Sociologies en temps de crise

Il n’y a jamais eu de sociologie véritablement unifiée. Des écoles ou des courants ont pu à certains moments dominer la scène, c’est-à-dire les institutions universitaires et de recherche, cette domination n’a jamais été sans partage. Il faut naturellement se féliciter de cette diversité : le pluralisme des sociologies permet des affrontements qui peuvent se révéler féconds sur le plan théorique. Mais il faut faire attention au fait que différends et affrontements ne produisent pas forcément de nouvelles connaissances. Ils peuvent même très souvent recouvrir des luttes pour le pouvoir dans l’establishment sociologique sans liens directs avec les enjeux sociaux les plus importants. Il faut le reconnaître, le discours sociologique est souvent la défense et l’illustration d’un fonds de commerce et la prudence veut qu’on l’écoute avec une certaine distance.

Cette prudence, toutefois, ne doit pas nous faire mépriser le travail sociologique, elle doit au contraire nous conduire à nous interroger sur ses conditions d’effectuation et sur les multiples influences qui peuvent s’exercer sur lui. A l’heure actuelle, il est moins que jamais un travail dans une tour d’ivoire. De plus en plus il se fait ingénierie sociale, expertise au service des pouvoirs publics, des administrations et des entreprises. On demande au sociologue de faire des diagnostics, d’ébaucher des thérapies pour les « pathologies » sociales avant même qu’il ait pu cerner véritablement son objet. L’urgence de la demande sociale face aux problèmes du chômage, au malaise de nombreuses couches de la société entre évidemment en conflit avec les exigences de scientificité et de rigueur présentes dans toute recherche sérieuse. On remarque effectivement que beaucoup de chercheurs font tout pour conserver leur quant à soi, mais cette résistance n’a de portée que si elle est organisée et peut s’appuyer sur de véritables débats politico-théoriques sur les programmes de recherche et les conditions du travail sociologique. Or, depuis quelques temps, une évolution inquiétante est en train de se produire sur le plan institutionnel. Au niveau du C.N.R.S., en particulier, on démantèle des équipes et on favorise les recherches thématiques (objets ponctuels) au détriment des recherches fondamentales en sciences sociales. On tend par exemple à développer l’économie industrielle plutôt que la sociologie du travail (plusieurs équipes anciennes vont disparaître dans ce secteur). On se veut plus proche de la pratique, mais on prépare des pratiques aveugles, puisqu’on ne cherche pas vraiment à les éclairer. Les sociologues, s’ils ne relèvent pas ce défi, risque de n’être plus que des travailleurs sociaux d’un nouveau genre ou alors des théoriciens contemplatifs sui commenteraient de façon post-moderne la société duale et ses évolutions catastrophiques. C’est dire que les débats méthodologiques actuels sont d’une importance décisive. Il faut, bien entendu, se féliciter que, dans ce contexte, l’empirisme abstrait, pour reprendre un terme de Wright-Mills, soit disqualifié (les grandes enquêtes inspirées par le fonctionnalisme), mais aujourd’hui on ne peut se contenter d’invoquer la proximité par rapport aux acteurs et aux interactions.

Il faudrait, en fait, que les sociologues soient porteurs de nouvelles interrogations sur la socialité en faisant découvrir de nouveaux questionnements sur eux-mêmes et les rapports sociaux à ceux qui n’ont que rarement la parole et sont la plupart du temps de simples objets du discours sociologique. En d’autres termes, il s’agit de savoir, si, parmi les sociologies, il peut y avoir une sociologie critique qui soit aussi une sociologie de l’intervention ou d’intervention pour modifier le statu quo.

Du projet au sommaire : la parcours, déroutant et coutumier, d’élaboration d’un numéro de Futur antérieur. Celui-ci devait interroger les sciences sociales : il ne retiendra que la sociologie – les sociologies. Quant aux autres sciences, notre projet – prétexte pour le lecteur d’en suivre l’élaboration -, reste de les retrouver en d’autres occasions, notamment dans le numéro que nous comptons consacrer à l’histoire.

Sociologies, donc. Pluriel de précaution, qui signale une multiplicité – et défend de toute prétention à l’exhaustivité : les absents n’ont pas nécessairement tort, surtout quand ils s’appellent, par exemple, Max Weber ou Habermas. Pluriel d’ouverture, cependant, qui indique la diversité des voies qui parcourent le domaine (et des critiques qui permettent de l’arpenter) : les articles ici se font écho sans se répondre, et parfois se contredisent, sans que chaque auteur, penché sur sa propre copie, ait pu savoir ce que les autres tramaient dans son dos. Impossible donc de mettre de l’ordre dans les réponses, fut-ce dans une introduction – celle-ci, par exemple – qui dissimulerait, sous la présentation de la carte, le tracé d’un itinéraire forcé. Au moins avons-nous tenté d’ordonner les questions que les sociologies se posent ou qu’elles invitent à leur poser.

– Critiques de la vocation sociologique, qui interpellent la sociologie sur ses fonctions. De Durkheim à Bourdieu, en passant par les micro-ethnographies : quels sont les projets politiques qui la hantent, délibérément ou confusément 2 Quels sont ses impensés ou ses difficultés, confrontée à des objets emblématiques (le don) ou cruciaux (le droit, les sciences, l’éducation).

– Critiques de la raison sociologique, qui l’interpellent la sociologie sur ses fondements. Des fondateurs à l’ethnométhodologie : à quelle raison entend-elle se confier ? Sur quelle philosophie entend elle se fonder ? De quelle philosophie politique peut-elle se réclamer ? A quelle psychologie spontanée tend-elle à se référer ?

Et voilà comment, de la dispersion des matériaux et de l’écheveau des problèmes, on peut tirer le sommaire – cohérent, somme toute – d’un numéro dédié à Pierre Naville.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger