Sur les terres inconnues de l’ordinaire

Hic sunt leones

S’il faut présenter en quelques mots Stanley Cavell, un parcours des titres serait une prudente entrée en matières. Car l’oeuvre s’est construite dans le temps et sur des arguments insolites. Son analyse des grandes heures de la comédie hollywoodienne a autant surpris que sa manière d’outrepasser les positions philosophiques définies de part et d’autre de l’Atlantique. Quand les conciliateurs épongent les différences et croisent les effets, Cavell a choisi son terrain, d’où il déconcerte équitablement les parties adverses. Et s’il écarte le fil argumentatif d’une philosophie distribuée en problèmes, s’il pense qu’une philosophie ne se prévaut d’aucune donation existentielle, n’enseigne rien en dehors de sa propre instruction, c’est pour éviter autant la bienséance de questions insinuées dans le régime d’une réponse canonique, que l’arrogance d’en avoir déjà décidé dans le régime des premières évidences. Cavell rappelle comment Wittgenstein caractérise un problème philosophique : je ne sais pas trouver mon chemin. Il s’agit donc de trouver, non de fonder (Finding /Founding). D’où une philosophie qui se situe au delà du seuil des Investigations philosophiques – c’est à dire de ce côté-ci du temps.
Disons d’abord la diversité et l’ampleur de cette oeuvre, trame d’une dizaine de livres qui s’entrerépondent[[On couvera les titres et références dans : « Stanley Cavell, a Bibliography, 1958-1994 », p. 187 à 197, dans Philosophical Passages, 1995.. Plusieurs ont été traduits, quelques autres sont près de l’être. S’agissant des philosophes dont Cavell relève l’héritage, ses véritables interlocuteurs sont Wittgenstein, Austin, Thoreau, Emerson, mais aussi Kant, Kleist qui en comprit les plus abruptes conséquences, et le romantisme anglais dépositaire du transcendantalisme. Sans ignorer Kierkegaard ni Heideggger, plus d’une fois engagés quand l’exigèrent quelques âpres débats d’occasion. S’agissant des thèmes, Cavell médite le théâtre shakespearien, le cinéma américain, la photographie, Debussy et Satie, mais tout autant le destin de la démocratie américaine[[Ainsi : « Les amendements d’Emerson à la constitution des Etats-Unis » dans Statuts d’Emerson et « Rawls et le théâtre du commencement » dans Conditions nobles et ignobles (Conditions Hansome and Unhandsome, The constitution of Emersonian perfectionism, 1988).. Inlassablement s’y relève l’inassignable dignité de l’ordinaire qui parcourt Conditions nobles et ignobles. Ce premier regard ne suit aucun ordre chronologique, ni ne recourt à l’une ou l’autre de nos rubriques histoire de la philosophie, esthétique, morale, logique ou existence… Car seule importe une texture sans exemple, au prix de laquelle se dessinera cette chose encore inconnue des héritiers du sens commun que nous sommes – je veux dire, encore une fois, l’ordinaire. C’est bien ici que le lecteur trébuche : on croyait savoir, au besoin réorganiser un univers banal et donné par quelque nouvelle combinaison de nos concepts et de nos analyses – et il faut tout réapprendre, sans exotisme d’Outre-Atlantique pour séduire, et sans passage du Nord-Ouest pour convaincre. Ainsi en va-t-il après un tour effectif de l’histoire que Tocqueville annonçait tout en le laissant dans ses possibles. Tour de l’histoire jamais définitif, plusieurs fois essayé sous les formes sans visage de la démocratie moderne, néanmoins si décisif pour Cavell, qu’il y joue la possibilité d’une philosophie privée des formes d’expérience, et y conjugue ses propres exercices d’autobiographie (A Pitch of Philosophy, 1993).
A nous alors d’identifier dans ses propres mots une oeuvre qui n’accomplit aucun des genres en usage. Elle ne se donne non plus comme un essai – Cavell appliquant aux textes dont il assume l’héritage, ou aux oeuvres où s’apprend le commerce de l’ordinaire, une attention à l’occasion talmudique. Partons de la première angulation, de ce léger clinamen qui avait suffi à Austin pour tirer l’analyse philosophique hors de ses gonds, et à Cavell – qui prit sa défense – pour prendre place dans le champ universitaire. L’enjeu du débat fut aussi le titre de son premier article : Must we mean what we say ? et bientôt celui de son premier livre. Cavell a plusieurs fois célébré les leçons d’Austin, entendues à Harvard, et dit comment Austin ouvrait (peut-être à son insu ?) une autre lecture de Wittgenstein. Mais la question annoncait déjà plus : que faut-il donc ajouter aux canons analytiques de notre langage, qu’est-ce qui l’appropriera à sa réalité de langage humain, une fois admis qu’il ne promet même pas la positivité de ce qu’il dit ? Quel aparte se dévoile donc, ou quelle autre dimension jouait peut-être déjà, sous les procédures de l’analyse ? De celles-ci, Cavell n’en ignore aucune, rappelant plus d’une fois qu’il y fut éduqué philosophiquement. Mais une fois la question posée, elle ne se laissera pas oublier. Impossible désormais de négliger ce nouveau préfixe, apparemment homogène à l’analyse linguistique (mean / say) et pourtant enrayant déjà l’adéquation du dire. S’y place tout l’enseignement de Wittgenstein, du Cahier Bleu aux Investigations, autant d’autres dimensions, et l’implicite des formes de vie.
What doe s mean Stanley Cavell pourrait être la bonne question pour introduire à sa lecture, puisque ce préfixe accompagne et suspend, comme une mise en garde, l’exercice d’une philosophie discursive que Wittgenstein avait libérée du mythe des premières paroles. Suivons la chaîne de ses transformations dans la langue même de Cavell, qui n’a jamais renoncé à trouver le ton d’une modalité philosophique parfaitement neuve. Vint, après ce must we mean de la première intervention, ce Claim of Reason (1979), ce Pitch of philosophy (1993), ou encore ce mouvement alterné de la méconnaissance et de la reconnaissance qui affecte les fières promesses du savoir (Disowning Knowtedge in six plays of Shakespeare, 1987). Autant de préfixes insolites qui ont un corrélat immédiat dans d’autres titres, et cette fois selon l’ordre des choses, ou plutôt dans le refus – tout wittgensteinien – de la scène du monde. Ce monde qui se dérobe sans jamais taire sa demande, Cavell en oblitère l’image sous l’effet de ses montages (The World viewed, Reflections on the ontology of film, 1971), en dénombre les retards et les secondes chances (The quest of happiness, In quest of the ordinary), accepte son apprentissage (Themes out of school), et l’ inachevable de ses promesses politiques (A new America yet inapprochable). Loin des analytiques, positiviste ou existentielle, qui supposent toujours leur possible achèvement et préludent dans la certitude, Cavell part de leur commun déficit. Comme Wittgenstein raillait ceux qui voudraient commencer avant le commencement : parce qu’il n’y a pas de commencement. De là que ce préfixe, qui place l’entreprise philosophique sur le rebord de ses expressions coutumières, relève une signification enveloppée dans sa propre opération, ou expose une doléance de la raison, définit une philosophie qui a délaissé la cartographie du monde. Ce à quoi toute analytique s’était trouvée immémorialement engagée, et se verrait aujourd’hui réduite à disputer sa part d’un banquet philosophique où les sciences auraient peu à peu occupé toute la table. Et s’il s’agit d’épingler nos énoncés sur la mappemonde des objectivités, la partie est perdue d’avance.
Wittgenstein s’était déjà retiré de cette rivalité. Ni l’analyse ni la proposition ne sont la bonne mesure ; les critères wittgensteiniens n’écartent pas le scepticisme ; aucune règle ne prend la franche relève des évidences déposées. Autant de thèses sur les Investigations philosophiques, que Cavell a plusieurs fois défendues mais particulièrement dans Les Voies de la Raison. Une fois établi le seuil au delà duquel conduit Wittgenstein (lère partie), une fois admises les relations obliques qui trament un monde repris dans un commerce passionnel et irréductible aux termes extrêmes du savoir, de la possession, du bonheur, ou du renoncement (II), une fois établi que l’éthique ne se laisse pas déposséder si aisément de son droit à la connaissance, donc que ni le silence ni la loi morale ne sont une issue tenable (III), il reste à comprendre comment la raison réclame derechef l’entredeux de toutes les certitudes renoncées. C’est donc au point de concours de toutes les certitudes antérieures, sur l’instant d’immédiateté du cogito que s’ouvre le débat du scepticisme. Dans cette quatrième et dernière partie du livre, le style change, les paragraphes se découpent et s’évadent l’un de l’autre à la manière de remarques et de jeux de langage, peut-être seuls susceptibles d’intercepter quelques vraies occurrences du doute et le cortège de ses bonnes et mauvaises fois. Brièvement dit comment élaborer cet autre doute, plus diffus que l’intervention du malin génie, immanent à une opération de pensée que Wittgenstein a rigoureusement dépossédée de sa certitude métaphysique. Cavell y travaille cette modalité philosophique, déjà reconnue dans la chaine de ses titres et prise dans un mouvement non dissimulé de subjectivation. Une fois écartés le ton positif des dogmatiques, le ton critique des transcendantaux, et le ton sceptique qui taraude équanimement les modalités épistémiques des uns et des autres, Cavell pénètre dans les terres non explorées de notre ordinaire, celles que beaucoup, à l’instar des cartographes anciens, voudraient laisser à l’obscurantisme – ou au seul voisinage des bêtes brutes.
Sont repris, mais cette fois illustrés par le théâtre shakespearien, les rapports habituels du tragique et de la philosophie. Cavell y désoblige une histoire qui avait déjà ses normes – chacun sait l’intervention de Platon et les protestations de Nietzsche. Ou bien philosophie se penserait dans le développement des géométries du platonisme, ou bien elle se retournerait sur le tragique eschylien. Ici intervient l’axiome de Cavell : le scepticisme à l’égard des autres esprits, c’est cela le tragique. La zone d’incertitude envahit alors le sanctuaire de la subjectivité, empêche autant le moment du cogito solitaire, que d’y associer un alter ego, donc que l’on répare le solipsisme natif par un compromis d’intersubjectivité, aussi précipité que trop tard venu. Alors Shakespeare aurait dressé, en Othello, Hamlet, ou Lear, en Antoine et Coriolan, autant de figures de la dénégation. Impossibilité de constituer la certitude de soi sans admettre qu’elle se perçoit dans une autre conscience, laquelle a aussi une image d’elle-même en attente de son propre miroir… Personne ne pose, et personne ne dépose. Comme le monologue d’Hamlet, la réflexion s’emporte et s’annule. Le refus de faire sa part au scepticisme, celui que ne résout aucune certitude parce qu’il n’est pas son contraire mais sa trame, s’enrage de lui-même. Ses paroxysmes et ses stratégies occupent toutes les configurations tragiques du théatre shakespearien. Le moment n’est plus de choisir entre l’ordre du monde ou les puisances numineuses. Il est d’accorder ce scepticisme irrelevable, ce qui donne à l’ordinaire une texture tragique. Mais une fois pris dans l’intermittence des jours, le tragique y aura perdu son alibi de destin.
Cette démonstration pourrait bien unifier l’oeuvre de Cavell. Une étude sur Lear concluait son premier recueil. Il attendit d’avoir parcouru et relevé les doléances du rationalisme pour publier un volume d’études shakespeariennes, puis lire Emerson qu’un tel écolage ne laisserait pas aux bons sentiments. De là une double généalogie de l’ordinaire, qui donne à la dernière partie des Voix de la raison la force d’un déplacement philosophique. Première généalogie : Cavell trace une série d’échos shakespeariens dans la culture américaine, des tragédies déjà citées au Conte d’hiver et à La Tempête, de ces drames à la comédie shakespearienne, et de celle-ci enfin au mélodrame hollywoodien du « remariage ». La virulence tragique s’atténue jusqu’à se faire apprentissage de la vie, à la manière dont un virus, transplanté sur de nouvelles souches et diversement essayé immunise à la fin. A terme, la méconnaissance y dissout ses ténèbres et déploie la crampe de son entêtement. Seconde généalogie : celle-ci élabore l’héritage de la raison pratique, de Kant à Kleist, pour rejoindre Thoreau et le transcendantalisme émersonien. S’y règle une querelle avec l’expérience, où Emerson substitue aux modes de l’accord et aux figures de positivité du monde l’impuissance de nos mots, puis une conversion qu’ils n’induisent pas, pour établir les droits (déduction est le terme) de l’ordinaire contre la tentation de ses dénégations tragiques. A ce carrefour, qu’on aurait parié improbable, où se rencontrent Shakespeare et Emerson, Cavell aura rejoint une singularité de l’expérience américaine, reconnaissable dans son cinéma et dans ses amendements constitutionnels. Ici un dévouement inlassable au thème de la seconde chance se révèle en fait, et plus sûrement, engagé dans la défense de la culture et de l’éducation. Comme on sait : la monnaie courante de toute démocratie.
Mais en identifiant dans le « chagrin » d’Emerson le conflit d’une expérience kantienne incessamment remémorée avec le scepticisme que nourrit son échec, Cavell se trouvait avoir touché aux plages diffuses de notre contact avec la réalité. Et tout comme la photographie devait d’abord agacer et déchaîner le narcissisme pour le prendre au piège de ses flagrants délits, le cinéma aurait eu raison du plan phénoménologique duquel les lignes de force du temps, l’action, et du destin s’étaient déjà, et depuis longtemps, effacées. D’où l’on demandera, si quelque Shakespeare glissé dans la cale du Mayflower avait traversé l’Atlantique avec ses passagers, ou plutôt si ces mêmes passagers risquaient un peu de tragédie shakespearienne dans leur espérance pionnière ? Reste qu’ils ne furent pas ces Chrysippe, Solon ou Alexandre auxquels Montaigne regrettait que ne fût pas confiée la législation du Nouveau Monde, que les temps modernes ne pouvaient non plus offrir, ni les terres d’Amérique recevoir. A moins que ne se marque ici l’acceptation d’une autre faille, qui n’est ni de lieu ni de temps. De cette faille que disait Wittgenstein en 1941 à Waisman, décidé à enseigner outreAtlantique : nous n’avons pas de culture à leur donner et ils n’en ont pas encore – où il serait entendu que nous sommes, héritiers de tous, à la fois ces ils et ces nous, pris dans une topologie mentale où il n’y aurait, sur aucune des deux rives, de premier élément.
Car ici aussi, et en un temps approximativement shakespearien pour une chronologie que serait celle de nos possibilités philsophiques, une incertitude frappant le jeu même de la certitude cartésienne avait donné au jansénisme sa détermination philosophique. On reconnaîtra que L’Art de penser de Port-Royal, son frémissement probabilitaire, l’incertitude de ses génitifs, ses modalités hébraïques, son arithmétique de l’indécision, et le mode déclaratif de la douleur dont il avait réglé le tempo et l’écoute, s’ils avaient réduit le vocabulaire racinien, y avaient aussi grammaticalisé le tragique. Posons que la réception de Cavell en France – comme donc la réception sans réserve de Wittgenstein ? – dépend, pour une bonne part, de notre propre reconnaissance des effets à long terme du jansénisme dans Montesquieu et d’Alembert, mais aussi dans Baudelaire et Proust – autres bons lecteurs d’Emerson. Tous effets, pour imprévisibles qu’ils aient été, dont la place était imprimée dans les exercices grammaticaux enseignés aux Petites Ecoles.