Un autre préambule pour le traité constitutionnel européen,

LE MONDE | 21.10.05Surpris du résultat du référendum sur le traité constitutionnel européen, je me suis demandé si un préambule différent n’aurait pas modifié le vote de mes concitoyens. J’en propose la version suivante.Situation historique de l’Europe

Nous, vieilles nations européennes, fières d’un immense héritage qui comprend la pensée grecque autant que le droit romain et les religions du Livre, nous avons mesuré la planète, conquis pour un temps des empires, inventé le globe, défini pour le reste du monde l’universel, mais nous avons également déclenché les plus effroyables guerres territoriales, coloniales et mondiales. Parce que nous sommes persuadées à la fois de la grandeur de notre tradition, des crimes commis en son nom et de notre affaiblissement relatif, nous avons juré solennellement d’unir nos destins, à la fois si divers et si communs, dans une aventure politique sans équivalent dans l’histoire pour redécouvrir ensemble quelle sera dorénavant notre part dans cette mondialisation que nous appelons de nos voeux.

Formation d’un peuple européen encore à venir

Nous, vieilles nations européennes, toujours divisées par les intérêts, les religions, les cultures et les langues, jurons, malgré ces divisions et à cause de ces divisions, de contribuer de toutes les manières possibles à la création d’un peuple européen, lequel sera seul habilité, dans un avenir que nous espérons proche, à voter une Constitution véritable rédigée par une Convention européenne enfin légitime.

C’est dans l’attente de cette Constitution et pour faire émerger un tel peuple que nous avons décidé de signer ce traité solennel.

Redistribution des attributs de la souveraineté

Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré tous les avantages de l’Etat national, mais ayant payé par des siècles de guerres tout le prix de ces avantages, conscientes de l’attachement que les peuples accordent à bon droit à la lente formation de leur souveraineté, mais plus certaines encore de la plasticité de ces formes de vie commune, c’est avec la conviction d’être fidèles à nos histoires particulières que nous nous sommes engagées dans la tâche ardue de remettre en question et de redistribuer un à un tous les symboles et tous les attributs, y compris militaires, de la souveraineté. Nous croyons fermement qu’il est possible, malgré le changement d’échelle, de retrouver le sentiment de sécurité et d’appartenance indispensable à la vie civique.

Place des religions

Nous, vieilles nations européennes, ayant tiré de la religion chrétienne d’immenses bienfaits spirituels et culturels, mais ayant appris, par des siècles de guerres de religion et de massacres inexpiables, tout le prix de la tolérance et de la sécularisation, jurons d’inventer et de protéger les institutions qui, tout en reconnaissant l’importance des religions déjà établies, les tiennent à distance de l’action publique et permettent aux étrangers que nous souhaitons accueillir sur notre sol de repenser la nature des attaches qu’ils ont avec leurs propres croyances. Les religions ne sont ni le passé ni l’avenir de l’Europe, mais ce qui peut l’accompagner dans son exploration séculaire de l’espace public.

Rôle de l’économie politique

Nous, vieilles nations européennes, parce que nous avons inventé l’économie politique ; parce que nous avons révélé grâce à elle la source d’une prospérité inconnue jusque-là ; parce que nous avons, sous le nom de capitalisme, libéré des passions qui ont ravagé la planète ; parce que nous avons commis, afin de mettre fin à ces ravages, des crimes plus effroyables encore par les divers totalitarismes qui sont sortis de notre sein ; jurons solennellement de construire les institutions qui restituent à l’économie comme à la politique ce sens de la mesure des valeurs et des buts qu’elle n’aurait jamais dû délaisser. L’Europe sera libérale parce qu’elle aura recouvré la liberté d’explorer le bien public contre les prétentions conjointes de la main invisible des marchés comme de la main visible des Etats à définir le bien commun sans épreuve et sans discussion.

Nature de l’écologie

Nous, vieilles nations européennes, ayant inventé, par le développement foudroyant des sciences et des techniques, les plus féconds bouleversements dans les conceptions du monde ; conscientes de l’héritage prodigieux que nous ont légué de longues lignées de savants et d’ingénieurs européens ; mais conscientes également des destructions qu’a pu causer l’idée d’une nature extérieure à posséder et à maîtriser, jurons solennellement de situer à nouveau les sciences et les techniques au centre de notre existence afin d’apprendre à cohabiter durablement avec des formes de vie dorénavant intérieures à notre espace politique et culturel. Ayant trop longtemps prétendu moderniser la planète par les seules promesses de l’émancipation, nous nous engageons dorénavant à l’écologiser en lui ajoutant les exigences de l’attachement et de la précaution.

Limites de l’Europe

Nous, vieilles nations européennes, conscientes qu’aucune limite géographique, ethnique, culturelle, religieuse, ne suffit à définir le futur peuple européen, mais conscientes également que seul le sentiment d’un passé commun peut nous permettre de réussir notre union, décidons de limiter volontairement les frontières de l’Europe aux nations proches qui ont contribué directement à l’histoire de la modernisation, qui ont renoncé aux tentations de l’empire, et qui acceptent pour ces raisons de s’engager avec nous dans l’invention d’une seconde modernité. Ce n’est qu’une fois ses frontières définies et définitives que l’Europe pourra reprendre avec les autres entités politiques en formation l’invention du global et du mondial dont elle avait cru trop vite délimiter la forme.

L’Europe et les Lumières

Nous, vieilles nations européennes, persuadées qu’aucune autre partie du monde n’accumule sur une aussi petite surface autant de diversités géographiques et culturelles, autant de miraculeuses splendeurs ; convaincues que, sans cette redistribution des attributs de la souveraineté, nous sommes condamnées à périr ou à nous soumettre aux empires présents et à venir, nous croyons fermement que l’Europe y trouvera le rayonnement qu’elle a vainement cherché, au cours des siècles passés, dans la conquête et dans l’hégémonie. Ayant bouleversé le monde par les premières Lumières que son histoire a profondément obscurcies, ce n’est qu’assurée d’elle-même qu’elle pourra reprendre sa tâche historique d’éclairer les autres peuples en s’éclairant d’abord elle-même et de leur donner encore, mais cette fois avec plus de raison, l’Europe en exemple de ce que peut l’humanité sur cette planète.

Latour Bruno

Vice-président pour la recherche de Sciences-Po Paris, dirige l'École des Arts Politiques (SPEAP). Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur l'anthropologie du monde moderne, dont récemment Cogitamus. Six Lettres sur les humanités scientifiques (La Découverte, 2010) et Sur le culte moderne des dieux faitiches (La Découverte, 2009).