Un brasier dort sous l’écho

Cette effroyable résignation à être des consommateurs et des pourvoyeurs de mort, à sortir en rangs disciplinés des usines, des rues, des misères, des échecs, pour aller faire la guerre à l’autre, pour aller détruire et revenir sagement se faire enchaîner dans des mailles de pauvres haines, se faire broyer par les ordres de l’argent, du besoin et de la sécurité.

Où est l’ombre de l’homme appuyé à l’ombre,
Où est son image oubliée aux fers,
Où est son cri sur le silence des éclairs ?

Le grand ordre énonce la réalité historique comme un destin insurmontable, une fatalité implacable et change en utopie les valeurs du sens et de la liberté. Le grand ordre entend la justice, la beauté, l’amour comme des clameurs tombées à terre entre des arbres rendus fous par le sang des oiseaux.

Quand l’histoire est un décor et sa narration un décor de décor, la souveraineté de l’obscur fait de l’individu une valeur suprême, elle met en ses vitrines les opprimés et les massacres afin de réduire au silence l’être libre et la révolte.

On installe d’abord la destruction et la mort puis on dispose l’aide aux mourants et aux affamés, voici les grands ministères de la démocratie et de ses trônes sacrificiels.

L’enfermement de la puissance de l’homme dans les déterminations de l’individu transforme le sens en système, l’existence en économie et de là naît ce sentiment d’impuissance à comprendre que la dignité de vivre est une actualité de l’être.

Aujourd’hui le grand ordre international est sans doute un de ces moments les plus déshonorés de la nature humaine » dont parle René Charlun de ces temps où la barbarie est une valeur de la politique mondiale et de son maintien.

Règne d’une extermination sans exécuteurs précis et tout se perd dans une représentation d’un ordre programmé selon sa propre finalité.

On étouffe entre des mots où l’espoir s’éternise d’une indivisible langue.

Comment prendre la parole quand la dictature des intérêts est en mailles d’acier sec, presque envisagée sous la haine patiente et laborieuse d’une démocratie qui remplit le monde de ses slogans sur le droit et qui extermine dans le droit.

Chaque conscience devient une solitude scellée et la vie se regarde comme une lettre qui n’arrive pas.

Une heure du matin, je me souviens de cet homme qui le 17 janvier 1991 hurlait à sa fenêtre : « La guerre, la guerre est commencée », en bas un chien qu’un passant promenait aboya. Paris semblait avoir tout retiré de ses bruits pour laisser à ce cri l’envahissement des absences.

Comme si quelques jours avant les milliers qui s’étaient rassemblés pour refuser la guerre n’avaient été qu’une image espérée par des individus séparés rêvant de n’être pas seuls.

Dans l’horizon glaciaire d’un rationalisme qui dissout la parabole, l’allégorie, la passion, la mémoire s’engloutit. Adorno insistait sur le fait que la rationalisation réduisait la capacité de se souvenir. Ainsi le vécu s’efface sous la représentation de sa forme préfabriquée et imposée, il ne laisse pas de traces en images souvenirs qui sont des moyens de critique radicale de la réalité.

La chambre des imaginaires est vide. La création artistique devient une production culturelle, le sacré un irrationnel et la liberté un mode de destinée. Ainsi l’on devient passant d’une mémoire coulée dans sa nuit, glissant selon une terre nord-sud en oubliant d’être mortel, au milieu de la colère des médiocres qui emplit le monde d’habitudes et de partis pris.

Une curée de pour et de contre où il ne s’agit plus que de penser par rapport à l’adversaire, utiliser son programme, ses moules, marqués seulement du signe de la négation. Les regroupements d’un camp à l’autre ne s’opèrent que dans la mise ensemble des raisons qu’ils se donnent pour se juger supérieurs et meilleurs. La criée des démocraties entre cendres et stèles.

Cette géomorale de l’ordre à taille planétaire est pernicieuse jusque dans les analyses que l’on fait d’elle pour la comprendre, tout devient très vite une mise à plat rationnelle de ses rouages qui efface en partie sa négativité destructrice. Tout finit par se jouer dans une certaine complaisance des raisons explicatives du désastre. La passion vitale de l’anéantir est d’emblée mise en échec par la représentation analysée de sa force.

Il faut l’affronter dans la puissance à désirer son abolition pure et simple, ne plus penser la vie comme le contraire de la nécrose où elle nous plonge, mais depuis la terre abandonnée de l’exigence d’être.

Si nous avons une identité elle est interminable, car nous ne sommes pas seulement des individus produits par une histoire. Il faut laisser venir cette parole pour une existence exilaire, celle d’une conscience de rupture. Être les errants destructeurs de la machine d’ordre ; seul l’errant change en soleil cette justice qui n’a que l’incendie pour devenir astre.

Tancelin Philippe

Docteur d'Etat en Philosophie, professeur d'Esthétique à l'Université Paris 8-Vincennes/Saint-Denis.