Pour une théorie générale de la société moderne Prélude à un éloge du communisme

La fascination provoquée par le célèbre article de Fukuyama, “La fin de l’histoire ?”, ne vient pas seulement de sa naïve simplicité de rêve éveillé, de sa perfection idéologique, mais aussi de ce qu’il touche au point sensible une vision de l’histoire, qui, sous sa forme vulgaire tout au moins, tendait à placer le “socialisme” au-delà de la forme actuelle du monde. Ce qui est à reconsidérer, c’est la thèse centrale de Marx, selon laquelle on ne peut abolir le capitalisme qu’en abolissant son fondement : le rapport marchand lui-même, la thèse du socialisme comme ère historique nouvelle, ère post-marchande. Marx n’a pas su, me semble-t-il, établir la forme générale du monde moderne, le système qu’il constitue, et qui est plus large que ce qu’il a conçu sous le nom de “capital”. Il est sans doute plus aisé de le faire aujourd’hui qu’il y a un siècle et demi. Et donc de comprendre qu’une révolution “socialiste” ne peut se réaliser que dans le cadre, selon les règles et les contraintes de cette modernité.
Il est tout aussi urgent de penser au-delà de la modernité, c’est-à-dire de concevoir et de chercher à réaliser ce que Marx désignait comme la phase ultime du “communisme”. Mais cela encore précisément n’est possible qu’à condition que l’on ait préalablement circonscrit le système du monde moderne. A cette condition, on pourra reprendre à nouveaux frais l’exploration de cette thématique – dont l’intérêt est loin d’être épuisé – des “deux phases”, ébauchée par Marx dans la critique du Programme de Gotha, et connue comme celle d’une séquence socialisme/communisme. Soit, selon l’interprétation qui en sera proposée ici, la séquence d’un processus révolutionnaire interne au cadre de la modernité et d’un processus qui consiste à briser ce cadre. Je traiterai ici, pour l’essentiel, du premier, prélude à tout le reste.
La théorie de la modernité[[Je m’apprête, on s’en doute, à présenter les lignes générales de ma Théorie de la modernité, Paris, PUF, 1990. On comprendra d’une part que je reprenne ici quelques formulations générales que l’on retrouvera, sous une forme analogue dans l’ouvrage, et d’autre part que cette nouvelle présentation reste elliptique sur beaucoup de points présentés ailleurs en détail. Je tenterai seulement ici de donner une meilleure formulation à certains points stratégiques moins clairement exprimés dans mes textes antérieurs. que j’ai présentée dans un récent livre se propose de reprendre les choses par le commencement. Non de passer à une autre théorie que celle de Marx, mais d’en élargir la problématique en l’inscrivant dans un espace plus large, et de ce fait aussi dans une autre temporalité, dans une historicité qui se reconnaît comme le cercle d’un présent. Je cherche à fournir ce que Marx n’a su adéquatement produire : la forme dialectique de la modernité. A proposer par là une réponse à une question qu’il n’a pas su traiter correctement : celle du rapport entre droit et domination dans la société moderne. C’est-à-dire aussi à inscrire – ce que le marxisme n’a jamais su faire -, dans la théorie analytique et critique de la société, le principe d’une théorie politique.

Reprise de la théorie marxienne en termes de métastructure

La métastructure n’est pas le marché, mais l’articulation de trois dimension de la contractualité-domination

Il est remarquable que Marx commence son exposé par le rapport marchand, qu’il prend non comme une étape historique, mais comme présupposé systémique du capitalisme. Son propos est de montrer que les rapports marchands portent avec eux le capitalisme. Sa démonstration est puissante, en ce qu’elle établit que le rapport de l’un à l’autre n’est ni externe ni contingent, mais qu’ils forment unité systémique. Et que les rêves des socialistes français (Proudhon), de liquider le capitalisme en conservant le marché, se heurtent à des obstacles théoriques de taille. Je voudrais montrer que cette démonstration est cependant incomplète. Et la compléter. C’est-à-dire donner de ce présupposé systémique une description adéquate : dans son “abstraction” de premier moment, au sens où l’entend Marx, il n’est pas constitué par ce seul rapport de “l’inter-individualité” marchande, liant entre eux des atomes selon le réseau du marché, mais il est, selon moi, une forme interindividuelle, centrée et associative, – trois dimensions qui forment (méta)système. Dans ma terminologie, la matrice formée de ces trois éléments constitue la “métastructure” de la modernité, c’est-à-dire son présupposé.
Si l’on repart en effet du commencement marxien (prix comme commencement théorique, non historique), celui d’une production fondée sur l’échange, on doit aussi concevoir qu’un tel rapport de production ne peut s’établir et subsister que s’il existe un centre qui de quelque façon assure l’application de cette règle. Pas d’espace marchand, dès l’humble origine (et ceci n’est pas un trait historique originel, mais systémique), sans qu’existe un centre, foyer des forces sociales de cet espace et détenteur du relatif monopole d’une violence plus ou moins légitime. Or un tel centre, comme garant et en ce sens principe d’ordre, peut vouloir un autre ordre que celui du marché : le privilège, la prévision, la réglementation, et potentiellement jusqu’à l’administration plus ou moins complète de la vie économique. L’inter-individualité du rapport marchand n’existe pas sans une centricité, épicentre des forces sociales, – par laquelle elle se trouve toujours déjà mise en question. Une théorie – abstraite et partielle – de l’État est donc impliquée dans ce premier moment de l’exposé théorique. Mais il faut également ajouter que ces deux dimensions, inter-individualité et centricité, en impliquent une troisième, celle d’associativité, Qui assure leur articulation. Le centre en effet ne se constitue pas comme foyer de forces atomiques, mais de forces sociales.
Pour être compris du lecteur, je dois ajouter que cette “métastructure” se développe en “structures”. J’entends sous ce nom les rapports de classes spécifiques des sociétés modernes. Le système de la modernité est donc l’unité de cette métastructure et des structures, celle-là étant le “présupposé posé” de celles-ci. Je reviendrai sur chacun de ces points.

Contractualité et domination

Cette matrice générale de la société moderne s’énonce simultanément en termes de contractualité et de domination, en termes de rapports de droits et de rapports de forces. Elle est celle d’un rapport de forces. Elle est celle d’un rapport de classe spécifiquement moderne, qui se réalise à travers une contractualité qui est aussi principe critique et subversif permanent de cette domination. La forme concrète de la domination ne peut cependant émerger qu’au niveau plus concret de l’analyse, parce qu’elle n’est donnée que dans la forme de l’appropriation, dont seules les configurations “structurelles”, les formes de rapports de classes, peuvent rende compte. La métastructure semble donc s’énoncer d’abord en termes de contractualité. Et la “théorie métastructurelle” s’inscrire dans la mode du moment. Je demande au lecteur de résister un peu à la tentation, et d’attendre pour voir.
On doit en effet compléter ainsi la matrice métastructurelle les individus, qui contractent un à un sur le marché, peuvent aussi contracter à plusieurs, c’est-à-dire former association. On comprend aisément qu’ils le font en fonction de l’intérêt qu’ils y trouvent. Et notamment de façon à agir sur le centre étatique, – qui, lui, n’est pas une association, mais régit, de droit et de force, l’ensemble, comme le public face aux relations privées, interindividuelles ou associatives. Où l’on voit que le troisième terme, l’associativité, ne peut être introduit sans que soit évoqué le rapport de forces.
Il reste, à ce stade de l’exposé, évidemment beaucoup à faire pour l’explication de la relation moderne entre le droit et la domination, et notamment pour manifester que cette relation ne peut être conçue sans l’articulation de la métastructure aux structures (ou rapports de classes). Je voudrais d’abord simplement insister sur le fait qu’il s’agit d’une esquisse purement “abstraite”, au sens hégélien de l’abstraction du premier commencement de l’exposé, analogue à l’esquisse concernant la marchandise, proposée par Marx au début du Capital. Mon exposé, on le voit, ne diffère du sien qu’en ce qu’il pose qu’on ne peut pas concevoir isolément le rapport marchand comme premier commencement théorique. Marx tente de passer “dialectiquement” au capitalisme, par la prise en considération de cette marchandise particulière qu’est la force de travail : à partir de là se trouve posée la complexité concrète du rapport capitaliste moderne. Cette démarche est parfaitement fondée. Il est non seulement légitime, mais épistémologiquement nécessaire de partir du rapport marchand, sans lequel on ne peut exposer (c’est-à-dire penser) le rapport proprement capitaliste, qui repose effectivement sur la marchandisation de la force de travail. Mais ce développement est trop étroit parce qu’il part d’un commencement incomplet, et cette incomplétude de commencement affecte négativement l’ensemble de l’exposé (même si l’on peut discerner tout au long de l’oeuvre des corrections qui renvoient implicitement à ce nécessaire commencement complet). L’abstrait “initial” dans sa complétude n’est pas le seul rapport de marché, parce que celui-ci n’est concevable que pourvu d’un centre qui l’assure : et ce centre, enjeu des associations, peut vouloir autre chose que le marché, c’est-à-dire vouloir et mettre en oeuvre le contraire du marché. Voilà ce que je désigne sous le nom de “métastructure”, au sens de présupposé général de la modernité. Parce qu’il s’agit d’une relation (méta)systémique, la dimension marché n’y jouit d’aucune primauté épistémique par rapport aux deux autres.
Cette métastructure comporte une radicale antinomie : ce qui est accordé à la détermination du centre – par exemple lorsqu’il décide que les échanges seront soumis à telle ou telle condition, ou qu’une part des ressources sera gérée centralement – est retiré à la détermination inter-individuelle marchande. Du moins en première approche. Cette antinomie se manifeste dans le fait que le passage de la métastructure aux structures se réalise de façon divergente. C’est-à-dire d’une façon plus complexe que le passage entrevu par Marx comme passage de la marchandise (ou de l’argent) au capital. La métastructure permet en effet deux formes “structurelles” antinomiques, deux formes polaires de structures de classes, qui dans le système qu’elles constituent caractérisent la modernité. D’un côté comme l’a montré Marx, selon la logique du marché, l’appropriation individuelle des moyens de production ouvre au capitalisme. De l’autre – comme l’ont vu notamment de nombreux théoriciens qui relèvent d’une approche analogue, à commencer par Weber-, l’appropriation collective par les managers du centre, selon la logique du plan, au sens général de détermination centrale, ouvre au communisme étatique.

Intersection “pratique” de l’inter-individualité et de la centricicité

Ce clivage est banal, et, en un sens, commun aujourd’hui. Il ne sort de la banalité et ne donne son rendement conceptuel (scientifique et politique) qu’à la condition de se rattacher à la problématique métastructurelle, qui seule fournit la clé des relations entre les deux formes de société et des entités mixtes auxquelles celles-ci donnent lieu.
On peut en effet, à la façon de Weber, comprendre la modernité comme émergence de rationalité. Et plus précisément encore, à la façon des économistes contemporains, montrer le clivage entre deux principes de rationalité économique, le marché et l’organisation, entre lesquels c’est la question du “coût des transactions” qui permet de trancher rationnellement. Mais l’unité entre les deux n’est fournie que dans la référence à la raison pratique : c’est en tant qu’elles sont formes de la contractualité qu’elles constituent un couple dialectique, c’est-à-dire se constituant dans sa distinction à travers un rapport d’identité. La théorie des coûts de transaction peut déterminer qu’en tel ou tel cas, le marché est plus rationnel que l’organisation ou inversement. Elle permet d’établir une comparaison entre leurs rendements respectifs selon le cas. Mais selon cette perspective le rapport reste externe, celui d’une alternative. Ce qui rattache l’un à l’autre ces deux modes de l’arrangement rationnel de l’action collective à grande échelle (c’est-à-dire au-delà des rapports personnels), le plan et le marché, le principe de leur communication (et ultérieurement des contradictions auxquelles ils vont donner lieu), c’est qu’ils renvoient l’un à l’autre à travers la question, immanente à chacun d’eux, de l’accord auxquels ils sont supposés donner lieu. Le marché, comme relation contractuelle entre individus, comme relation affirmée de non-dépendance, se réfère à un principe universel de non-dépendance dont l’expression positive ne peut qu’un rapport central (étatique) contractuel, ouvrant à l’exercice d’une volonté substantielle agençant ses fins et ses moyens selon un plan. Le plan, comme dispositif rationnel, présuppose l’assentiment des agents au principe du plan, c’est-à-dire la non-subjugation des agents dans sa mise en oeuvre : il doit rendre compte de toute limite qu’il apporte à la libre contractualité entre les individus. La dimension cognitive permet de concevoir la complémentarité et l’agencement du plan et du marché. Seule la dimension “pratique”, c’est-à-dire éthique et politique permet de concevoir leur relation interne, le fait que la possibilité de l’un présuppose celle de l’autre, et aussi comment leur antinomie se développe en antinomie entre “structures” de classes alternatives mais dialectiquement liées entre elles dans la modernité.

Le présupposé-posé

On peut maintenir revenir sur la notion de “métastructure” comme présupposé-posé. J’ai forgé ce terme (et constitué le couple métastructure/structure) pour désigner la forme générale abstraite la plus englobante de la modernité. Cette forme occupe la même place que celle de rapport marchand dans la théorie exposée par Marx, dans Le Capital : celle d’un présupposé-posé. Il ne s’agit pas d’un présupposé historique, mais d’un présupposé systémique, qui, comme tel, est “posé”, produit, par le développement du système. Ce n’est en effet qu’à partir de la considération systémique que l’on peut se poser la question du commencement historique du système, ainsi que Marx le fait dans son étude de l’accumulation primitive. Marx montre très bien que le capitalisme présuppose le marché, mais que seul il le pose dans toute son ampleur. Je reprends la même considération, mais en l’élargissant, et cela dans deux directions. Le présupposé n’est pas simplement le marché, mais une forme économico-politique interindividuelle, centrique et associative. Ce présupposé est celui des sociétés modernes dans la diversité de leur forme “structurelles” : il est ce que posent, dans leur développement, la structure (ou système de classes) capitaliste, mais aussi la structure communiste étatique, et toutes les formes intermédiaires. Et c’est à partir de là que l’on peut comprendre l’antinomie entre les formes de société modernes et la circulation (le passage) de l’une à l’autre au sein de cette, très provisoire, fin de l’histoire. C’est en effet dans le posé de ce présupposé qu’une structure particulière affronte l’ensemble de ses déterminations métastructurelles ultimes, donc aussi celles qui la mettent en cause.

Le cercle des sociétés de classes

La notion de métastructure permet de penser la circularité du monde moderne, par quoi la modernité ressemble à une fin de l’histoire, par quoi aussi elle n’en est pas une. La séquence historique, qui avance en processus “structurels” irréversibles, s’inscrit en même temps dans les conditions d’un cercle métastructurel. Ainsi peut-on penser avec Marx au-delà de Marx. Mais je voudrais encore une fois souligner que les considérations ci-dessus avancées sur la métastructure (et plus généralement la théorisation métastructurelle) ne sauraient remplacer la théorie structurelle, au sens que je donne à ce terme, c’est-à-dire ici celle du capitalisme comme tel, avec les développements Qu’elle a connus depuis Marx jusqu’aux approches complexes fournies par la “théorie de la régulation” ou celle du “système mondial”. Elles cherchent seulement à ressaisir le cadre le plus général de son mouvement.

Du capitalisme

Partons de l’analyse du capitalisme proposée par Marx. Et de sa donnée la plus générale, de la détermination primaire par laquelle il passe du concept de rapport marchand à celui de capital : la marchandisation de la force de travail, principe de l’accumulation capitaliste. Assumons son analyse de la constitution de deux classes antagonistes à partir de cette relation. Tout en sachant qu’elle n’est à ses yeux qu’une épure, mais sans laquelle les relations plus fines, concrètes, diverses, contrastées et contradictoires, qui forment le tissu des sociétés réelles, ne peuvent être posées. Et assumons aussi tous les développements qui se rattachent à cette épure et constituent la théorie marxienne de la société capitaliste. Mais braquons un instant le zoom sur cette relation dont procède tout le reste de l’analyse, la relation salariale comme telle, pour montrer comment elle est toujours déjà inscrite dans un cadre métastructurel plus vaste que celui de la structure capitaliste. Et comment la chose s’annonce dans le discours de Marx, mais sous la forme d’une irruption linéaire, téléologique, qui constitue d’avance la dénégation de la circularité métastructurelle.
Cette marchandise se définit comme l’inscription de la force de travail dans le rapport d’échange, typique du salariat moderne. Rapport dans lequel le salarié est à la fois l’agent qui échange et, du moins au regard de sa capacité de travail, la chose échangée. Le moment décisif de l’analyse de Marx est celui qui montre que ce n’est pas le travail qui est l’objet d’échange, mais la force de travail. C’est bien celle-ci qui est mise à la disposition de l’employeur, et c’est par là que se réalise l’exploitation du travailleur (qui produit plus qu’il ne reçoit). Cette considération de la force de travail comme marchandise est donc essentielle à la théorisation. Mais ce que Marx décrit à partir de là comme lutte des classes ne peut, me semble-t-il, se comprendre qu’à partir de la considération (métastructurelle) de ce que ce rapport salarial est, au sens défini ci-dessus, “centré” et “associatif”. La “marchandise” force de travail – et il faut maintenant mettre les guillemets, car on aborde le moment théorique où cette désignation devient métaphorique – est aussi sujet contractuel-dominationnel, c’est-à-dire un agent qui, dans le moment où il échange, où il loue sa force de travail contre un salaire, se trouve situé dans une relation associative et centrée. Le “travail libre”, pour parler comme Weber, la faculté moderne du travailleur, de contracter avec quelqu’un d’autre, qui l’emploie, est indissociable de sa faculté de s’associer à d’autres travailleurs pour peser sur le centre, – notamment pour que ce droit d’association, dimension essentielle de la libre contractualité, devienne effectif. Centre à partir duquel précisément, dans la mesure où son poids (leur poids) s’y fait sentir, se développe une relation qui ne peut être dite exclusivement marchande, au sens où une “loi du marché” détermine la valeur des marchandises, parce qu’il s’agit du contraire d’une relation dans laquelle se trouve remise en cause la spontanéité des rapports de marché. L’espace marchand capitaliste, en ce qu’il implique une centricité étatique, enjeu des forces sociales associées, est un lieu de lutte de classes.
C’est bien, en un sens, ce que montre Marx, quand il décrit la lutte des travailleurs pour la modification de la législation du travail, pour la démocratisation des institutions politiques, etc. Ce qui me semble manquer à son analyse – carence qui fait corps avec une carence globale, qui porte avec elle un impact sur le mouvement communiste, qui s’en est constamment inspiré – c’est la prise en compte du dispositif métastructurel qui forme l’arrière-plan et l’élément intime de cette lutte. La puissance du mouvement ouvrier, fossoyeur potentiel du capitalisme, est principalement expliquée, dans la vulgate marxiste, à partir du développement des forces productives à l’intérieur du capitalisme, à partir du fait que la production capitaliste appelle et promeut un groupe ouvrier toujours à la fois plus exploité, mais aussi plus nombreux, concentré, qualifié, uni par la concentration même de la production. Triomphe du valet (Knecht) hégélien, qui, mis au travail, devenu travailleur, constitué dans sa puissance sous l’effet même du procès de travail, qu’il maîtrise désormais entièrement, sur le maître, devenu virtuellement inutile. En d’autres termes, montée en puissance du “prolétariat”, comme effet de la raison instrumentale, de l’instrumentalité technique et sociale de la raison productive. Tout cela est effectivement essentiel. C’est bien en relation à des conditions économiques déterminées que se réalise cette montée en puissance d’une classe et d’une centralité ouvrière. Mais, à moins de se laisser aller à la concevoir comme une contre-instrumentalité, on est conduit, à reconnaître le lien de cette puissance à la faculté qu’ont les travailleurs de contracter associativement. Laquelle faculté est inséparable de cette contracter en général inter-individuellement et centralement. La puissance du salarié moderne, non pas de l’individu-masse (pensé hors du procès de son individuation juridico-politique), mais bien celle de l’individu travailleur et citoyen, pleinement reconnu ou non, qui, à un moment donné, avec d’autres, se dresse quant à lui et prend ses risques, des risques que lui seul peut prendre parce que ce sont les siens, sa vie, sa peau et ses amours, cette puissance est indissociable du fait qu’il peut – en principe, et dans les conditions inégales et variables qui sont celles des rapports de classes comme le dit Marx, à la différence du travailleur pré-moderne, “changer de maître”. Cette faculté de “changer de maître” n’est donnée qu’aux termes d’une lutte de classes des travailleurs, mais celle-ci s’appuie sur la relation incontournable entre les trois dimensions primaires de la contractualité. Elle constitue précisément l’un des aspects de la “position de la présupposition”.
Bref, les rapports de production capitalistes sont toujours déjà pris dans des rapports généraux implicite contradictoires, par lesquels ils sont toujours déjà mis en critique. Et c’est à partir de là que l’on peut poursuivre l’histoire-épure du mouvement ouvrier, procès éminemment historique, mais inscrit dans le cercle qui configure une époque de l’histoire. Le mouvement ouvrier, on le sait, a ainsi conçu le dessein de manifester que, lorsque le centre est investi par les travailleurs associés, la volonté contractuelle universelle qui s’y affirme ne peut être seulement celle de fixer des bornes au règne de l’appropriation marchande capitaliste, mais bien une volonté générale substantielle, capable d’énoncer démocratiquement ses fins et d’organiser rationnellement la production, par une articulation ordonnée des moyens. Selon des impulsions diverses, dont on ne peut faire le compte ici, mais parmi lesquelles on doit compter une tradition d’analyse venue de Marx, on est passé, avec les constructions du système du “socialisme réel”, à la limite : la relation marchande une fois rejetée, comme indissociable du capitalisme, restait l’autre mode d’articulation rationnelle à grande échelle, le plan, la planification générale de l’activité productive.

Du communisme-étatique

Or celle-ci, pas plus transparente par nature que le rapport marchand, s’est avérée comporter la même prédisposition à l’appropriation du produit et du contrôle social par une nouvelle classe dominante. Cette fois à travers le dispositif de contractualité-domination à partir de la centricité elle-même. Il ne peut être non plus question d’en développer ici l’analyse. Sinon pour souligner son caractère éminemment moderne, au sens où la référence à l’idée que – exception faite de qui ne veut pas entendre raison – la chose publique économico-politique est l’affaire de tous, garantie par une constitution qui affirme (à quelques “détails” près, qui suffisent à la rendre largement inopérante) des droits de participation démocratique. La liberté moderne est formellement affirmée par le discours social immanent par lequel se définissent les institutions. La vie politique et économique est censément la chose de tous. L’institution le répète chaque jour. A cette nuance près, que le chois exclusif du plan, et donc d’une contractualité sociale tout entière réfractée au centre et à partir de lui, porte extinction virtuelle de la contractualité interindividuelle. Non que celle-ci disparaisse complètement. C’est ainsi que le marché du travail, le choix par chacun de sa profession et de son emploi – et donc le rapport “contractuel” de l’individu à une instance sociale particulière – demeure notamment la règle. Laquelle peut sembler disparaître sous les exceptions, mais, lors même que l’exception est à grande échelle, elle garde le statut d’exception. sans cette liberté en effet, celle du marché du travail, même partiellement formelle est largement tronquée, mais principiellement affirmée, le discours fondateur, qui stipule que l’ordre social repose sur la volonté générale et donc sur des instances mises en place par ‘l’ensemble des citoyens et définissant de rapports libres et égaux, n’aurait aucune possibilité de se constituer. C’est à un sujet baptisé dans l’élément de ce discours moderne que le souverain rend médiatiquement ses comptes. Comptes truquée, il est vrai, par lesquels s’exerce le pouvoir d’une nouvelle classe dominante, que le partage de la direction, indissociablement économique, politique et idéologique, du processus social place au-dessus du reste de la société. Sa capacité de se reproduire comme telle en s’agrégeant dans le ciment du parti unique tient à la fonctionnalité de celui-ci par rapport au schème unique et hiérarchisé d’une planification intégrale (ou voulue telle). Le parti unique permet cette sorte d’homogénéité mentale que requiert la mise en oeuvre de l’être social à partir d’un centre planificateur, siège supposé d’une volonté générale. Il assure une fonction de contrôle de l’encadrement, de médium idéologique largement asymétrique, permettant pourtant une certaine gestion des tensions. Son caractère paradoxal, en quoi se résume la contradiction de cette société, tient à ce que, comme parti, il n’est qu’une association privée, et que comme unique, il redouble toutes les instances de l’institution publique, représentant en elles la classe dominante comme telle. Ainsi l’État de droit, qui suppose un ordre public ouvert à chacun sous le contrôle de tous, tend-il à l’extinction. Et l’arbitraire des formes pré-modernes semble prendre finalement le dessus.
Jamais totalement pourtant, car cet ordre planifié moderne ne peut s’exercer qu’en faisant constamment référence à une constitution discursive de la volonté générale qui en est le principe supposé, au fait que tous et chacun au même titre (et nul en dehors d’eux tous et de chacun) sont naturellement appelés à prendre en main la chose publique. Formalité de la rationalité moderne, qui se rappelle encore dans les rituels électoraux les plus cyniques. Et qui est souverainement à l’oeuvre dans l’ensemble de la société, parce que, lorsque l’on affirme représenter une volonté générale, on ne peut convaincre et mobiliser que dans la position d’une prétention criticable la légitimité. Cette formalité de la relation juridique moderne – que j’ai désignée dans l’interférence des trois dimensions de la contractualité -, est bien présent dans la société du communisme étatique. Et le discours officiel, en charge des rites sociaux, ne peut pas ne pas en susciter la mémoire, sublimée, dans le rappel du mythe fondateur d’une émancipation radicale. Formalité formelle au sens où dans le capitalisme aussi certaines libertés restent formelles. Mais active et décisive dans l’émergence du nouveau fossoyeur, de cette nouvelle et immense classe des travailleurs, incomparablement mieux rassemblée par l’économie planifiée, avec ses énormes combinats, ses machines économiques dont le moindre rouage grippé arrête l’ensemble. Elle ne peut que réclamer ce dont on l’a privé, l’usage immédiat de sa liberté de contracter, de faire avec qui veut faire. Elle ne peut que se retourner contre la classe qui domine et concevoir le projet d’anéantir ce qui a été le principe de sa puissance, le réseau de la société planifiée sous l’égide du parti (quand bien même il faut constater que ce parti était aussi un lieu où, depuis longtemps se réfractaient les contradictions de la société et s’exprimaient marginalement et confusément des recherches alternatives). Une fois rejetée, la forme planifiée, il reste l’autre mode de structuration de l’action productive à grande échelle, le marché, sous la forme accomplie du capitalisme, qui accourt à grands pas. sous les espèces dynamiques du capital étranger envahisseur. Et l’on pressent déjà la levée d’une nouvelle association des travailleurs rebelles à cette emprise, qui s’élancent dans le parcours du cercle de la modernité, réclamant qu’au centre leur voix soit entendue, que des dispositions soient prises assurant un bonheur substantiel.

La transformation en son contraire

Une telle circularité (méta-)structurelle semble contenir et condamner tout projet d’émancipation. Je tiens que si l’on veut briser ce cercle, le point stratégique à considérer n’est autre que cette articulation, propre aux sociétés modernes, entre contractualité et domination. Je m’appuierai pour ce faire sur le thème marxien du renversement en son contraire[[Toshio Yamada a fourni un excellent exposé de la question dans son article : “La théorie de Marx sur le renversement de la loi d’appropriation”, in Economic Review, ° 20, pp. 39-52, Osaka, 1985. L’usage que je fais ici du renversement se fonde sur la réinterprétation que j’ai proposée de la théorie marxienne de l’articulation marché-capital dans Que faire du Capital ?, Klincksieck, 1985. Mais ce n’est que dans mon dernier livre, Théorie de la modernité (PUF, 1990), que j’ai pu donner à celle-ci la forme dialectique qu’appelle théorie générale de la modernité..

La priorité de la contractualité, contrat comme promesse

A la théorie métastructurelle de la modernité on a fait (André Tosel) l’objection selon laquelle, Quoique associant contrat et domination, elle donne cependant préséance au premier terme, de telle sorte que le second apparaît nécessairement comme désignant un simple accident, une simple perversion du premier, l’élément contractuel, qui se trouve ainsi désigné en dernière instance comme le paradigme même de la modernité. Un tel “ordre des raisons” ouvrirait inéluctablement à une vision idyllique des sociétés modernes. A laquelle conviendrait au contraire d’opposer un mode réaliste d’exposé, qui envisagerait d’abord les rapports de domination, constitutifs de nos sociétés, avant d’en venir tant aux formes idéologiques pseudo-contractuelles dans lesquels ils se donnent, qu’aux formes réelles de contractualité qu’un autre rapport de force pourrait, dans une certaine mesure, leur imposer, ou mieux à celles qu’une subversion révolutionnaire pourrait lui substituer.
Je voudrais tenter de répondre à cette objection et de justifier cet ordre séquentiel, en cherchant à donner un sens rigoureux à la notion, avancée par Marx, du “renversement en son contraire”. Ce n’est par en effet qu’il suit lui-même un tel ordre dans Le Capital. Seulement, parce que, comme on l’a vu, son moment initial d’analyse demeure partiel, il décrit ce renversement d’une façon inadéquate. Ma thèse est que la contractualité “se change en son contraire” en ce que la métastructure se développe en structures de classes. Cela non pas, je le rappelle, selon une séquence historique, car la métastructure n’est jamais posée que par les structures, mais dans le procès systémique constitutif de la modernité. A ce niveau primordial, l’ordre théorique légitime ne peut donc consister à exposer d’abord un ordre réel de domination, puis une forme idéologique qui est serait le masque, même si des approches de ce type sont ultérieurement justifiées. C’est d’abord une forme (métastructurelle) contractuelle que l’on doit exposer, le rapport de classe – qui la pose – ne pouvant être conçu que comme son “retournement”. La société moderne se pose en renversant le principe qu’elle pose, c’est dire qu’elle s’édifie sous la forme de la promesse non tenue, du pacte refoulé.

La forme de la promesse

On peut reprendre le problème à partir de la question de la propriété à l’époque moderne. Le rapport marchand suppose la reconnaissance réciproque de la propriété d’autrui. Mais cette reconnaissance mutuelle de propriété ne peut, dans sa généralité, procéder que d’une reconnaissance “contractuelle” des conditions de l’appropriation. Comme le dit Kant, la propriété n’est que provisoire tant que n’est pas posé le contrat social, par lequel elle devient “péremptoire”. En bon libéral, il s’imagine seulement que le contrat social ne peut qu’entériner l’ordre marchand des échanges. Or le centre défini par le contrat social peut, comme je l’ai dit, vouloir démocratiquement, et donc légitimement, autre chose que la simple relation marchande. Il peut par exemple décider que certaines formes d’échange, celles qui donnent lieu à profit, soient grevées d’un impôt. Ou que certaines activités (dont aucune liste limitative ne peut être dressée a priori) soient gérées démocratiquement à partir du centre. C’est la relation marchande elle-même qui veut cela, dans son rapport métastructurel à une relation étatique démocratique. Elle veut ce risque, puisque – au sens où la contractualité interindividuelle suppose la contractualité centrale – elle veut le gouvernement démocratique. Et c’est ici que l’on perçoit tout à la fois la clairvoyance de Tocqueville quand il affirme l’affinité de la relation marchande à la démocratie, et sa myopie quand il lui échappe que la démocratie peut vouloir démocratiquement tout le contraire de la relation marchande. C’est en effet dans cette connexion critique entre les deux relations, l’interindividuelle et l’étatique, – interconnexion par laquelle elles se trouvent en position de mutuelle autocritique – que la société moderne s’affirme non comme un ordre naturel régi par des lois (celle du marché ou celle de l’administration rationnelle), mais comme capable de se donner des règles. En ce sens, la relation marchande, en tant qu’elle est métastructurement liée à la relation centrique, définit la propriété par une fragilisation essentielle de la possession, qu’introduit la référence à une légitimation démocratique. Plus précisément, la propriété moderne, en tant que métastructurellement définie, est ouverte à la critique sociale. Elle n’est qu’une prétention criticable à la propriété. Et il en va corrélativement de même du côté de l’appropriation collective à partir du centre, qui doit répondre de toute limitation mise à la contractualité entre les individus. Ce n’est pas par hasard, ni par simple tromperie, que les constitutions modernes affirment des principes démocratiques. Et la violence des révolutions s’alimente de la déception devant la promesse non tenue.
Il restera à montrer que, s’il n’y a contractualité qu’à l’interférence de la relation interindividuelle généralisée et de la relation centrique, c’est-à-dire dans le moment où chacune se trouve sous la critique de l’autre, cette critique suppose l’intervention de la troisième dimension métastructurelle, l’associativité, c’est-à-dire aussi ne se réalise que dans une lutte de classes; Mais, pour l’instant, restons-en à la forme de la promesse, qui est celle de la contractualité.

Le renversement

Le renversement de la contractualité en son contraire s’opère dans le passage même de la métastructure aux structures. Ce renversement n’est en aucune façon un ultérieur, puisque seules les structures posent la métastructure. Mais il y a bien un renversement, et ce ne sont pas les structures qui se renversent en métastructure. Le renversement est le non-tenu de la promesse métastructurelle. Car le contrat social a forme de futur ; il est un pacte. Et son contenu est la promesse de la congruence entre contractualité interindividuelle et contractualité centrale. Le renversement est dans l’autonomisation de ces relations, par quoi, s’écartant l’une de l’autre, de leur mise en critique réciproque, elles se naturalisent. La propriété marchande capitaliste tend à promouvoir un ordre central qui pose la règle marchande comme une loi naturelle et fait apparaître les rapports de production comme des rapports d’échange, et le marché comme l’ordre naturel-rationnel. L’appropriation collective par la classe bureaucratique présente l’uatre thèse de naturalité, celle de l’administration planifiée. Sous des formes diverses, ces deux effets se miment dans les sociétés occidentales. Le renversement n’est rien d’autre que l’autonomisation des formes polaires de la raison sociale productive, par quoi elles se naturalisent, par quoi leur rationalité s’instrumentalise. Principes de règles, elles deviennent principes de lois. L’instrumentalité du marché ouvre à celui qui possède la faculté de contracter de toute la puissance de sa propriété, et par là d’exploiter et d’accumuler. L’instrumentalité du plan déploie à l’infini un réseau qui ne connaît que des fins et des moyens, où le travail lui-même n’est tendanciellement que le moyen de sa fin et le travailleur le moyen de son travail. En ce sens, marché et plan, s’ils sont antinomiques (au sens où ils constituent deux règles alternatives), et si le choix privilégié de l’un ou de l’autre a marqué des sociétés qui se sont définies comme antagonistes, ne sont nullement contradictoires. Les maîtres du marché sont parfaitement capables de s’organiser et les maîtres du plan ou de l’administration aptes à se mouvoir dans l’espace maffieux d’un marché politique (pour ne parler que de lui).
En référence à l’analyse de Habermas, je dirais que ce sont les “médias” eux-mêmes – ou moins ce qu’il appréhende comme tels – qui sont principes des rapports de classes. Je veux dire par là que c’est leur disjonction primaire (qui n’exclut pas une connexion secondaire, c’est-à-dire leur combinaison) qui est le principe du renversement. Quand le marché s’affirme comme “loi”, loi de l’économie, il refuse en même temps qu’il la présuppose, l’instance centrale de sa légitimation qui seule pourrait légitimer la règle selon laquelle l’ensemble des relations productives se traiteront selon la contractualité entre individus propriétaires. Il la refuse en la soumettant à la naturalité d’une “loi”, qui comme telle, comme loi supposée naturelle, ne peut fournir aucune légitimation. C’est dans la séparation des formes polaires que se constitue leur instrumentalisation, par quoi elles sont principes des sociétés de classe. Dans leur séparation, ces formes s’affirment de façon acritique comme naturelles-rationnelles. Ce n’est que dans leur intersection que peut s’affirmer leur qualité de prétention criticable, de pacte et de promesse.

L’association comme sujet

Mais cette intersection “critique” n’est pas à comprendre comme la simple combinaison du plan et du marché. Celle-ci en effet, qu’on la prenne comme manifestation de rationalité productive ou comme articulation de rapports de classes, ne constitue aucun “renversement”. Et c’est sur le troisième terme, l’association, qu’il nous faut maintenant faire porter l’analyse.
Ce n’est pas un hasard si toute la pensée révolutionnaire s’est tournée vers la recherche d’une “association des travailleurs”. Les conditions d’un retournement du “renversement de la liberté en son contraire” ne semblent en effet pouvoir procéder que de l’association des exploités dans une lutte contre l’exploitation et la domination. C’est la puissance associée du “prolétariat moderne” – lent mouvement de ma société civile et irruptions de masse – qui a pu sous le capitalisme, dans une certaine mesure et en rendant nécessaires certains compromis, mettre en cause la “loi” du marché, la faire apparaître comme la règle d’un jeu que l’on peut ou non accepter, dont on peut modifier et modifier encore les conditions d’application, et que l’on peut en principe inscrire dans un dessein, plus vaste que le marché lui-même, définissant des objectifs, des étapes, des moyens, Seule la puissance de l’association peut effectivement mettre plan et marché en articulation critique et par là instaurer quelque élément d’authentique contractualité.
Il reste pourtant à définir pourquoi, dans quelles limites, et dans quel rapport avec le mouvement réel de la société moderne, “l’association”, prise en son sens le plus général (qui se monnaie dans des figures comme celle de l’autogestion ou de la démocratie directe) constitue le paradigme d’une alternative. C’est-à-dire dans quelles conditions peut être reprise, rectifiée et élargie la logique associative qui fut celle du “mouvement ouvrier”.
Je pose qu’on ne peut répondre à cette question si l’on ne comprend pas que l’association n’est pas un type particulier de contractualité, mais un moment de la contractualité[[Voir : “Pour un contractualisme révolutionnaire”, L’idée de socialisme a-t-elle un avenir !, PUF, 1992.. La contractualité en effet ne peut être pensée comme un genre de relation, décomposable en trois espèces, qui seraient inter-individualité, associativité et centricité. Elle est l’articulation contradictoire de ces trois moments, opérateurs métastructurels, c’est-à-dire aussi structurels. L’association, qui n’est qu’une dimension du complexe de la contractualité-domination, ne peut être conçue comme une forme supérieure de contrat.
L’association n’est donc pas l’innocence même. Non seulement elle s’inscrit dans le cadre de la société globale, et donc de la double polarité de son ordre rationnel (marché et plan). Non seulement elle est mobilisable pour les intérêts dominants, qui jouissent tout autant que les autres de la même faculté de s’associer. Mais, du côté même de ceux qui s’associent dans une lutte contre les effets d’exploitation et de domination inhérents aux formes marché ou centrée, elle connaît très vite ses limites. Dès qu’elle atteint une certaine échelle, elle en appelle en effet à ces mêmes formes polaires de l’organisation globale : les associés en viennent à diviser organiquement les tâches et à intérioriser les normes marchandes. Si l’on considère que les enjeux de la vie sociale se présentent à des échelles toujours plus vastes, on conçoit les faiblesses et les contradictions qui s’attachent à la forme de l’associativité.
L’objet du socialisme ne peut être de substituer l’association aux formes de la contractualité interindividuelle et centrale, celles du marché et celle du plan, que réclame la complexité de la vie sociale à grande échelle, mais de soumettre celles-ci à la critique des multitudes associées. Soit à pousser aussi loin que possible les formes telles que celles de “l’autogestion” et de la “démocratie directe”, mais dans la conscience de l’intime relation entre les trois moments de la contractualité et les formes de domination qui s’y rattachent.
Mais quel est donc le secret de l’association et pourquoi, sous quelque noms qu’on lui donne, constitue-t-elle la référence privilégiée de la pensée révolutionnaire ?La raison n’en est à chercher nulle part ailleurs que dans le fait que – dès lors du moins qu’elle s’ouvre sans exclusive – elle se définit par la promesse de se tenir dans l’élément immédiat du discours, c’est-à-dire d’exclure par définition le développement renversement inhérent aux deux autres, selon lequel le médium contractuel se retourne en rapport stratifié et antagoniste de propriété et de pouvoir.
Le point d’appui d’un discours social qui prétend ne renvoyer qu’à lui-même n’est rien d’autre que ce qui peut lui donner socialement cohérence, c’est-à-dire l’accord argumenté de ceux qui communiquent. mais ce discours ne peut être principe d’une pratique effective que s’il définit, en même temps qu’il argumente sur les situations particulières, les principes au terme desquels la discussion se clôt et l’action s’engage. L’éthique du discours ne peut pas ne renvoyer à une théorie des principes.
Il reste à savoir ce que doit être une théorie des principes pour être une théorie politique. Si on la définit par la référence contractuelle, par ce qui acceptable par les parties en cause, son horizon est celui du présent; Elle ne peut avoir la forme d’une utopie, comme il advient in fine à la théorie de Rawls, qui cherche sa cohérence ultime dans l’assurance d’un équilibre, dans l’aptitude de la “société bien ordonnée” à se reproduire comme telle parce qu’elle inspire à chacun la tendance à son propre soutien. L’objet d’une théorie contractuelle ne peut être la définition d’un point idéal auquel d’autres – qui ne sont pas là aujourd’hui pour en débattre et contracter avec nous – devraient un jour parvenir. Il est celui d’une pratique transformatrice immédiatement requise au regard d’exigences qui puissent recevoir l’assentiment de tous les contemporains. Une théorie politique contractualiste a donc pour objet de formuler la critique des formes de domination réellement existantes et les principes stratégiques de leur abolition. Loin d’enclore l’action dans l’espace du discours, elle postule que la chaîne discursive est déjà rompue, la relation discursive “transformée en son contraire”, et que la reconstitution de la relation contractuelle ne peut être qu’infraction à l’ordre établi. Mais, précisément, selon des principes stratégiques recevables par tous, c’est-à-dire en eux-mêmes irrécusables.
Pour cette raison, le principe général d’une théorie contractualiste a la forme d’un “principe de moindre différence” ou de “maximale puissance”. Non au sens rawlsien d’une répartition acceptable (car c’est vers quoi du moins les autres composantes du discours rawlsien tendent à réduire son second principe). Mais au sens le plus général de l’exigence d’une vie aussi pleinement réalisée que possible : aucune différence (de pouvoir, de richesse, de revenu, etc.) n’est tolérable si elle ne fait la preuve qu’elle profite à ceux qui ont le moins. Soit à la masse des exploités et des dominés. Le “point de vue” de la théorie contractualiste est celui de cette multitude, celui qu’elle seule peut formuler et qu’elle formule quand elle parvient à définir une stratégie réellement transformatrice, allant à l’extrême du possible, c’est-à-dire jusqu’au point où l’intention révolutionnaire se retournerait en impuissance. Pour concevoir que ce principe est un principe de justice, il faut se représenter qu’il n’existe aucune légitimité de pouvoir ni de propriété en dehors de l’accord contractuel sur les formes du pouvoir et de la propriété. Pour concevoir qu’il est un principe politique, il faut se représenter qu’il comporte, imminente, la clause d’efficacité ou de rationalité (qu’on ne peut sans confusion majeure comprendre comme un optimum parétien), par quoi il est axiome stratégique ; non seulement il exclut tout ce qui conduit à l’échec, mais il définit une norme d’intervention transformatrice.
Un tel principe n’a pas de contenu utopique, il ne réfère qu’à la situation présente et à sa transformation. Il est le principe constitutif de l’association en tant que forme contractuelle du mouvement. Il délimite le concept politique de l’agir révolutionnaire. On peut le prendre comme principe an-anarchique puisqu’il définit les conditions de la non-subjugation.
Un dernier point doit être éclairci. On m’a fait remarquer (Jean-Pierre Cotten) que, lorsque j’avance le paradigme de l’association en corrélation avec un principe de différence, on est fondé à m’objecter qu’il s’agit là d’une approche purement morale de la politique, sous les espèces du rassemblement des défavorisés ; la problématique du “point de vue du prolétariat” avait au moins pour elle une consistance sociologique, fondée sur les caractères d’une situation historique déterminée, celle de la grande industrie, cadre de l’émergence d’une force sociale certes fragile, contradictoire et éphémère, mais empiriquement réelle. Prétendre la renouveler en lui donnant la forme plus générale du point de vue du “défavorisé”, n’est-ce pas lui substituer une simple entité métaphysique ?
Je répondrai que l’on ne peut m’opposer la différence entre une approche historico-systémique de type “prolétariat” et une déduction morale, de type “défavorisés”. Car je ne propose pas un groupe moral, déduit de principes politiques, en lieu et place d’un groupe social. La “défaveur” dont je parle n’est pas prescrite par le sort, mais par la dynamique des structures de classes moderne. C’est l’exploitation qui produit le pôle de ceux qui ont moins, des exploités et des dominés. L’approche métastructurelle cherche seulement à en fournir un concept plus général et plus dialectique que celui que Marx nous a légué; la question reste celle d’analyser pourquoi et dans quelle mesure, sous des formes sans cesse renouvelées, les sociétés modernes tendent à produire et reproduire la multitude à la fois comme dominée-exploitée, et comme capable de s’associer pour lutter contre cet état de fait, c’est-à-dire de faire du principe énoncé ci-dessus la maxime de sa pratique.
Il est clair que seule l’exploration des formes que prend le procès de production à l’époque contemporaine, avec toutes ses implications culturelles, scientifiques, organisationnelles, ethniques, sexuelles, géopolitiques – qui renouvellent entièrement l’espace social – est capable de déterminer la configuration et la stature de ces nouveaux sujets sociaux (réellement ou potentiellement) associés. Ma démonstration vise seulement à montrer les conditions les plus générales (et les plus décisives) de cette émergence. A établir l’interconceptualité de la question du fait social et du droit dans la modernité. La maxime d’associations de la multitude, énoncés ci-dessus, figure l’interface d’un concept politique et d’un concept socio-historique. A la multitude exploitée-dominée en général dans le système moderne, la liberté-égalité est toujours-déjà méta-structurellement promise. Elle est donc toujours-déjà fondée à l’exiger, avec sa force potentielle de multitude associée, mais où l’associativité est inséparable des autres dimensions de la contractualité, et toujours confrontée aux périls structurels (aux implications de classes) qui s’y attachent. Les forces et entités sociales ne surgissent comme rapports structurels que dans le contexte métastructurel, qui implique dans ses termes la question du droit. On ne peut penser le mouvement par lequel les exploités-dominés se constituent en acteur associé qu’à l’articulation métastructurelle-structurelle du droit et de la puissance.

Au-delà de la modernité, de l’État et du politique

Il reste à penser l’au-delà de cette énormité. C’est-à-dire aussi l’au-delà du “socialisme”, au sens de la perspective que Marx, dans la Critique de Gotha, désigne comme celle du “communisme”; L’approche systémique et dialectique de la modernité, qui en est le nécessaire préalable, conduit situer cette considération entre deux autres, dont l’une reste en-deçà et l’autre porte au-delà d’une telle perspective. Je terminerai donc par l’énoncé schématique de trois thèses qui voudraient marquer les confins et les limites de la théorie ici proposée.

1. La première concerne l’émergence inéluctable d’un “sur-Etat” mondial[[Voir : “Demain, le sur-État”, in Ethique et politique, Actuel Marx, n° 11, PUF, 1991., forme structurelle-métastructurelle unifiant la société humaine dans son ensemble. Tendanciellement en effet, les procès de production (notamment du fait de leurs externalités) sont de moins en moins assignables à des territoires que des États particuliers pourraient revendiquer. L’environnement planétaire ne peut pas ne pas lentement commencer à apparaître comme le patrimoine global de l’humanité, enjeu d’une contractualité-domination universelle. Les théoriciens marxistes du world-system ont parfaitement décrit la constitution du système capitaliste global, avec son articulation centres-périphéries, etc. Mais au moment où le “développement des forces productives” tend à instituer, selon un processus de très long terme (dont les effets pourtant sont déjà perceptibles), une “centricité” mondiale de caractère étatique, la chose se complique. Certes les puissances impériales du centre cherchent et parviennent à se l’approprier. Elles affermissent ainsi, et aggravent, leur domination par la main-mise sur un ordre institutionnel planétaire à tendance proprement étatique, ou plus précisément “sur-étatique” (concept que j’oppose tant à celui de supra-étatique qu’à celui de super-étatique, car la forme sur-étatique vient coiffer, non remplacer, les formes étatiques). Elles ne le font pourtant qu’en s’inscrivant dans une dynamique qui les dépasse. Car la dynamique du “système capitaliste mondial” comme tel, celle de la domination des États-nations du centre sur ceux de la périphérie, repose sur une matrice pluri-étatique, à laquelle le nouveau cours, tout en la confortant, porte contradiction. Dans cet espace planétaire tendanciellement unifié, ce sont en effet les rapports “modernes” que l’on retrouve, selon leur dimension extrême, où va se déployer dans tout son ampleur l’articulation méta-structurelle d’abord contenue dans les limites de l’État-nation et de la configuration world-systémique. En émergent conjointement toutes les figures : pacte, promesse, renversement, domination marchande et bureaucratique, champ ouvert à l’association. Les projets d’ “émancipation” issus du mouvement ouvrier et démocratique, balayés en même temps que les états-nations qui les avaient portés, trouvent là leur espace ultime. Voilà ce qu’il convient d’appeler “ultra-modernité”.

2. La seconde considération est celle d’un au-delà de la modernité. Celle du “communisme” au-delà du socialisme. Au sens où l’a entrevu Marx : comme l’au-delà de la contrainte du travail. La question du “communisme” ne peut en effet, me semble-t-il, être posée qu’à partir de ce qui constitue le soubassement historique de la matrice (méta-structurelle de la modernité, à savoir la forme “travail”, ce noyau du rapport moderne de la contractualité-domination. S’il convient en effet de récuser l’approche en termes de “mode de production”, qui tend à caractériser chaque époque par une forme économique, on doit cependant reconnaître que c’est une “forme travail” qui constitue l’élément de cette matrice métastructurelle moderne. C’est bien elle qui commande l’articulation constitutive plan-marché. Et donc de ses implications “structurelles” (au sens de formation de classes) en termes d’appropriation et de domination, mais aussi de retournements libérateurs. Or c’est bien cette forme travail qui se trouve aujourd’hui remise en cause. Et ce problème a deux aspects.
Le premier concerne la centralité du travail dans l’activité humaine. Non que le travail perde de l’importance. Il manifeste au contraire sa capacité grandissante à modifier de façon accélérée le sort de l’espèce humaine. Mais, du fait de la conjonction entre la croissance de la productivité et la nécessité (qu’impose la fragilité de l’environnement) de limiter la production, il perd le rôle ordonnateur qu’il a joué dans la socialité humaine. Il est déjà devenu “rare”, au sens où, quand les moyens de produire tendent à faire l’objet d’une appropriation monopoliste, la masse des humains ne parvient plus à trouver place dans un schéma de production efficace. Cette rareté “moderne” s’inscrit dans une rareté postmoderne, qui tient à ce que l’activité humaine devra largement s’orienter vers d’autres objectifs que ceux de la production. A partir de là, la matrice de la modernité comme articulation plan-marché (avec tout ce qui s’y rattache aux plans métastructurel et structurel) commence à perdre de sa prégnance. En toutes les dimensions de la socialité humaine peuvent commencer à en secouer le joug.
Le second aspect concerne le fait que le travail productif, sous sa forme la plus avancée qui est celle de la recherche scientifique, tend lui-même à échapper à cette matrice générale de l’organisation rationnelle plan-marché. L’activité scientifique se développe en effet comme sphère de la communication, de l’inappropriable, de l’imprévisible mouvement. Elle fait émerger une nouvelle sorte de sujet de l’association.
Ces problèmes, ceux de la post-modernité, c’est-à-dire du “communisme” au sens ultime de ce terme, sont donc déjà les nôtres. L’analyse ici présentée a seulement pour objet de montrer qu’ils ne peuvent être correctement posés que si l’on a “bouclé” la théorie de la modernité.

3. la troisième considération a pour objet l’au-delà du politique. Le paradigme de la contractualité définit la sphère de l’éthique politique et, en ce sens, la sphère du politique. Mais on ne contracte qu’avec les contemporains, et cela reste vrai si l’on comprend cette contractualité sociale comme une donnée structurelle et non événementielle. Or notre action sur le monde détermine écologiquement le sort futur d’une humanité qui n’est pas là pour contracter avec nous. Notre pratique se trouve donc ainsi confrontée à une autre mesure que celle du politique, à un autre impératif, que l’on peut désigner comme celui de la “morale”. L’un et l’autre conspirent : le projet politique d’émancipation, comme projet stratégique, s’inscrit lui aussi dans le long temps. En même temps, comme deux regards accommodant à des distances différentes, ils peuvent sembler ignorer mutuellement leurs objectifs, car si le principe temporel du politique est l’urgence révolutionnaire, celui de la morale n’est autre que l’aspiration à l’interminable. S’il y a cependant entre eux connivence, c’est parce que la morale contient aussi le droit, et non l’inverse. La politique n’est pas le dernier mot de la sagesse.

Bidet Jacques

Philosophe ,directeur de la revue{ "Actuel- Marx"}