Pouvoirs pouvoir : constat, polémique, fondements

Il est possible de se livrer à toute une série de jeux de mots autour du pouvoir, des pouvoirs, de la puissance (que je laisserai pour l’instant de côté), du potentiel et du possible. Je m’en tiendrai ici à la réalité.

Constat: la crise du patriarcat

Réalités, potentialités

Au XIXème siècle apparaissent, dans les pays occidentaux qui s’industrialisent, des “mouvements” de femmes: les femmes bougent.

Je dis mouvement moins pour évoquer une ou des organisations, mais pour distinguer ce phénomène nouveau, le déplacement d’un nombre soudain qualitativement multiplié de femmes, de transgressions individuelles et exceptionnelles, déplacement par rapport à une ligne de partage immémoriale tracée entre les sexes, entre les femmes et les hommes, entre des mondes, le féminin et le masculin, déplacement dont le caractère massif renvoie nécessairement à des transformations qui créent les conditions historiques de sa possibilité. On peut faire l’hypothèse que le salariat des femmes est cette réalité historique.

Réalité : événement non concerté et d’abord immaîtrisé, le salariat des femmes ouvre une brèche dans la certitude du rangement sexuel. Il dérange la mise en scène du partage traditionnel des tâches, des lieux et des temps selon les sexes. Il rompt l’équilibre de la complémentarité de deux mondes puisqu’il peut s’interpréter soit comme l’irruption des femmes dans un domaine réservé aux hommes, celui du travail socialement reconnu, soit comme l’apparition d’un terrain qu’il faudrait supposer sexuellement neutre.

S’ouvrent alors des potentialités historiques : que dans la forme nouvelle prise par la séparation entre le privé et le public, le domestique et le politique, les femmes, individus économiquement majeurs et virtuellement indépendants, cessent d’être assignées aux fonctions réputées relever du féminin, et que réciproquement les activités “publiques” ne demeurent pas le monopole du masculin.

Confusion des sexes, mélange des mondes qui justement ne se réalise pas, car une autre réalité vient interférer avec la précédente et rend improbable la neutralité sexuelle dans le travail, dans l’activité publique.

Cette autre réalité pourrait bien être le rapport de sexe, les pratiques et les représentations qu’il induit. Entre ces deux réalités, il y a distorsion, au point où elles interfèrent.

Interférences

La réalité du travail (effectif ou potentiel) suppose résolus, effacés les problèmes posés par une différence entre hommes et femmes : il n’existerait que des individus économiques et juridiques. Les femmes “travailleuses” répondent en principe à cette définition.

Mais à cette réalité résistent des inerties qui en contrecarrent les effets : – inerties juridiques, car au cœur même du droit, la neutralité quant au sexe reste incertaine. La minorité, l’incapacité juridique de l’individu de sexe féminin s’inscrivent au contraire dans les dispositions du Code Civil qui articulent aussi bien les droits civiques que le droit au travail à un statut “civil”: celui de la dépendance de la femme mariée.

– inerties juridico-politiques, puisque le droit de vote ne découle pas de la majorité économique. Les femmes travailleuses remplacèrent bien les hommes absents pendant la première Guerre mondiale, mais leurs loyaux services ne furent récompensés d’aucune inscription politique, et il fallut attendre la fin de la Seconde Guerre pour que la citoyenneté soit “octroyée” (pour des raisons d’ailleurs douteuses !)

– inerties pratiques : la résistance des hommes au travail de “leur” femme. L’argument de la concurrence des femmes sur le marché du travail pèse moins lourd, dans les discours ouvriers, que les convictions qu’il sert à rationaliser: une femme incarne le refuge domestique ; sa place est au foyer, garante du confort du nid familial. En outre elle est fragile et doit être soustraite à la promiscuité. Dès- le milieu du XIXème siècle, on voit se développer cette argumentation, dans les textes de Michelet (L’Amour, La Femme), dans Le Sublime, de Denis Poulot, mais surtout dans les congrès ouvriers, syndicaux et politiques.

Ces résistances ont à leur tour des conséquences sur l’effectivité du travail potentiel : à la neutralité et à l’égalité de principe s’opposent pour les démentir la réalité de l’inégalité des salaires et finalement la priorité donnée aux fonctions familiales des femmes, sous les espèces de la formule durable de la fameuse “conciliation” entre travail salarié et devoir maternel. La différence des sexes se réinscrit alors à l’intérieur même du “terrain neutre”, pour y produire à nouveau ses effets de hiérarchie, d’exclusion. Le salaire de la femme est par exemple “salaire d’appoint”; il alimente le superflu (ou le nécessaire) domestique. Mais c’est par le salaire de l’homme qu’a lieu la circulation, la connexion entre social et privé : anneau d’alliance qui le lie l’extérieur et à la communauté, voire à l’ordre établi.

La distorsion entre potentialités et réalité opère la translation de la situation “patriarcale” au sens strict : en effet il ne s’agit plus du schéma simple de la domination, mais d’un système complexe où la domination s’ajuste au terrain “neutre” pour y imprimer la différence, moins sous la forme du partage que comme inégalité du même. Ressurgissent ainsi sous des formes transformées les enjeux du rapport de sexe. On ne peut donc plus parler de “patriarcat” au sens strict, puisque la brèche demeure ouverte et contraint non seulement à cette translation, mais à sa justification par des arguments identitaires.

C’est de l’expérience vécue de cette contradiction, de l’écartèlement entre potentialités et résistances que sont nés les mouvements de femmes.

Mais les résistances ont dû avoir recours à l’argumentation pour maintenir, réinscrire le partage, corriger la neutralité. La “phallocratie” est nécessairement polémique, car rien ne va plus de soi.

Polémique : pouvoir et identité

Tirer toutes les conséquences, dans les pratiques et les représentations, des virtualités portées par le salariat des femmes équivaudrait à la “perte d’un monde” (selon la formule de P. Laslett), un monde dans lequel les enjeux du rapport de sexe se trouvaient par avance et “naturellement” réglés par un partage traditionnel. C’est pourquoi les efforts pour maintenir, au sein de la translation, la domination de sexe opèrent sur fond de nostalgie : celle de l’évidence et de la stabilité du partage des mondes, mais aussi d’idéalisation : en ce temps-là les femmes possédaient du pouvoir, des pouvoirs, “spécifiques”.

Les analyses du “travail domestique” fournissent des symptômes exemplaires de la nostalgie. Pour M. Perrot et A. Farge (L’histoire sans qualités), le travail domestique est un effet du capitalisme. Pour I. Illitch (Le travail fantôme, Le genre vernaculaire) aussi. Mais ils s’accordent surtout pour le caractériser comme un enfermement des femmes qui contrasterait avec une liberté dont elles auraient joui auparavant : liberté de circulation, liberté de mouvement autorisant des activités commerciales, voire politiques. (M. Perrot La femme populaire rebelle) Ce qui ‘est entendu, et non sous-entendu, c’est que les femmes détenaient une puissance, des espaces, dont les prive la disparition des structures traditionnelles : il y a une perte. Des limites, des barrières se dressent, autrefois absentes. on ne sait d’ailleurs pas très bien jusqu’où il faut remonter pour leur assigner une date et une cause : au XIXème siècle avec le capitalisme? au XVIème siècle avec le capitalisme marchand? Quant à lui, G. Duby fait de la situation des femmes dans le Haut Moyen Âge un tableau qui atteste leur sujétion, leur réclusion, et Engels datait “la grande défaite du sexe féminin” du moment (très reculé) où le “social” se branche sur l’économie.

Or si l’émergence du “domestique”, donc de l’enfermement “moderne”, marque bien une rupture, sinon une nouveauté, la question demeure de savoir: nouveauté par rapport à quoi ? par rapport à quel état antérieur ? et comment définir ce état antérieur ?

Les physiocrates entendent “domestique” en un sens différent et plus large que l’acception actuelle : gestion du patrimoine qui comprend aussi bien celle d’une exploitation (ferme, domaine) que celle de la “maison” et de trousseaux de clefs qui ouvrent les resserres. De ce domestique-là, dont traitent les manuels d”‘économie domestique” du XIIIème siècle, les hommes assurent le contrôle global. Ils ont les clefs. Il reste alors aux femmes les soins intérieurs du linge et de la nourriture. Et si les formes “domestiques” des production font place aux formes industrielles, si à cette transformation correspond une séparation désormais tranchée entre le monde du travail, productif, et celui de la consommation, “improductive”, ce constat ne permet pas de conclure, dans l’après-coup, à l’existence antérieure d’une communauté de production non hiérarchique.

M. Perrot veut pour preuve de la liberté des femmes du peuple au XVIIIème siècle leur rôle de transmission, de courrier lors des émeutes de rue, leur participation aux émeutes des “ménagères”. Mais quel sort sera fait à la révolte des ménagères marchant sur Versailles avec leur panier par la Convention, dans les Clubs, sur le terrain proprement politique que les hommes finalement resteront seuls à occuper ?

Quant à la liberté de circulation dans les villes, on peut en douter lorsqu’on se réfère aux récits de Restif de la Bretonne (celui de Césarette, la “fille culottée” qui sans sa culotte “était frite” Le spectateur nocturne, Les nuits révolutionnaires) ou aux rapports de police. Cette liberté ne s’exerce que dans les limites du partage des lieux et des heures.

Quel est donc le pouvoir traditionnel des femmes dans une société traditionnelle ? Effectivement le monopole de tâches strictement localisées, territorialisées, et ce qu’il importe de préciser c’est

1) quelle place occupe ce “pouvoir” dans un ensemble, quels rapports entretiennent les activités et prérogatives des femmes avec la totalité de la structure et notamment avec celles des hommes;

2) comment la territorialisation est produite et représentée, soit comment cette “autonomie” féminine est située dans le système des représentations du masculin et du féminin ; comment la délimitation du territoire féminin s’effectue non par la conquête d’espaces ouverts et indéterminés, mais par sa circonscription que marquent les interdits afférents à la féminité.

3) par rapport à quelles identifications essentielles, quelles définitions (prescriptives) du féminin auxquelles les femmes doivent se conformer est tracée cette délimitation.

Soulignons que ce fonctionnement est réglé par l’assimilation femme/féminin.

A la première question, I. Illitch répond, dans Le genre vernaculaire: à chacun ses tâches, son territoire “genré”, pour concourir au but commun : faire fructifier le patrimoine, nourrir la famille. La complémentarité de deux mondes est préférable au développement, destructeur de l’harmonie. Sur la terre indifférenciée du salariat, germe la concurrence ; la confusion des sexes engendre la rivalité. La hiérarchie supplante la complémentarité.

Le thème du “développement contre les femmes” a d’ailleurs séduit plus d’une, et il convient encore de s’interroger sur l’usage identitaire du recours à la tradition, fréquent chez les anthropologues et plus encore dans les courants écologistes.

Séparation toujours déjà hiérarchique affirme E. Shorter (La naissance de la famille moderne). La hiérarchie s’atteste dans l’étendue des territoires : les femmes vont au marché voisin pour vendre les volailles ; les hommes se rendent au bourg lointain pour traiter les marchés importants de terres et de gros bétail. La tradition traverse le temps et l’espace. La répartition sexuée des outils et des techniques reste vigoureuse en Afrique (P. Tabet Les outils, les mains, les armes) et peut provoquer des désastres économiques lorsque les femmes, privées de technologie adéquate, se retrouvent avec l’agriculture “sur les bras”.

Pourtant, selon Illitch, une logique féministe/féminine consisterait à revenir à cette situation antérieure où les femmes jouissaient d’un pouvoir assuré par le partage genré, par la certitude des identités sexuelles. Cette position a au moins le mérite de désigner une transformation décisive : le “patriarcat” n’est plus ce qu’il était. L’analyse des structures patriarcales ne rend plus compte des modes actuels de la situation des femmes, de ce qu’on appelle leur oppression. La preuve est qu’elles connaissent aujourd’hui cette oppression. Cette conscience correspond à la crise des formes de domination, crise qui met à nu la réalité du rapport de sexe et contraint à des suppléments non d’âme mais de protection contre les invasions, les débordements.

Il y a plusieurs techniques de restriction du mouvement : la plus radicale, ligoter. C’est celle du tchador intégriste dans lequel les femmes ne peuvent bouger ni pieds, ni mains, ni pattes. Entraver, c’est celle qu’on adoptait avant l’écologie pour les vaches agitées: un morceau de bois, suspendu à l’encolure, suit les mouvements et en ralentit les excès. Enfin la plus raffinée, la plus perverse et la plus adaptée aux exigences actuelles est celle du parcours d’obstacles à handicap inversé. Celui, ou plutôt celle, à qui on a omis d’apprendre à sauter doit sauter encore plus haut : on imagine donc l’aspect d’exploit que revêt une performance de femme en matière professionnelle ou politique. Les instruments, ou plutôt les affûtiaux utilisés, font figure de poteaux indicateurs galanterie, grivoiserie pornographien, autant de méthodes pour mettre en doute ou annuler la compétence ou la performance professionnelle de la femme (voir la presse et E. Cresson).

Le mérite de la thèse de Shorter est en revanche de mettre l’accent sur le caractère irréversible de la brèche, de la transformation, du déplacement, irréversibilité qui explique sans doute la “réaction” systématique, formulée précocement par A. Comte : “Il y a une politique du domestique”, politique qui consiste à maintenir fermement, sous des formes nouvelles obligées, la distinction entre le privé et le public, l’affectif et le rationnel. Cette version vertueuse du partage sexuel peut se traduire : “ne pas embroussailler les chemins du désir” (A. Breton) ou encore “ne pas interdire à l’homme de représenter la femme sous les espèces de la bête.”(D. Laporte, Art Press), versions libérales de la protection des territoires où il est dit en clair que l’enjeu concerne en dernière instance le rapport entre les sexes, comme l’avait si bien vu Spinoza, qui objectait à la compétence politique des femmes leur fatal statut de cause de désir, donc pomme de discorde.

Fondements : femmes et civilisation

On pourrait s’arrêter là, mais il reste à examiner comment a marché et comment marche encore cette “politique”, comment la supposition de pouvoirs sert à éviter, à contourner les questions actuelles, celles qu’ouvre la vacillation des certitudes sur le partage sexuel des tâches et des compétences. Il faut ici faire un détour par quelques théorisations qui énoncent, légifèrent sur la place des femmes dans la société, la civilisation.

Civilisation, droit et pouvoir

Curieusement Hobbes introduit dans sa théorie du contrat (Léviathan) une double rupture avec l’état de nature. Conformément à toute la philosophie politique des XVIIème et XVIIIème siècles, le contrat pour Hobbes laïcise l’état de société et la forme du pouvoir politique, mais aussi conjure un état de nature insatisfaisant ou périlleux. Mais alors que, pour Locke par exemple, le contrat se conclut au plan de la société civile, tandis que le fil entre nature et culture ne se rompt pas du côté de la famille, Hobbes introduit la discontinuité dans le rapport entre les sexes : à un contrat principal, initial, succède un second contrat, pour ainsi dire par ricochet. A l’institution de la société politique par les hommes succède la nécessité de la cession par les femmes de leurs droits “naturels” et leur entrée sous la tutelle et la protection matrimoniales. A partir de la rupture qui institue les républiques, apparaît la différence juridique des sexes, conception étonnamment moderne en ce qu’elle suggère que, pas plus que le pouvoir politique n’est de droit divin, le rapport hommes/femmes n’est naturel. C’est le droit qui instaure, institue l’inégalité. Sur la question de savoir, d’expliquer pourquoi ce sont les hommes qui créent les républiques, Hobbes garde le silence ; il constate un état de fait. Mais sur les raisons pour lesquelles les femmes sont contraintes de conclure le contrat privé, il donne une explication : entretenir les enfants prend un sens économique et les femmes ne sont plus en mesure d’assurer cet entretien lié à une production “sociale”, conception moderne puisqu’on la retrouve chez Freud, pour qui les femmes ont la charge des “tâches sexuelles de l’humanité”, qui s’effectue à côté du processus de civilisation proprement dit (La morale sexuelle civilisée). Les femmes, exclues du processus civilisateur, se retournent contre lui en défendant le privé, l’amour, la sexualité face aux structures homosexuelles masculines sublimées qui organisent le “social”. (Malaise dans la civilisation).

Mais cette idée était déjà à l’œuvre chez A. Comte, avec cette formule forte de “politique du domestique” qui a pour fonction d’assurer le maintien et la perpétuation de la hiérarchie naturelle entre les sexes : hiérarchie naturelle menacée par les tendances métaphysiques et qui doit donc faire l’objet d’une reprise artificielle et délibérée. Les femmes doivent rester dans l’affectif et le privé pour servir de point fixe, de tremplin et de source énergétique aux aspirations sociales des hommes. Tel est le prix de l’économie d’ensemble du système social : la structure d’ensemble inclut l’exclusion du privé.

On la trouve aussi dans La phénoménologie de l’esprit. Hegel y développe le thème de l’absence du rapport conscient des femmes à l’universel. A l’universel elles ont un rapport immédiat, naturel. C’est pourquoi elles ont, conformément à leur essence, “un mari en général, des enfants en général”. Au contraire, “l’homme qui possède comme citoyen la force consciente de soi (médiate) de l’universalité” “achète ainsi le droit au désir singulier”. Et c’est pourquoi Hegel interprète le geste d’Antigone comme la revendication d’une loi archaïque, antérieure à la civilisation, ordre de la nature, de la mort et du sang.

Représentations

On voit alors se dessiner un imaginaire du féminin qui organise jusqu’aux constructions philosophiques les plus élaborées, mais qui surtout imprègne les conceptions et les pratiques les plus ordinaires, imaginaire d’un féminin incontrôlable qui doit être limité et délimité par des interdits, de circuler, de décider, de vouloir : autant de conditions d’incapacité. Et ce sont effectivement ces caractéristiques qu’on retrouve dans les descriptions des “cultures féminines”: tout pouvoir considéré comme positif ne s’exerce qu’à l’intérieur d’un territoire cerné d’interdits. Une femme peut régner sur la maison, mais ne peut aller au saloir, ou au cellier, lorsqu’elle a ses règles. (Y. Verdier Façons de dire, façons de faire) Les exemples anthropologiques ne manquent pas qui attestent le paradoxe de pouvoirs redoutés, alors qu’ils ne figurent que l’envers d’un statut négativement défini.

Exemplaire est à cet égard l’usage souvent fait de l’énorme ouvrage de Bachofen, Das Mutterrecht. Publié en 1861, il fut prétexte à de multiples contresens. Bachofen y raconte et décrit l’époque mythique d’un “matriarcat” à la fois séduisant et terrifiant. Sa séduction et l’affirmation même de son hypothétique existence historique alimenteront bien des thèses sur le pouvoir des femmes, des mères. Pourtant la démonstration de Bachofen vise à affirmer que ce matriarcat ou gynécocratie relève d’une période heureusement révolue, supplantée par le patriarcat triomphant, seul porteur de progrès. La méthode explicitement adoptée par Bachofen pour découvrir les caractères du matriarcat consiste à prendre les mythes, donc les représentations du féminin, comme un matériau historique témoignant d’une réalité : “La tradition mythique doit être considérée comme le témoignage authentique des époques précédentes.” “Le mythe est l’histoire des temps primitifs.” A partir de ce principe méthodologique, de ce télescopage entre mythe et réalité, Bachofen déroule la fresque gynécocratique, époque sans temporalité, donc sans progrès, mais surtout tableau ambivalent d’une toute-puissance maternelle et du rapport des femmes, identifiées aux représentations du féminin, aux puissances de l’ombre, aux forces chtoniennes. Les “propriétés imaginaires” sont projetées sur écran d’histoire et c’est évidemment un compte actuel qui se règle dans les mythes.

La démarche récente d’anthropologues ou d’historiens(nes), voire les propos sur les vertus spécifiques et spécialisées des femmes dans les tâches politiques ne sont pas loin de ces fantasmes. Exhiber la spécificité d'”affaires de femmes”, de “pouvoirs spécifiques” (comme le fait par exemple A. Weiner dans La richesse des femmes) constitue-t-il une preuve de la réalité d’un pouvoir ? Pouvoir toujours adossé à la nature, à l’hypostase du maternel…

Il conviendrait de s’interroger sur ce pouvoir des mères, sur ses ambiguïtés, ses complicités, comme l’a d’ailleurs si bien fait C. Lacoste-Dujardin (Des mères contre les femmes), sur l’ambivalence inéluctablement attachée aux pouvoirs des femmes: pouvoirs bénéfiques mais aussi “pouvoirs de l’horreur”, de l’abyssal, du réel infigurable ou indicible, et surtout sur la place de ces fameux pouvoirs dans la structure d’ensemble.

L’aspect de mise en scène de la différence sexuelle qui se dégage de ces pseudo-réalités : femme = nature, femme = mère, femme = magie (ou encore femme = ministre des affaires sociales, de la médecine douce) incite à la vigilance. Car les concessions à l’imaginaire, ne vont pas jusqu’à confier au féminin l’éducation nationale ou la sécurité intérieure, pas plus que la défense extérieure. La répartition des compétences poursuit l’application de l’équivalence: femmes/féminin, hommes/masculin. Les femmes réelles sont-elles identiques à ces images ? Et le pouvoir, pouvoir de, notamment de décider des affaires publiques, peut-il encore, à la faveur d’une confusion entretenue sur les sens et les lieux d’exercice, rester l’apanage, ou l’empennage de certains, ou certaines? Car le sexe biologique ne fait rien à l’affaire, et, comme chacun le sait aujourd’hui, une femme peut bien faire l’homme. Si le pouvoir politique s’érige sur l’exclusion, des femmes mais aussi bien des étrangers, des sous-hommes, esclaves ou prolétaires qui ne possèdent rien ou ne se possèdent pas eux-mêmes, on peut faire une hypothèse : les femmes seraient exclues en tant que porteuses, représentantes par excellence de ce dehors, et constituées comme telles pour que le dedans consiste. Le rapport du pouvoir, notamment politique, aux femmes serait donc finalement constitutif autant que fantasmatique.

Post-scriptum

Ce texte est certes daté. Il a été écrit en 1984 pour une rencontre féministe franco-grecque, à Athènes.

Je le livre tel quel, à quelques remarques près, ajoutées après-coup. Il peut sembler obsolète puisqu’il n’intègre pas les références à de nombreux travaux-savants- qui ont vu le jour dans la dernière décennie. J’y trouve cependant, en le relisant, les traces d’une pratique et de questions qui animaient alors le Mouvement de Libération des femmes, en deçà ou au-delà de réflexions plus académiques, qui n’ont pas peu contribué à aseptiser le terrain.

J’y vois le symptôme d’une série d’oublis, sans doute pas innocents. Il suffit de rappeler les débats, parfois confus mais toujours passionnés et acharnés, autour du projet de loi anti-sexiste qu’avait proposé Yvette Roudy, projet naïf, qui prenait pourtant acte d’une réalité qu’on peut au choix nommer sexisme ou misogynie.

Nous sommes aujourd’hui loin de ces utopies.

La Real-Politik actuelle se doit de faire “comme si” ces problèmes n’existaient pas, n’existaient plus, comme si un écran blanc avait soudainement recouvert le décor, comme si tout avait été résolu à coup de réglementations, comme si la parité allait de soi.

Pourtant regardons les derniers numéros de “Elle” (novembre 1994) : il n’y est question et image que de mode pornographique, avec un reportage sur les fesses des top- models, des propositions de guêpières dans le style sado- maso. Ce n’est pas par hasard que je cite volontiers le numéro spécial d’Art Press consacré à l’éloge de la pornographie en 1984 (sans doute suscité par le projet de loi anti-sexiste). L’éditorial exemplaire signé par Dominique Laporte revendique, au nom de la liberté d’expression, le droit de “représenter la femme sous les espèces de la bête” et glisse ainsi allégrement du droit au fantasme (privé) aux droits du fantasme (publics et relevant de la publicité des écrits, des images et des pratiques qui s’ensuivent fatalement.) La France reste, il est vrai, une des terres d’élection pour ces évidences misogynes. Il ne faut donc pas oublier qu’elles perdurent, qu’elles rongent et hypothèquent les stratégies optimistes, égalitaires et paritaires, que les droits réclamés par les femmes ne s’inscrivent pas sur une page blanche, mais sur le fond de ces “droits” imprescriptibles forgés sur les fantasmes du féminin. A en laisser le point aveugle, les femmes courent le risque de déceptions graves et de malentendus.

Bibliographie

Michelet, La femme poche, Flammarion.

Denis Poulot, Le sublime, Maspero 1980.

L’histoire sans qualités, Galilée 1979.

Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre, Flammarion.

Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État.

Restif de la Bretonne, Les nuits de Paris, 10/18 1963.

I Illitch, Le genre vernaculaire, Seuil 1983.

E. Shorter, La naissance de la famille moderne, Seuil 1977.

P. Tabet, Les outils, les mains les armes, L’Homme 1979.

A. Comte, Cours de Philosophie positive, La Physique sociale 50ème leçon.

D. Laporte, Art Press, Février 1984 n° spécial sur la pornographie.

F. Duroux, De l’inopportunité du gouvernement des femmes, Cahiers du Grif 1992.

Hobbes, Leviathan, II, XX.

G. Conti Odorisio, Matriarcat etlou pouvoir des femmes, Des Femmes 1983.

Freud, La morale sexuelle civilisée (1910) in La vie sexuelle, PUF.
Malaise dans la civilisation (1929) PUF.

Hegel, Phénoménologie de l’esprit, Ch VI Aubier 1977.

F. Duroux, Antigone encore, les femmes et la loi, Côté femmes 1993.

C. Lacoste Dujardin, Des mères contre les femmes, La Découverte 1991.

Bachofen, Du règne de la mère au patriarcat, Ed De L’Aire 1980.

A. Weiner, La richesse des femmes, Seuil, 1983.

Y. Verdier, Façons de dire, façons de faire, Gallimard, 1983.