Revue des revues

Scalpel. Cahier de sociologie politique de Nanterre, publication du Groupe d’Analyse Politique, n°l, 1994 (Université Paris X Nanterre, 200, avenue de la République, 92000 Nanterre. Tél : 40 97 77 05).

L’homme et la société, n° 113, «Figures actuelles du capitalisme», (Éditions L’Harmattan, 5-7 rue de L’ÉcolePolytechnique, 75005 Paris).

Annales, Histoire, Sciences Sociales, mai juin 1994, (54, boulevard Raspail, 75006 Paris).

Actes de la Recherches en Sciences Sociales, n’104, septembre 1994, «Le commerce des corps» (54, boulevard Raspail, 75006 Paris).

Corpus, n°26/27, 2ème semestre 1994, «Destutt de Tracy», Association pour la revue Corpus, 99 avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris).

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D’emblée, signalons la parution avec SCALPEL d’une nouvelle revue. Dans l’éditorial, son directeur, Bernard Lacroix, expose qu’elle contribuera à développer une science politique capable de produire une «explication des conditions et des formes du débat politique, l’explication des faits et gestes des professionnels engagés dans cette activité» mais aussi permettra «l’étude de la manière dont ce déploiement d’activité affecte les acteurs sociaux». Dans un contexte où les sciences sociales sont souvent requises et soumises à des fins qui «minent désormais l’autonomie du travail intellectuel : utilisation de celui-ci à des fins étrangères à ses préoccupations», Scalpel entend mobiliser les savoir-faire du métier de sociologue. Cette revue sera tout autant un «lieu d’expériences et de confrontations» organisé autour de l’exigence d’un engagement démonstratif qu’un «chantier ouvert à toutes les tentatives stimulées par cette perspective et nourries par l’analyse sociale».

Voilà un objectif que ne désavoueraient pas des revues plus anciennes et engagées à bien des égards dans des voies proches. En l’espèce, l’abondance (sic) ne nuit pas et Scalpel s’attelle immédiatement à la tâche avec un dossier consacré aux «Figures de la démocratie». Bernard Lacroix introduit ce dossier par une réflexion sur “La «crise de la démocratie représentative en France»”. Cet article, entièrement investi dans une critique sociale de la question, tente de mettre au jour le caractère pré-construit de sa formulation et ce qu’il doit à l’activité journalistique. L’examen de la «crise de la démocratie représentative» nous incite à accorder toute l’attention qu’il convient aux «relations nouvelles entre les hommes politiques et la presse» ainsi qu’au travail de formulation effectué par l’analyste. Sont alors mobilisées les propriétés sociales de ce binôme afin de dévoiler l’entreprise de justification électorale de la délégation. L’aspect heuristique de la démarche réside dans la mise en évidence des schèmes de perception et d’analyse communs que les universitaires, les journalistes et les hommes politiques, issus des mêmes formations, investissent dans la mise en forme de la «crise de la représentation». Elle traduit une transformation de la perception de l’activité politique par les représentés et invite l’analyste à pratiquer une archéologie sociale de la transformation des formes et des représentations de l’activité politique.

Les deux contributions d’Éric Phélippeau s’inscrivent dans cette entreprise de longue haleine. Elles revêtent un caractère exceptionnel par le terrain de recherche investi et les documents publiés. L’auteur contribue à mettre au jour les éléments qui structurent, dans la seconde moitié du XIXème siècle, l’investissement dans la campagne électorale de la part du candidat en partant «d’un inventaire systématique des coûts supportés par les candidats qui cherchaient à se faire élire». Dans cette perspective, Eric Phélippeau publie la comptabilité du baron Armand de Mackau, résident assidu de la Chambre des députés. Les pièces publiées constituent les éléments d’une objectivation d’une entreprise qui transfère dans l’activité politique un savoir-faire auparavant réservé à la gestion du «patrimoine». Son second article met en évidence la constitution d’un savoir préfectoral à l’œuvre dans les élections qui se déroulèrent entre 1852 et 1914. Cette archéologie de l’opération électorale veut restituer ce que la mise en forme de l’élection et la formation d’un savoir politico-administratif doivent à la concurrence des préfets et des sous-préfets avec les candidats «passés maître dans l’art de faire les élections».

Parmi les re-publications de textes souvent d’un accès difficile que Scalpel nous propose, l’article d’Alain Garrigou s’intéresse au premier cas de «corruption» recensé, celle de Mirabeau. Cette stigmatisation révèle les luttes sur l’origine et l’usage des ressources liées à l’activité politique en voie de constitution qui transforment en déviance l’honneur de recevoir de l’argent du roi. Scalpel reproduit également un article de Michel Dobry, aujourd’hui introuvable, sur Neil Smelser, chercheur encore méconnu dans notre pays : «Variation d’emprise sociale et dynamique des représentations : remarques sur une hypothèse de Neil J. Smelser». Enfin, il faut souligner la note critique, longue et argumentée, de Philippe Juhem sur le livre de Luc Boltanski et Laurent Thévenot : De la justification. L’auteur y examine les limites du «nouveau» paradigme sociologique dont l’ambition est de rompre avec les courants sociologiques en vigueur actuellement, en particulier celui de Pierre Bourdieu. Mais il semble bien que «l’abandon des notions de configurations sociales et de sociogenèses des acteurs» pour la description de six principes légitimes de critique et de justification employés actuellement par les agents ne produit pas une description réaliste des conflits sociaux.

Après les «figures de la démocratie», abordons celles d’une notion au moins aussi «légitime», le capitalisme. Résultat d’un séminaire organisé par FURA 1394 du CNRS (Philosophie politique, économique et sociale) sous la direction de Georges Labica, ce numéro de L’homme et la société consacré aux «figures actuelles du capitalisme» présente quelques aspects des formes contemporaines de cette formation sociale. Jean de Martelaere tente d’inscrire le phénomène contemporain de la mondialisation dans le processus historique d’émergence du «mode de production capitaliste lui-même», afin d’en dégager la dynamique générale, du XIIème siècle à nos jours. Cette ambition est matérialisée par la mise en évidence d’une «stratification du capitalisme». Dans la même logique, Armelle B. Lefebvre définit ensuite quelques aspects de sa dernière strate : les transformations de la structure économique liées au processus de mondialisation par l’intermédiaire de l’évocation du modèle japonais.

Avec Michel Vakaloulis, nous élargissons la problématique pour analyser les transformations des formes et des représentations des rapports sociaux. Dans un article dense, il analyse ce qui lui semble être la troisième transition capitaliste après la période de libre-concurrence et le «stade impérialiste» : celle de l’accumulation flexible. «Modernité» ou «capitalisme post-moderne» ? Au-delà d’un simple conflit de vocabulaire pour désigner l’évolution récente des rapports sociaux, l’auteur entend démontrer que notre «époque est la plus pure période historique de la modernité». Dans la même logique, Tony Andréani aborde la question des mutations de l’organisation du travail, de l’accentuation des inégalités et des «formes d’aliénation» engendrées par le «nouveau modèle productif». Parallèlement à ces analyses, Carlos Miguel Herrera constate le retour en force du discours juridique au sein duquel la notion d’État de droit apparaît centrale. Prenant le contre-pied de ses thuriféraires et notamment de Blandine Barret-Kriegel, l’auteur s’emploie à restituer la genèse et les significations pour le moins ambivalentes et ambiguës de cette notion qui apparaît pour la première fois dans la doctrine juridique allemande du XIXème siècle. Si elle tend à préserver la «liberté du citoyen», elle s’insère à cette époque dans un programme politique qui vise à établir une monarchie constitutionnelle. Dans une seconde acception qui semble plus répandue, l’État de droit n’est qu’une «forme pour la réalisation de la volonté de l’État, sans référence particulière à des contenus ou à des finalités». Le devenir de ce concept jusqu’à nos jours et ses usages multiples tant en Allemagne qu’en France présentent néanmoins un point commun, celui de limiter «les pouvoirs démocratiques du peuple, qui restent «coincés» par un ordre supérieur qui n’est autre (…) que le régime de propriété marchande».

Au sein de ce capitalisme «post-moderne», la thématique de l’écologie est, selon Jean-Pierre Garnier, récupérée par «les instances préposées à la défense de l’ordre des choses existant [qui s’emploient à circonscrire le mécontentement et l’inquiétude qui sourdent de tous les pores du corps social, en les canalisant vers le bercail électoral, associatif ou gestionnaire.» L’écologisme, nouveau discours de dissimulation des intérêts des «puissants» et d’acceptation de leurs décisions, tend dès lors à remplacer les anciens discours d’encadrement et d’orientation des activités humaines, «définies indépendamment des individus». Ce sont justement les représentations – et la consécration – post-modernes de l’individu auxquelles s’attache Eustache Kouvélakis. Le «retour de l’individu» y apparaît comme purement imaginaire et «trompeur». L’auteur observe la promotion d’une nouvelle gestion de l’individu qui fait de lui un rouage malléable et adéquat aux mutations des rapports de production. Mais il constate que cette tentative, d’une certaine manière, échoue en permanence parce que les exigences de la production nécessitent une réforme continuelle de l’individu et de ses représentations. En outre, les agents sociaux possèdent une capacité de résistance face aux mutations des rapports de production et des technologies sociales qui sont mobilisées dans leur façonnement.

Les Annales H.S.S. (ex-ESC) nous offre les moyens d’approfondir la réflexion amorcée par la revue précédente. Quelle est l’origine du «miracle économique» japonais ? Voici une interrogation à laquelle divers auteurs tentent de répondre et dont les enjeux ne sont pas seulement scientifiques mais industriels et sociaux. Aussi doit-on lire ce passionnant dossier avec prudence tant les usages des contributions peuvent être nombreux et ambigus, par les auteurs et par les lecteurs. En effet, n’assiste-t-on pas à une tentative d’importation du «modèle japonais d’organisation du travail» sous l’apparence du discours de la science sociale ? Ainsi l’article d’ Andrew Gordon consacré aux «luttes pour le pouvoir dans les ateliers» au sein de l’entreprise sidérurgique NKK présente l’avantage d’analyser l’entreprise comme un espace de conflits politiques au travers des luttes concernant l’allocation des biens moraux et matériels entre les différentes catégories de personnel en fonction des finalités imposées de l’entreprise. L’auteur y affirme que «si les syndicats avaient obtenu satisfaction à la fois sur leur refus de la rationalisation et les augmentations importantes de salaires, l’industrie sidérurgique japonaise n’aurait pas réussi à obtenir les formidables avantages sur coût réalisés dans les années soixante». Suzuki Yoshitaka explique la supériorité des entreprises japonaises par une meilleure distribution interne des ressources tant des biens que des hommes et du capital. Selon ce chercheur de l’Université du Tohoku, la structure interne des entreprises japonaises différerait de celle de leurs homologues américaines dans le sens où le principe fordien de spécialisation du travail, censé engender un coût élevé dans la distribution des ressources, n’y serait pas appliqué.

Si Marie-Claude Bélis-Bergouignan et Yannick Lung reprennent cet élément explicatif, c’est pour en faire une condition préalable à la dynamique d’internationalisation. Une analyse ne doit pas considérer uniquement les conditions internes de fonctionnement des industries japonaises mais tenir compte du «contexte de marchés dominés par une compétitivité et une incertitude accrue qui vont orienter les décisions relatives à la fabrication des produits». Ce qui est présenté aujourd’hui comme l’une des causes du succès de l’économie japonaise, à savoir son aptitude à fabriquer efficacement et en faibles volumes une grande variété de produits, serait finalement le résultat d’une stratégie commerciale et industrielle privilégiant à l’origine l’exportation et la production de masse d’un nombre restreint de produits conçus pour les marchés extérieurs. Le succès du modèle japonais d’organisation du travail résiderait dans l’articulation originale des dimensions organisationnelles spécifiques : une organisation industrielle décentralisée (production à flux tendus, structuration hiérarchisée du réseau des sous-traitants) associée à une relation salariale particulière (emploi à vie, intéressement des salariés et modulation des salaires selon la performance).

Le second dossier est consacré à la vie des communautés juives du XVIIème au XIXème siècle. Dans un premier temps, Anne Zink étudie l’insertion sociale des juifs portugais dans la France du XVIIe siècle autour de Bayonne, précisément à Saint-Esprit. Rejetés par les négociants de Bayonne, leur «implantation» sociale fut couronnée de succès grâce aux interactions des ressources du chapitre, seigneur de Saint-Esprit, et des nouveaux arrivants. Le nombre et l’activité marchande et sociale de ces derniers ont en effet constitué un atout majeur dans l’autonomisation progressive de Saint-Esprit par rapport à Bayonne. Dans un second temps, Shlomo Deshen décrit l’émergence de nouvelles classes sociales au sein de la communauté juive de Bagdad aux XIXème et Xxème siècles. Ce phénomène social s’explique par le développement du commerce dans cette région (lié à l’ouverture du canal de Suez) qui provoque un processus de segmentation sociale. Il va de pair avec la création de nouvelles institutions d’une part et un mouvement timide de sécularisation d’autre part qui transforment les relations de pouvoir au sein de la communauté.

Ne quittons pas totalement la dimension marchande et intéressons-nous avec Actes de la recherche en sciences sociales au commerce des corps, sous ses formes les plus diverses. La prostitution, qui en est la forme la plus connue et la plus répandue, fait l’objet des deux premiers articles. Dans le premier, Victor Karady analyse le processus de déclassement social dans la Hongrie d’Ancien régime. Mobilisant les données statistiques mises à sa disposition, il met en relations les mécanismes de recrutement parallèle des bonnes et des prostituées. Le manque d’expérience des domestiques, souvent d’origine rurale, dans la maîtrise des relations sociales urbaines, se traduit par une fragilité plus grande sur le marché de la sexualité urbaine, fragilité qui signifie pour nombre d’entre elles une condamnation de tout espoir d’établissement social. Cette condamnation se traduit pour ces candidates malheureuses à choisir, sur le mode du désespoir, entre la mort physique et la mort sociale qu’est la prostitution. Dans le second article, les chercheurs de l’Institut de Criminologie d’Oslo rompent avec le jugement moral implicite qui consiste à ne tenir compte que de la seule péripatéticienne dans l’étude de ce phénomène social. En déplaçant le regard vers l’espace de la prostitution, ils mettent l’accent sur l’ «acteur invisible» qu’est l’ensemble des représentations liées à cette activité et, au-delà, aux représentations de la sexualité et à la division sociale du «travail» sexuel.

L’exploitation commerciale des corps demeure une des rares ressources disponibles pour ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont rejetés aux marges de nos sociétés. Aux États-Unis, l’industrie du plasma est ainsi fortement dépendante des sans-domicile qui trouvent dans la vente de leur plasma (jusqu’à deux fois par semaine) les moyens de leur survie… L’usage marchand du corps s’accommode des représentations voire des fantasmes liés aux stigmates corporels, réels ou imaginaires. Robert Bogdan nous propose un voyage dans l’imaginaire social du corps aux États-Unis. Très en vogue entre la fin du XIXème siècle et le milieu du XXème siècle, les «spectacles de monstres» constituent une forme historiquement datée de divertissement. Le «monstre» apparaît comme le produit d’une mise en scène de représentations sociales du corps qui précède sa médicalisation, la transformation de ses représentations et le traitement des stigmates. «Pour ceux qui participaient à des attractions, la vision du monde était celle du monde du spectacle, les images étaient fabriquées pour vendre l’être humain en tant qu’attraction.»

En revanche, la vente de «l’être humain» semble s’effectuer au Brésil dans l’ignorance et l’indifférence quasi-générales. « Nem donos do corpo deles, deles estao (Ils ne sont même pas propriétaires de leur propre corps).» L’aliénation sociale du corps est au centre de la contribution de Nancy Scheper-Hugues, adaptation du chapitre 6 de Death Without Weeping : The Violence of Everyday in Brazil (Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 1992 ; édition de poche, 1993). Après avoir vécu quatre ans à Bom Jesus de Mata, sur l’Alto do Cruzeiro, dont deux années comme travailleur social dans une association de développement de la communauté du bidonville de 1964 à 1967 et avoir fait quatre séjours comme anthropologue de 1982 à 1990,1′ auteur nous décrit la violence quotidienne de cette ville ordinaire du Brésil. Des enlèvements d’enfants aux locations du cercueil mortuaire, des meurtres quotidiens aux vols d’organes, la banalisation de la violence conduit à la désacralisation du corps et à une identification sociale qui nie l’appartenance de cette population au genre humain. Sans prétentions, cette contribution est un témoignage terrifiant par la sobriété de son récit. Finalement, l’effet de connaissance produit nous amène à remettre en cause la distinction classique opérée entre théorie et empirie pour mettre l’accent sur l’apprentissage du regard dans les sciences sociales.

Sur ce point, la dernière contribution, consacrée aux résultats provisoires d’une enquête menée sur la perception sociale du SIDA et financée en Allemagne par le ministère fédéral de la Santé et celui de la Recherche et de la Technologie, apparaît bien limitée. C’est sans doute pour cette raison que le lecteur ne doit pas y chercher une démarche analytique originale. Ses auteurs projettent sur leur objet une problématique et des conclusions issues de la sociologie criminelle. Cette maladie, fortement médiatisée, est pensée dans les termes de l’insécurité et la distinction opérée entre un SIDA-risque et un SIDA-péril est davantage un parti pris que le résultat de l’analyse des données rassemblées dans le cadre de l’enquête. Mais au total, le numéro qui nous est proposé offre un panorama aussi large que possible de la marchandisation des corps, tant sur l’analyse des conditions objectives de possibilité que sur les représentations sociales qui les accompagnent.

À ce propos, la dernière livraison de Corpus nous invite à (re)découvrir Destutt de Tracy (1754-1836) et rassemble à cette occasion un ensemble d’études qui lui sont consacrées. Philosophe français difficilement classable, considéré comme le fondateur de l’Idéologie, il est sans doute l’une des victimes des effets de classement et des préjugés conférés à ce mot et qui ont contribué à l’ensevelir, lui et tous les autres idéologistes. Ce n’est pas une des moindres ironies du sort que ceux qui se destinaient à formuler une science de l’entendement fondée sur l’analyse aient été écartés de notre panthéon philosophique et se soient retrouvés classés, sans analyse, par les préjugés institués. Les auteurs qui interviennent dans ce numéro s’efforcent au contraire de renouer les fils jadis rompus. L’unité des articles présentés réside dans la tentative de réinscrire l’idéologiste dans les débats philosophiques qui l’ont précédé, suivi et méconnu. Bref, il s’agit de le rattacher à notre tradition philosophique telle qu’elle est pratiquée et entretenue aujourd’hui et dans laquelle la philosophie allemande a conquis une place prépondérante face à la philosophie de langue française pour une grande partie recouverte par le brouillard de l’oubli.

À cet égard, la figure de Destutt de Tracy est éloquente. Elle est celle d’un authentique philosophe qui, au passage du siècle, tentait un dialogue avec le philosophe allemand Emmanuel Kant sans rien méconnaître des débats qui, en France et en Grande-Bretagne, l’avaient précédé. C’est à Michelle Crampe-Casnabet qu’est dévolue la tâche de nous introduire dans le labyrinthe de la lecture tracéenne de Kant, de ses usages et de ses conditions. Ce travail a le mérite d’exposer l’ampleur d’une démarche qui, aussi méconnue soit-elle aujourd’hui, supporte la comparaison avec celle de Kant. L’expression «Kant français» qui sert à désigner Destutt de Tracy révèle bien l’importance de l’ensevelissement de l’œuvre tracéenne puisqu’il faut en évoquer un autre pour le nommer, celui que Tracy a tenté de lire et a lui-même largement méconnu. N’opère-t-il pas des contresens à l’égard de son travail liés au fait qu’il ne connaissait du philosophe de Königsberg que la traduction française d’un résumé de la Critique de la raison pure paru dans une revue hollandaise. Mais sa «méconnaissance» de Kant est l’une de celles qui n’empêchent nullement le développement d’une pensée mais en favorisent au contraire la formulation.

Sont ainsi successivement abordées les diverses thématiques développées par Destutt de Tracy. Sa réinscription dans la trame de notre histoire débute par un texte d’Emmet Kennedy qui nous vient d’outre-Atlantique. Cett traduction d’un chapitre de son livre fondamental, A Philosophe on the age of the Revolution. Destutt de Tracy and the Origins of the “Ideology “, nous montre ce que la démarche de Destutt de Tracy doit à la tradition sensualiste, aux points d’appui que constituent Maupertuis, Diderot et D’ Holbach. Grâce à cet héritage, il fait du mouvement le principe même de la relation au monde et donc de la connaissance et donne ainsi une nouvelle dimension à l’œuvre condillacienne. De son côté, Élizabeth Schwartz revient sur l’entreprise tracéenne d’opérer une rupture avec la métaphysique pour la fonder comme science : offrir à la Révolution française une autre révolution plus discrète, l’Idéologie. Ce projet n’est pas sans rappeler celui de Kant qui n’hésitait pas lui-même à inscrire son travail dans l’ère ouverte par la Révolution française. Cette comparaison nous révèle l’importance de celui qui a été ou «est» tour à tour et selon les cas le «Kant» ou le «Hegel» français.

Rose Goetz poursuit l’exploration de la problématique tracéenne en abordant la thématique de la liberté dans l’œuvre du philosophe, ce qu’elle doit au développement d’une science des déterminations physiques et morales. Henry Deneys clôt ce dossier en revenant sur l’importance de l’œuvre tracéenne et de son devenir. Il s’interroge sur les conditions qui ont rendu possible la constitution de l’œuvre de Destutt de Tracy comme terra incognita selon l’expression de F. Azouvi. Il nous dessine le panorama des usages et mésusages, des abandons et des oublis dont l’œuvre tracéenne a été l’objet jusqu’à nos jours. Il nous invite à réfléchir sur ce philosophe, à le lire ou le relire, et à nous interroger sur la possibilité d’être idéologue aujourd’hui à partir d’une réflexion développée par Georges Labica[[LABICA Georges, Le paradigme du Grand-Hornu. Essai l’idéologie, Paris, PEC-La Brèche, 1987..

Il serait injuste de quitter la revue Corpus sans mentionner ce qui fait son originalité principale, à savoir la publication de textes inédits de philosophes de langue française. Ce numéro ne fait pas exception à la règle éditoriale. Sont ainsi publiés des lettres de Destutt de Tracy à Thomas Jefferson et à Joseph Droze. Elles sont accompagnées d’un ensemble de textes qui traduisent la diversité de la réception de l’Idéologie par des auteurs tels que Maine de Biran, Napoléon, Augustin Thierry, Stendhal, Marx, Michel Foucault et Sartre.