Pour Gian-Maria Volonté: un autre adieu

Aujourd’hui, nous avons perdu un ami. Je dis “nous”, je me permets de dire ainsi, chacun peut le lire comme il le veut, et même s’y voir, s’y placer, s’il le veut, ce nous est à géométrie variable… En tout cas, moi j’ai perdu un ami, un complice, un camarade.

J’ai appris la nouvelle par la radio, il y a quelques heures, et j’ai eu envie de me taire, ce soir. Et puis, j’ai pensé que, pour les gens du spectacle, cela fait partie d’un rite, c’est une façon – au-delà de la rhétorique – défaire le deuil, d’accomplir le salut fraternel, d’inscrire le témoin qui s’éloigne au répertoire. C’est pratiquer le métier de vivre, ainsi que l’apprentissage de la mort, que de dire “le spectacle continue”. C’est comme ça pour le cirque, le théâtre, la vie, les combats…

Le deuil, c’est un truc spécifiquement propre aux vivants. Quelque part on l’a peut-être oublié, mais il suffit d’aller dans les villes ou villages de la Méditerranée pour voir que ça aide à vivre. Un colporteur de paroles, bonimenteur, cantastorie, pens’acteur et baladin ne peut pas arrêter sa parol’action, faire descendre le silence sur les pages immatérielles de son Journal de bord.

J’ai décidé d’en parler tout de suite, pour faire ensuite un Journal, une revue de critique du Temps si possible encore critique, tragi-comique et gai, antiéconomique antiétatique anti-[&politique… Revue entre critique & clinique, contre le Chrono-Maître… Avec les articles prévus pour ce numéro, sur le Cirque Max…médiatique, sur les Gardes des Shows…

Alors, en lever du rideau imaginaire, c’est Gian Maria Volonté. Et si ce ne devait être que pour moi, vous m’en excuserez…

C’est pour ne pas m’étendre, me perdre dans un flux, avec ses divagations et méandres souterrains, ses deltas, ses estuaires, fleuve d’encre invisible de mise en abîme, que je me bornerai à “traduire” vite, en lisant-traduire de l’italien en une espèce d’idiolecte frontalier, de no man’s langue qu’on a convenu ici d’appeler “freetal” – un texte que je viens d’envoyer là-bas, aux camarades amis complices de certaines causes communes (et aux journaux aussi).

“Gian Maria Volonté se meurt. Je me souviens d’une affiche, maintenant vieillie, qui était apparue sur les murs de la “frëie Universität ” de Berlin. Fond rouge, spartakiste, imprimée la gueule de Marx, seul: “Alle reden vom Wetter. Wir, nicht”, “Tout le monde parle du temps [atmosphérique. Nous, non”.

En paraphrasant ce propos, je voudrais dire : “Tout le monde parlera de son talent. Nous, non “. Nous, nous parlerons du reste …

“Nous”, entre autres choses, parmi les fugitifs, les profughi fuyant l’État italien, ses règlements de compte (leur forme pénale, judiciaire, policière, inquisitoriale,
pénitentiaire, disciplinaire… )après la longue onde de choc qui a suivi pendant plus d’une décennie les années 68.

Nous, quelques hommes et femmes qui se souviendront de Gian Maria avant tout comme l’un des camarades du Groupe d’initiative pour l’amnistie. “Camarade”, je le dis ici “stricto sensu”.

1983 : 47, rue de Montmorency. Nous avions choisi, et proposé, c’était presque évident, de nous battre pour la libération de tou[tes et chacun[e, tous les camarades de route, de destin, de barricades, sans discrimination et en dehors de toute appréciation de valeur.

Pour nous, la seule ligne de réflexion, de conduite, d’action, la seule micropolitique possible et correcte sur ce terrain était de revendiquer une mesure d’amnistie. Cela impliquait, forcément, un combat contre le véritable régime, qui se mettait en place, de l’Urgence comme forme de gouvernement.

Dans le creux de la vague, en même temps occasion d’epokhè, il fallait se battre pour une solution, celle du tout un chacun… Il fallait commencer parfaire l’effort de trouver l’espace d’une lutte ponctuelle, avec des délais, des urgences, un caractère inévitablement limité puisqu’on parlait de la vie, de femmes et d’hommes “concrets”.

C’était une proposition simple, claire, fraternelle, indépendante, critique radicale, libertaire. “La solidarité sans révolte, c’est fade ; la révolte sans fraternité entre les rebelles n’est pas légitime “, comme le disait Camus : c’était l’un des aspects qui motivaient Gian Maria, un élément de morale provisoire telle que l’avait définie Gilles Deleuze : tenter d’être à la hauteur de ce qui nous arrive.

L’idée qui était la nôtre, la sienne, était d’abord radicale et réaliste : ni velléitaire ou arrogante, ni servile. De plus, il y avait, sous-jacents – au-delà d’une micropolitique de libération possible, des éléments de laboratoire pour d’autres choses aussi : une trace (pas un modèle achevé), une tentative… On essayait de dire simplement: “aussi longtemps que l’on acceptera de payer son café avec l’équivalent général argent, aussi longtemps que l’on utilisera des mesures, des formes de l’abstraction, le mètre de Greenwich, la mesure du temps, aussi longtemps que le Chrono Maître sera en vigueur, il faudra – par intelligence plus encore que par vertu – prendre au pied de la lettre; notamment en « droit pénal », les règles formalisées, ayant l’aspect de convention, en exiger le respect “égal-abstrait”, et de son côté s’y tenir, “comme si”… et cela avec une sorte – comment dirais-je… – de “déontologisme passionné “, pensé et pratiqué jusqu’au bout – et jusqu’au but aussi -, avec la capacité de penser d’une façon complexe et simple, globale et locale, audacieuse et responsable, paradoxale et extrême en même temps qu’effectuelle dans la sphère de sa propre pertinence, responsabilité, proximité, possibilité d’action “.

Quelqu’un dira – comme on a toujours dit, du haut d’annonces en apparence aussi différentes que possible -,”tout ça, c’est peu de chose “. Mais, d’abord, je ne sais pas, je ne comprends pas ce que voudraient dire, que signifieraient “pratiques de solidarité concrète “, “révolutions moléculaires”, “microlitiques “, “éthique de la responsabilité locale”, “singularités”, en deçà de ce seuil. Que voudraient dire capacité d’articuler différences et répétitions, continuités et ruptures, travail de deuil, réflexivité critique, capacité de changement et d’autocorrection, critique, pratiques théoriques, en deçà de la capacité de mener cette bataille? La mener, en appréciant d’une part les enjeux singuliers; d’autre part les enjeux, pour ainsi dire, micro-sociaux ; et encore, la possibilité d’exprimer dissensus, objection, résistance, face à la constitution d’un véritable régime, un hybride inédit, ce qu’on pourrait appeler “démocratie disciplinaire de masse, populiste et justicière, dans laquelle la “Justice à géométrie variable” constitue un pilier de l’Urgence, État d’exception, régime de guerre interne à toute échelle, rampant, jouant une dialectique infernale de l’exception et de la règle, ainsi que de la “guerre juste”, légitime et légale…

Bien sûr il y a tout le reste, jusqu’à “l’état du monde” mais rien n’empêche, au-de-là, en même temps et après, de penser et d’essayer d’agir, à ces échelles, tandis qu’en deçà de cette porte étroite, rien de pertinent et de fiable ne peut être mis en marche.

L’époque où Gian Maria vivait, lui aussi, au 47, rue de Montmorency, fut pour nous celle de la rencontre choquante avec le malentendu, avec l’incompréhension presque tous azimuts ( je dis cela sans aucune complaisance, sans jubilation du négatif, sans narcissisme d’écume de la terre, sans l’idée que l’incompréhension est le sceau du génie -elle ne l’est pas, pas plus que le contraire…).

Au fil des jours, des mois, nous ferons l’expérience d’une hostilité pré-judiciale, qui n’acceptait jamais de réfuter d’une façon pertinente la conjecture… avec le corollaire d’un écheveau de dénégations ahurissantes…

On faisait un petit canard, qui s’appelait Synopsis (plus tard il s’appellera, Iris). On discutait à trente, à dix, à ceux qui étaient là, à confrontation variable, du scénario d’un de deux films, qui n’ont jamais été produits. On tournait des vidéos. Dans l’une d’elles, je me rappelle bien, Gian Maria disait une phrase, “l’amnistie dans la rue, un enchaînement de mains qui se lient dans une conjuration fraternelle : 50.000 signatures pour une loi d’initiative populaire, amnistie-indulto “.

C’est ce Gian Maria que je veux rappeler, ce soir.

Sans chercher à énumérer tous les amis perdus sur ce chemin, je voudrais évoquer, parlant de cette époque, Pierre Halbwachs, dans ces années d’hiver, et Félix Guattari, qui, lui, habitait dans cette même rue Saint Sauveur…

Je voudrais vous raconter une dernière chose. J’ai rencontré Gian Maria dans les années 64-65, quand la pièce de Rolf Hockhut, Le Vicaire, arriva en Italie. La censure sur le théâtre venait d’être abolie, mais les pouvoirs publics pensèrent que ce drame historique, qui témoignait de la complicité du pape Pie XII avec les artisans de l’Holocauste, devait être interdit à Rome, en raison du caractère sacré de la “Ville Éternelle”. Une compagnie théâtrale l’avait malgré cela mise en scène, Gian Maria avait donné la “voix off”. Police, encerclement du théâtre, occupation… – je me souviens de Moravia, d’Umberto Eco et de beaucoup d’autres montant ou descendant par les fenêtres, avec des cordes…

Nous, un groupe d’enfants rouges ayant grandi qui, après les années green, avaient quitté la Jeunesse Communiste par souci de radicalité, nous vivions dans une ville ouvrière, à cent kilomètres de là. On faisait – déjà! – un journal parlé et nous avions décidé d’organiser dans notre ville la représentation interdite a Rome. Elle eut lieu, en même temps qu’une procession réparatrice organisée par l’évêque, qui nous a tous excommuniés. Cela crée une sorte de fraternité complice…

Puis, je l’avais rencontré à nouveau, Gian Maria, quand un petit éditeur, un peu Don Quichotte un peu aventurier, entreprit défaire un journal quotidien alternatif, après 68. Peut-être avait-il raison. Mes camarades de l’époque et moi (groupe informel né à travers 68), avions accepté d’y participer, mais, dans la foulée, nous avions “gentiment” chassé tous les professionnels, les artistes, les “hommes de culture” de l’intelligentsia établie adhérant à l’aventure, et nous avions monté -en transformant radicalement le projet- un hebdomadaire de lutte ouvrière autonome, notamment à la FIAT. Le journal devait s’appeler La classe (titre pas très original…). Gian Maria vota pour se chasser lui-même, disant qu’il valait mieux faire un hebdomadaire militant plutôt qu’un quotidien alternatif un peu flou…

Après, nous avons fait, chacun à sa façon, chacun de son côté, différents “théâtres de la rue” (et même un peu “de la cruauté”), en parallèle. Nous nous sommes perdus de vue pendant très longtemps.

Je l’ai revu en 1980, après avoir été libéré de prison pour cause de maladie, grâce à une forte campagne et à un dépérissement intempestif carcéral.

Quelques mois plus tard, j’avais décidé de partir. Je ne voulais pas rester otage, avec ma liberté provisoire très précaire et une trajectoire qui me plaçait parmi les “cibles de choix” des dispositifs pervers de l’état d’exception, des “reconstructions” de repentis, des vérités mises à prix, marchandées… de tout ce qui a constitué le mètre étalon de l’Urgence comme forme de gouvernement, avec les conséquences perverses de la logique de l’individualisation des peines, laquelle, pas même liée à la règle du plus fort avantage pour le justiciable, finit par engendrer un véritable monstre judiciaire, un hybride tout à fait anti-juridique, un système de primes et punitions, de typologisation des justiciables, de règles et critères “à géométrie variable”, “à la tête du client”…[[Chacun[e peut voir, ce qu’il reste des “règles et traitements certains” … Quelques-un[es d’entre vous, connaissent le sort jusqu’ici réservé à Paolo Persichetti, ce camarade dont on parle ici depuis un an, depuis qu’il est incarcéré à la prison de la Santé sous écrou extraditionnel… Paolo a été soumis – en Italie, et maintenant en France – à un traitement scandaleux, discriminatoire et «anti-juridique ». Son cas est l’illustration exemplaire de l’arbitraire d’une justice “à géométrie variable”.
Paolo a été le premier d’entre les “réfugiés de fait” d’Italie convenus ici sur la base de la et de l’espace ouverts en 1981 par l’engagement à rétablir la “France terre d’asile” et le refus de toute extradition politique, à ne pas avoir été remis en liberté, en dépit de requêtes réitérées. Il est le premier réfugié en France qui a été déclaré extradable par les juridictions compétentes (la Chambre d’accusation, la Cour de Cassation) même en ce qui concerne les chefs d’inculpation définis en droit, dans les normes et les traités, « objectivement politiques » – puisque c’est ainsi qu’ils sont définis dans le Code pénal de l’État requérant – et donc explicitement exclus du “champ de l’extradition”. Il est le premier d’entre les soixante-quatre cas de “réfugiés italiens” qui ont été soumis[es à procédure d’extradition, à s’être vu signifier un décret d’extradition , paraphé par le Garde des Sceaux et le Premier ministre. Il est donc suspendu à un fil, celui du dernier recours possible: le recours auprès du Conseil d’État.

A mon sens il était préférable de choisir une ligne de fût-elle sans fin… C’était très difficile, il n’y avait plus aucun réseau. J’avais l’obligation de rester à Rome; il ne s’agissait donc pas seulement de passer une frontière; à peine sorti de la ville je pouvais être arrêté… je pesais 40 kg, j’étais -comme on dit- spectral, les gens se retournaient sur moi dans la rue et, au deuxième regard, il leur était facile de me reconnaître ….ma gueule à la télé, dans les journaux….

Comment, à l’époque, imaginer qu’à peine un an après on aurait eu un ubi consistam en France. On pensait aller je ne sais où… qui disait Nicaragua, qui Népal, qui ailleurs, suivant les rhizomes, les traces des voyages, les lignes de fuite…

Notre première étape, en tout cas, devait être le Danemark – nous y avons fait une pause d’un an, pour trouver un nouveau souffle, dans le grand nord de Copenhague – mais pour s’y rendre, il fallait passer par la France, plus précisément par la Corse… J’ai revu Gian Maria, et pour cause, à ce moment-là.

Cela peut sembler romantique… sa voile, enfin son bateau – voile pour bateau est une métonymie, la partie pour le tout ou synecdoque… -portait une inscription dont je me souviens encore, on est un peu sentimental dans ces moments-là : le vent se lève, il faut tenter de vivre, disait le vers de Valéry sur le bois blanc.

J’ai pensé qu’il était temps de parler de ce geste, de son geste de liberté, seulement maintenant pour la simple raison que nous avions pensé, l’un et l’autre, que ce geste aurait pu être répété, être utile pour quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre, lisant cela, se souviendra… la voile de Gian Maria était là, avec sa phrase un peu désespérée. Elle m’avait tout de suite fait penser à une mouette, à des ailes fragiles… déjà elles avaient été un peu brisées, maintenant elles se sont définitivement recroquevillées.

Maintenant la mouette ne peut plus prendre son envol, le bateau de Maïakowski s’est brisé une fois de plus… C’est maintenant que je peux, que je lui dois d’en parler.

Post-scriptum : J’ai demandé à Mario Schifano, peintre et complice, qui m’a envoyé en réponse des mètres de fax, de “travailler” la photo des débuts seventies sur laquelle Gian Maria est emmené par deux policiers parce qu’il fait du théâtre de rue.

Sur cette photo, il nous faisait penser à Pinocchio entre les deux carabiniers.

En un éclair, avec son génie visuel, Mario m’a renvoyé la photo “traitée” : Gian Maria avec le long nez de Pinocchio, les carabiniers avec leur flamme… On en fera une carte postale, des affiches, avec la phrase de la vidéo-cassette sur l’amnistie dans la rue…

Décriptage d’un texte par[olé, (au Journal Imaginaire du mardi 6 décembre, au Resto’ des vins, rue Saint Sauveur).
Je remercie Pierre Loizeau et ma fille d’avoir traduit et fait le collage, tout en m’excusant auprès de lui d’être ré-intervenu “in extremis “, avec ma langue très à peu près…