“Quels modèles d’organisation pour l’industrie européenne ? L’émergence de la firme coopérative” de Philippe Zarifian

Pourquoi se référer toujours au « modèle » japonais quand les modalités actuelles d’implication et de coopération dans l’entreprise française peuvent être potentiellement des sources de compétitivité et de performance équivalentes aux rapports sociaux dans l’entreprise japonaise ? C’est cette idée et ce pan qui induisent Philippe Zarifian à quitter résolument le terrain de l’inspiration exogène pour bâtir des scénarios français – voire européens – d’organisations industrielles performantes, à partir d’un vaste cheminement dans différentes branches industrielles (sidérurgie, textile, habillement, électro-mécanique, chimie, ameublement, agro-alimentaire, etc.) et en retraçant l’évolution, dans les deux dernières décennies, des formes de coopération observables dans les unités de production françaises. Observation empirique, théorisation, deux mouvements indissociables de la recherche, selon Ph. Zarifian. Les immersions de l’auteur dans le monde industriel sont fidèlement restituées tout au long de cet ouvrage (ou de ce « récit ») (p. 9)[[Sur l’idée de « récit » selon Ph. Zarifian, cf. la définition qu’il en donne au début de son article « La communication comme récit partagé », in Futur Antérieur, n° 11, 1992/3, p. 147-153..

Il s’éloigne donc des modèles exogènes, mais non sans avoir auparavant indiqué (chapitre I) les différences majeures entre Firme C (coopératrice) et Firme J (en référence au modèle japonais selon l’économiste M. Aoki)[[M. Aoki, Économie japonaise. Information, motivations et marchandage, éd. Économica, Paris, 1991.. Éloignement d’autant plus résolu que les « recettes » de la firme J, telles que le « flux tendu », ou les « programmes de qualité totale » guettent les modes de gestion futurs de la firme C, avec le risque que la réintroduction de « principes économiques anciens » (p. 281) dans un nouveau modèle d’organisation compromettent celui-ci irrémédiablement.

Ph. Zarifian ne voit donc pas, comme B. Coriat dans ses réflexions sur l’ « ohnisme », une rupture entre celui-ci et le taylorisme : il n’y aurait pas au Japon une dé-taylorisation qui permette de revenir sur le mouvement « d’extériorisation de la conceptualisation des méthodes et équipements de production par rapport au travail d’atelier » : il s’agirait plutôt d’une « réinterprétation des mêmes principes (du taylorisme) dans un contexte de flexibilisation de la production, donnant plus de largesse et de souplesse d’action aux ouvriers » (p. 15). Ainsi, le flux tendu n’est pas considéré comme une innovation majeure, mais comme prolongeant largement les principes du fordisme (p. 113). « Travailler à l’envers », oui, mais selon les mêmes principes que ceux inaugurés par Taylor et amendés par Ford.

Pas de supériorité nécessaire, donc, de la firme J par rapport à la firme C : à la « coordination horizontale » aux accents néo-classiques de M. Aoki, Ph. Zarifian oppose la « coopération horizontale », dans le chapitre III, où il fait également une réflexion très stimulante et originale sur l’informatisation dans l’industrie, qui se présente comme un prolongement des analyses de P. Naville sur l’automatisation du début des années soixante. Ph. Zarifian avait d’ailleurs indiqué, dès 1983, que la plus forte implication des travailleurs dans les recherches d’efficacité était une pré-condition de l’amélioration de la politique productive[[Le redéploiement industriel, éd. Sycomore, Paris, 1983, p. 145. De nouveaux développements sur cette même question, à partir du concept de rationalité cornmunicationnelle, in La nouvelle productivité, L’Harmattan, Paris, 1990.. Cette modification des rapports sociaux – allant vers la coopération – ne remplace pas d’ailleurs la division du travail toutes deux se superposent et se recoupent partiellement. Le chapitre II montre, à partir de branches très contrastées, que « des formes anciennes et nouvelles de coopération » peuvent être promues à partir d’une « même stratégie de flexibilité industrielle » (p. 67).

Organisation productive et catégorisation, réalité et modèle sont analysés ensemble : ainsi, l’étude de l’évolution des formes de coopération va de pair avec une archéologie des conceptualisations sur le travail coopératif, de la notion de « travail en réseau » (Durand, Prestat et Villener, 1972) (cf. Ph. Zarifian, p. 40) à la typologie des modèles d’organisation selon les modalités de coopération, point d’aboutissement de cette entreprise.

Cette typologie de la Firme C se construit, évolue et s’enrichit à la mesure de la progression du « récit », passant de trois (p. 108-111) à quatre modèles « enchevêtrés » (p. 273-283) : le modèle « par contrôle verticalisé » (p. 108) ou « hiérarchico-fonctionnel » (p. 273), modèle taylorien en crise par sa perte progressive d’efficacité économique ; le modèle « de coopération horizontale » et intersubiective (p. 109, p. 277) ; le modèle « en couches (d’informations) coordonnées » (p. 110) ou « superposées » (p. 279), modèle qui a dans son centre l’événement ; et, finalement, le modèle de l’organisation par projet. La firme C – combinaison ou intégration partielle des caractéristiques de ces trois derniers modèles ? (à l’exclusion du premier, taylorien) – serait réceptive à la « logique compétence », présentée par Ph. Zarifian comme étant la tentative de construction d’une alternative partielle au taylorisme, « dans le seul champ des relations sociales » (p. 167).

L’évolution du débat sur la qualification, de la polarisation des qualifications au modèle de la compétence, est aussi parfaitement illustrée par un auteur qui est représentatif lui-même de cette évolution : il indique en quelques pages (p. 169 et suiv.) les contrastes entre les deux approches et surtout l’intérêt que représente l’approche par la compétence qui, centrant l’attention sur la personne plus que sur le poste de travail, permettrait d’associer les qualités requises de l’individu et les formes de coopération intersubjectives caractéristiques de la Firme C.

Le débat ouvert par Ph. Zarifian sur la difficulté à mettre en pratique cette logique compétence et les types de compromis nécessaires est très stimulant par son actualité et ses enjeux : est-ce qu’un développement non rémunéré des compétences, mais avec une réduction du temps de travail, est envisageable pour les travailleurs du bas de la hiérarchie ? Quel est le rôle de l’État ou la place des organisations syndicales dans ce modèle ?, etc.

De l’ensemble de pistes et de débats ouverts par ce « bout de chemin dans le monde industriel » de Ph. Zarifian, je serai tentée de relever au moins trois points de discussion.

Premièrement, la formalisation de la logique compétence, logique « post-taylorienne par ses principes et par ses instruments : la compétence singulière de l’individu, dans son épaisseur cognitive, sociale et personnelle (…) autant de changements importants en rupture avec le taylorisme » (p. 197). En passant du concept multidimensionnel de qualification à la notion de « modèle de compétence » et, ensuite, en formalisant la « logique compétence », Ph. Zarifian essaie d’aller vers une précision accrue d’une notion présentée aujourd’hui de plus en plus comme alternative à celle de qualification. S’il est, en effet. vrai que la compétence a la qualité de renvoyer à un sujet et à une subjectivité , en nous permettant de nous interroger sur les « conditions subjectives et inter-subjectives de la production » (Ph. Zarifian, 1992 : 49)[[Ph. Zarifian, « Vers une sociologie de l’organisation industrielle : un itinéraire de recherche. Coopération, qualification, gestion, organisation en milieu industriel », Rapport d’habilitation, Université de Paris X-Nanterre, LATTS-CERTES, Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, 1992., il reste qu’elle est marquée par une certaine imprécision, renforcée par le fait qu’elle est utilisée couramment et à toutes les sauces, par les gestionnaires[[La notion de compétence a eu son origine dans le monde de l’entreprise et a été reprise ensuite par des économistes et des sociologues. Cf. M. Dadoy, « De la qualification aux compétences », in La sociologie du travail et la codification du social, PIRTTEM/ERMOPRES, Toulouse, 1990. Cf. également A. Lerolle, « Analyser les compétences… la méthode en question », La Lettre d’Information, ANACT, n° 170, 1992. Pour une critique, dans un tout autre registre, de la notion de compétence, cf. M. Stroobants, « La compétence à l’épreuve de la qualification », in Vers un nouveau modèle productif ?, J.-P. Durand (sous la dir. de), Syros, 1993, p. 268 et suiv..

Ph. Zarifian essaie de contrecarrer cette imprécision, montrant le processus de codification de la compétence, au niveau de certains grands groupes industriels français (chapitre IV) où celle-ci est reconnue et institutionnalisée par des accords. Il montre surtout comment ce modèle s’est construit progressivement à partir de la crise de la notion de poste de travail, avec un système de rémunération, de classifications, de relations professionnelles afférent à celle-ci.

Deuxièmement, la problématisation du post-taylorisme. Ph. Zarifian apporte des nuances notables par rapport à une vision holiste du post-taylorisme, montrant notamment comment les modèles d’organisation industrielle se chevauchent et se combinent dans la réalité (le taylorisme est vu comme un « ancien régime » toujours présent dans l’activité actuelle des firmes), et comment toute lecture systémique mettant l’accent sur l’unité et l’homogénéité des nouveaux paradigmes d’organisation industrielle risque de nous conduire à des simplifications théoriques. Mais il est également vrai que la formalisation de la Firme C part des industries à main-d’œuvre masculine et notamment de branches où, en effet, sont au centre du système de travail l’événement, la communication, la mise en oeuvre de la compétence, l’innovation, la mise en responsabilité des salariés de base, etc. Les industries à main-d’œuvre majoritairement féminine ne connaissent qu’à titre d’exception ce type d’évolution, surtout dans les pays dits « sous-développés ». Même si l’on considère des pays économiquement et technologiquement très développés, comme c’est le cas du Japon, la mise en responsabilité ou l’appel à la compétence des ouvrières ne semble pas se faire dans le cadre d’une « rationalité communicationnelle », étant donné le niveau de segmentation et d’invisibilisation sociale de cette catégorie de main-d’œuvre dans l’entreprise.

Cela nous amène à une troisième question, celle d’une « lecture sexuée » de l’univers de la production industrielle. Si Ph. Zarifian reconnaît que les différences organisationnelles entre branches doivent être corrélées avec l’importance du salariat féminin dans certaines d’entre elles (p. 63), et même que certaines branches (textile et habillement) sont marquées « par la division manufacturière du travail (redoublée d’une division sexuelle) » (p. 73), ces constats n’ont pas de conséquences significatives sur sa typologie des modèles industriels ou sur son analyse de la qualification ou de la compétence. Plus encore, le lien entre ces caractéristiques différencielles de la main-d’œuvre et les rapports sociaux de sexe dans l’entreprise ou dans la sphère hors-travail n’est jamais évoqué. Une remise en cause de la catégorie travail, telle qu’elle a été élaborée par la sociologie ou l’économie du travail, n’est jamais proposée ; en dépit de l’originalité de ses analyses sur le nouveau modèle de firme en gestation ou de la portée de sa critique du concept d’opération, Ph. Zarifian reste dans le cadre des paradigmes prédominants de l’économie et de la sociologie du travail en crise, paradigmes fondés exclusivement sur le travail salarié et sur l’activité professionnelle. Cela est d’autant plus regrettable que les analyses qu’il propose ailleurs[[Pour une définition du « mode de socialisation », cf. « Travail industriel, socialisations et liberté », Futur Antérieur, n° 16, 199312, p. 78. Cf. également, en coll. avec C. Palloix, La Société Post-Economique, L’Harmattan, Paris, 1988, p. 117 et suiv. en termes de « modes de socialisation » et en termes de rapports sociaux devraient pouvoir conduire à une intégration, au sein de ses analyses (fréquentes) des rapports sociaux de travail et (parfois) de pouvoir, des rapports sociaux de sexe[[Il faut absolument lire, surtout si l’on travaille sur la problématique de la division sexuelle du travail et des rapports sociaux de sexe, sa première et remarquable incursion dans ce champ, la critique de l’ouvrage de D. Kergoat et alii, « Les infirmières et leur coordination », parue dans la revue M, n° 60, avril 1993..

Bref, nous le voyons, un livre qui a l’immense mérite de cumuler deux qualités : des propositions théoriques fortes et l’ouverture de multiples interrogations. Un livre qu’il faut lire.