La marche du temps

Russie, la ferme des animaux

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Georges Orwell avait raison ! Dans la fable qu’il publia en 1945 (La ferme des animaux), il montre à merveille que le risque inhérent à toute révolte populaire est de voir, au bout de quelque temps, les cochons monopoliser le pouvoir, en manipulant les slogans émancipateurs : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres. » L’histoire de l’Union soviétique a montré que le danger n’était pas imaginaire. Les récentes élections, dans cette Russie que l’on nous dit en transition vers la démocratie, viennent confirmer que le peuple est toujours la victime prioritaire des cochons qui barbotent dans les allées de l’État.

En dépit des manipulations sans nombre qui ont marqué son déroulement, cette consultation a ravi les chancelleries occidentales. Ses caractéristiques sont pourtant accablantes.

– En fait, le seul enjeu véritable était la mise en place d’un pouvoir autoritaire : la constitution présidentialiste proposée par Boris Eltsine n’avait pas d’autre ambition ; et Vladimir Jirinovsky ne s’y est pas trompé :il s’est prononcé pour le projet, en disant ouvertement que le cadre institutionnel proposé au vote conviendrait parfaitement à l’exécution de ses visées fascisantes. Que l’on ne nous parle donc pas de démocratie : le processus engagé en Russie (et dont il faut fixer le point de départ au si libéral massacre des exaltés qui occupaient le parlement, en octobre dernier) tend à l’instauration d’un exécutif incontrôlé ; ainsi, entend-t-on, en haut, pallier l’incapacité à résoudre les plus fondamentaux des problèmes économiques et sociaux.

– Restent les partis qui se sont affrontés dans une campagne dont le trait le plus marquant est d’avoir été télévisuellement manipulée en faveur de la liste Choix de la Russie, menée par Gaïdar et l’équipe d’irresponsables diplômés qui forment son brain-trust. Il sera intéressant d’analyser ultérieurement quelle force sociale, quel groupe d’influence, quelle zone de l’appareil d’état ont représenté les listes en présence. Dans l’immédiat, on peut se borner à constater que toutes – y compris celle des « opposants » communistes et/ou agrariens – avaient en commun une même volonté de se placer dans la course au pouvoir. Les déclarations sur l’avenir du pays et le bien-être futur des masses servaient seulement d’emballage à une lutte pour la défense de privilèges, acquis il y a plus ou moins longtemps.

– Les vraies divergences entre les concurrents ne doivent pas être interprétées dans une perspective programmatique, au sens valable de ce terme. Elles traduisent presqu’uniquement des intérêts divergents au sein de ce qui fut la classe dominante de l’Union soviétique. D’un côté, les nouveaux venus dans les sommets du pouvoir, ont choisi la voie d’un capitalisme sauvage, largement alimenté par les investissements étrangers. De l’autre, ceux qui, parce qu’ils sont à la tête de grands ensembles institutionnels ou industriels, ont besoin de l’aide de l’État (même s’ils ne rejettent pas la perspective du marché, ayant souvent « privatisé », sous le contrôle des anciens directeurs, les entreprises publiques). Au centre, la masse du « juste milieu », composée de ceux qui trouvent trop restreinte la place qu’ils occupent dans l’accumulation de pouvoir et de richesse et qui craignent que toute politique excessive (dans le sens du « Libéralisme » comme dans celui du « Conservatisme ») n’accentue le délabrement de la société.

On pourrait mettre des noms dans aucun des camps ainsi délimités. On pourrait rappeler que Iavlonski s’est écarté des proches d’Eltsine parce qu’en dehors de ses divergences sur la politique économique, il a des ambitions présidentielles. Il y aurait lieu de s’interroger sur les vertus paysannes de ces agrariens, composés en fait de dirigeants de kolkoz et de sovkoz qui entendent maintenir leur situation d’exception. Il serait utile de souligner que le système électoral (qui amenait les électeurs à voter pour des listes « politiques » et pour des personnalités dites indépendantes) a permis la reconstruction d’une masse de responsabilités dites indépendantes, a permis la reconduction d’une masse de responsables locaux et régionaux, cadres de l’ancienne nomenklatura, prêts aux alliances les plus diverses dès que leur position de pouvoir sera maintenue.

Mais encore une fois, là n’est pas l’essentiel. Dans cette Russie qui tente d’oublier Staline en se réclamant de Pierre le Grand, le peuple est absent. La grande masse des ouvriers, des employés, des paysans, des intellectuels, des retraités-qui tous voient leurs conditions de vie se détériorer-est cantonnée dans le rôle de spectateurs, occasionnellement appelés à choisir entre les moins corrompus parmi les participants au grands rallye du pouvoir. La Sainte Russie entre en démocratie mais les lieux parlementaires où elle pénètre relèvent d’une caricature qui dépasse les critiques les plus obtuses du jeu électoral.

Que l’on ne voie dans cette référence aux exclus du jeu politique aucune tentation populiste : dans une société dont le lien social s’effiloche, le peuple est malade. Et les causes de son malaise sont faciles à comprendre pour qui a renoncé au messianisme téléologique selon lequel les exploités ont une inépusable capacité de sauver l’humanité. Épuisées, les couches populaires le sont par la misère sans phrase qui les assomme, face à un monde où se réalisent à la vitesse maximum des fortunes plus ou moins honnêtes. L’incertitude quant à l’avenir joue un rôle débilitant, pousse à la résignation comme à la révolte élémentaire – d’autant qu’elle contraste avec la stabilité dans la médiocrité qui, du temps des « bolcheviks », permettrait à chacun de vivre à peu près. Mais, en même temps, elle fait resurgir un ensemble de pulsions que la dictature bureaucratique avait partiellement encouragées, partiellement refoulées.

On ne vit pas impunément sous un régime qui interdit toute autonomie d’organisation à la société civile, et qui circonscrit toute réserve par rapport à la vérité officielle – à laquelle ne croient pas ceux qui la professent – au domaine du silence privé. Une population soumise à un tel traitement est, par là même, empêchée de se former une tradition et une culture. Aussi, lorsque le carcan vole en éclat, les masses ne trouvent de ressources qu’à l’extérieur de leur champ d’expérience (d’où le succès du « modèle occidental »), par un retour aux valeurs antérieures au régime rejeté. Le repli sur les communautés et les idéologies rassurantes s’impose à la majorité : la nation conçue sous la forme de l’exclusion de l’autre (le juif, l’ukrainien), la religion sous son aspect rituel, la tradition la plus pesante, la télépathie et la voyance deviennent des agents de consolation.

Le peuple, dès lors, bien qu’il continue à être le sujet passif et fictif des discours politiques, ne sait plus où donner de la tête et de la voix. Ses sympathies et ses votes se dispersent, au gré des événements. Une partie non négligeable (plus de 10 %) peut se porter sur tes tenants de l’ancien régime qui, au moins, parlent, face aux responsables des dégâts actuels, d’une époque où la survie était assurée : ce ne sont pas les seuls anciens cadres de l’Est soviétique qui ont voté pour le parti communiste. Mais les mêmes – dont on pourrait, à la limite, analyser le comportement comme un réflexe de protestation de classe – mêlent, aux slogans revendicatifs, des propos xénophobes et anti-sémites. La constellation « rouge-brun » est plus qu’une invention des journalistes. A l’autre extrémité de l’éventail politique, on peut voir d’authentiques pauvres croire aux vertus intrinsèques du marché pour résoudre la question sociale.

C’est dans ce contexte que Jirinovski est arrivé en tête du scrutin de listes. Ce bouffon ultra-nationaliste ne doit pas faire rire : tous les chefs fascistes, à leurs débuts, passent pour des pitres parce que leurs propos, destinés à flatter les instincts plus qu’à convaincre rationnellement d’un programme qui ne peut-être que contradictoire, sortent des normes de la politique officielle (et il faut être anormal pour le faire). Ne nous rassurons pas non plus en affirmant que le quart de l’électorat qui s’est prononcé pour les « Libéraux-démocrates » a émis un simple vote de protestation. Le fait est en lui-même indiscutable car tous ceux qui se sont retrouvés dans le camp de ce dangereux histrion n’adoptent pas nécessairement ses vues sur la « reconquête » de la Finlande ou les vertus du national-socialisme.

Mais le danger ne réside pas là : si la crise persiste, si l’ultranationalisme continue à apparaître comme une solution, le désir d’un pouvoir fort se renforcera. Jirinovski, qui a trouvé un écho dans l’armée, peut alors arriver à structurer un mouvement qui, éventuellement, fera de lui un arbitre de la situation.

En d’autres termes, Jirinovski, symptôme du pourrissement de la société russe, concrétise, au-delà même de sa personne, tous les dangers qui menacent le pays. Boris Eltsine va disposer de pouvoirs étendus. Ce produit typique de la bureaucratie soviétique a eu le temps de montrer une assez grande incapacité à maîtriser la situation, sauf en ce qui concerne son maintien au pouvoir. Il est à craindre que ses talents continuent à s’exercer dans le même sens. Dans le pire des cas, l’évolution aboutira à une dictature ouverte dont les formes sont aujourd’hui imprévisibles, selon que l’armée y participera directement ou non. Ainsi se réalisera le rêve de certains membres de « l’intelligentsia réformatrice » qui, depuis plusieurs années déjà, estiment que seul un Pinochet peut assurer la transition vers l’économie de marché. Dans la moins mauvaise des hypothèses, le pouvoir en place se maintiendra vaille que vaille, en accentuant son cours autoritaire et ultra-nationaliste.

Ce dernier risque permet de mettre en évidence les enjeux de la crise russe. Parce qu’il est populaire, le chauvinisme peut devenir la ligne de conduite des hommes qui sont et seront au pouvoir à Moscou (en fait, il l’est déjà largement comme l’ont montré, entre autre, les affaires du Caucase). La reconstitution de l’Empire peut devenir un objectif, au prix de conflits majeurs – avec l’Ukraine par exemple. Les rapports avec les anciens protectorats de l’Europe de l’Est seront, eux aussi, gravement affectés. Et les conséquences se feront ressentir sur l’ensemble du continent, Union Européenne évidemment incluse. C’est à ce niveau que les progrès d’un mouvement fasciste en Russie peuvent avoir des conséquences dangereuses ailleurs l’Europe du chômage a déjà vu resurgir les ombres du racisme ; un stimulant extérieur ne peut que renforcer l’extrême-droite. Est-il besoin de dire que les gouvernements des « grandes démocraties » occidentales ne seront guère en mesure de combattre efficacement ces menaces ? L’humaniste libéral qu’est Clinton a montré la voie à tous : seul compte l’intérêt de l’État qui est d’avoir des alliés solidement assis, même s’ils emploient pour y parvenir, des moyens assez étrangers à l’idée démocratique proclamée.

Souligner les dangers d’une situation ne signifie pas se livrer au jeu incertain de la prévision. La situation en Russie est trop instable pour être profondément analysée de loin. Il est notamment difficile d’apprécier exactement les potentialités de lutte qui existent parmi ceux qui se voient condamnés au dénuement en même temps qu’au silence. Une certitude pourtant : c’est tout le mouvement social qui doit être reconstruit, après les années noires de Staline et de ses successeurs, après l’étouffement des espoirs nés, à tort ou à raison, de l’implosion de l’Union soviétique.

Il est facile de mesurer la difficulté de la tâche. Toutes les organisations existantes sont incapables de l’accomplir, car toutes, sous des formes diverses, appartiennent au passé. Des mouvements de révoltes contre la misère sont possibles, voire probables. Ils ne pourront aboutir à des résultats positifs (en évitant les récupérations par des démagogues en tous genres) qu’à deux conditions au moins. La première relève de l’auto-organisation au niveau local : pour faire face aux problèmes immédiats, il est nécessaire que tout ce qui concerne le logement, l’approvisionnement mais aussi la gestion et le mode d’appropriation des unités de production soit résolu collectivement.

La deuxième condition est politique : le dérèglement de l’économie, la spéculation qui enrichit une minorité tandis que le plus grand nombre est menacé de paupérisme, impose que le rôle de l’État, comme régulateur économique et social, soit redéfini. Ce qui implique une réflexion approfondie sur la nature de la démocratie – et, par voie de conséquence, sur les moyens de combattre le nationalisme.

La situation de la Russie doit inspirer, à nous dont le sort se dessine aussi là-bas, une volonté de solidarité. La Russie a besoin d’aide : à long terme le soutien politique aura au moins autant d’effet que les crédits parcimonieusement octroyés par l’Ouest.