Pour une économie négative (à propos d’exploitation)

Partir de Marx

Comme aucun spectre désormais ne semble hanter l’Europe, on rejette sur Marx un silence plombé. Le voilà refoulé à l’orée du capital-monde. Logique mais absurde. Qu’y pouvons-nous ? Laisser tomber la statue, faire de cette injustice une chance, et lire, enfin, Marx sans Engels. Proscrit en écriture et proscrit en formules, son Marx détenait Marx en exil intérieur. Mais comment aller des fureurs à la fécondité ?

Impossible d’oublier Marx : notre temps est le sien. Impossible de retourner à Marx : notre temps n’est plus le sien. Peut-être échapperions-nous à cette antinomie si notre temps était plus le sien que le sien, un hypercapitalisme ? Nous pourrions et devrions alors « partir de Marx », à la fois le prendre pour point de départ et le quitter. Pour inviter à une telle reconstitution de Marx, qui ne l’excède et le laisse que pour le reprendre au-delà, qui en un mot le sur-prend, nous tenterons ici de « partir » du concept d’exploitation.

S’il est juste que l’ouvrier travaille le temps de produire son salaire, et injuste qu’il continue au-delà, cette fois contre rien, l’injustice ne résiderait-elle pas, précisément, en ce rien : une réalité de travail correspondant à un néant de salaire ? Marx serait le père du rien en économie. Grâce à lui une conception élargie du rien et donc de l’exploitation pourrait être tentée. Pour celle-ci, il y aurait exploitation, non seulement lorsqu’un ouvrier travaille au-delà du temps nécessaire à la production de son salaire, mais plus généralement lorsque quelque chose (entendez une valeur réelle) s’échange contre rien. L’économie, voire l’ontologie politique, pourrait tirer parti de ce superbe mot « rien », qui a pu désigner la chose (res) en même temps que son absence. Disons qu’il y a rien lorsqu’une valeur est simultanément être pour l’une des parties de l’échange et néant pour l’autre, par exemple, dans le cas de l’exploitation du producteur, néant pour l’augmentation du salaire, être pour celle des profits.

Marx n’aurait traité qu’un cas particulier d’exploitation : celle de l’homme en tant que producteur. Il aurait eu ce coup de génie, non de discerner[[C’est-à-dire l’écart – souvent nommé plus-value – entre la valeur produite par l’ouvrier durant une journée de travail et celle, nettement inférieure, qu’on lui restitue sous forme de salaire de cette journée. la survaleur, mais de la décrire comme surtravail, temps de travail supplémentaire non payé. Référé à un temps de travail à la fois réel et imaginaire[[Marx a non seulement remarqué, mais pensé ce qu’un tel mode d’existence pouvait avoir de singulier. C’est même ce qu’il propose dans Le Capital de nommer « social ». Loin d’être un « fait », la société est d’abord pour Marx un mode d’être, aussi originel qu’original (cf. Le Capital, tome 1, trad. Roy révisée, Éditions Sociales, Paris, 1975, p. 84-85)., ce « surtravail » est plus qu’un simple artefact de description, car il est, précisément en tant qu’artifice, un instrument de mesure adéquat à son objet: un temps non payé.

L’exploitation du consommateur

Puisque vendre aujourd’hui coûte et rapporte plus que produire, perce l’idée d’une exploitation toujours globale, réelle à plusieurs titres, et passible de plusieurs modes. Nous, qui avons le sentiment d’être exploités dans tous les champs de notre activité, tous nos rôles sociaux, en un mot à tous les titres possibles, ne pouvons plus réduire l’exploitation à son mode longtemps primordial : celle de l’homme au titre de producteur, créatrice de plus-value. En effet il se peut que nous soyons maintenant exploités tout autant sinon plus à un autre titre, en tant que consommateur, selon un nouveau mode d’exploitation. Il suffirait que le consommateur soit, autant que le producteur, contraint d’échanger du réel contre du rien, par exemple de l’argent contre une partie de la marchandise qui n’existe pas.

Il est certes difficile d’admettre qu’il y ait dans toute marchandise une partie qui n’existe pas, et soit pourtant vendue au prix usuel de la marchandise et plus difficile encore de la mesurer. En effet il faudrait assumer après Marx le mode de mesure adéquat au rien : l’artifice théorique, retourner la mesure contre elle-même afin de l’orienter vers ce que par excellence elle se refuse à mesurer, l’inique, établir une « contre-mesure », au double sens de mesure d’un manque peu apparent et d’opération de brouillage des systèmes de mesures adverses, qui risquent à tout moment de rendre invisible cette lésion secrète que nous voudrions mesurer.

Les contre parties

L’espoir de prouver le rien par sa mesure impose l’invention de concepts. Traquons les modes du rien, tous les pans nuls de la marchandise, tout néant réellement payé. Tenons pour rien tout ce qui dans l’acheté fait nécessairement défaut au moment de l’usage, soit par inexistence, soit par une infériorité de nature lésant l’usage, par une totale altérité de nature rendant l’usage impossible. Sévères ponctions secrètes, fortes lésions tacites, atteintes hors d’atteinte, facettes du non-être ou notre temps se joue et qui se jouent de nous, ces modes font partie du rien comme autant de défauts à la chose. Parties de ce qui ne fait pas partie, ces modes du rien sont au sens propre des « contre-parties ». Ici, tout ajout se retranche, l’invention vacualise, le rien gagne. Cette notion de « contre-partie », que nous prenons à la fois au sens littéral d’anti-partie (partie de ce manque à un tout) et, par antiphrase, au sens de garantie d’un échange entre équivalents, prépare la définition d’une égalité irréciproque que nous tenterons plus loin.

Loin de se réduire à une commodité de protection et de port, ou à un espace publicitaire, l’emballage est d’abord illusoire, car je ne peux imaginer la quantité effective du produit qu’à partir de ces dimensions observables ; il cache une grandeur réelle en montrant ses propres dimensions ; son apparence rend le réel imaginaire, d’où l’espace d’un leurre possible, pour peu que l’emballage s’écarte du produit. Ce vide hautement rentable, puisque l’imagination le remplit du produit et accepte donc de le payer au prix du produit, donne lieu à deux « contre-parties », puisqu’il peut être mesuré en volume ou en poids.

L’ « anti-volume » est le pourcentage de volume vide à l’intérieur de l’emballage. Dans le cas par exemple de plaques de plastique thermoformées (comme pour la présentation des biscuits) le volume de l’emballage lui-même tend à se réduire à de l’anti-volume. L’antivolume d’un jeu de société dépasse presque toujours les neuf dixièmes. La forme de nos objets s’en ressent : le dessous de nos yaourts, de nos bouteilles remonte… remonte… (nos yaourts, décidément, m’inquiètent : leur surface baisse, alors que leur fond monte). La contre-mesure par excellence, démoralisante mais exemplaire, serait un relevé régulier des antivolumes de nos produits alimentaires ; nous verrions nos objets s’amenuiser, s’évanouir peut-être.

L’ « anti-poids » a sa mesure officielle, qui est une obligation légale, la marchandise se devant d’afficher la différence entre son poids brut et son poids net. Nous pouvons donc savoir le poids net, mais nous ne pouvons jamais l’imaginer qu’à partir de ce que l’on perçoit objectivement : le poids brut. Ce bocal de haricots verts en conserve pèse globalement dans ma main. Par rapport à cette lourdeur objective, le poids réel des haricots verts qui n’en représente pas la moitié n’est plus qu’un savoir abstrait. La contre-partie est dans le tout de la marchandise comme une force matérielle, indubitable, alors que l’objet réel emballé, auquel la marchandise finira par se réduire lors de l’usage, n’est au moment de l’achat qu’une entité immatérielle. Le rien est plus patent que l’objet ; le malin génie est devenu une réalité. Quelques artifices encore, et l’illusion se valide, quasi invincible. Mon bocal de haricots est en verre ; je vois les haricots, le bocal en est plein. La transparence même invite la confiance et la berne. Elle montre quantité et qualité aussi sûrement quelle cache les contre-parties : je ne vois ni le verre, ni l’air, ni l’eau. A ce point d’évidence[[Il serait à mon sens pertinent de parler d’ « évidence », pour désigner une lésion (évidée) aussi cachée par son évidence même. Mais tant y répugnent que je n’ose qu’à demi., où la contre-partie se tapit dans la pure et simple apparition de l’objet, je peux facilement oublier ce que je sais : comment croire que ce bocal de 800 g, si manifestement plein de haricots, n’en contienne que 365 g ?

L’ « anti-durée », vient de ce que le consommateur imagine nécessairement une certaine durée d’existence du produit. Cette illusion est clairement issue de la métaphysique : la permanence définitive de la chose. C’est compter sans les études inlassables qui permettent d’obtenir aujourd’hui la décomposition complète du produit à une date prévue, bien évidemment par le vendeur, et non par l’acheteur. La fréquence de la durée de garantie dans l’argumentaire commercial permet d’imaginer la précision qu’atteint aujourd’hui l’usage rentable de l’anti-durée. La péremption, toujours rapide, peut être instantanée (fatale ouverture d’emballage), voire officiellement immédiate (« promotions »). Si l’on se console d’une telle évanescence en rappelant la faiblesse du prix, l’illusion se verrouille, car l’on a payé trois fois moins ce qui a fonctionné vingt fois moins longtemps. Si l’on retranche de la durée imaginée par l’acheteur la durée effective de l’objet, on obtient une durée d’inexistence non prévue et déceptive. L’ « antidurée » est le pourcentage de cette durée d’inexistence par rapport à la durée imaginée.

L’ « anti-teneur » reste un rien, mais n’est plus un vide : un succédané imperceptible se mélange au produit ; on le reconnaîtrait, s’il était discernable, à ce qu’il ne coûte presque rien. Au nom de la loi chaque produit, en particulier alimentaire, affiche sa composition. Dans tous les cas de produits complexes (l’on excepte les produits de base, comme le sel, le sucre, la farine) la substance qui lui fait mériter son nom (par exemple « chocolat » ou « jus d’oranges ») n’est qu’une partie (parfois ridicule) de sa composition. On pourrait donc parler de teneur en chocolat du chocolat (environ un tiers en général). L’anti-teneur mesure le reste, le pourcentage, par rapport au tout du produit, des substances différentes de celle qui donne son nom au produit. L’anti-teneur d’un jus d’orange qui contient six pour cent de jus d’orange est de quatre-vingt-quatorze pour cent. Vingt-sept pour cent suffisent à la loi française pour autoriser le label « pure laine vierge ». A l’instar de ces « boissons aux oranges », que certains agents de sapidité dispensent de tout rapport au fruit, certains vins pétillants ignorent tout du vin, sauf le nom. Il est remarquable qu’à profit de l’anti-teneur, le vendeur n’exploite plus que le nom. Ce crédit que nous faisons à la chose, cette confiance imaginaire en la chose, cette conviction qu’il y a quelque chose plutôt que rien, apparaît clairement comme un effet du langage, dès lors qu’une chose peut n’avoir aucun autre point commun que son nom avec ce qu’elle devrait et prétend être.

L’ « anti-prix » est le pourcentage, dans le prix de vente de la marchandise, de ce qui est payé au prix de la marchandise sans être pour autant la marchandise, ou ce qui est indispensable à sa vente, c’est-à-dire principalement les taxes et impôts. Certaines marchandises comme le tabac, l’alcool ou l’essence connaissent une prépondérance de l’anti-prix. L’achat de la marchandise apparaît alors clairement comme l’occasion, le prétexte, ou la dimension secondaire d’un acte réel principal, qui est le paiement d’un impôt. Nous pouvons mesurer l’efficacité considérable de l’anti-prix au niveau des recettes de l’État, mais peut-être plus encore au niveau idéologique. En effet, le caractère tacite de l’ami-prix, qui n’est pas secret, mais seulement oublié au moment, se marque dans ce redoutable paradoxe : une fiscalité indirecte, particulièrement injuste et pourtant incomparablement moins critique que la fiscalité directe.

L’hypertravail

On pourrait objecter à l’idée d’une exploitation du consommateur que toute exploitation suppose un travail, et que l’on ne voit pas comment la consommation pourrait être considérée comme un travail. Il faut ici remarquer que toutes les contre-parties exploitent l’imaginaire du consommateur. Il suffirait donc, pour répondre à l’objection, de considérer l’imagination comme un travail à part entière, c’est-à-dire qu’un temps passé à imaginer peut créer une valeur proportionnelle à sa durée. En imaginant, j’ajouterais réellement de la valeur à ce que j’imagine, en sorte que la marchandise imaginée de la sorte pourrait être vendue plus cher, au prorata du temps que j’ai passé à l’imaginer. L’hypothèse paraît absurde, car on ne voit pas comment la durée de mon imagination pourrait s’ajouter à la durée effective de travail productif intégrée dans la marchandise. Nous proposons de considérer que le nom du produit fait partie intégrante de la marchandise, et que ce nom à son tour comporte un certain « crédit » (il s’agit d’un mot plus ou moins péjoratif, plus ou moins mélioratif). Si l’on accepte ces deux présupposés, il devient pensable que l’imagination, opérant le crédit, modifie réellement la valeur de la marchandise. Nous créditons le nom du produit chaque fois que nous pensons à sa qualité particulière, à la joie où nous sommes de le posséder, de le déguster, de l’aborder, ou d’avoir été assez riches pour nous l’offrir. L’écart considérable entre les prix de deux vêtements en tous points identiques, l’un « dégriffé » et l’autre pourvu de la griffe d’un couturier prestigieux, ne peut être expliqué autrement. Dans ce cas spectaculaire, il est clair que nous sommes nous-mêmes les auteurs du surplus de valeur que nous accordons à la griffe. Mais l’exploitation change alors de degré car en l’occurrence nous payons à une firme la valeur d’un travail que nous effectuons nous-mêmes pour elle. Je paye Chevignon, pour pouvoir travailler pour Chevignon, et cela simplement parce que tel est mon bon plaisir. L’exploitation change aussi de nature : d’une part elle est double et non plus simple, puisque cela revient à payer deux fois, travailler et payer, au lieu de travailler sans être payé, d’autre part l’on passe d’un rapport volontaire mais extérieurement contraint par une nécessité vitale, comme celui du contrat de travail, à un rapport accepté volontairement, et même désiré comme tel. Aussi convient-il de réserver au travail de l’imagination, qui est deux fois plus exploité que le travail productif, un vocable nouveau, plus fort que celui de surtravail. Nous proposons à cet effet le terme « hypertravail ». L’hypertravail consiste à travailler de manière imaginaire à accorder un crédit particulier au nom d’une marchandise que l’on va pour cette raison accepter de payer plus cher. Cette illusion parfaite et agréable ne concerne pas que le luxe, elle fonctionne à propos de n’importe quel produit dès lors que le consommateur, quelle qu’en soit la raison occasionnelle, évite un produit de « bas de gamme », depuis son jus de fruit jusqu’à sa maison.

Le marché comme égalité irréciproque

L’économie négative est celle qui se décide à prendre la mesure du rien. Son principe cardinal est paradoxalement simple : l’égalité irréciproque de quelque chose et de rien. Cela signifie que l’échange fondamental consiste à troquer une chose contre rien, et non pas contre une autre qui en serait l’équivalent. Nous sommes sortis de la logique de l’échange pour entrer dans celle du marché, qui tient la valeur de rien pour égale à la valeur de quelque chose. Mais cette égalité est irréciproque, de sorte que si l’on est obligé d’échanger quelque chose contre rien, il est absolument impossible d’échanger rien contre quelque chose. Il faut bien acheter du rien, mais on ne peut pas partir sans payer.

L’échange fondamental, quelque chose contre rien, s’effectue le plus souvent à l’occasion d’un échange secondaire perçu comme véritable, unique et évident, entre une chose et une autre, le plus souvent son prétendu équivalent monétaire. Le rien qui est le véritable objet de l’achat apparaît comme un supplément négatif, une ponction du produit réel. Mais ce n’est qu’une illusion dont la conscience naissante ne s’est pas encore défaite. La critique, ici, commence par se rendre compte d’une déficience de l’objet, se la représente comme un scandale par rapport à une plénitude attendue et plus ou moins promise, avant de pouvoir poser la déficience même comme la norme, et le plein comme prétexte. En fait, c’est fondamentalement rien qui est acheté, et quelque chose qui s’y rajoute comme un lest occasionnant l’achat. Le produit n’est que le prétexte de l’échange.

L’égalité irréciproque est une inégalité de l’égalité elle-même. Voilà le postulat mathématique permettant de mesurer l’inique. Il relève d’une raison assouplie, de ce souci dont la raison semble seule capable : faire l’impossible pour saisir l’ontologie singulière de notre temps. Il n’y a d’urgence métaphysique que parce que notre temps a ses propres modes d’être, que nos certitudes mentales, nos fonctionnements rationnels usuels laissent celés, et donc intacts. Il s’agit de dévoiler l’être dans sa singularité historique, c’est-à-dire dans l’état proprement inique de ses modes de développement.

L’inique est une lésion interne de l’égalité, qui ne la supprime en rien. L’égalité prend alors un sens inégal : il y a égalité dans un sens mais pas dans l’autre. Notre temps, déraisonnable, pousse la raison qui veut le concevoir au plus près à tenir pour réel cet apparent monstre logique : une égalité dans la plaisanterie célèbre, notamment à propos de l’ex-Union Soviétique : « Ici nous sommes tous égaux, mais certains plus que d’autres ». Celle-ci traduit bien le dénuement irritant où nous placent ces relations dont on ne peut nier ni l’égalité scrupuleuse ni l’injustice criante. La vision libérale de l’économie politique est un bouquet d’iniquités. Comme on sait, le travailleur y est libre de signer le contrat de travail, en ce sens que nul ne l’y force ; et l’on songe au servage précédent (ou actuel). Mais le travailleur ne peut faire autrement, sous peine de faim ; le voilà donc absolument libre à l’instant même où il subit la plus radicale contrainte. Que dire dès lors de la stricte égalité des libertés entre employeur et employé que le libéralisme prétend établir au moment de la signature du contrat de travail ? Comment considérer cette égalité en droit à la fois comme une réalité (si l’on se souvient du servage) et comme un mythe (si l’on se souvient de la faim) ? En posant que cette égalité a un sens inégal, car le patron est à la fois celui qui, au même titre que l’ouvrier, passe un contrat au sein duquel aucun des deux ne contraint l’autre, et celui qui bénéficie d’une contrainte qu’il n’exerce pas : la faim. Le patron est l’égal de l’ouvrier (puisqu’aucun des deux n’est l’esclave de l’autre), mais l’ouvrier n’est pas l’égal du patron, puisqu’il est seul en butte à la contrainte radicale: manger. Et l’on ne peut pas dire qu’il s’agit là d’une relation juridique d’égalité au sein d’une situation matérielle d’inégalité, parce que le contrat de travail ne serait jamais signé dans les termes où il l’est si l’ouvrier n’était pas justement placé dans cette situation de contrainte radicale. Le droit, ici, table sur le non-droit : c’est précisément parce que les droits de l’ouvrier à la nourriture ou au travail ne sont pas reconnus, qu’il est contraint d’entrer, en situation de faiblesse radicale, dans un rapport juridique d’égalité dont il sera légalement victime. De ce fait, chacun ne subissant aucune contrainte de l’autre, l’un a la liberté de fixer les conditions de travail, et l’autre seulement celle de les refuser; encore ne peut-il le faire qu’en refusant le travail lui-même, c’est-à-dire précisément ce qu’il n’est pas en situation de faire.

Il en va de même à propos du droit fondamental que le libéralisme place en la propriété. Ici encore, il s’agit d’un droit égal : votre propriété est garantie par la loi, quelle que soit son extension, en sorte que même si vous n’aviez rigoureusement rien, vous avez un droit (à voir votre propriété défendue par l’État) rigoureusement égal à celui du citoyen le plus riche. Vous êtes exactement aussi légitimement propriétaire de rien que lui de ses richesses. L’égalité scrupuleuse de la légitimité de la misère et de la richesse rend définitive la possession de la richesse, vous arrime à votre pauvreté sans que la stricte égalité dans la parfaite sécurité de vos biens n’ait jamais le moins du monde été lésée. Une inquiétude se reconnaît à ce qu’elle produit l’inégalité la plus légitime, et donc la plus grande, par l’égalité la plus stricte. Il s’agit d’une partialité interne, celée, tacite, mais largement usitée socialement, de l’universel.

Les syndicats et le mouvement ouvrier ont-ils lutté contre ou pour l’économie négative ? Les deux sans doute: ne voit-on pas de grandes revendications économiques tourner autour du salariat d’un non-travail ? Les trois-huit, le dimanche, les congés payés, la sécurité sociale avec le salariat des retraites et des congés de maladie, la « cinquième » semaine, le « treizième » mois. Dans les deux derniers cas, il s’agit de rémunérer plus qu’une fiction : une impossibilité logique. Les cas précédents semblent procéder d’une volonté de faire salarier du temps de travail réel mais non payé, mais dans ces deux derniers cas, il s’agit à l’évidence de rémunérer un non-temps de travail : le temps même dans lequel le travail n’a pas eu lieu n’existe pas. Lutte pour et contre l’économie négative, comme si le prolétariat avait appris à lutter y compris sur le terrain d’une économie devenue partiellement négative. Supposons une augmentation de cadence dans le cas d’une chaîne de montage : l’on m’oblige à travailler plus dans le même temps. Tout se passe donc comme si je travaillais plus longtemps. tout en travaillant durant le même temps, et donc comme si l’on me faisait travailler en plus, réellement, dans un temps supplémentaire qui n’existe pas : la différence est réelle en terme de quantité produite, réelle en terme de fatigue, mais nulle en temps. A quoi donc ce temps nul, ce rien de temps, peut-il bien servir ? A ne pas rémunérer plus celui qui travaille plus, puisque, n’ayant pas travaillé plus longtemps, il ne semble pas avoir réellement travaillé davantage. Tout se passe comme si ses deux faces, l’être et le néant, faisaient du rien une entité réversible, que son bénéficiaire exclusif pourrait retourner à chaque fois, au gré de ses intérêts.

La théorie de l’exploitation, aujourd’hui, relève de l’ontologie, d’une ontologie sensible aux métamorphoses époquales de l’être, comme à l’urgence métaphysique de notre ordinaire. L’être aujourd’hui n’est qu’un effet de l’hypertravail, car la production suppose le financement, qui suppose la rentabilité, qui suppose l’hypertravail. Le propre de notre temps, c’est que l’inique est la principale cause de l’être. Toute chose devant rapporter plus qu’elle ne coûte tend vers le vide. Le capital s’entasse en lançant rien sous la forme de « choses », ces choses qui ne sont qu’autant que rapporte ce qu’elles ne sont pas. Ce qui n’est pas un plein vidable, un tas d’argent, ce qui ne se compte pas, ne compte pas. Une même nécessité condamne à mort les miséreux et la culture. L’homme réunifié que l’on pouvait attendre d’une théorie générale de l’exploitation n’est qu’un homme plus généralement exploité, à la fois comme producteur et comme consommateur ; écartelé entre une essence désuète et des segments plaisants, il est, plus que jamais, un homme brisé.