Revue des revues

L’Homme et la Société, n° 117-118, 1995, « Luttes de classes » 5-7, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris).

Histoire, économie et société, n° 2, deuxième trimestre 1995, «Entreprises et entrepreneurs du batiment et des travaux publics (XVIIIe-XXe siècles) » (88, boulevard Saint-Germain, 75005 Paris).

Critiques sociales, n° 7, décembre 1995, « Le cycle de vie » (168, rue Cardinet, 75017 Paris).

Cahiers du Centre d’Études de l’Emploi, n° 34, 1995, « Les politiques d’emploi et leurs acteurs » (29, promenade Michel Simon, Noisy-Le-Grand Cedex, 93166 Marne-La-Vallée).

Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 111-112, mars 1996, «Littérature et politique » (52, rue du Cardinal-Lemoine 75005 Paris).Ce numéro de L’Homme et la Société consacré aux luttes de classes a quelque chose de paradoxal. Le titre adopté par la rédaction est volontairement provocateur et entend marquer l’insuffisance d’appellations telles que « conflits sociaux ». La notion de « classe » est porteuse d’une ambiguïté de sens. Elle peut à la fois servir à désigner dans ses usages les plus courants une agglomération d’individus ou une conscience de soi identitaire portée par un groupe qui semble immédiatement lui donner un contour politique, une force contestatrice ou une charge subversive. L’ensemble des contributions qui composent cette livraison est compris entre ces deux usages. Les deux auteurs de l’article « Le retour d’une affaire classée », Michel Vakaloulis et Eustache Kouvélakis, prennent d’emblée le parti de mettre en valeur la pertinence d’un regard politique comme mode d’analyse d’un ensemble de mouvements sociaux et de productions culturelles qui prouvent l’existence des classes, vivantes dans une société, la nôtre, fondamentalement animée par des luttes entre classes dont le moindre des enjeux n’est pas leur reconnaissance.

Ici se situe le paradoxe d’un numéro qui tend à rendre opératoire une grille d’analyse conceptuelle en montrant le caractère vivant de la lutte entre les classes alors même que, de l’aveu des contributeurs, l’existence de ces classes est très souvent déniée. Ce numéro nous fait sentir que l’un des enjeux politiques du débat sur l’existence des classes est sans doute de dénier toute pertinence d’une adhésion identitaire à leur existence à partir du caractère supposé incontestable d’une analyse statistique et administrative de leur disparition. Tout se passe comme si la lutte sur les mots et la charge de vérité que l’on peut leur accorder était en l’occurrence la forme la plus significative de la lutte de classes, lutte pour le reclassement ou le déclassement, selon le cas, du mot « classe » lui-même. Luttes en définitive pour le droit à une adhésion identitaire dont les auteurs de l’ensemble des contributions pensent qu’il est urgent d’en restaurer la force face aux groupes sociaux dominants.

De fait, aucun des articles n’échappe à cette logique de reclassement de l’expression. Qu’il s’agisse de Jean-Claude Delaunay qui relève « la dévalorisation de l’opérateur lutte des classes » ou de Jacques Kergoat qui opère un retour sur les aspects problématiques de la définition statistique de l’existence des classes. Le caractère conflictuel de l’appellation « luttes de classes » requiert toute l’attention de Jean-Pierre Durand qui l’identifie à une catégorie relationnelle pour aussitôt se poser la question : où sont les luttes dans les entreprises qui seraient susceptibles de manifester l’existence des classes dans celles-ci. De son côté, Gérard Prévost nous convie à un examen qui est très vite devenu classique et obligé: une analyse du mouvement de novembre-décembre 1995 à l’aune de l’expression «luttes de classes». Enfin, Pierre Ansart nous invite à un réexamen des origines de la classe ouvrière en France. Le travail minutieux d’historien et de sociologue qui est le sien lui permet de restituer les éléments du caractère problématique de l’identification des ouvriers eux-mêmes à l’expression qui est censée les réunir : classe(s) ouvrière(s). II rappelle que l’investissement dans cette identité en cours de construction pendant la période 1820-1848 ne peut pas être comprise sans une analyse précise de la désagrégation et de la formation des réseaux de sociabilité et des lieux de mise au travail qui confèrent à l’étude de cette période une grande difficulté due aux transformations dans les modes de travail, de socialisation et d’organisation. L’article de Laure Petit consacré aux ouvriers algériens de Renault-Billancourt pendant la guerre d’Algérie nous montre que la perspective dessinée par Pierre Ansart vaut aussi pour la période contemporaine et révèle le caractère problématique et politique d’une identification commune ou séparée des ouvriers algériens ou français à la classe ouvrière. Cette notion devient alternativement un référent d’intégration ou un référent de distinction quelle nomme « processus de référence en différence ».

L’ensemble des contributions que Dominique Barjot livre à notre réflexion dans Histoire, Économie et Société esquisse un tableau, qui se veut le plus cohérent possible, du monde des « entreprises et entrepreneurs du bâtiment et des travaux publics » du XVIIIème au XXème siècle. En ce sens, ce numéro s’inscrit de plain-pied dans le projet de recherche qui anime la revue depuis sa naissance : l’analyse sociale de la genèse et du développement des activités économiques. Ce projet ambitieux n’a suscité assez paradoxalement chez les économistes que peu de vocation. Ce numéro entend restituer et croiser des trajectoires individuelles d’entrepreneurs avec des trajectoires collectives d’entreprises pour s’interroger en filigrane sur les conditions qui président à l’épanouissement puis au flétrissement des entreprises. Dans un premier temps, elle nous présente trois figures d’entrepreneurs: Alexandre Lavalley (1821-1892), Edmond Bartissol (1841-1916) et Francis Bouygues (1922-1993). Au-delà de leurs singularités propres, l’accent est mis sur l’analyse de leur réussite professionnelle et sur le caractère innovant de leurs pratiques. Si Lavalley introduit des techniques anglaises en France, Bartissol fonde « sa réussite sur sa maîtrise des techniques du génie civil ». Quant à la troisième figure « représentative », sa «réussite se fondait à la fois sur la prépondérance accordée à la fonction commerciale, l’adoption précoce des méthodes américaines de management, une association efficace d’innovation technique, de diversification (TF1) et de stimulation des hommes ».

Les différents articles construisent un lien explicite entre l’entrepreneur et le devenir de l’entreprise qui n’est pas seulement un accent mis sur un modèle de développement traditionnel, l’entreprise familiale, mais la mise au jour d’un modèle génétique qui accompagne la démarche généalogique de ce numéro. Pour la Compagnie des Établissements Eiffel (Bertrand Lemoine et Laurent Weill), la Société de construction des Batignolles (Anne Burnel et Pierre Said Mohamed) et la direction travaux publics de Schneider et Cie devenue en 1949 ou la CITRA (Agnès d’Angio et Philippe Caigna), la réussite est essentiellement conçue comme le résultat des options effectuées par une personnalité d’exception alors que le déclin est analysé en termes d’inadaptation aux transformations des conditions économiques et aux nouvelles contraintes concurrentielles. Concession à l’air du temps, la revue ne peut s’empêcher d’insérer l’espace des entrepreneurs français dans l’espace européen avec la présentation par Dominique Barjot des entreprises européennes de travaux publics face au marché international entre 1880 et 1914. « Si l’industrie britannique des travaux publics demeurait la première du monde, elle fut de plus en plus concurrencée non seulement par les firmes françaises, mais encore par les entreprises allemandes et belges, voire suisses, scandinaves et italiennes. » Or, cette « concurrence » n’a sans doute lieu qu’aux yeux d’une grille de classement que l’historien met en place a posteriori. La « concurrence » entre ces espaces économiques nationaux était certainement moins réelle pour les acteurs eux-mêmes.

Après le « cycle de vie » des entreprises, penchons-nous sur un cycle de vie à l’échelle humaine. C’est le thème que nous propose le dernier numéro de Critique sociale. Celui-ci est rythmé par les trois moments de l’énigme que le sphinx posa jadis au roi d’Ithaque. Le premier article de Gwenaël Larmet s’intitule « Comment devient-on camarade de régiment ? ». La formation des camaraderies de régiment est-elle le produit des déterminations sociales existantes, des classements de l’institution militaire ou des normes de comportement propres aux appelés ? L’auteur, dont le moins que nous puissions dire est qu’il fait feu de tout bois, a « profité » d’une contrainte qui le plaçait dans une position dominée pour en faire l’objet d’un article. La prise de notes à laquelle il s’est astreint pendant de longs mois était un instrument de réassurance qui lui permettait de conserver symboliquement une position de surplomb dans un espace d’interactions qu’Erving Goffman a qualifié en son temps d’« institution totale ». Cet article traduit la stratégie d’un acteur dominé mais rompu aux sciences sociales, désirant tirer avantage de sa situation dominée pour prétendre légitimement posséder sur ladite institution une parole totalisante.

Second moment, second article. Rares sont les auteurs capables de mobiliser les ressources de la sociologie pour se réapproprier un objet par trop monopolisé par les économistes, à savoir l’emploi en France. Françoise Bruand vise à démontrer l’ethnocentrisme des sociologues et des économistes français qui, dans leur appréciation de l’aggravation du chômage notamment industriel, privilégient pour les premiers la « fatalité d’un chômage, technologique », produit du passage d’une société industrielle à une société de services, et pour les seconds « la fatalité d’une mondialisation de l’économie qui nous laisse impuissant devant la mobilité et la concentration des capitaux ». Si l’auteur pointe du doigt les différences de regard entre deux catégories de spécialistes en lutte pour l’appropriation de la parole légitime en matière d’analyse des conditions qui président à la transformation du monde social, sa démonstration tend à objectiver chez les uns et les autres un discours qui, au-delà de leurs divergences et de leurs apparences de scientificité, sert avant tout à légitimer un processus de « perte » d’emplois industriels qui n’est selon elle aucunement une fatalité. En effet, elle relève le défi de retourner contre ces spécialistes les données construites et fournies par l’INSEE ou l’OCDE pour révéler les présupposés et les zones d’ombre de leurs analyses, quand « fatalité » rime avec «légitimation » et « poudre aux yeux du libéralisme moderniste ». « Le fatalisme historique fonctionne comme “obstacle épistémologique” à la compréhension de l’interaction des phénomènes sur la scène internationale ». Cependant, le fait de reprendre sans distance ni déconstruction les catégories fournies par l’ INSEE ou l’ OCDE, organismes imprégnés de la pensée d’État s’il en est, pour critiquer les spécialistes qui les fabriquent et s’en servent ne constitue-t-il pas aussi un « obstacle épistémologique » qui interdit toute analyse sociologique des présupposés de leur démarche ?

Troisième et dernier moment, troisième et dernier article. Une démarche commune anime l’article de Marie-Claire Hémy intitulé « Les systèmes de retraite : risque privé ou sécurité sociale ? » à l’article précédent. Au refus du « fatalisme » des économistes succède le rejet du « prophétisme » des journalistes qui prévoient « l’explosion » ou l’effondrement du système de retraite ». L’orientation générale « qui vise à détruire les formes socialisées de l’emploi et à transformer les relations employeurs-employés en simples relations marchandes autour de la force de travail » s’appuie selon l’auteur sur l’intérêt que possèdent les promoteurs de la retraite par capitalisation à délégitimer le système de retraite par répartition mais aussi sur le constat alarmant d’un « effondrement démographique » largement diffusé par les démographes et les journalistes. Or, semble-t-il, le raisonnement sur lequel repose ce constat recèle à la fois des failles et des imprécisions qui semblent infirmer le constat alarmiste de ces Cassandres intéressées.

Au-delà des frontières disciplinaires, les Cahiers du Centre d’Études de l’Emploi ont en commun avec les deux revues précédentes l’intérêt porté aux acteurs sociaux. Les Cahiers, qui reprennent leur parution après plusieurs années d’interruption, attirent notre attention sur une pratique directement importée des États-Unis: l’évaluation. Ce numéro consacré à l’évaluation des politiques publiques d’emploi souligne autant le désarroi des acteurs politiques face à l’accroissement du taux de chômage qu’il met l’accent sur les usages sociaux des sciences sociales. L’évaluation, comme acte de jugement se réclamant des sciences sociales à propos d’une politique publique d’emploi mobilise des principes issus de l’espace politique et administratif. Elle est aussi le résultat de multiples stratégies qui visent à attester l’utilité sociale des chercheurs en sciences sociales dont la première des conséquences est d’assurer de nouvelles sources de financement et de créations de postes. Comment comprendre le fait que les logiques de définition des politiques publiques d’emploi soient fort différentes des logiques sur lesquelles reposent les évaluations des premières ? Alors que le sens de la relation est pensé habituellement en termes d’efficacité, ne faudrait-il pas raisonner en termes de légitimation croisée entre espaces d’activités aux logiques divergentes ? Les acteurs politiques bénéficieraient alors des effets de consolidation de leur position et de leurs pratiques liés à la rationalisation proclamée des politiques publiques. Dans ce cas, ce numéro constitue un élément des transactions sans la connaissance desquelles il serait tout à fait impossible de comprendre les impensés discursifs liés aux évaluations. Le premier des postulats consiste à croire aux discours qui tendent à démontrer et réaffirmer la priorité de la lutte contre le chômage. Le second porte sur l’exploitation des évaluations lors de l’élaboration des politiques publiques d’emploi.

Cependant, ce cahier n°34 tente à partir d’une démarche qui souhaite concilier « un questionnement théorique novateur et des observations de terrain très fouillées » de « produire des analyses utiles à l’action tout en contribuant à nourrir des débats théoriques et méthodologiques ». L’hypothèse qui sous-tend ces Cahiers repose sur l’idée que « les effets produits par les politiques publiques d’emploi ne peuvent pas être compris sans une analyse fine de l’action des nombreux agents qui participent de leur mise en oeuvre ». L’ensemble des contributions qui rythment ce numéro nous laissent voir en filigrane un processus qui réorganise les rôles des différents acteurs en fonction de la transformation des rapports de force et des instruments de contrôle qu’ils maîtrisent : l’affaiblissement de l’État et la déconcentration des moyens dont il avait auparavant le monopole. Les effets de ce processus ajoutés à ceux de l’aggravation de la conjoncture économique incitent les acteurs impliqués à des titres divers dans les politiques publiques d’emploi à mieux comprendre les comportements des usagers, chômeurs et entreprises, mais aussi des agents qui servent d’intermédiaires entre ces derniers et l’État édicteur de règles. Ainsi, l’efficacité des politiques publiques d’emploi devient dépendante d’une meilleure compréhension des logiques qui animent les différents acteurs et d’une meilleure connaissance des espaces de médiation.

Dans cette logique, les auteurs des différentes contributions tentent de réagir contre des a priori aussi prégnants que la surestimation des spécifications réglementaires émises par l’État (Bessy, Eymard-Duvernay, Gomel et Simonin), une assimilation des catégories d’acteurs concernés aux consommateurs rationnels de la théorie économique standard disposant de toute l’information nécessaire pour juger des qualités intrinsèques de chaque mesure et de leur utilité pour eux, et l’hypothèse d’un usager du service public pouvant exercer isolément et en toute connaissance de cause son libre choix ( Marie-Françoise Mouriaux). Les hypothèses et les conclusions auxquelles ils aboutissent sont d’autant plus intéressantes qu’elles accompagnent et enregistrent une évolution des rapports de force qui tend à les consolider aux yeux de leurs commanditaires. Dans cette logique, les auteurs des Cahiers se situent encore dans une logique scientifique qui tend à analyser des interdépendances humaines sans se substituer à une puissance publique dont la fonction est encore, malgré son affaiblissement, de mettre en place des politiques publiques d’emploi les plus efficaces possibles.

La dernière livraison d’Actes de la Recherche en Sciences Sociales a pour objet la compréhension d’un ensemble de variations du champ littéraire français qui s’étalent pour l’essentiel des années 1930 aux années 1970. Sont examinées à cette occasion les transactions entre ce champ littéraire et le champ politique ayant pour objet la réduction de l’autonomie du premier et sa subordination au second. Dans cette logique, l’article de Gisèle Sapiro intitulé « La raison littéraire » examine les conséquences sur le champ littéraire français du coup de force que représente l’occupation allemande et l’imposition d’une instrumentalisation politique directe de la littérature française. Pour un certain nombre d’écrivains, la réponse à cette tentative de dissolution du champ littéraire dans lequel ils s’inscrivaient va consister au maintien coûte que coûte de pratiques de débats entre écrivains mobilisant des catégories internes au champ littéraire et contribuant ainsi à former une opposition littéraire face à l’annexion de leur espace d’activités par les forces d’occupation et leurs collaborateurs. En d’autres circonstances, selon Philippe Oliveira, Louis Aragon concourra à définir dès les années 60 les limites respectives des deux champs et devra négocier la possibilité d’une reconnaissance au plus haut niveau au sein de chacun d’eux. Il saura tour à tour remettre en cause les systèmes d’opposition qui structurent le champ littéraire, entre autres celui qui oppose le romancier grand public au romancier d’avant-garde, pour être l’un et l’autre et obtenir la reconnaissance de sa position de dirigeant politique sans pour autant renoncer à ses divers visages d’écrivain. Au travers de l’examen des relations entre champ politique et champ littéraire, ce numéro révèle une tendance permanente des acteurs du premier à subordonner les acteurs du second, et cela au-delà d’événements historiques qu’un sens commun pourrait qualifier d’exceptionnels tei que l’Occupation. Mais cela n’empêche pas que les acteurs d’un espace d’activités littéraires puissent concourir à subordonner en partie les activités homologues en Suisse et en Belgique.

La reconnaissance des positions esthétiques, éthiques ou d’écarts d’écriture dans le champ littéraire peut toujours être reliée à un état du champ politique. Les articles de Jérôme Meizoz et de Paul Dirkx examinent les échanges avec le champ littéraire français, les reconnaissances ou les stigmatisations d’écarts de langue ou de style, helvétisme pour le premier auteur ou esthétique pour le second. Ces deux articles mettent en lumière les enjeux de subordination de champs littéraires à d’autres qui peuvent exister dès lors que circule une ressource commune comme celle de la langue. Ils nous invitent aussi à penser la redéfinition permanente des limites entre champs en valorisant une problématique de luttes autour de la mobilisation des ressources plutôt qu’en se satisfaisant du découpage ordinaire entre ce qui relève du national et de l’international.