Prologue : la fin du politique

Ce texte constitue le Prologue du livre de Franco Berardi, plus connu sous le nom de Bifo : Le ciel est enfin tombé sur la terre (traduction française de Pierre Rival, Paris, Le Seuil, 1978).

Ce livre a d’abord été publié en italien sous le titre Finalmente il cielo è caduto sulla terra Milan, Squilibri, 1978.

Tambours dans la nuit[[Tout ce passage renvoie à la pièce de B. Brecht Tambours dans la nuit. Et l’ambiguïté du comportement de Kragler, là comme ici, demeure, qui crie à ses compagnons (camarades?) d’infortune: “ Faut-il que ma chair pourrisse dans le caniveau pour que votre idée aille au ciel? ” Théâtre complet, t. I, p. 120 (NdT).. Novembre 1918. Berlin: l’insurrection. La bataille dans le quartier des journaux. Kragler choisit le lit, la tranquillité, l’amour; il abandonne ses camarades et s’éloigne avec Anna. La révolution est vouée à l’échec; ceux qui défendent le quartier des journaux sauteront en l’air comme des poissons. Combien seront tués, emprisonnés, torturés? Par-delà la passivité de Kragler, la férocité social-démocrate se déchaîne, qui prépare le terrain au nazisme.
Que serait devenu Kragler après 1933, après 1939?
La situation en Italie (et en Europe), après les années 1970-1975, est fort semblable à celle d’alors. La menace sur l’emploi, la “ criminalisation ” des méthodes de lutte, le massacre de militants clandestins, l’usage de la terreur contre les nouvelles formes de vie: tout cela tend à se souder en un plan unique, en même temps social-démocrate (noskien) et stalino-fasciste, dont le pilier porteur est l’eurocommunisme (et le PCI de manière particulièrement claire ou avancée).
Observons l’Italie, pour voir – du moins – quelles difficultés rencontre ce processus, et où il peut se briser. Tandis que les ouvriers d’usine sur la défensive conduisaient leur lutte avec une combativité imprévue, le Mouvement a su maintenir à plusieurs niveaux une continuité subjective. Mais cette continuité avec l’expérience ouvrière de la décennie passée ne doit pas rester défensive; il s’agit de préciser au contraire la nécessité d’une rupture: et si celle-ci se présente aujourd’hui encore comme un lieu vide, elle est la prémisse nécessaire pour la découverte d’un terrain nouveau, d’un nouveau cycle de luttes de libération du travail.
Dans cet écart entre le passé du Mouvement et l’émergence laborieuse d’un terrain nouveau, le militant vit une situation douloureuse, une situation d’angoisse. Quand la désagrégation du passé ne permet pas encore d’apercevoir un avenir en recomposition, le besoin de destruction risque de se transformer en autodestruction; l’héroïne, le terrorisme deviennent alors les lieux d’un comportement qui vise à se mesurer avec la société et l’État non pas de manière autonome, mais sur le mode de la paranoïa, de la compétition, d’un affrontement qui se rêve total.
Or, cette angoisse de la désagrégation et de l’autodestruction n’est, en fait, que l’autre face d’une conception (et une pratique) qui abordent la violence, l’organisation, le pouvoir comme autant de reproductions spéculaires de la machine de l’État. De cette conception, le Mouvement ne s’est pas encore libéré. Un refoulement persistant du sujet et de ses besoins gouverne cette conception. C’est encore et toujours l’État, la société capitaliste, qui fournissent à des révolutionnaires décidés à s’opposer à eux et à devenir “ plus forts ” qu’eux leurs modèles de violence, d’organisation, de pouvoir. Or, les révolutionnaires sont les plus forts quand ils se placent sur le terrain de l’autonomie, de la dissémination, de la pratique du désir, de l’appropriation, du sabotage; et les plus faibles sur le terrain de l’affrontement, de l’organisation, de la violence pour prendre le pouvoir .
La politique ? Un lieu dans lequel nous restons contraints de mesurer les comportements de notre vie sur le temps de l’État.

Qui donc a dit que la politique était le lieu d’où pouvaient sortir la libération et le communisme? La politique – avec sa prétention à la gestion d’un point de vue général – est incapable de comprendre et d’intégrer les comportements, les besoins et les désirs du sujet qui s’est formé dans les métropoles. Tant que le communisme restera enfermé dans le territoire (à détermination hétérogène) du politique, le sujet ne réussira à s’exprimer que sous les modes de la passivité, de l'(auto)destruction, de la fuite, du terrorisme. Et l’État ne pourra contenir la potentialité de ce sujet qu’en lui imposant le terrorisme de la politique, dont la démocratie représente la forme accomplie.
Le terrain des micro-comportements et du désir se situe dans un autre lieu, celui de la sépar/action[[Cf. sur ce mot-valise la note p. 83. : un lieu que le totalitarisme veut supprimer, en contraignant le sujet à se reconnaître dans ses rôles productifs, sociaux et familiaux. Les micro-comportements, eux, sont les symptômes de l’existence d’un sujet collectif latent, qui ne peut émerger qu’en dehors du terrain (à détermination hétérogène) du politique : sur le terrain autonome (érotique ) auquel renvoient le refus du travail, l’appropriation, l’extranéité, et dont nous ne savons pas aujourd’hui donner de connotations plus précises.
C’est dire que le moment est venu de faire les comptes avec cefétiche épistémo-pratique qu’est la politique : un espace dont les limites sont pré-données, qui prédétermine toutes les possibilités de compréhension et de pratique. Nous faisons l’hypothèse qu’au moment de leur apparition dans le champ de l’histoire, les mouvements révolutionnaires ont accompli leurs premiers pas sur le terrain (préexistant) du refoulement de tout sujet porteur d’une transformation historique. La religion, la science, l’économie, la politique: autant de symptômes épistémo-pratiques de ce refoulement à l’intérieur duquel le sujet latent fait ses premières preuves, en se voyant encore avec des yeux qui nient son autonomie.
C’est bien ainsi que les choses se sont passées. Au moment où la bourgeoisie émerge comme classe historique, la réforme luthérienne, tout en exprimant l’émergence d’un sujet qui rompt avec le refoulement religieux, se place pourtant sur le même terrain et se définit encore comme mouvement religieux. De même le matérialisme, pour se reconnaître lui-même, doit, au début, se constituer sur le terrain du système scientifique, c’est-à-dire dans un des lieux rationalistes d’occultation bourgeoise de la contradiction. Mais si le matérialisme est l’inscription du sujet historique (classe ouvrière, sexualité, besoins) dans le texte théorique, il ne peut, dans le processus même de sa constitution, que s’éloigner bientôt du système scientifique.
De même pour le système du politique: la classe ouvrière a bien pu mener là ses premières grandes batailles (Commune de Paris, Révolution d’octobre, luttes ouvrières des années soixante, Mai français) ; pourtant, déjà, ces luttes débordaient pour une large part et laissaient tout un résidu incompréhensible, indéchiffrable à partir du jeu des institutions, du pouvoir, et même de la révolution “ politique ”.
Sur le terrain de la politique, le résultat obtenu a toujours été la reconstruction de la domination de l’État sur la sépar/action, la domination du réformisme sur l’autonomie ouvrière. Or, après l’expérience léniniste, le mouvement ouvrier a accepté de s’enfermer dans le cadre épistémo-pratique de la politique, renonçant à son autonomie, à la construction d’un terrain épistémo-pratique autodéterminé. La politique, en tant que lieu général, est nécessairement totalitaire; elle ne peut admettre l’existence de la contradiction, sinon comme conflit qui se laisse conduire à l’équilibre. Mais aujourd’hui, après que les luttes des années soixante ont porté à maturité l’exigence du communisme comme autonomie par rapport au développement capitaliste, la classe ouvrière peut enfin se situer ailleurs: dans un espace qui est celui de l’autodétermination, un espace où l’urgence de la suppression du travail se soude avec la possibilité de celle-ci, et où le sujet se définit en dehors de sa relation avec le système de l’économie et de la politique.
C’est là un processus qui se déroule déjà sous nos yeux, dans ces endroits où le caractère parfaitement vide de la politique est depuis longtemps devenu clair (de même que la totale réduction de la politique à un rite intra-bourgeois ou à une terreur anti-ouvrière). Il n’y a qu’à voir les USA, ou l’Allemagne fédérale, ou l’URSS. La politique peut bien fonctionner comme lieu de résolution des contradictions entre bourgeois; dans ses rapports avec la vie des masses, avec l’autonomie des comportements, l’unique visage qu’elle présente, est celui de l’extermination, du contrôle, de la ségrégation, de la violence ouverte, du camp de concentration.
Sur les points où la politique se donne à voir aux masses (les élections aux USA, la propagande soviétique), elle se présente comme farce, spectacle obscène où le capital exhibe son caractère infini (et d’autant plus absurde) de puissance destructive.
Seulement, la puissance de l’État ne peut opérer au niveau des micro-comportements ; elle peut, certes, réprimer l’émergence politique de la classe ouvrière; mais elle ne peut empêcher la diffusion des micro-comportements autonomes. Aussi n’est-ce pas seulement l’extranéité des ouvriers, des jeunes, des femmes à la politique qui émerge avec la métropolisation du rapport de classes; ce qui émerge, c’est très précisément la contradiction entre politique et Mouvement, entre politique et lutte de classe. La politique est le lieu de l’institutionalisation, de l’inter-classisme, du refoulement.
Jusqu’à présent, la classe avait été définie – à partir d’Engels – comme une figure socio-productive sans subjectivité et ne se découvrant une capacité révolutionnaire que dans son rapport à l’État, à la généralité sociale. Désormais, nous pouvons commencer de la définir comme processus (projet) de recomposition d’un système d’unités désirantes, de petits groupes en multiplication: mouvements de libération qui reconnaissent leur unité pratique dans la libération à l’égard du temps de travail, la libération du mode de vie par rapport au monde de la prestation.

Le capital aperçoit avec terreur cette fin de la possibilité de contrôler et de gérer la généralité des rapports sociaux, des comportements – une fin qui, pour les révolutionnaires, est la sépar/action (par rapport au capital) et le communisme en acte. Le capitalisme la perçoit comme la fin de sa capacité à dominer le temps de vie, et à le réduire à la carcasse abstraite du travail productif de la valeur. La classe sait bien que, pour toute une époque historique, une coexistence non pacifique se perpétuera, dans laquelle le capital continuera d’exister, tandis que le communisme des ouvriers rebelles, des jeunes, des femmes, s’organisera au moins comme libération du temps de vie et comme destruction du contrôle. La classe sait que son autonomie peut coexister avec l’augmentation de la composition organique du capital, avec la progression de la plus-value relative abstraite dans l’unité de temps, avec la réduction du travail nécessaire et sa suppression formelle. Le capital, lui, perçoit avec terreur cette dialectique, cette évasion du temps ouvrier hors de sa domination; parce que dans la sépar/action, le capital aperçoit sa fin.
D’un autre côté, le terrain de la politique, depuis toujours terrain du refoulement du sujet, ne peut plus se présenter que comme spectacle dès lors que le sujet se poste ailleurs et émerge comme tel sur la scène de l’histoire. Et dès lors, pour le capital, même si le noyau central de tout son effort reste la transformation du temps de vie en valeur par la médiation du travail, il n’empêche que son système de contrôle va devoir s’articuler pour suivre – de manière désespérée – la dynamique des fuites, des sépar/actions.
Voici donc que le système de contrôle se met à poursuivre le Mouvement sur son terrain post-politique, s’y faisant criminologie, psychiatrie, sociologie du travail, analyses du langage, nouvelle didactique, sociologie. Et tandis que les figures louches du réformisme arment de nouveaux Noske[[Le ministre de l’Intérieur social-démocrate, responsable de la répression de l’insurrection de Berlin en 1919. contre les ouvriers, ou que des professeurs “ ex-marxistes ” pérorent sur “ l’autonomie du politique ”, la réalité des choses renvoie, elle, à la fin du politique, à sa transformation définitive en spectacle: mise en scène nostalgique du contrôle du tout sur les parties.
Tandis qu’ailleurs – sur un autre plan – le Mouvement s’approprie le temps et émerge comme sujet transversal de sépar/actions, et que l’effort désespéré du capital pour replacer le temps ouvrier sous le commandement de la valorisation, le force à modeler son terrorisme sur les formes que dessine la sépar/action, des hommes politiques mettent en scène leurs délires nazis. Mais derrière ces marionnettes de la politique, les multinationales du pouvoir comptent bien plutôt sur le travail de leurs criminologues, de leurs sociologues, de leurs psychiatres, de leurs experts en génocide, de leurs syndicalistes.
C’est là contre, contre les articulations nouvelles du commandement (pratiques et idéologiques) qu’il faudrait faire porter la critique marxienne de l’idéologie: une critique pratique, dont la force motrice est la libération.
Les nazis (ceux du néo-fascisme à la Strauss, en Allemagne; ceux du compromis historique made in Berlinguer, en Italie) tuent, comme toujours, un homme déjà mort. Ils aident les patrons à licencier les ouvriers absentéistes, ou les ouvriers d’avant-garde, ils déchaînent la campagne contre les camarades des Brigades rouges[[Brigades rouges: le groupe de lutte année, né en 1970 de l’expérience milanaise de la “ Sinistra proletariata ”. Organise, au cœur des luttes Fiat, en 1973, des enlèvements-interrogatoires de cadres et de syndicalistes de l’entreprise, avant de passer ensuite à une “ attaque au cœur de l’État ”, marquée par des enlèvements de personnalités (juges, industriels), des attentats contre des institutions et des hommes politiques (sièges et représentants de la démocratie-chrétienne en particulier), des instances répressives (casernes de carabiniers, sièges des syndicats fascistes), et des personnalités de l’infonnation (de la Stampa à l’Unità) (NdT).
, ils proposent le travail obligatoire pour les jeunes. Mais ce ne sont qu’attaques de chacals. Le projet capitaliste se sert d’eux, mais ne compte déjà plus stratégiquement sur eux; il s’en sert contre une figure de classe du passé, et voit déjà le nouveau sujet, railleur, incapturable, émerger précisément là où personne ne l’attendait, sur un territoire que personne ne gardait: hors de l’enceinte de la politique.

( A/traverso. mars 1976)

Bifo (Franco Berardi)

Aussi appelé « Bifo », est un philosophe et militant issu du mouvement autonome italien des années 1970. Militant marxiste, cofondateur de la radio libre Radio Alice, il a aussi connu et travaillé avec Félix Guattari à la fin des années 1970. Il enseigne aujourd’hui l’histoire sociale des médias à Milan. Il a publié récemment Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu (Lux, 2016).