“Tu ne tueras point” ou la croisade de l’Eglise catholique polonaise contre l’avortement

Les propos de Jean-Paul II lors de son voyage de juin 1991 en Pologne concernant le “vaste cimetière des enfants non-nés” qu’il a comparé à l’anéantissement des juifs durant la Deuxième Guerre mondiale, ainsi que le rapprochement effectué entre les surveillants des camps de concentration nazis et les partisans du droit à l’avortement “qui disent qu’il faut tuer” constituent sans doute une bonne illustration de ce que le pape veut dire dans sa lettre à tous les évêques où il demande de se mobiliser “contre les États qui promulguent des lois en faveur de l’assassinat”. Ces déclarations ne faisaient en tout cas que prolonger celles de la hiérarchie catholique polonaise à ce sujet.
Au nom du “génocide du peuple polonais”[[“Si un martien ne sachant rien de notre monde lisait Slowo Powszechne en débarquant sur terre, il aurait l’impression de se trouver au milieu de meurtriers d’enfants recourant aux pratiques et aux objectifs de leurs pires ennemis durant la guerre, dans le cadre d’un plan d’extermination de leur propre peuple. Extermination réalisée “à la maison”, sans l’aide de personnels spécialisés, par des femmes qui tirent un plaisir particulier de ces pratiques abortives.” (Polityka, 3.12.1988)., le clergé a en effet engagé une offensive ouverte contre la législation sur l’avortement qui, depuis trente-cinq ans, autorise l’I.V.G. à la simple demande de la femme en Pologne – pays dont le taux d’interruptions de grossesse est l’un des plus élevés des nations industrialisées. Dès l’automne en 1988, sous le régime de Jaruzeslki, l’Église impulsait un projet de loi “en défense de la vie de l’enfant conçu” présenté à la Diète (le Parlement) avec le soutien de députés appartenant à diverses composantes politiques. Ce projet, visant à interdire purement et simplement l’avortement, prévoyait trois ans de prison pour la femme et cinq ans de prison pour le médecin qui enfreindraient la loi. La tenue des premières élections législatives partiellement libres en juin en 1989 devait empêcher la discussion du projet à la Diète. Mais l’Église a multiplié ses efforts pour faire prévaloir son point de vue : la Commission de l’Episcopat aux affaires familiales, un groupe de prêtres, puis un groupe de sénateurs en ont appelé successivement aux instances parlementaires pour qu’elles légifèrent sans tarder sur la protection de la vie dès la conception. Plusieurs nouveaux projets ont vu le jour depuis lors, avec ou sans peine de prison pour les femmes. A la version plus “libérale” adoptée par le Sénat en septembre 1990 a succédé celle de la commission ad hoc de la Diète d’avril 1991 préconisant l’interdiction absolue de l’I.V.G. ainsi que la pénalisation de toutes les personnes concernées. Tous ces projets, qui ont cependant en commun la volonté de “protéger la vie de l’enfant non-né”, témoignent du peu d’attention conféré aux droits des femmes et constituent un révélateur des rapports sociaux de sexe à l’oeuvre en Pologne. Ils posent centralement le problème de la nature des politiques reproductives mises en oeuvre par le nouveau régime et du degré de rupture ou de continuité qu’elles impliquent par rapport aux orientations du régime communiste dans ce domaine.
L’offensive de l’Église a suscité de très vives réactions, en particulier parmi les femmes, dont beaucoup sont descendues dans la rue pour protester, ce qui a contribué à la naissance de plusieurs groupes féministes. De leur côté, plusieurs enquêtes et sondages d’opinion réalisés ces deux dernières années ont montré que plus de 60 % de la population était favorable au maintien de la loi en vigueur[[Notamment les sondages de l’institut CBOS réalisés au printemps 1989, en automne 1990 et au printemps 1991. C’est également ce que montre l’enquête qualitative menée par l’auteur d’août à octobre 1989.. Les sondages effectués au moment du voyage du pape en Pologne témoignaient même d’un accroissement des critiques face aux ingérences de l’Église dans tous les domaines de la vie politique. Certes, la ” consultation sociale” organisée par la commission ad hoc de la Diète quelques mois plus tôt avait donné des résultats exactement inverses puisque trois-quarts des personnes y ayant pris part se prononçaient en faveur de l’interdiction de l’avortement. Ce n’est guère surprenant vu le caractère lancinant du discours des prêtres à ce sujet dans les semions dominicaux, les pressions de toutes sortes exercées sur les paroissiens et leurs enfants, et la présence envahissante du clergé dans les médias. Ceux et celles qui ont pris leur plume pour écrire à la Diète, qui ont rempli les coupons-réponses figurant dans les journaux ou qui ont apposé leur signature au bas d’une pétition l’ont fait avant tout à l’initiative des milieux catholiques. Mais on ne saurait en conclure pour autant à un renversement de l’opinion. Tout au plus cela confirme-t-il la supériorité très nette des capacités de mobilisation de l’Église face aux partisans du droit à l’avortement.
Sur cette question qui divise la société en profondeur, les formations politiques ont longtemps gardé un silence prudent. Déjà lors des élections de 1989 qui devaient donner la majorité à “Solidarnosc”, les dirigeants du mouvement syndical avaient refusé de se prononcer, laissant le champ libre à Walesa qui faisait des déclarations sur la nécessité de “cesser de s’entre-tuer”. A quelques exceptions près[[Il s’agit de l’Union nationale chrétienne, explicitement opposée à l’avortement. Et du Mouvement démocrate-social qui défend une position exactement inverse. Né d’une scission de la formation de l’ex-premier ministre Tadeusz Mazowiecki à partir de divergences concernant notamment le problème du rôle de l’Église et la question de l’I.V.G.. Ce Parti – dirigé par l’ancien dirigeant de “Solidarnosc”, Zbigniew Bujak – est lié à la social-démocratie internationale., les plates-formes des partis politiques qui ont vu le jour depuis un an et demi se taisent à ce propos. Quant à la majorité des députés, craintes des mesures de rétorsion de la part de l’Église ou du verdict des urnes à l’occasion des prochaines élections, ils ont surtout donné le sentiment d’esquiver le débat. Lors de la séance de la Diète de mai 1991 qui devait se prononcer sur le fond, ils n’ont pas retenu la proposition de Jacek Kuron de soumettre le projet de loi à un référendum populaire – idée qui a suscité la vindicte des évêques – et décidé de reporter “sine die” l’adoption du projet de loi malgré la vivacité de la polémique engagée dans la presse depuis des mois. Le pape s’est ainsi vu privé du “cadeau” tant espéré par la hiérarchie catholique. Encore faut-il souligner que la motion de report incluait la décision d’inscrire le droit à la vie dès la conception dans la Constitution et d’annuler la loi de 1956. C’était donc reculer pour mieux sauter.
Reste à interpréter l’apparente passivité de ceux qui sont favorables au maintien de la législation actuelle, et notamment la difficulté des femmes adultes (qui se prononcent très majoritairement contre le projet de l’Église) à faire entendre leur point de vue et à entrer en action pour défendre ce que beaucoup d’entre elles considèrent comme un acquis. J’y vois pour ma part trois raisons principales. La première réside dans les termes mêmes du débat. Celui-ci n’a guère varié depuis un demi-siècle : l’absence de tout mouvement féministe jusqu’à très récemment n’a pas permis que la question du droit des femmes à contrôler leur corps et à décider de leur maternité occupe une place centrale dans la polémique opposant partisans et détracteurs du droit à l’avortement. Ce qui induit une position très défensive des premiers par rapport aux seconds. La deuxième raison tient aux orientations du régime communiste en matière de politiques reproductives. L’adoption, en 1956, d’une loi libérale sur l’avortement et la contraception n’a guère modifié l’approche dominante concernant la place assignée aux femmes dans la famille et dans la société. Dès les années 1970, les directives officielles ont au contraire fait obstacle au développement de pratiques responsables dans le domaine de la contraception, contribuant par là même au maintien du caractère tabou de tout ce qui touche à la sexualité. Enfin, la troisième raison renvoie aux réticences qu’éprouvent la plupart des Polonais à s’opposer frontalement à l’Église, laquelle s’appuie, pour tenter d’imposer ses vues sur la “moralisation de la vie sociale”, sur le rôle qu’elle a joué historiquement dans les mouvements d’opposition aux puissances étrangères occupant le pays, et plus récemment dans le combat contre la domination du POUP (Parti communiste polonais).

Un vieux débat

“Les peines [concernant l’avortement menacent aussi bien la mère que de la personne l’aidant à interrompre sa grossesse. (…) Prendre la pauvre mère sur le fait (…), lui faire porter l’entière responsabilité de la faute et de ses conséquences et la menacer d’années de prison si, parvenue au désespoir, elle décide de se débarrasser de ce fardeau trop lourd pour elle : telle est la philosophie de la législation qui, soulignons-le, a été élaborée par des hommes !” (BoyZielenski, 1981, pp. 253-4).

C’est en 1930 que Boy-Zielenski, écrivain et journaliste polonais qui fit beaucoup pour la cause des femmes, s’en prenait en ces termes aux partisans de la criminalisation de l’avortement dont le projet de loi constituait à ses yeux “le plus grand crime commis par le code pénal”. A quoi l’Église répondait
“L’avortement est inadmissible car “dès le moment de sa conception, le foetus représente un être humain distinct et, jusqu’à un certain point, autonome”…) L’avortement n’est pas un moindre mal, mais un mal “pire” que l’acceptation de la mort qui surviendrait indépendamment de la responsabilité du médecin. (…) C’est pourquoi, aussi douloureuse et triste que soit la mort de la femme, il vaut mieux accepter cette dernière que d’accepter le meurtre du foetus (…) On peut d’ailleurs ajouter à ce propos : d’où vient cette certitude que l’existence de la mère, et non celle de l’enfant représente une plus grande valeur pour la société ? Si on pense à toutes les personnes de mérite, on est en droit d’admettre que leur vie dans le ventre de leur mère avait “plus de valeur” que celle de cette dernière” (Podolenski, 1933, pp. 42 et 55-56).
Un discours qui est repris par les membres du clergé actuel, même si c’est dans des termes un peu moins crus. Boy-Zielenski, de même que les médecins qui préconisaient l’adoption d’une loi sur l’avortement s’inspirant de la législation soviétique perdirent la bataille à l’époque. Le texte adopté en 1932 au terme de plusieurs années de débat criminalisait l’interruption de grossesse, prévoyant une sanction de trois ans pour la mère et de 5 ans pour la personne l’ayant aidée à avorter. II laissait toutefois une porte ouverte en admettant comme exceptions les cas de viol, d’inceste, de prostitution de mineure ou de mise en danger de la santé de la
femme – clause formulée de manière assez vague pour permettre une interprétation relativement large.
Malgré les proclamations du régime communiste sur l’émancipation des femmes et les images de la “femme au tracteur” censées incarner cette réalité au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, il fallut attendre dix ans et le retour au principe de l’I.V.G. sur demande adopté en URSS en 1955[[En 1936, le régime stalinien avait imposé un changement radical par rapport à la loi de 1920, en interdisant totalement l’avortement. La nouvelle politique en la matière fut appliquée tout au long de la guerre, se voyant couronnée en 1944 par l’adoption de diverses mesures de “protection de la famille” tels que l’attribution de médailles aux mères de familles nombreuses, proclamées “mères-héroïnes”. pour que soit adopté un nouveau projet de loi. Les arguments avancés alors portaient sur la non-application de la loi, le bas niveau d’éducation sexuelle et le taux extrêmement élevé d’avortements illégaux réalisés par des faiseuses d’anges dans les pires conditions. Mais ils insistaient plus encore sur le fait que la loi allait à l’encontre des intérêts de la communauté, étant donné les difficultés économiques du pays et plus particulièrement de certains groupes sociaux tels que les familles nombreuses. Seules de très rares voix faisaient état du problème des enfants nondésirés. Plus rares encore étant celles qui – au nom des droits élémentaires du citoyen – mettaient en avant les aspirations et les intérêts des femmes elles-mêmes. En dépit des protestations de la presse catholique, le projet fut adopté le 27 avril 1956.
Soulignons cependant que cette loi ne reconnaissait pas le droit de la femme à avorter
“Ce n’est qu’en matière de contraception que la femme a
pleinement le droit de décider de sa maternité. A partir du
moment où elle est enceinte, sa volonté cesse d’être l’unique
facteur de décision quant à l’interruption de grossesse” (Krotkiewska, 1959, p. 10).
Certes, la loi de 1956 dépénalisait l’avortement et admettait le bien-fondé des indications sociales et médicales, mais elle n’en laissait pas moins la décision finale entre les mains des médecins et le débat n’était pas posé en termes de droit des femmes à décider librement de leur maternité.

Les femmes, objets de politiques fluctuantes

Les ordonnances publiées par le ministère de la Santé étaient par ailleurs loin de définir précisément les obligations du corps médical concernant l’application de la loi. Aussi la lutte pour l’avortement continua-t-elle durant les quatre années suivantes. De très nombreux gynécologues, appuyés par le clergé, boycottaient l’application de la loi en faisant traîner les procédures ou en arguant du manque de lits et de l’insuffisance des conditions d’accueil dans les hôpitaux. De fait, la loi n’était pas appliquée et le taux des avortements clandestins restait très élevé. La campagne relayée par l’ensemble du clergé catholique que l’organisation PAX engagea en 1958 contre l’avortement et la déclaration du cardinal Wyszynski qui s’engagea dans cette bataille, contribuèrent à miner un peu plus les soi-disant acquis de 1956.
Face à tout cela, le ministère de la Santé faisait preuve d’une très grande passivité et la Ligue des femmes (organisation de masse liée au POUP) restait quasiment silencieuse sur la question. Il faut dire qu’on se trouvait en plein tournant concernant le rôle social attribué aux femmes : c’est dans la deuxième moitié des années 1950, alors que se précisaient les difficultés sur le front de l’emploi et que se faisait jour un véritable chômage de la maind’oeuvre féminine dans diverses régions du pays, que l’image de la travailleuse de choc se vit peu à peu supplantée dans les médias par celle de l’épouse et de la mère au foyer. L’heure n’était donc pas aux grandes déclarations sur la libération de la femme.
Parallèlement, les difficultés économiques découlant de la politique d’investissements des autorités amenèrent celles-ci à proclamer leur volonté de réduire les dépenses sociales (dont les allocations familiales). C’est à ces préoccupations que faisait écho la tonalité anti-nataliste des discours des dirigeants du POUP – Gomulka en tête – lors du Vème Plénum du Parti en 1958: la montée démographique entrave l’accumulation nécessaire à la construction du socialisme en ce qu’elle contraint à créer de nouvelles places de travail aux dépens du progrès technique et il importe donc de limiter le nombre des naissances. Qu’il n’y ait guère eu de cohérence entre cette approche et l’image de la mère au foyer qui tendait à dominer la presse de l’époque constituait
bien le moindre souci des dirigeants. Mais en cette occasion comme en d’autres, les arguments économiques l’emportèrent. C’est ce dont témoigne la teneur des nouvelles ordonnances émises par le ministère de la Santé en 1959. Ces dernières levaient une série d’obstacles antérieurs (notamment la nécessité de consulter deux médecins avant d’obtenir un avortement) et remettaient de fait la décision entre les mains de la femme en limitant les possibilités de faux-fuyant pour le praticien et en obligeant les hôpitaux à effectuer les I.V.G.
Dès cette période, l’avortement sera donc libre sur simple demande, et gratuit dans la mesure où il est effectué au sein du système hospitalier. Mais c’est aussi à partir de cette période que l’Église catholique va reconquérir l’emprise sur la société polonaise qu’elle avait perdue durant la période de guerre et d’immédiat après-guerre. Aussi l’avortement restera-t-il une question tabou dont on ne parle pas (même si les femmes le pratiquent abondamment), les pressions exercées par le clergé trouvant un relais dans la complicité de l’État polonais, peu soucieux de s’affronter à l’Église sur ce terrain – quand il ne cherchait pas à se concilier ses bonnes grâces, comme ce fut le cas dans les années 1970, sous le régime de Gierek.
“La crise économique et politique imminente (…) amena
le gouvernement à se tourner vers l’Église à la recherche d’un plus grand soutien [ou au moins de sa neutralité. La santé
maternelle et familiale apparaissait comme un terrain approprié de coopération entre l’État et l’Église. Pendant les
années 1978-79, il y eut même des politiciens laïcs pour apporter leur soutien à l’interdiction de l’avortement et qui
lancèrent le débat sur des projets alternatifs dans les médias.” (Kozakiewicz 1985, p. 173).
A partir de là, la dégradation constatée, tant du point de vue de l’information sur la contraception que des produits mis à disposition, n’a fait que s’accentuer, quelle que fût la ligne du moment en matière de planning familial. Ce recul montre bien que les intérêts propres des femmes (et ceux de leurs familles) ont toujours occupé très peu de place dans les préoccupations des autorités. Malgré l’augmentation des besoins, le volume de la production de contraceptifs (lancés avec force propagande dans les années 1950) a tendu à stagner, voire à diminuer alors que, dans le même temps, divers contrats d’importation relatifs à ces mêmes produits étaient revus à la baisse, si ce n’est supprimés. Quant aux plans de formation des infirmières, psychologues et assistants sociaux prévus dans le domaine de l’éducation sexuelle et de la contraception, ils n’ont jamais été appliqués, ce qui a laissé toute latitude à la hiérarchie catholique pour dispenser ses propres vues sur la question .

L’Église ou la reconquête de l’espace perdu

Brimée durant des décennies par le pouvoir communiste, l’Église catholique polonaise a pris sa revanche au travers d’une rentrée en force sur la scène politique, ne cachant pas ses intentions de régenter la morale de l’ensemble des habitants du pays – croyants ou non. Parmi les questions de société qui ont marqué les débats politiques récents en Pologne, et qui toutes, portent l’empreinte directe ou indirecte de l’Église catholique, on relèvera l’introduction généralisée de cours de religion à l’école, les limites apportées au divorce dont la procédure vient d’être rendue plus difficile et le coût augmenté, la mise en question par certains courants politiques extrémistes du droit des femmes au travail, et surtout la proposition d’interdire purement et simplement l’avortement.
Sur ce dernier point, le fondamentalisme de l’Église s’exprime dans son refus d’admettre aucune exception à l’interdiction de l’avortement : sans parler de la dimension sociale, les questions médicales pas plus que les questions éthiques ne sont considérées comme des circonstances atténuantes. Tout comme dans les années 1930, il est précisé “qu’en aucun cas, l’intérêt de la femme n’est reconnu comme supérieur à celui de la vie de l’enfant concerné”. Le ton est virulent pour critiquer la loi de 1956 “qui a ouvert la voie au meurtre d’enfants conçus, pratiquement chaque fois qu’une femme le demandait” et qui a fait de l’avortement “une méthode planifiée d’anéantissement biologique de la nation”[[“Comparativement, le total des victimes des deux guerres mondiales apparaît insinifiant. Il suffit de regarder les données statistiques officielles des divers États. En Pologne, on compte vingt-cinq millions d’avortements depuis que la loi a été adoptée, et mille cinq cents par jour. On a donc affaire à un génocide systématique – en période de paix – au travers du meurtre massif d’être faibles par des êtres forts. Ne sommes-nous pas parvenus – par la voie de la démocratie – au stade d’une nouvelle guerre mondiale, permanente, que les êtres vivants ont déclaré aux êtres non nés ?” (extrait d’une lettre-circulaire de l’épiscopat polonais).. L’intransigeance de la hiérarchie catholique se traduit dans la façon dont l’épiscopat a d’emblée rejeté toute éventualité d’un référendum sur l’avortement en affirmant que “les commandements divins s’imposent, non parce que les individus les admettent, mais parce qu’ils proviennent de l’autorité supérieure de Dieu.” (Slowo Powszechne, 22-24.9 1989).
L’offensive de l’Église s’appuie sur l’action concrète des paroisses. Depuis bon nombre d’années, ces dernières organisent des cours d’ “éducation sexuelle”, publient des brochures sur le bon usage des méthodes “naturelles” et sur le caractère sacré du mariage – alors même que sous le régime communiste, les institutions étatiques ne faisaient quasiment rien en matière de planification familiale. Cette action est relayée par un réseau d’initiatives laïques : regroupements anti-avortements[[Il existe une série d’associations sur ce thème, dont Gaudium-Vitae. Pour la protection de l’enfant non-né. Oui à la vie, s’inspirant de groupes analogues à l’échelle internationale et entretenant des liens plus ou moins étroits avec ces derniers. intervenant dans les hôpitaux auprès des femmes venues demander une IVG pour les convaincre d’y renoncer (photos de foetus à l’appui) ; “téléphones de détresse” diffusant partout leurs numéros pour tenter d’agir sur la conscience des jeunes femmes qui sont prêtes à mettre fin à une grossesse ; associations d’aide aux mères célibataires, etc. Dans ces cours et dans leur propagande en général, les prêtres dénoncent le caractère abortif de la pilule et du stérilet, en même temps qu’ils s’en prennent à leurs effets traumatisants : “Toute femme qui a donné son accord à une interruption de grossesse et qui a subi cet acte cruel reste le plus souvent handicapée de manière durable dans sa vie sentimentale et psychique” (Commission de l’Episcopat polonais, 22-24.9.1989)[[Le Dr. Fijalkowski, gynécologue bien connu, base toute se propagande sur des affichettes proclamant : “Conséquences du meurtre de l’enfant conçu : graves traumatismes nerveux – chez près de 80 % des femmes. Stérilité – chez 1 femme sur 7. Grossesse intra-utérine – chez la femme sur 5” etc. Cette approche n’est en rien spécifique à l’Église polonaise, comme le montrent divers travaux analysant le discours et les pratiques du clergé catholique dans d’autres pays (voir en particulier Krieger, 1987 à propos de la RFA)..
Le prosélytisme du clergé s’inscrit dans un climat social et politique qui, depuis la venue de “Solidarnosc” au pouvoir, fait une large place aux prises de position de l’Église catholique. Il n’est pas de jour où la télévision n’interviewe un prêtre sur telle ou telle question. Le rétablissement des cours de religion à l’école constitue une victoire indéniable pour la hiérarchie catholique. “Le retour de la religion à l’école est une grande chance pour la société catholique” proclame un prêtre dans l’un des nombreux journaux d’obédience catholique qui ont surgi depuis la venue au pouvoir de “Solidarnosc”. Une façon comme une autre d’affirmer que la séparation entre l’Église et l’État n’est plus de mise. Car tel est bien le sens du discours qui domine les articles appuyant le point de vue de l’Église sur les questions évoquées plus haut. Les minorités – athées ou appartenant à une autre religion – n’ont qu’à se soumettre à la croyance de la majorité. Or 90 % des Polonais se déclarent catholiques et, pour autant que des parents le demandent, les leçons de catéchisme sont inscrites dans les horaires réguliers. Les prêtres font désormais partie du personnel enseignant et ce nouveau statut ne peut que faciliter leur tâche pour faire passer le discours de l’Église auprès des enfants. Que ce soit sur la famille et “sur la nécessité de préparer les jeunes filles d’abord à leur rôle de mère et d’épouse, plutôt que d’insister sur leur formation intellectuelle” (Slowo Powszechne, 4.11.1990). Ou sur l’avortement en projetant en classe “Le cri silencieux” – film extrêmement violent des mouvements “pro-life” américains. De nombreux prêtres n’ont pas hésité à faire signer des pétitions contre l’I.V.G. à des enfants de 8 à 11 ans[[La vice-présidente du Sénat, Zofia Kuratowska, médecin et catholique pratiquante qui s’est fermement opposée au projet adopté par le Sénat à l’automne 1990 nous a montré les piles de pétitions de ce type que lui avaient fait parvenir les prêtres de sa circonscription, assorties de lettres au ton quasi menaçant. et plus d’une mère s’est vue poser la question : “Maman, c’est vrai que tu veux tuer ma petite soeur ?” Les pressions exercées semblent sans bornes : un prêtre a exigé récemment d’un enfant devant faire sa première communion qu’il produise un certificat médical attestant que sa mère ne portait pas de stérilet …[[Comme il se trouvait que, justement, elle en portait un, il lui a fallu obtenir de son médecin un certificat de complaisance affirmant le contraire.. Il est aussi beaucoup question de curés qui pratiqueraient des baptêmes intrautérins !
Nombreux sont les observateurs à souligner que le comportement extrêmement agressif des milieux ecclésiastiques répond au besoin qu’éprouve de l’Église d’affirmer son autorité au moment même où elle commence à perdre du terrain : la démocratisation de la vie politique lui a fait perdre son statut de principale force de rassemblement contre le pouvoir communiste, minant par là-même les bases du pouvoir qui était le sien. Ce constat s’appuie sur une série de faits bien réels, qu’il s’agisse de la diminution des foules descendues dans la rue pour saluer JeanPaul II lors de son dernier voyage comparativement aux précédents, de la grogne qui commence à s’exprimer contre les représentants du clergé ou de la réduction du nombre de jeunes gens entrant dans les ordres. Mais tout est relatif et il serait erroné à mon sens d’aller trop vite en présentant l’Église comme une bête blessée à l’agonie. Car il ne faut perdre de vue ni l’ampleur de l’influence du clergé dans la période précédente, ni les résultats concrets qu’il a déjà obtenus sur son terrain de prédilection.
En effet, si l’issue du débat concernant le contenu exact de la future loi sur l’avortement reste encore incertaine, l’Église a d’ores et déjà remporté une première manche en amenant le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki à supprimer les dispositions de 1959 qui conféraient un caractère véritablement libéral à la loi sur l’avortement, pour les remplacer par des ordonnances entrées en vigueur au printemps 1990. En vertu de quoi les femmes sont désormais tenues de passer devant deux commissions (dont une comprenant un psychologue) pour obtenir une I.V.G. la clause de conscience des médecins a été rétablie et les hôpitaux ne sont plus obligés d’effectuer des avortements. Les pressions exercées par le clergé sur le corps médical s’avèrent d’ailleurs très efficaces puisqu’il est désormais impossible d’obtenir une I.V.G. dans de nombreux établissements hospitaliers. Par la bande, le droit à l’avortement est bel et bien remis en cause dans les faits. De leur côté, les pharmaciens catholiques sont l’objet d’actes d’intimidation de la part des prêtres qui, dans denombreusesrégions, les menacent de ne plus leur donner l’absolution ou de refuser l’inscription de leur enfant aux cours de catéchisme s’ils continuent à diffuser des contraceptifs. Aux plus récalcitrants, on envoie des commandos formés de représentants de l’Église et de très jeunes gens chargés de racheter le stock des produits disponibles pour écrémer le marché. En outre, l’action de l’Église dans ce domaine a trouvé un puissant relais au sein du gouvernement de Bielecki – pourtant jugé plus libéral que celui de Mazowiecki sous divers aspects – puisque le ministère de la Santé a interdit la vente de plusieurs types de pilules importées de la CEE sous prétexte qu’elles présentaient des dangers pour la santé[[Il faut savoir que les Polonaises qui utilisent la pilule préfèrent depuis longtemps les marques étrangères aux produits polonais – très chargés en hormones – dont les gynécologues soulignent l’importance des effets secondaires.. C’est ainsi qu’au printemps 1991, dans la plupart des villes à l’exception de Varsovie, il était devenu quasiment impossible de se procurer pilules ou stérilets dans les pharmacies, qu’il s’agisse du réseau d’État ou du réseau privé.
En conséquence, même si l’Église connaît un réel déclin d’influence et si les diatribes du pape sur le leitmotiv “Tu ne tueras point” ont provoqué des haussements d’épaules chez plus d’un[[A noter cependant que la presse n’a émis aucun commentaires critique à propos des déclarations pontificales, ce qui témoigne de l’emprise morale que l’Église continue à exercer sur la société., on ne saurait minimiser les effets de la situation créée depuis deux ans, et les implications matérielles qu’elle risque d’avoir à court et moyen terme pour les femmes concernées.

Des bébés dans les poubelles ?

Un communiqué du ministère de la Santé datant du mois de juin 1991 affirmait que le nombre d’avortements effectués dans les hôpitaux avait diminué de plus de moitié durant l’année écoulée, comparativement aux années précédentes. Ce qu’il ne précisait pas, en revanche, c’est qu’à plusieurs reprises durant cette même période, des femmes sont mortes en arrivant à l’hôpital après avoir effectué un avortement clandestin. Il ne disait rien non plus de la vingtaine de bébés retrouvés morts dans les poubelles, les cimetières ou les toilettes des trains au cours des quatre premiers mois de l’année 1991[[D’après un rapport de police dont rend compte l’hebdomadaire féminin Kobieta i Zycie, n° 26 du 2.6.1991.. Autant de faits impensables jusqu’à tout récemment et qui renvoient aux situations maintes fois dénoncées dans les pays où l’avortement est interdit. Plus que jamais, la prudence est donc de mise face à toute indication chiffrée dans un domaine où il a toujours fallu se contenter d’estimations : seuls les avortements effectués dans les hôpitaux et dans les dispensaires publics étaient recensés, alors que les deux-tiers au moins des I.V.G. avaient lieu dans des cabinets privés[[Pour les années 1980, les chiffres officiels parlent de quelques 130 000 avortements par an. Mais selon les spécialistes, c’est entre 500 000 et 600 000 I.V.G. par an qu’il faut compter si l’on inclut toutes celles qui se pratiquent dans des cabinets privés. En effet, les gynécologues concernés – pour qui ces pratiques constituent une source d’enrichissement notoire – se gardent bien de les déclarer afin d’échapper au fisc. Ce chiffre, proche de celui des naissances annuelles, fait de la Pologne l’un des pays industrialisés connaissant le taux le plus élevé d’avortements, après l’URSS.. Or cette proportion est sans doute encore plus forte aujourd’hui, compte tenu à la fois du nombre d’hôpitaux refusant d’en pratiquer et de l’accroissement des pressions morales qui s’exercent à ce propos.
Déjà sous le régime communiste, l’influence de l’Église se reflétait dans le refus très fréquent des femmes d’avorter à l’hôpital par peur du qu’en dira-t-on, ainsi que dans leur difficulté à admettre qu’elles avaient avorté : leurs déclarations sur le nombre d’interruptions de grossesse subies étaient très loin de recouper les chiffres officiels (sans parler des estimations concernant le nombre d’I.V.G. réalisées annuellement). De son côté, le pourcentage étonnamment élevé de “fausses-couches” à la campagne comparativement à la ville reflétait la force de l’interdit dans des milieux où tout se sait et où les femmes préfèrent prendre le risque d’avorter clandestinement, quitte à déclarer une fausse-couche ensuite.
On sait en outre que l’action dissuasive des ecclésiastiques pèse fortement sur les représentations et les comportements de la jeunesse, en particulier chez les adolescents. Si la majorité des adultes interrogés dans le cadre des sondages partiels effectués au printemps 1989 à propos du projet de loi sur la “défense de la vie l’enfant conçu” admettaient le principe de l’avortement, seuls 20 % des jeunes de treize à dix-sept ans étaient pour le maintien de la loi actuelle, cependant que 60 % se prononçaient contre – les trois-quarts de ces derniers étant même favorables à une peine de prison pour la femme.
Les difficultés accrues pour obtenir un avortement entraîneront-elles un recours plus fréquent à la contraception, comme le laisse entendre le même communiqué du ministère de la Santé ? C’est fort possible dans les couches les plus favorisées, de l’avis même de certains gynécologues hospitaliers. Mais c’est beaucoup moins évident dans le reste de la société. Les obstacles évoqués plus haut pour se procurer de contraceptifs en pharmacie, de même que l’élévation des coûts dus à la libération des prix des médicaments ne sont pas de nature à faciliter une évolution générale des pratiques en matière de contrôle des naissances. D’autant moins que la nouvelle ministre chargée des affaires des femmes et de la famille nommée en avril 1991 ne fait pas mystère des difficultés rencontrées pour obtenir des ministères de la Santé et de l’Éducation qu’ils engagent une action sur le plan de l’information et de l’éducation sexuelle afin de surmonter les obstacles qui existent dans le domaine de la contraception[[Entretien de l’auteur avec Anna Popowicz datant de juin 1991..
Il faut savoir en effet que, dans les deux-tiers des cas, les couples pratiquent la méthode du calendrier ou le coït interrompu, alors que 10 % d’entre eux seulement utilisent la pilule et le stérilet[[A titre de comparaison, une enquête faite par le M.F.P.F. en 1982 – soit dix ans après la libéralisation de la contraception et sept ans après la dépénalisation de l’avortement – faisait état de proportions exactement inverses : 62 % des femmes enquêtées utilisaient la pilule ou le stérilet ; 7,5 % un diaphragme, des spemicides ou des préservatifs, alors que 5 % seulement avaient recours au coït interrompu, et 3 % à la méthode du calendrier (MFPF 1983, p. 11).. En ce sens, il semble que le discours dissuasif des prêtres concernant la nocivité de ces deux moyens qualifiées “d’instruments de la mort’ aient eu un certain impact. Une étude de 1989 fait d’ailleurs apparaître une absence de toute pratique contraceptive particulièrement élevée chez les jeunes couples, comparativement aux couples plus âgés[[Les données de l’Institut national des statistique (GUS) indiquent que l’absence de toute pratique de prévention s’élèverait à près de 40 % chez les jeunes couples, contre 10 % chez les couples ayant plus de douze ans d’ancienneté.. Certes, un autre sondage montre que les jeunes de plus de dix-huit ans affichent leurs distances d’avec, les préceptes de l’Église en matière de sexualité. Mais le non-respect des interdits n’implique pas pour autant le passage à des pratiques contraceptives responsables[[Cela ressortait très nettement de notre propre enquête auprès de travailleuses et de travailleurs adultes, lesquels niaient le plus souvent l’influence de l’Église concernant les pratiques contraceptives en général, et plus particulièrement dans leur propre cas, mais qui s’utilisaient que très rarement des moyens modernes et sûrs.. On connaît les difficultés rencontrées à ce sujet, y compris dans les pays qui ont mis en place des programmes extensifs d’éducation dans ce domaine. Compte tenu d’un tel contexte, quelles peuvent être les stratégies des principales intéressées qui n’ont pas été consultées ?

“La démocratie est du genre masculin”

Aux pressions psychologiques et à l’ensemble des obstacles matériels, s’ajoutent toutes les difficultés qui découlent de l’environnement politique, éminemment défavorable aux femmes qui ne constituent qu’une toute petite minorité dans les instances de décision[[Les femmes n’ont jamais occupé de place centrale dans la sphère politique sous le régime communiste, malgré le système de quotas qui assurait leur représentation à la Diète puisqu’elle était inférieure à 25 %, sans parler de son caractère d’autant purement formel. Toutefois, l’abolition des quotas lors des élections de 1989 à la Diète et au Sénat s’est traduite par une forte diminution de la présence féminine aux divers niveaux : 13 % à la Diète, 6 % au Sénat, 11 % dans les conseils locaux. En outre, elles n’ont obtenu que 6,5 % des sièges lors des récentes élections aux conseils d’autogestion et elles sont quasiment absentes des instances centrales de “Solidarnosc”.. Quand bien même elles ont un point de vue différent, il leur est extrêmement difficile de se faire entendre. On a pu le vérifier à plusieurs reprises, dans le domaine syndical comme dans le domaine politique.
Lors du Congrès de “Solidarnosc” d’avril 1990, une motion de défense de l’enfant non né fut adoptée à la dernière minute, contre l’avis de la très grande majorité des femmes présentes – lesquelles ne formaient, il est vrai, que 10 % des délégués. Dans un premier temps, et après avoir beaucoup hésité à se prononcer sur cette question vu la ligne adoptée officiellement, la commission nationale femmes du syndicat qui fut constituée à l’époque du Congrès adopta une position critique, exigeant l’organisation d’un référendum qui s’adresserait prioritairement aux Polonaises, principales intéressées en cette affaire. Dans un deuxième temps, cette commission s’est radicalisée au point d’envisager la présentation au Congrès de “Solidarnosc” d’avril 1991 d’une motion visant à remettre en cause l’orientation adoptée l’année précédente. Dans une lettre ouverte, la commission dénonçait le projet d’interdiction de l’avortement, lequel témoigne de ce que “la politique – monopolisée par les hommes – continue d servir d’instrument de domination au lieu de servir la personne humaine comme elle le devrait”. Cette lettre appelait à la constitution d’un mouvement de femmes indépendant “qui nous permette d’occuper la place qui nous revient dans la vie politique et sociale, et qui soit un élément du renouveau de notre pays”. Les mesures de rétorsion n’ont pas tardé à se faire sentir : la responsable de la commission s’est vue contrainte à la démission, son assistante a été licenciée, et la commission elle-même a été mise en sommeil – certains dirigeants syndicaux ayant soudainement dénoncé son caractère illégal alors qu’ils l’avaient eux-mêmes élue un an plus tôt.
Le scénario est à peu près le même sur le plan politique. La Commission ad hoc du Sénat qui convoqua des “experts” au printemps 1990 pour débattre de la question de l’avortement se contenta d’entendre des représentants du clergé. Il fallu un tollé de protestations pour qu’elle se résolve à consulter des regroupements sociaux ayant un point de vue différent ou opposé à celui des milieux ecclésiastiques, tels les groupes féministes. Lors de la deuxième réunion de consultation, en juin 1990, les représentantes du Secrétariat des droits des femmes et de la commission femmes de “Solidarnosc” qui osaient contester la position de l’Église se virent sèchement remettre en place. Il s’avéra que les sénateurs ne savaient pas exactement quels étaient les projets de loi en présence, mais le sénateur Piotrowski, président de la Commission, refusa le débat sur le fond, exigeant qu’on se limite à discuter de l’importance des peines à prononcer. Quand à ceux, et surtout à celles qui – telle Z. Kuratowska, viceprésidente du Sénat et catholique convaincue – se sont opposés au projet d’interdiction de l’avortement débattu au Sénat ils se sont vus accuser de n’être “ni des catholiques, ni des patriotes polonais”.
De leur côté, les députées qui, quelques mois plus tard, demandèrent à ce que les femmes puissent constituer un club au sein de la Diète disposant de droit identiques aux autres regroupements politiques, se sont heurtées à un refus. Elles ne se sont pas découragées pour autant et ont formé un cercle de femmes parlementaires au printemps 1991. Quarante d’entre elles y ont adhéré sur les soixante-deux députées et les sept sénatrices qui comptent les deux Chambres polonaises. Ce qui témoigne du besoin qu’elles ont de mettre leurs efforts en commun pour défendre les intérêts de femmes, par-delà les divergences politiques qui les séparent. Parallèlement, des militantes ont commencé à se regrouper dans plusieurs partis, et notamment dans l’Un ion démocratique de Tadeusz Mazoowiecki (lui-même vigoureusement opposé à l’avortement). Elles affirment dans leur plate-forme : “La démocratie en Pologne est du genre masculin. Les femmes ne peuvent donc être partie prenante dans les décisions, qu’elles concernent le pays ou leur propre sort.” [[Dénonçant les discriminations dont les Polonaises sont l’objet, “bien que leurs compétences professionnelles se situent au même niveau que celles de leurs homologues masculins”, la plate-forme de la Section des Droits de femmes de l’Union démocratique précise : “Loin de nous l’idée d’enfermer les femmes dans le ghetto de leurs problèmes. Mais hélas, ce ghetto existe depuis longtemps et tout ce que nous voulons, c’est qu’elles puissent en sortir.”.
Il s’agit là d’autant de pas en avant dans la voie qui permettra aux femmes de se constituer en sujets politiques dans un pays où leurs droits sont de plus en plus attaqués. L’existence de regroupements de femmes à divers niveaux de la société ne peut que renforcer le processus de prise de conscience qui s’est amorcé en 1989 avec les premières manifestations pour le maintien du droit à l’avortement, parallèlement à la constitution de petits groupes féministes dans diverses villes du pays. La naissance d’une organisation comme NEUTRUM qui vise à la défense d’un État religieusement neutre représente également un support dans ce sens. En outre, le fait que toutes ces organisations, en associations avec des représentants du corps médical, aient décidé de créer une coordination sur les problèmes de l’éducation sexuelle et de la contraception pour mettre en oeuvre un programme d’aide impulsé par divers organismes français ne peut que contribuer à l’essor de ce processus.
Mais dans le même temps, on ne saurait trop insister sur le contexte économique et politique général dans lequel s’inscrivent ces développements. La crise économique profonde héritée du système communiste s’est vue amplifiée par les conséquences de l’introduction de l’économie de marché, et si les difficultés matérielles ainsi que la menace du chômage croissant ont suscité de nombreuses grèves, elles entraînent également un profond découragement dans de nombreuses couches de la population. Par ailleurs, la division de “Solidarnosc” ainsi que les multiples scissions au sein des formations politiques nées depuis à peine deux ans ne sont pas non plus de nature à faciliter le regroupement des forces qui s’opposent explicitement aux visées totalitaires de l’Église. Il faut donc tenir compte de ce panorama extrêmement éclaté pour apprécier dans toute leur ampleur les problèmes auxquels les partisans du droit à l’avortement sont confrontés.
A l’évidence, les changements politiques intervenus depuis 1989 n’empêchent pas des reculs de taille sur le plan social. La situation des femmes – victimes de discriminations majeures sous le régime communiste – risque de se détériorer davantage avec les attaques contre une série de droits dont elles disposaient jusqu’ici. Ce qui suppose d’interroger le concept de démocratie, tel qu’il est communément utilisé – à savoir de façon a-critique – pour appréhender les développements à l’oeuvre en Pologne, tant il est vrai que la remise en cause du droit à l’avortement, et plus généralement les discriminations dont les femmes sont l’objet, ne constituent qu’un révélateur parmi d’autres d’un processus infiniment contradictoire en termes de rapports sociaux.

Références

BAFOIL, François, OSTROWSKA, Dorota. “La Pologne en souffrance”, Revue des Affaires sociales, n° 4, 1990.
BOY-ZELENSKI, Tadeusz. “Pieklo kobiet”, in Reflektorem w mrok, Warszawa 1981.
Gus. Zycie rodzinne i postawy prokreacyjne nowozencow, Warszawa 1988.
HEINEN, Jacqueline. Femmes en réserve – Les travailleuses polonaises entre famille et emploi, IRESCO/CNRS, Paris 1989.
KETTING, Evert. VAN PRAAG Philip. Schwangerschaftsabbruch – Gesetz und Praxis im internationalen Vergleich, Tübinger Reihe 5, DGVT, Tübingen 1985.
KOZAKIEWICZ, Mikolaj. “Histoire et politique des lois sur le planning familial en Pologne”, in Le Planning familial en Europe – la dimension des droits humains, IPPF, Paris 1985.
KOZAKIEWICZ, Mikolaj. “Aux prises avec l’Église catholique”, Peuples, n° 3, 1989.
KRIEGER, Verena. Entscheiden – Was Frauen (und Mânner) über den § 218 wissen sollten, Kondret Literatur Verlag, Hamburg 1987.
KROTKIEWSKA, Lidia. Warunki dopuszczalnosci przerywania ciazy, PZWL, Warszawa 1959.
MFPF (Mouvement français du Planning familial). Du côté des femmes – Colloque international sur la contraception, Tierce, Paris 1983.
OKOLSKI, Marek. “Absorption and Contraception in Poland”, Studies in Family Planning, n° 11, 1983.
OKOLSKI, Marek. Reprodukcja ludnosci a modernizacja spoleczenstwa, KIW, Warszawa 1988.
PODOLENSKI, Stanilaw Ks. O zycie nienarodzonych, Wyd. Ksiezy Jezuitow, Krakow 1933.
SGPIS, Badanie dzietnosci kobiet w Polsce – Ankieta macierzynstwa 1984, Warszawa 1988.
WOLINSKA, Helena. Przerwanie ciazy w swietle prawa karnego, PWN, Warszawa 1962.
ZIELINSKA, Eleonora. Przerywanie Ciasy – Warunki legalnosci w Polsce i na swiecie, Wydawnictwo Prawnicze, Warszawa, 1990.