lui superposer une autre vue, c’est qu’il appartient à ce bouleversement qui rétablit la présence au cœur des implicites dévoilés. La présence porte jusqu’au bout son apparition en ce point où la fin s’annule dans le commencement. Liberté et passion y cernent leur commune ” substance “, cette ellipse qui unit les figures dont chacune ne peut se révéler qu’au moment où elle plonge en l’autre. Tout apparaît criblé d’infini quand la souffrance témoigne de l’insoumission.

” Je ne t’aime pas
plonge tes fleurs dans mon sang
éparpille-les autour d’un avion
pourchassant deux amants
et la mer écoute
distribuant sa voix entre les mains.”

Éloge de l’ombre débarrasse le verbe des ténèbres qui déportent la ligne de vol de la vie et du combat, elle redevient sensible dans l’intimité des choses dont le poème la fait sujet.

Elle est rétablie dans une mesure d’univers étroite à la nuit comme à la lumière de ce qui apparaît. Et l’événement illumine très loin de lui, il est retentir d’un temps ouvert à ses devenirs. Vouloir vaincre sa mort, vouloir vaincre la déshérence d’une époque, M. Darwich en appelle à l’acte du poème rendant sensible le réel dans une violence comme métamorphose.

” Ô seigneur de l’existence transformée
Ô seigneur des charbons ardents
Ô seigneur du flambeau
que la révolution est large
que le voyage est étroit
que l’idée est grande
que l’état est petit.”

Ce poème écrit en 1982, pendant le siège de Beyrouth résonne au cœur de l’épreuve d’aujourd’hui. Le peuple de Palestine s’y tient dans sa légitimité sans preuves à établir, dans une exigence si présente qu’elle demeure au loin de sa propre postulation.