Regard sur les élections législatives du décembre en Turquie

L’arrivée en tête des islamistes à l’issue des élections législatives turques du 24 décembre 1995 fut perçue comme un événement par la presse occidentale, et propagea une inquiétude compréhensible dans l’opinion. A l’inquiétude légitime des premiers jours succéda un sentiment d’assurance, résidant dans la confiance accordée aux partis de droite et à l’armée, comme si tous deux formaient l’ultime barrière à l’islamisme.
Pourtant, les derniers gouvernements formés sont exemplaires d’une forte collusion entre les parties que l’on tend aujourd’hui à opposer: les partis de Mme Ciller et de M. Yilmaz, le D.Y.P. et l’A.N.A.P., ainsi que l’armée, sont les complices plus ou moins indirects des islamistes depuis le début des années quatre-vingt. On n’avait jamais compté dans l’histoire récente de la Turquie autant de procureurs et de préfets de la République s’affichant “islamistes”, que sous le gouvernement de Mme Ciller. Dans un récent rapport du parti, le P.R.P.[[Parti né avec la République, membre des coalitions gouvernementales successives sous l’égide de Mme Ciller de 1991 à 1995., a signifié sa désapprobation quant à la tendance islamiste ou d’extrême droite de la majorité des préfets. Mais la désapprobation du P.R.P. s’en tiendra au stade de la plainte, et ne remettra jamais en question la coalition gouvernementale qu’il forme avec Mme Ciller et son parti depuis 1991. Une preuve significative de la complicité entre pouvoir civil, armée et islamisme en Turquie, nous est encore apparue à la veille des élections législatives. L’implantation croissante des islamistes dans l’armée, dont les différents gouvernements étaient les complices, apparaissait si flagrante que la mise en retraite d’une cinquantaine de hauts-officers connus pour leurs positions islamistes fut décidée afin d’apaiser les esprits.
Depuis le coup d’Etat militaire de 1971, l’armée, soi-disant garante de la République laïque, a progressivement abandonné ses traditions pour se tourner vers les islamistes. Le coup d’Etat de 1980 marqua la rupture profonde entre l’armée turque et les principes laïcs de l’Etat. Comme l’affirme Oktay Akbal, éditorialiste du quotidien Milliyet[[cité dans Courrier international, 11-13 avril 1995., «l’islamisme turc, qui a surgi en force depuis 1994, n’est pas tombé du ciel».
«Les Généraux au pouvoir après 1981 en ont fait le lit, obsédés qu’ils étaient menacés par le “péril rouge”». Dans le même sens, Ilhan Selcuk, journaliste de Cumhuriyet[[Cumhuriyet hébdomadaire, 12-18 janvier 1996. , accuse «l’armée d’avoir ouvert la voie aux islamistes en écrasant la gauche sous sa “dictature fasciste” de 1980. »
En effet, à partir de 1950, la vie politique turque était dominée par une véritable “phobie” du communisme qui poussa les pouvoirs politiques à faire entrer l’islamisme dans la vie politique et publique (éducation, culture etc…) afin de bâtir un rempart contre la menace communiste. C’est ainsi que l’armée n’a pas échappé au processus d’islamisation du pays, et qu’elle s’en est même emparée à partir des années soixante-dix, comme nous l’avons déjà fait remarquer, pour écraser et marginaliser la gauche. Le Général Evren, qui avait dirigé le putsch de 1980, -et futur Président de la République imposé par l’armée- avait même “récité des passages du Coran sur la place publique pour étayer ses arguments et même tenté de défendre la charia[[Oktay Akbal, cité Courrier international, op.cit.” pour justifier sa croisade contre le communisme et pour défendre sa dictature. Ces mêmes généraux introduisirent par la suite l’enseignement religieux obligatoire dans les écoles et dans les lycées par l’article 24 de la Constitution, “chose qu’aucun pouvoir civil n’aurait jamais osé faire”, comme le remarque le professeur Tanilli[[Professeur d’histoire moderne et sociale à l’université de Strasbourg, grand défenseur de la laïcité.. Ils élaborèrent également en 1983 une loi qui ouvrait les portes de l’administration publique aux diplômés des lycées islamiques.
L’intégrisme est nourri depuis 1950 par les gouvernements successifs dits “laïcs”. Ainsi le parti intégriste s’est progressivement doté d’un vaste réseau institutionnel, sur lequel il s’est appuyé pour parvenir au résultat des récentes élections. Selon les chiffres donnés par le Ministère de l’éducation nationale, il existe 548 lycées religieux, dont 130 ont été ouverts par la coalition gouvernementale dirigée par Ciller (D.Y.P., C.H.P.)[[Cumhuriyet, 12-18 janvier 96.. Ce sont de véritables lycées professionnels qui accueillent chaque année 476 mille étudiants.
En 1960, on comptait 35 lycées qui accueillaient 1171 étudiants[[Nombres de lycées islamiques de 1960 à 1994:
– 1960: 35; – 1971: 39; – 1973: 71; – 1980: 80; – 1984: 341; – 1994: 417. Cumhuriyet, 15-21 juin 1994.. A la f n des années quarante, il n’existait que quelques lycées islamiques pour former les imams, mais le nombre de ces lycées à augmenter sans cesse depuis 1950 avec l’arrivée au pouvoir du parti démocrate, l’ancêtre du D.Y.P. et de l’A.N.A.P.
L’accès à l’enseignement supérieur est fait sur la base d’une sélection sur concours, qui permet à 22 760 étudiants provenant des lycées religieux d’entrer dans l’enseignement supérieur. D’après une recherche faite par Cemal Mihcioglu, professeur à la faculté de Sciences politiques à Ankara, 30% de ces étudiants entrent en faculté de lettres et scientifiques, 24% en droit et sciences politiques, 21% en médecine et 25% en théologie, alors que 3 seulement de ces diplômés choisissent la profession d’imam, vocation originaire de ces lycées islamiques[[Cumhuriyet, op.cit.. Ceux qui ne s’orientent pas vers l’enseignement supérieur, trouvent très facilement des débouchés dans l’administration publique. Le parti intégriste peut se doter par ce biais de cadres et de militants formés dans les universités et dans les écoles professionnelles.
On peut comprendre ainsi la différence entre les islamistes turcs et les intégristes des autres pays arabes; bien que les islamistes aient utilisé la frustration sociale des masses populaires écrasées par la crise économique, la montée de l’islamisme en Turquie n’est pas uniquement l’expression d’une frustration sociale ou d’une ascension bloquée: l’islamisme turc fut au contraire un vecteur de promotion sociale, par l’encadrement éducatif et culturel qu’il offrait à la population.
D’autre part, selon les données de la Direction des affaires religieuses, il existe 69 523 mosquées, alors qu’elles n’étaient que quelques milliers au début des années cinquante. Le nombre de mosquées en Turquie est supérieur au nombre d’écoles primaires et secondaires (68 680). Sous la présidence d’Ozal, fondateur de l’A.N.A.P., les écoles coraniques ont poussé comme des champignons, et sont aujourd’hui plus de 5197. Ainsi, l’islamisation de la vie publique turque s’est faite de manière progressive et toujours plus profonde avec la complicité de l’Etat, et les partis politiques qui ont gouverné depuis 1950 n’ont jamais considéré les courants islamistes comme un danger.
L’éditorialiste du quotidien Hürriyet, E. Cölasan, écrivait récemment qu’il était désormais trop tard pour que Mme Ciller s’affirme laïque, ce qu’elle déclara après les élections. Il ajoutait ensuite que Ciller avait flirté avec les confréries religieuses par soucis électoral et par simple opportunisme, laissant les portes de l’Etat ouvertes aux islamistes.
Les partis de droite n’ont jamais affiché leur hostilité à s’engager dans une coalition gouvernementale avec les islamistes lors des différentes tentatives de formation de gouvernement. Le président de l’A.N.A.P. a récemment annoncé que le R.P. -Parti de la
Prospérité- et son leader Erbakan, approuvaient son programme[[Hürriyet, 15 janvier 1996. . Le vice-président a même déclaré qu’il était de fait difficile de refuser de former un gouvernement avec le P.R., dès lors que celui-ci acceptait son programme[[Politika, 9 janvier 1996.. On peut souligner d’ailleurs que la plupart des anciens compagnons d’Erbakan et les anciens dirigeants du parti M.S.P., Korkut Ozal, Ali Coskun, Cemil Ciçek et une soixantaine de députés pro-R.P., forment actuellement un bloc islamiste à l’intérieur de l’A.N.A.P.. Après l’échec de la formation du gouvernement d’Erbakan, les dirigeants de ce parti ont déclaré que si la tâche leur incombait, ils n’excluraient pas d’admettre les islamistes dans leur coalition[[Hürriyet, 20 janvier 1996..
Il semble donc évident que rien n’empêche aujourd’hui l’A.N.A.P. et le D.Y.P. de gouverner avec les islamistes, étant donné leur position “plus que conciliante” envers Erbakan et l’ensemble des courants islamistes. Dans les années soixante-dix, le parti de ce dernier avait aussi bien gouverné avec Ecevit (1974-75), ancien président du P.R.P., qu’avec Demirel (1975-77/ 1979-80), actuel Président de la République, et ancien président du D.Y.P.. Erbakan avait alors occupé le poste de vice-premier ministre et son parti détenait les ministères clés, tel celui de l’intérieur. Parfaitement intégré dans la vie politique turque, avec la complaisance de l’ensemble des autres partis, qu’ils soient de droite comme de “gauche”, l’arrivée d’Erbakan en première positions aux récentes élections législatives ne devrait donc pas poser de problème aux différents leaders (Ciller, Yilmaz…) au sens d’un danger d’islamisation de la République.
Les positions du parti islamiste sur les relations entre l’Union européenne et la Turquie ainsi que sur l’Union douanière ont été évoquées comme constituant une divergence majeure avec la politique des partis gouvernementaux. Pourtant, Erbakan a lui-même réaffirmé qu’il n’était pas contre l’Union douanière, mais qu’il émettait des réserves sur quelques-uns de ses aspects susceptibles de menacer les secteurs fragiles et les petites entreprises. Il a ainsi largement exploité les inquiétudes que ces secteurs exprimaient face à l’échéance de l’Union douanière.
La crise politique provoquée par les élections en Turquie ne doit pas s’interpréter dans les ternies d’une opposition entre un bloc islamiste et un bloc “laïc” formé par les partis gouvernementaux et par l’armée. Nous avons déjà fait remarquer que l’inquiétude des européens face à une possible arrivée au pouvoir des islamistes n’était pas justifiée, dès lors qu’elle était légitimée par la collusion toujours plus forte entre les islamistes et les gouvernements successifs de la Turquie depuis 1950. La véritable inquiétude ne se situe pas dans cette direction, mais plutôt dans l’impossibilité du pays à trouver une majorité politique stable, répondant aux aspirations du peuple. Le véritable danger aujourd’hui se situe dans l’enlisement du pays dans un pouvoir dictatorial.
Le résultat des élections a en effet démontré la faillite du système politique instauré par les Généraux et l’échec des partis qui ont gouvernés depuis. Le succès spectaculaire des islamistes aux élections municipales de 1994 -19,10%- avait déjà annoncé le résultat de 1995; mais le plus significatif aujourd’hui est certainement davantage la chute des autres partis que la montée des islamistes. Ainsi, de 1991 à 1995, on observe une nette diminution du nombre de leurs sièges à l’Assemblée nationale:

| |1991 |1995 |
|A.N.A.P |25,3% |24,5% |
|D.Y.P. |41,5% |23,9% |
|C. H.P. |18% |8,9% |
|R.P. |9% |28,5% |
|D.S.P. |1,5% |12,7% |

Le parti de la coalition gouvernementale, C.H.P., avait obtenu lors des élections législatives de 1987, 24,81% de suffrages, en 1991, 20,64% et en 1995, 10,71%. Le C.H.P., qui aurait pu constituer une alternative au D.Y.P., a complètement perdu son identité dans la politique menée par le gouvernement de Ciller. L’A.N.A.P., qui a reculé par rapport aux élections de 1991, avait gouverné le pays sous la présidence de Ozal (1985-91). Ce parti avait été créé sous la junte militaire et donc autorisé à participer aux élections de 1984; les échecs du parti par la suite sont donc l’expression même d’un rejet du pouvoir militaire.

Résultats des élections législatives de 1995:

R.P.: 21,38% (1991:17%)
A.N.A.P.: 19,65% (1991:24%)
D.Y.P.: 19,18% (1991:27%)
D.S.P.: 14,64%

C.H.P.: 10,71% (1991:20%)
M.H.P.: 8,18%
H.A.D.E.P.: 4,17%

Le résultat des élections de 1995 marque ainsi, outre la montée islamiste déjà observée, la défaite des trois partis qui ont gouverné le pays depuis le coup d’Etat militaire de 1981. Aucun parti ne se trouve actuellement en position de gouverner: telle que nous l’interprétons, la crise politique ouvre en fait la voie au retour d’un régime encore plus dictatorial avec l’appui des militaires, ouvertement ou indirectement.
Le régime politique actuel est incapable de se réformer, de sortir du cadre défini par la Constitution élaborée par les militaires en 1981. La montée d’une vague de terrorisme, l’impossibilité de former une coalition gouvernementale dans les conditions imposées par Ciller, ressemblent étrangement au scénario politique de la veille du coup d’Etat militaire de 1980: les militaires avaient alors justifié la légitimité de leur intervention par ces mêmes conditions.
La Turquie doit en plus faire face à de graves problèmes sur le plan économique, et sur le plan de sa politique intérieure. La question kurde demeure toujours le problème majeur du pays.
Malgré les promesses renouvelées des militaires quant à la résolution du conflit, la classe politique s’enlise dans le maintien de sa politique “de terre brûlée” et demeure incapable de proposer d’autres solutions que celles des militaires. L’ancien lieutenant du Président Ozal, Hasan Celal Güzel annonçait dans Hürriyet[[Hürriyet, 15 janvier 1996. d’un coup d’Etat militaire préparé par la C.I.A.. Cette affirmation, qu’elle soit vraie ou non, est sans doute le signe d’un retour certain des militaires sur la scène politique.
La faillite de l’économie crée une situation explosive: l’inflation a atteint 95% en 1995 -125% en 1994- et la dette extérieure atteint 73 milliards de dollars[[Cumhurieyt, 5-11 janvier 1996., son niveau record. La Turquie doit faire face à une échéance de paiement des dettes et des intérêts de 11,1 milliards de dollars en 1996. Le déficit du commerce extérieur se situe autour de 10 milliards de dollars et va sans doute s’aggraver avec l’entrée en vigueur de l’Union douanière avec l’U.E.. Car jusqu’à maintenant la Turquie pouvait exporter sans barrière douanière vers les marchés européens mais les importations en provenance de l’U.E. étaient encore soumises aux taxes douanières. Les secteurs protégés par les barrières douanières vont ainsi se trouver sans protection et supporteront difficilement la concurrence des produits européens. La faillite des petites entreprises, déjà touchées de plein fouet par la politique ultra-libérale (qualifiée par le célèbre économiste turc A. Baser Kafaoglu, de pure ‘folie”), va s’accélérer. Il va sans dire que le chômage va considérablement s’aggraver, atteignant déjà 20,6%[[Hürriyet, 9 janvier 1996. de la population active. Les taux d’intérêt à long terme s’élèvent à 140%, limitant fortement l’investissement.
Dans ces conditions politiques et économiques, les militaires et les grands groupes financiers et industriels turcs appellent à un gouvernement fort, il est impossible de dégager après le résultat des élections.
Les négociations en vue de dégager une coalition entre l’A.N.A.P. et le parti de Ciller, qui semblaient bloquées par la persistance de cette dernière à poser comme condition son maintien au poste de premier ministre, ne semblent plus être aujourd’hui au premier plan. Ciller a en effet rencontré le 15 janvier dernier les représentants des deux des plus grands géants industriels et financiers turcs -les groupes KOC et SABANCI -au rang des 500 plus importants du monde- et a proposé, à la suite de cette entrevue, la formation d’une coalition avec l’A.N.A.P. pour organiser des élections législatives anticipées afin de dégager une forte majorité. Le scénario prévu consiste en une alliance avec l’extrême droite -le M.H.P.- et une possible fusion entre le D.Y.P. et l’A.N.A.P.. Le Président de la République lui-même annonçait qu’il n’y avait pas de différence fondamentale entre ces deux partis et qu’il soutenait la formule “A.N.A.Y.O.L. “. Les deux partis sont les héritiers du Parti démocrate qui avait gouverné de 1950 à 1960. Le coup d’État militaire de 1960 avait interdit le P.D. mais n’avait pas pu empêcher la reconstruction de cette force politique. L’A.P. (Parti de la justice) lui succéda pour être à son tour interdit après le coup d’Etat militaire de 1980. Le D.Y.P. et l’ A.N.A.P. se sont donc constitués sur les décombres du P.D. et de l’A.P., revendiquant leur héritage. Nombreux sont donc ceux qui envisagent leur fusion au nom de cette histoire commune et du peu de divergence de leur position respective.
Ainsi, l’addition des suffrages des deux partis de droite ajoutés à ceux du parti d’extrême droite permettrait de dégager une majorité, ce qui conviendrait aux militaires et au grands groupes industriels et financiers. Ceux-ci se sont montrés d’ailleurs très actifs dans la recherche d’une solution à la crise politique provoquée par les élections. La fusion ou la coalition des deux partis apparaît comme le “dernier” scénario qui permettrait à la classe politique de retrouver son souffle pour gouverner. Ceci démontre les faiblesses et les limites du régime politique instauré par les militaires qui gardent toujours un oeil sur l’évolution politique et envisagent des solutions politiques de rechange dans chaque situation. L’élection sur la liste de Ciller de l’ancien chef d’état major de l’armée en tant que député, Dogan Güres, inspirateur de “la sale guerre “[[la guerre menée contre le peuple Kurde et perçu comme le futur Président de la République, ainsi que celle de plusieurs chefs de police, de généraux et du préfet de l’administration spéciale au Kurdistan, s’inscrivent dans le projet d’une mainmise sur le pouvoir des militaires par les voies légales. A nos yeux, la volonté d’asseoir le pouvoir de l’armée au sein du gouvernement inquiète davantage que la montée de l’islamisme, car elle prépare à la formation d’un pouvoir dictatorial militaire.
Les élections non pas seulement démontré l’échec des politiques menées par les gouvernements successifs, mais également celui de la politique de l’Union européenne envers la Turquie. Lors de la ratification des accords de l’Union douanière, le principal argument utilisé par les européens était de ne pas mettre le gouvernement en difficulté face aux islamistes, alors qu’il portait une lourde responsabilité dans leur ascension politique. Il faut noter ici que la politique de soutien de l’Union européenne en faveur de Mme Ciller n’est pas sans conséquences sur les résultats électoraux.
Le parti islamiste a largement su exploiter les sentiments anti-occidentaux créés par le soutien européen accordé au gouvernement turc, par intérêts stratégiques ou politiques, gouvernement qui menait lui, une politique totalement anti-sociale et anti-démocratique. Il ne faut pas interpréter le vote en faveur d’Erbakan comme la manifestation d’un anti-occidentalisme primaire: ce n’est pas tant contre une Turquie pro-européenne que ses électeurs s’élevaient mais davantage contre une Europe qui ne “savait” pas reconnaître les échecs d’une politique intérieure, tant sur le plan économique que démocratique. Les électeurs percevaient ainsi derrière tous leurs maux (misère sociale, répression…) le soutien européen à leur gouvernement. Ce n’est pas un hasard si même les milieux de “gauche” partageant les aspirations démocratiques des pays occidentaux s’affirment majoritairement anti-européens pour les mêmes raisons.
Le second problème posé par les résultats des élections législatives est l’enracinement des partis kurdes. Après l’interdiction des deux partis précédents, le D.E.P. et le H.E.P., les scores obtenus par l’H.A.D.E.P. sont significatifs. Ainsi, le parti a obtenu 30% de suffrages au Kurdistan, arrivant en tête. Dans certaines villes, comme à Diyarbakir, il obtient 46% des suffrages, à Hakkari 54%, à Batman 37%. L’exellent score de l’H.A.D.E.P. a été obtenu malgré la répression et les entraves mises aux voles par les militaires: ainsi, à Diyarbakir, 150 mille personnes n’ont pas pu voter; dans la plupart des villages, le dépouillement des bulletins de vote a été effectué par les militaires, secrètement dans les garnisons, alors qu’ils imposaient dans le même temps aux électeurs de voter à bulletin ouvert. Les militaires ont de plus empêché dans la majorité des bureaux de vote la présence des représentants de l’H.A.D.E.P.
Ajoutons à cela les 3 millions de personnes qui ont quitté le Kurdistan soit par la force soit par la répression, et qui n’ont donc pu s’inscrire sur les listes électorales. Malgré son score, l’H.A.D.E.P. n’est pas représenté au Parlement du fait des restrictions de la loi électorale qui impose un suffrage minimal de 10% obtenu au niveau national pour pouvoir y être présent. Cette loi avait d’ailleurs été votée dans le but d’empêcher la non-représentation des kurdes au Parlement.
Le choix fait par la population du Kurdistan est clair: notons, d’une part, un profond rejet de la politique menée au Kurdistan, et, d’autre part, la nouveauté d’un choix, qui s’inscrit pour la première fois dans la perspective d’une solution politique et pacifique au Kurdistan. Désormais, il existe une force politique bénéficiant d’un fort soutien de la population que l’on ne peut nier.
Est-ce que les dirigeants turcs vont aujourd’hui prendre en compte et “écouter” cette nouvelle donnée, ou souhaitent-ils poursuivre inexorablement la politique de la “terre brûlée”?
Le résultat des élections au Kurdistan démontre l’effacement des partis au pouvoir et du parti nationaliste de gauche de Ecevit, le D.S.P., ainsi que de celui d’extrême droite, le M.H.P.:

Résultat des élections au Kurdistan[[Politika, 26 décembre 95.:
H.A.D.E.P.: 30%
R.P.: 22%
A.N.A. P.:17%
D.Y.P.: 18%
C.H.P.: 6%
M.H.P.: 5%
D.S.P.: 2%

L’arrivée en seconde position du parti islamiste s’explique par son discours qui a largement exploité le problème kurde et qui a contribué à son score au niveau national. En effet, les islamistes remportent de très nombreux suffrages dans les grandes villes du Kurdistan: à Bingöl 52%, à Elazig 42%, à Malatva 37%, à Adiyam 33%, à Erzincan 32%, à Mus 30%, à Batman 31 %.
Erbakan avait promis qu’à son arrivée au pouvoir il mettrait fin à l’administration spéciale qui dure depuis dix-huit ans au Kurdistan, ainsi qu’à la force d’armée spéciale (Cekic-güc) récemment créée, responsable de la disparition de plus de 2500 villages. Il avait en même temps promis l’ouverture des écoles kurdes ainsi que l’autorisation de l’enseignement et de chaînes de T.V. en langue kurde.
Ces dernières élections nous ont également montré l’incapacité de la gauche socialiste et de l’extrême gauche de sortir de leurs positions marginales, enfermées dans des débats d’une autre époque et encore largement staliniens. Malgré l’alliance électorale avec le parti kurde, elles n’ont pas pu dépasser 1 % des suffrages dans l’ensemble du pays. Ce qui a laissé au parti islamiste la possibilité d’exploiter le terrain social, lui permettant de devenir la seule opposition à relayer les revendications sociales des populations touchées par la crise économique et par la politique ultra-libérale de Ciller. L’argument social a trouvé son principal échos dans les grandes villes touchées par une immigration rurale sans précédent: la population de certaines villes industrielles a doublée et triplée ces dix dernières années, avec 60% d’habitants d’origine rurale, issus de l’immigration. Sensible au discours à la fois social et religieux, cette population a constitué le plus important vivier électoral du parti islamiste. A Istanbul, le R.P. est arrivé en tête avec 24% des suffrages.

Les élections législatives du 24 décembre ont révélé la profondeur de la crise politique et sociale en Turquie mais aussi un rejet massif de la politique menée par les partis au pouvoir soutenus par l’armée. Elles nous ont également démontré qu’il n’y avait pas de solutions durables aux graves problèmes posés à la Turquie dans un système politique hérité du coup d’Etat militaire. La véritable solution serait de sortir de ce système et d’entamer un réel processus de démocratisation du pays.
Les islamistes représentent toujours un danger pour l’avenir du pays: lorsqu’ils trouveront une force capable de produire une rupture avec les partis actuels, soit ils s’imposeront, soit ils seront exclus comme en Algérie. Dans les deux hypothèses, les conséquences seront incalculables pour la Turquie et pour l’ensemble de la région. Il est totalement injustifié et faux d’affirmer que les partis au pouvoir constituent les seuls remparts contre la montée en puissance des islamistes. Il existe aujourd’hui des forces politiques et sociales capables de leur faire obstacle, mais elles sont bridées par les restrictions des libertés politiques, qui les empêchent de se constituer en force.
L’Europe a certainement un grand rôle a jouer dans les nécessaires bouleversements du système politique turc et dans le processus de démocratisation du pays, mais à la condition qu’elle reconnaisse que la Turquie doit sortir du système actuel. Pour l’heure, la responsabilité de l’Europe dans la crise que vit aujourd’hui la turquie -crise qui s’est encore plus révélée à travers les élections- est certaine, marquée par son soutien au gouvernement qui conduisit le pays dans l’impasse actuelle. L’Europe doit mener une autre politique envers la Turquie : ceci dans leur intérêt mutuel.

N.B:
R. P.: Parti de la Prospérité. A.N.A.P.: Parti de la Mère Patrie.
D.Y.P.: Parti de la juste voie.
D.S.P.: Parti de la gauche démocratique. C.H.P.: Parti républicain du Peuple.
M.H.P.: Parti d’action nationaliste. H.A.D.E.P.: Parti de la démocratie du Peuple.

(17 janvier 1996)