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Pourquoi l’Archipel des Revues ?

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L’Archipel des Revues est organisé les 13, 14 et 15 novembre 2003 parrallélement au Forum social européen, dans les locaux du FIDE 17 Bvd de la Liberation 93200 à Saint Denis ( A 300 métres de la gare RER-SNCF de Saint Denis )Pourquoi une initiative de l’archipel des revues européennes ?
Pourquoi un lieu « à nous », entre nous, au sein du Forum Social Européen où certains d’entre nous, comme tant d’autres, vont courir d’Ivry à Bobigny, de la Villette à Saint-Denis, de la Maison des Métallos à l’Ile Saint-Denis ?

Archipel : chapelet d’îles formant un ensemble, décomposable et recomposable, qui permet de passer des unes aux autres, de naviguer comme en terre ferme. L’archipel n’est ni massif comme le continent, ni isolé comme l’îlot, ni renfermé comme une île. Son identité est subtile, plurielle

Le projet de créer au sein du Forum Social Européen de Saint-Denis un espace de débat et d’élaboration nouvelle vient d’un bilan tiré par la plupart des participants aux contre sommets auxquels ils ont participé (Seattle, Gênes, Porto Alegre 2, Florence, Porto Alegre3) mais aussi à d’autres initiatives comme le Border Camp de Strasbourg.
L’importance et l’utilité des sommets des mouvements ne sont pas en cause. Mais, après avoir largement roulé notre bosse aux quatre coins de la terre, nous formulons trois types de critique à ces grandes cérémonies des mouvements planétaires.

– Tout d’abord leur dépendance mécanique vis-à-vis des G7 ou G8 depuis Seattle, qui impose un rythme et des échéances dont la maîtrise nous échappe. Bref une sorte d’institutionnalisation des rendez-vous de la ” contestation “.

– Deuxième critique : Au fur et à mesure que les Sommets deviennent des manifestations de masse, les formes de travail et de débat qu’ils véhiculent deviennent extrêmement lourdes. Les ordres du jour proposés se mettent à ressembler à des inventaires à la Prévert. Les procédures pour gérer cette abondance cantonnent la démocratie à un exercice souvent formel sur des sujets d’organisation assez secondaires, tandis que nombre de décisions de fond (ordre du jour retenu, interventions et conduites des débats, synthèses des points de presse, contacts avec les forces institutionnelles, initiatives politiques), sont prises de façon opaque et mériteraient un débat d’orientation ouvert.

Sans être du tout des partisans d’un spontanéisme caractériel, nous avons l’impression d’une façon de participer ainsi à de la politique par trop traditionnelle, qui fait la part trop belle aux sujets de consensus illusoire, du genre des plus petits communs dénominateurs, comme dans les cartels d’organisations, au détriment d’un débat franc qui est indispensable et incontournable si nous voulons avancer. Par exemple, faire semblant de composer un front uni ou unique anti-libéral, ne répond déjà plus à nos problèmes. À l’heure où Chirac et Schröder, après Romano Prodi, remettent en question ouvertement le pacte de stabilité en demandant des initiatives de croissance sous la forme de grands travaux dans la recherche, les technologies de pointe et les infrastructures de transport, la question n’est plus de critiquer Duissemberg puis Trichet de la Banque Centrale Européenne, mais d’ouvrir une bataille politique pour augmenter le budget fédéral européen ( actuellement plafonné à 1,27 % du PIB des pays membres) sous contrôle de l’Euro Parlement, de concevoir une politique sociale directement fédérale, comme un revenu garanti à niveau européen qui compléterait les Etats Nationaux de plus en plus défaillants par rapport à leur vieille fonction d’Etat Providence.
Ce n’est pas en accumulant une motion de refus de plus de la Constitution et en dénonçant la dérive néo-libérale que l’on fera avancer l’autre Europe qui existe déjà dans les comportements, dans les aspirations, dans les conflits.

C’est un secret de polichinelle que la gauche européenne institutionnelle connaît une crise sérieuse (en France par exemple les trois partis de gauche sont particulièrement secoués depuis le 21 avril 2003). Le mal n’est pas français : la gauche institutionnelle est en difficulté partout en Europe. Nous ne sommes pas sûrs qu’il y ait lieu de pavoiser et que cela débouche sur une nouvelle perspective Nevsky.

C’est un autre secret tout autant de polichinelle que de dire que la direction française d’Attac est critiquée par les sections européennes pour son indulgence un peu trop forte envers les souverainistes de gauche qui répond en balancier à la dénonciation des penchants socio-libéraux du parti socialiste. À quoi il faut ajouter immédiatement que cet essoufflement des gauches traditionnelles, qui semble redonner une crédibilité toute éphémère à la potion classique de l’extrême gauche (un grand parti révolutionnaire à gauche du parti socialiste) n’épuise pas le champ du possible. L’alternative, l’autre Europe que nous voulons, est-elle condamnée à osciller entre le pôle blairiste et un radicalisme éternel, d’un populisme à l’autre ?

On peut se poser la question quand on voit que les luttes sociales confrontées à des gouvernements de droite très entreprenants s’accompagnent de demandes nouvelles de la part de la première et de la seconde gauche y compris syndicale : ainsi les syndicats allemands font appel au Forum social de Tübingen quand des grèves éclatent ; et un peu partout surgit cette évidence criante : les syndicats sans les mouvements des sans papiers, sans les formes de contestation des secteurs jeunes , sans les précaires et les Intermittents de tout le travail, risquent de devenir à très court terme des unions de retraités.
Il serait puéril de penser que la gauche sans toute la gauche a la moindre chance de contrer les offensives néo-libérales ni d’avoir une incidence significative à niveau européen.

– Le troisième facteur de critique que nous ressentons assez largement, c’est le décalage préoccupant qui se manifeste, un peu plus à chaque sommet, entre le potentiel d’innovation et de renouvellement des analyses et des pratiques de mouvement d’un côté, et les procédures et découpages des questions (de façon thématiques ou ” nationales “) qui favorisent la langue de bois et découragent l’élaboration de priorités nouvelles. Les contre sommets semblent avoir déjà écrit leurs conclusions à l’avance, la seule inconnue étant le degré de mobilisation. Le ” peuple ” rassemblé est invité à ratifier les options, les propositions déjà élaborées par des états-majors syndicaux ou partidaires de façon centralisée, même si ces motions toutes prêtes donnent lieu à de furieuses empoignades en coulisse.

Formulant ces critiques, nous n’avons pas l’impression de chercher à scandaliser. Les formuler, en discuter franchement fait partie de la création d’un nouvel espace public véritable par opposition à l’espace marketing livré en kit par les médias officiels qui sont les grands monopoles de la société de l’information. Mais l’essentiel n’est plus de formuler les critiques sur un mode incantatoire et ronchon. Il s’agit désormais de faire la démonstration qu’une autre façon de mener ces rassemblements est possible. Pour que l’élaboration et la mise en pratique d’un autre monde soient possibles, il faut que nous montrions que d’autres pratiques des sommets sont possibles. La « bonne gouvernance » est la tarte à la crème de la pensée politique libérale, mais il faut avouer qu’elle s’applique cruellement à nos rassemblements. Les jérémiades sur les ” manipulations “, les ” récupérations ” ne nous intéressent pas. Nous essayons plutôt de montrer que nous pouvons contribuer à notre façon au Forum social européen. C’est d’ailleurs la tendance qui s’est illustrée lors du récent contre sommet d’Evian dans les villages.

Un des enjeux cruciaux dans l’Europe est d’assurer un travail en commun entre les différents pays européens de façon multilingue. Travailler en réseaux effectifs, avoir les supports les plus légers possibles, une toile de revues, telles sont des questions d’actualité si nous voulons dépasser les insuffisances dont nous sommes tous conscients.

Mais dira-t-on, ces questions, nombre de participants de premier plan au FSE les évoquent. Par exemple les Revues Mouvements et Transversales Science et Culture les soulèvent dans un petit livre, (Où va le mouvement altermondialisation ?, La Découverte, 2003) . Les Revues impliquées dans le projet K ! font de même.
Pourquoi maintenir une initiative autonome par rapport au Sommet?

Deux mois après, après le déroulement des diverses réunions d’organisation du Forum Social Européen de Saint-Denis, les 777 propositions de séminaires priés, comme c’était logique, de se regrouper dans des séances marathons, le projet d’un Archipel à nous, nous a semblé encore plus pertinent tant en ce qui concerne la situation française, que la situation européenne voire même générale.
En effet, malgré une pression de la base pour une initiative de type “toute la gauche” tel l’Appel pour une alternative à gauche” (dimanche 28 septembre à Paris, voir http://www.alternative-gauche.com), les trois partis de la gauche PS, Pc et Verts restent profondément divisés. L’extrême-gauche, de son côté, menée par la Ligue Communiste veut polariser la gauche entre une branche social-libérale de gouvernement et une branche de rupture et de mouvement. Sur les élections régionales et la perspective d’entrée du Front National dans des postes clés aux Régions françaises, sur la question des modalités de ratification de la Constitution européenne, cette polarisation s’affirme. Elle paraît d’autant plus coûteuse que les mouvements des enseignants, et celui des intermittents ont été les seules réponses à des attaques très fortes de la droite dans plusieurs domaines qui vont des libertés, aux retraites, et aujourd’hui aux 35 heures.

Au niveau européen, alors que la Convention Européenne ouvrait un espace politique, les batailles autour du projet de Constitution pour l’Union Européenne sont restées limitées à des sphères très techniciennes et à des « élites » (fussent-elles des avant-garde fédéralistes). Mais, à quoi servent ces avant-gardes si les ratifications dans les 25 pays composant désormais l’Union Européenne se heurtent à un repli souverainiste et populiste ?

Pourtant, sur le plan international, l’échec de Cancun et l’irruption croissante du Brésil de Lula sur la scène internationale, la consolidation argentine qui a vu Kirchner tenir tête au FMI, avec l’appui ouvert de Stiglitz, ont montré que la donne est en train de changer très rapidement.

Une altermondialisation, une alter-européanisation des vieilles nations (plus fédérale, plus sociale) a déjà destitué la légitimité du modèle libéral qui ne tient plus debout que par la guerre et le principe du j’y suis j’y reste.

Seulement voilà, pour élaborer une autre ONU, un autre ordre mondial, d’autres institutions ( ou réformer profondément celles qui existent), il faut commencer à proposer des solutions. À Cancun le travail des ONG a été déterminant pour aider les pays du Sud a écarter les projets d’accord illusoires ou trompeurs des pays du Nord (sur les génériques par exemple).

Aujourd’hui, quand les syndicats défilent en masse à Rome en marge de la conférence intergouvernementale pour demander une véritable Europe sociale, c’est très bien ; mais pour l’instant le contenu de cette véritable Europe, et la forme institutionnelle qu’elle devra revêtir, restent très vague. Nous sommes très loin d’avoir accompli, sur ce plan, le travail précis réalisé par Oxfram contre le brevetage du vivant par exemple. À l’exception, peut-être, du travail réalisé par les défenseurs des logiciels libres auprès des gouvernements et du Parlement européen. L’échéance du Sommet mondial de Genève sur la société de l’information, les droits de la propriété intellectuelle est cruciale.

Dès le mois de juillet dernier, nous nous étions proposés de :

– 1) Participer à certaines séances plénières et à certains séminaires en particulier à des initiatives qui supposent de regrouper des forces autour de la question de la forteresse Europe (politique migratoire, sans papiers), la question de la constitution européenne et de la construction d’un fédéralisme européen autour d’un modèle social européen
soutenable , la question de la politique étrangère européenne vis à vis des Etats-Unis ( la guerre, le Sud, l’espace méditerranéen ), les libertés collectives et individuelles à l’age de la société numérique (les droits de propriété intellectuelle, les tentatives de mise au pas de l’Internet).

– 2) Diffuser dans le Sommet un journal tiré à 10 000 exemplaires selon le modèle du journal intermittent Ø yes, Make the World, Border no, Location Yes, apparu à Munich en décembre 2001 et à Florence en 2002 et ce mois de septembre en prévision du Sommet de Genève.
Ce journal de 16 pages rassemblerait sur les principaux thèmes sur lesquels nous estimons avoir quelque chose à dire dans ce sommet, les contributions rédigées dans les différentes langues avec leur traduction dans les principales langues sur un site.

– 3) Le troisième engagement était de proposer un type de regroupement dans le Forum social Européen, en faisant fonctionner un lieu : l’archipel des revues. Lieu des ” bonnes pratiques “.

C’est chose faite. Vous en avez le produit et le programme entre vos mains.

La proposition de l’Archipel des Revues vise à explorer un mode de travail en commun de revues européennes. Elle entend fournir une occasion de rencontre à des militants, à des participants au débat politique, intellectuel et culturel.

Elle parie sur une maturité politique du débat et des propositions à invente. Elle entend se trouver en phase avec ce qui s’est révélé clairement depuis le 15 février dernier : l’existence d’une opinion publique européenne contre la guerre. Il nous incombe de d’avancer vers une autre 15 février autour d’une autre Europe sociale, une autre Europe dans le corps et le cœur de l’Europe tout court. Dans sa constitution matérielle.

Nous ne sommes pas toutes les Revues en Europe, nous ne sommes pas les représentants des revues, nous sommes un archipel qui annonce aux navigateurs que la terre est peut-être proche.

Merci aux 21 revues portugaise, espagnoles, italiennes, allemandes, françaises, brésilienne, aux collectifs des intermittents du Spectacle, aux troupes de théâtre, à l’Association FIDE, à la Mairie de l’Ile Saint-Denis, d’avoir rendu possible cette initiative.

C’est notre salut, ensemble, au FSE. En plus de notre participation aux débats du Forum.

Les revues de l’Archipel au FSE de Saint-Denis