Un dimanche de la vie : la révolution espagnole, –

I. Passé sous silence

L’Histoire qui recueille tout le bien et tout le mal que les hommes accomplissent parlera un jour (…) Combien de choses dira l’Histoire et combien de figures qui se croient glorieuses seront exécrées et maudites…
Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937. Un “incontrôlé” de la Colonne de Fer.

“Le faux sans répliques”

La Guerre d’Espagne demeure une référence de l’Histoire du XXe siècle. Répétition du prochain conflit mondial, l’issue des armes installe une dictature en Europe pour près de quarante ans. La Guerre Civile devient ainsi un combat exemplaire et l’histoire perpétue le souvenir du sursaut héroïque des combattants républicains refoulant obstinément les troupes fascistes devant Madrid. Mais cette histoire qui comble nos regrets et nos faiblesses est une fiction idéale. En nous présentant d’abord la Guerre Civile comme un affrontement entre la République et le fascisme, elle falsifie la réalité, en assimilant ensuite l’antifascisme au sentiment national républicain, elle dévoie le sens de la guerre. La lutte contre Franco, emmenée par les travailleurs, le fut au nom de la Révolution sociale. Mais l’histoire observe un si rigoureux devoir de réserve que nous avons aujourd’hui presque oublié cette révolution. Elle est devenue “le détail” de la Guerre d’Espagne, et cette guerre elle-même, un simple prélude à notre propre histoire (la Seconde Guerre mondiale), perdant du même coup toute sa complexité. Ce refoulement est d’autant plus évident maintenant qu’il a pris la forme indiscutable d’une histoire avérée. La Révolution espagnole est une mémoire vive dont nous devons disposer, un enjeu de liberté face à la confusion et à l’ignorance qu’entretiennent les nouvelles idéologies politiques. Il ne s’agit pas d’exalter une nouvelle “issue collective”, mais de se défendre en se réappropriant une histoire qui soulève des questions qui sont loin d’être toutes dépassées. L’histoire, quand on la connaît, est là pour nous permettre de mesurer ce qui dans le présent nous détermine et nous agite.

L’Espagne libertaire

Qu’exprime la Révolution espagnole de si subversif qu’elle soit devenue la “Part Maudite” d’une histoire pourtant abondamment illustrée ? (la revue Autrement “Madrid 1936-1939” ou le film de Frédéric Rossif Mourir à Madrid, entretiennent le mythe espagnol sans évoquer la Révolution).

C’est qu’il y a une audace inouïe à choisir son destin du jour au lendemain sans se démettre pieusement devant l’autorité. La Révolution espagnole est un mouvement libertaire qui prive brusquement les autorités de toutes compétences et l’État de toute légitimité. Le 19 juillet 1936, profitant de la mobilisation contre le soulèvement militaire, le peuple prend spontanément le pouvoir, reléguant le gouvernement et la bourgeoisie comme de simples instruments inutiles. Ce mouvement populaire qu’inspirent et animent les anarchistes montre alors de telles ressources pour organiser en peu de temps une société nouvelle qu’il dépasse le seuil de l’anecdote pour s’imposer comme une véritable alternative révolutionnaire. Cette révolution n’a pas eu de modèle univoque. Les anarchistes espagnols ne sont pas des cadres doctrinaires mais des intellectuels, des paysans ou des ouvriers syndiqués, impliqués dans la vie sociale. Leurs idées libertaires s’accommodent de la réalité pour développer souvent une réelle efficacité productive. La révolution ne compte cependant pas que des réussites (en particulier le rôle de la C.N.T. et de ses dirigeants). Mais ces erreurs sont à la mesure du changement que le peuple espagnol entreprend partout, dans l’industrie, le commerce, l’éducation, la santé, l’agriculture, l’armée. Ces initiatives spontanées d’autogestion sont les foyers actifs de la révolution et demeurent pour nous les exemples les plus remarquables. Mais ce bref tour de magie ne se poursuivra pas au-delà de l’année 1937. La révolution subit bientôt ce sort singulier d’être anéantie par l’effort de guerre du Front populaire, c’est-à-dire par ses propres alliés plutôt que par l’armée franquiste. Le gouvernement qui s’est alors patiemment reconstitué et le Parti communiste sous influence stalinienne, réunis dans un “front de défense de l’état républicain et de la propriété privée”, trouvent dans la guerre leur revanche autoritaire.

J’ai tenté de redonner à une histoire en miettes sa cohérence, la force et l’émotion qui l’ont traversée. La probité qui consiste à ne “s’occuper que des objets dont notre esprit paraît pouvoir atteindre une connaissance certaine et indubitable” est une idée fausse. La connaissance est toujours traversée par ses propres lacunes. Mon point de vue sur la guerre civile, même si j’ai manqué de “tout dire”, vient compléter l’histoire trop succincte qui a écrasé le sens réel des faits.

II. Éléments d’histoire

Pourquoi cette légende noire autour de nous ? On ne nous a pas compris, et, parce qu’on ne pouvait pas nous comprendre, on ne nous a pas aimés.
Un ” incontrôlé ” de la Colonne de Fer.

Le modèle espagnol

L’Espagne est un pays très différent du reste de l’Europe, que ses traditions et le souvenir de sa grandeur passée n’ont pas disposé à se convertir au libéralisme de l’ère industrielle sans sursauts. Des gouvernements partisans se succèdent au rythme des coups d’État, qui se montrent tous incapables de réformer l’organisation économique chaotique et d’enrayer la désagrégation du pouvoir. L’affrontement politique est permanent. La classe dirigeante, qui représente 1 % de la population, dirige le pays sans aucune concession aux travailleurs. La bourgeoisie se trouvant incapable de jouer son rôle historique de lien social, les classes populaires se sont repliées sur leurs propres structures. Cette opposition radicale aux classes dirigeantes renforce l’identité de la classe ouvrière et détermine le caractère affectif de l’engagement politique des Espagnols. La situation ne leur laisse guère le choix. La principale activité économique du pays, l’agriculture, était dans une situation désespérée. La division de la terre est le principal facteur d’inégalité sociale et déséquilibre toute l’économie. L’Église, qui maintenait une cohésion sociale sinon une véritable identité nationale, a perdu son ascendant. Les autorités ecclésiastiques ont choisi leur camp. L’Église est l’un des plus gros propriétaires terriens, et ses positions réactionnaires la portent à défendre systématiquement propriétaires, aristocrates et députés conservateurs. En Espagne, l’Église est bien un appareil d’État, et cet État, le peuple espagnol ne le reconnaît plus comme le sien.

L’industrie n’échappe pas au monopole des classes dirigeantes. Par manque d’initiatives, elle s’est naturellement ouverte au capital international, soit en lui garantissant des taux de rapport importants (la spéculation est effrénée), soit en accordant directement l’exploitation à des compagnies étrangères. Ce lobby financera largement Franco.

Le mouvement ouvrier et l’anarcho-syndicalisme

En octobre 1868, lorsque Fanelli, l’émissaire de Bakounine, arrive en Espagne, le peuple espagnol a déjà pris conscience de ce violent antagonisme de classe.

Il est accueilli par des cercles d’intellectuels et de travailleurs curieux et résolus à s’engager dans la lutte politique. Le mouvement ouvrier se dessine peu à peu. Le parti socialiste est fondé en 1879, suivi en 1888 par la centrale syndicale socialiste U.G.T. (Union General de los Trabajadores). Le mouvement anarchiste, le plus souvent illégal, existe sous différentes appellations avant le congrès des Beaux-Arts qui crée officiellement la C.N.T. en 1910 (Confederacion Nacional del Trabajo). La C.N.T. s’inspire du syndicalisme français mais se démarque de son modèle. Ses structures originales et son objectif politique, le communisme libertaire, marquent la naissance de l’anarcho-syndicalisme (le communisme libertaire se donne comme but l’organisation d’une société sans classes sur la base du fédéralisme et de la libre et nécessaire association). La Fédération est organisée en groupes locaux où l’on se réunit par affinités. Chacun a la possibilité de s’exprimer et de décider suivant ses propres convictions. Cette structure ouverte donne à la base populaire de la C.N.T. une liberté de mouvement qu’aucun autre syndicat ni parti ne possède.

Dans la lutte qui s’est engagée entre le gouvernement et les mouvements ouvriers, la violence atteint son paroxysme dans les années vingt. Plusieurs responsables anarchistes sont alors assassinés, accusant un peu plus l’opposition entre les deux tendances de la C.N.T. La tentation politique gagne certains délégués qui voient dans le réformisme une solution plus adaptée au nouveau climat social. Les avantages sociaux acquis par les travailleurs pendant la période de la guerre font pencher l’aile modérée de la C.N.T. vers un syndicalisme réformiste. Pour prévenir cette “attitude circonstancielle”, les militants les plus déterminés décident de se réunir dans le cadre d’une nouvelle organisation. En 1927, des anarchistes espagnols et portugais créent la F.A.I. (Federacion Anarquista Iberica). Mais la C.N.T. reste fidèle à ses principes, et c’est finalement étroitement associées sous le sigle C.N.T.F.A.I. que les deux organisations poursuivent leur combat révolutionnaire.

De la République éphémère au front Populaire

En 1931, des élections portent enfin la République au pouvoir. Mais le gouvernement est impuissant et la tension politique est telle qu’aux élections de 1933 l’expérience tourne court. La droite majoritaire à l’assemblée reprend le pays en main. L’Espagne se prépare déjà à la guerre civile. En 1934, dans les Asturies, les mineurs exaspérés se soulèvent. L’armée intervient, et malgré les promesses faites aux insurgés qui se rendent, les mineurs sont exécutés en masse. C’est la première fois que s’illustre un officier obscur, Francisco Franco Bahamonde.

L’exemple de “la commune des Asturies” se répand à travers le pays, renforçant la cohésion des mouvements populaires. Sur la base du slogan “Unidos Hermanos Proletarios”, l’opposition se regroupe et en 1936 le Front populaire remporte les élections. La C.N.T. n’a donné pour une fois aucune consigne d’abstention à ses militants, or en 1936, elle est la première formation politique du pays. L’U.G.T. compte 1.447.000 adhérents, le parti communiste seulement 133.000 et la C.N.T. 1.577.000 (l’Espagne compte alors 25 millions d’habitants). Mais la démocratie bourgeoise issue des élections va pourtant reproduire les mêmes erreurs que le gouvernement républicain précédent. Elle recrute parmi les travailleurs des leaders réformistes et néglige toujours d’entreprendre une réforme en profondeur de la société. Rapidement la situation sociale lui échappe complètement. De son côté, la droite conclut que la démocratie est intolérable et prépare le soulèvement militaire. Tout le monde est alors au courant de son imminence, mais le gouvernement ne veut rien entendre. Ce sont les syndicats qui réagissent les premiers. La C.N.T. et l’U.G.T. mobilisent leurs militants tandis que le peuple assiège le gouvernement de Madrid et les autorités régionales du Pays Basque et de Catalogne pour que l’on distribue des armes aux ouvriers. Rien n’y fait. Le 17 juillet, le soulèvement annoncé éclate à Melilla au Maroc espagnol. Alors que Franco débarque en Andalousie, le gouvernement continue de nier l’évidence.

III. Un dimanche de la vie

Hier nous étions maîtres de tout, aujourd’hui c’est eux qui le sont. Au peuple il est simplement permis d’obéir, et l’on exige qu’il obéisse toujours.
Un ‘incontrôlé ” de la Colonne de Fer.

La guerre et/ou la révolution

On a souvent du mal à se représenter un événement hors du réseau infini des circonstances qui le relient au cours de l’histoire. La Révolution espagnole excède pourtant le sens ordinaire des événements car c’est une tentative des travailleurs pour rompre justement avec le sens de l’histoire, avec la fatalité de l’origine qui condamne le peuple à obéir toujours. Le dimanche 19 juillet 1936, à cinq heures du matin, lorsque les principaux régiments de Barcelone tentent d’investir la ville, leurs offensives sont arrêtées par des barricades et repoussées par les ouvriers à la grenade et au pistolet. Dès le 20 juillet, le général Goded capitule, annonçant par radio que “le sort lui a été contraire” et qu’il relève de leur commandement les dernières unités qui résistent. En l’occurrence, ce n’est pas le sort qui lui a été contraire, mais les ouvriers de Barcelone. A Madrid, les ouvriers ont aussi rapidement pris l’avantage. L’insurrection fasciste vient d’échouer en deux points stratégiques, Madrid capitale du gouvernement et Barcelone. Lluis Companys, président de la Généralité de Catalogne, reçoit alors les délégués de la C.N.T.-F.A.I. “La cérémonie fut brève, chacun prit sa place un fusil entre les jambes”. Son discours inaugure dans ses arguments toute la rhétorique du gouvernement républicain. La collaboration antifasciste qu’il propose aux anarchistes s’impose selon lui matériellement. S’il convient que son poste de président de la Généralité de Catalogne ne lui confère plus aucune légitimité, il lui conserve cependant une autorité sur une partie de l’opinion républicaine ainsi que la possibilité de réunir des moyens importants. Il faut imaginer la pression des événements. La guerre vient d’éclater et les anarchistes qui ont réduit l’insurrection militaire avec des moyens dérisoires sont tentés d’accepter la collaboration, persuadés que l’unité et les moyens dont dispose encore l’État vont permettre une plus grande efficacité dans la lutte contre Franco. Cette collaboration démocratique à laquelle cède la C.N.T. va pourtant se transformer très vite en concession politique. Les anarchistes forment donc un Comité Central des Milices Antifascistes qui réunit la C.N.T., l’U.G.T., le Parti socialiste, le P.O.U.M. et des représentants de la Généralité. Mais là encore, les anarchistes hésitent à profiter de leur avantage. Malgré son incontestable supériorité numérique (milices C.N.T.-F.A.I. : 13 000 hommes, U.G.T. : 2000, P.O.U.M. : 3000, Généralité 2000), la C.N.T. consent à ce que la représentation de l’U.G.T. au comité soit égale à la sienne. Les anarchistes espéraient-ils que la centrale socialiste agisse de même dans les comités où la C.N.T. était minoritaire ?

Peu habitués au jeu politique au sein des structures bureaucratiques dont ils sous-estiment l’importance, les anarchistes n’envisagent pas la prise du pouvoir comme l’exercice d’une domination, mais comme une nécessaire association. La prise du pouvoir ne représente rien en soi sans un consentement et une participation de masse. Il y a donc de leur part une volonté de rompre avec le pouvoir traditionnel en ouvrant le dialogue mais aussi un manque d’habitude du dangereux jeu politique. Cet excès de confiance les met à la merci de l’opposition. Le P.O.U.M. (Partido Obrero de Unificacion Marxista), né d’une scission de la dissidence communiste d’inspiration trotskiste, a été fondé en 1936 par Andrès Nin et Joaquin Maurin. C’est le seul parti à mettre en garde la classe ouvrière contre la collaboration. Dès le début du conflit, le P.O.U.M. milite pour une victoire sans concessions de la Révolution.

Défaites militaires, victoires révolutionnaires et compromis politiques

Mais qu’en est-il dans le reste de l’Espagne ?

Le conflit n’est pas encore entré dans une phase classique d’opposition de fronts ; ce n’est qu’au fur et à mesure des premiers combats que l’Espagne se divise en deux blocs adverses. Dans les Asturies, ouvriers et mineurs ont retrouvé l’enthousiasme révolutionnaire, balayant les militaires. Le Pays Basque voisin prend aussi parti pour la République. Quant à la Catalogne, la Révolution s’y propage rapidement, gagnant bientôt l’Aragon et le Levant. La situation militaire semble tourner à l’avantage des républicains. Mais depuis le Sud, Franco va renverser la situation. Après le succès rapide de l’insurrection au Maroc, l’armée réussit à passer sur le continent. Réalisant l’enjeu de ce passage, les anarchistes ont immédiatement proposé au gouvernement d’accorder un statut d’autonomie aux tribus marocaines. Le gouvernement Giral n’a même pas étudié la proposition. L’opportunité tactique d’une diversion qui aurait précipité les tribus marocaines contre Franco, retardant son offensive sur la péninsule, est manquée. Franco gagne les environs de Madrid où, rejoignant l’armée du Nord commandée par Mola, il coupe l’Espagne républicaine en deux. C’est sur ces positions que va s’engager la guerre de fronts.

De façon tout à fait imprévue, c’est le coup d’état qui a donné l’impulsion, le signal de la Révolution espagnole. L’insurrection provoque en effet une prise de conscience d’une partie de la classe ouvrière encore confiante dans le Front Populaire. Son inertie a définitivement discrédité le gouvernement républicain. Au contraire, les anarcho-syndicalistes ont prouvé leur efficacité lors du soulèvement militaire. Au milieu du désarroi et de l’expectative générale, les anarchistes sont les seuls à proposer un projet de société. Le 20 juillet, le gouvernement de Madrid et la Généralité de Catalogne ont perdu tous leurs pouvoirs effectifs. Ce sont les comités révolutionnaires qui exercent maintenant le pouvoir exécutif. Ils contrôlent tout à une exception près et qui sera lourde de conséquences : “La réserve d’or, la seconde par ordre d’importance du Monde : 2.259 millions de pesetas or. La C.N.T. ne fit rien pour s’en emparer”. Pourtant ce capital fabuleux, le gouvernement ne l’utilise même pas pour acheter les armes ou les matières premières dont le pays a besoin pour poursuivre la guerre. Ses structures se sont effondrées et le gouvernement républicain est amorphe. Cette situation n’est pas seulement le résultat des circonstances. Le gouvernement n’a pratiquement rien mis en oeuvre pour s’opposer à l’insurrection militaire. Sa réaction tardive est essentiellement motivée par la pression populaire. C’est presque contre son gré qu’il s’est engagé dans la guerre, retardant la mobilisation de ses derniers moyens comme s’il préférait ne mettre aucune chance de son côté.

L’abandon de l’Andalousie, les achats d’armes différés, l’absence de soutien aux milices sont des gestes délibérés. Le gouvernement républicain préférait se rendre avec dignité aux militaires, plutôt que de voir le peuple prendre le pouvoir. Mais sa démission a entraîné sa disgrâce et une radicalisation de la résistance populaire. En septembre 1936, c’est donc Largo Caballero, vieux militant socialiste et leader de l’U.G.T., qui devient président du gouvernement. Ses prises de position en faveur de la révolution sociale lui ont acquis une autorité réelle dans les milieux ouvriers, faisant de lui le successeur désigné du gouvernement Giral. Mais il sera constamment débordé par la bureaucratie et la droite du parti socialiste.

La révolution à l’œuvre

Pour le moment c’est le peuple qui contrôle la société toute entière. Animée par un espoir immense, elle vit dans un état de liberté et d’exaltation, comme si un seul jour avait suffit pour affranchir tout un peuple.

“On se figure la Révolution comme une explosion de colère. Ce qui domine tout en ce moment, ici, c’est la bonne humeur” (André Malraux).

La bouffée de violence passe sans se transformer en terreur institutionnelle. On brûle les églises, les registres de police, les archives judiciaires, plans de cadastre et titres de propriété. Les grands hôtels sont réquisitionnés et transformés en cantines populaires ou sièges des syndicats. Les cartes syndicales deviennent les seuls papiers d’identité reconnus. Pour éviter les tentations de justice expéditive, des tribunaux révolutionnaires sont mis en place, auxquels participent des membres du gouvernement et des syndicats. Au bout de quelques jours seulement, l’activité économique reprend. Après la bataille, les ouvriers des tramways de Barcelone qui ont collectivisé leur entreprise réparent toutes les voies endommagées et mettent un point d’honneur à assurer un service normal. “Les services publics gérés par des comités mixtes C.N.T.-U.G.T. fonctionnent de nouveaux ; trams, autobus, métro circulent normalement, gaz et électricité sont fournis sans pannes”. Les travailleurs ont ainsi collectivisé l’industrie, les services publics, le commerce et même l’industrie du spectacle, des salles de cinéma. En fait, les comités révolutionnaires n’ont reçu aucune consigne de leurs syndicats. La révolution sociale sur le terrain s’accomplit sur l’initiative directe des travailleurs. L’atomisation du pouvoir encourage l’autodétermination des travailleurs. Certaines entreprises collectivisées choisissent la direction ouvrière sans restrictions, tandis que d’autres s’accommodent de l’ancienne direction, en imposant cependant un contrôle ouvrier. Près de 70 % de l’industrie catalane sont collectivisés.

La révolution n’affecte pas la production, elle crée au contraire une mobilisation populaire qui relance l’activité sociale et industrielle. Dans les entreprises liées à la production de matériel de guerre, la nouvelle direction ouvrière diversifie la production et augmente le temps de travail pour équiper les milices. Les ateliers Hispano-Suiza par exemple se reconvertissent dans la production de camions blindés, d’ambulances, de grenades, et mettent à l’étude la fabrication de tanks et d’obus.

Les milices qui se sont formées au lendemain de l’insurrection sont en effet le véritable instrument de la Révolution. Elles sont l’expression du pouvoir populaire et donc la seule garantie des récentes conquêtes sociales. De plus, elles sont pour le moment les seules forces capables de s’opposer à l’armée franquiste. On estime alors à 150.000 le nombre des volontaires. De son côté, le gouvernement ne peut mobiliser que quelques régiments qui lui sont restés fidèles, et manque de chefs militaires et d’officiers. Dans les premiers mois, ce sont donc les milices qui affrontent une armée de métier, plus nombreuse et mieux équipée. A Barcelone, les anarcho-syndicalistes de la C.N.T.-F.A.I. se sont installés dans l’ancienne caserne Pedrables. Les militants y apprennent les rudiments de la technique militaire avant de partir sur le front. Bien avant que les communistes ne recrutent les Brigades Internationales, qui deviendront un mythe de la résistance antifasciste, les milices espagnoles accueillent des volontaires venus de toute l’Europe. Kaminski rencontre le contingent de la colonne internationale. Il y a là de nombreux Français, de anarchistes allemands et italiens, mais aussi polonais, autrichiens, hollandais, suisses, yougoslaves, tchèques. Tous ont traversé l’Europe pour venir défendre la Révolution. Le soir, ils défilent sur les Ramblas dans des uniformes dépareillés sans comprendre un mot d’espagnol, mais ils sont enthousiastes.

Il y a bien une imposture délibérée à commémorer la Guerre d’Espagne comme une lutte exemplaire contre le fascisme sans évoquer l’idéal de tous ces hommes qui ont combattu et sont morts sans distinguer la guerre de la Révolution. George Orwell témoigne de cette volonté inouïe de tout changer tout de suite : “Les milices espagnoles tant qu’elles existèrent furent une sorte de microcosme de la société sans classes”. Ces volontaires sont partis sans colonel ni sergent, parfois même sans un fusil pour chaque homme, persuadés de faire triompher la Révolution sociale. Aussitôt après la victoire à Barcelone, la C.N.T.-F.A.I. décide une offensive sur Saragosse. Le 24 juillet, la colonne Durruti forte de 3000 hommes se met en marche. Il faudra plusieurs remaniements et une expérience du feu avant que les milices ne deviennent capables de soutenir l’engagement.

A la fin du mois d’octobre 1936, la colonne Durruti progresse rapidement en Aragon où elle emporte les positions de Monte Aragon et Esterecho Quinto encerclant Huesca, où se sont retranchés les nationalistes.

Les collectivités

Les milices anarchistes ne mènent pas une campagne militaire classique. La colonne Durruti avance comme une véritable armée de libération sociale. Dans chaque village elle invite la population à s’organiser. En Aragon où les paysans sont déjà acquis aux idées libertaires, la collectivisation gagne toute la province. Ce mouvement prend une ampleur encore largement sous-estimée. G. Leval a recensé 400 collectivités en Aragon, 900 dans le Levant, 300 en Castille, 30 en Estrémadure, 40 en Catalogne et près de 100 en Andalousie.

Comment fonctionnent ces nouvelles structures ?

Il faut préciser que ce mouvement est largement spontané. L’autogestion n’est pas un idéal imposé par les anarchistes, mais plutôt la consécration des mouvements insurrectionnels que les paysans ont menés pendant un demi-siècle contre le régime de la propriété et l’État en général. Pour garantir l’égalité de leurs membres, après différentes tentatives malheureuses, les collectivités adoptèrent le salaire familial. Désormais, on ne rétribue plus en fonction du temps de travail mais du nombre de personnes par foyer. De nombreuses collectivités n’utilisent plus la monnaie, elles se servent de leurs propres bons. On utilise la monnaie pour l’épargne et les échanges commerciaux. Les recettes servent à acquérir des équipements et des machines en vue d’intensifier la production. L’autogestion produit des effets immédiats sur l’économie rurale. La modernisation et l’augmentation rapide de l’équipement, les travaux d’entretien et d’irrigation, l’extension des surfaces cultivables, permettent d’augmenter la production. La distribution est assurée par les coopératives ou les fédérations régionales qui ont supprimé la plupart des intermédiaires. Une nouvelle structure sociale s’organise qui substitue à une hiérarchie basée sur l’exploitation des rapports qui fonctionnent non plus en terme de pouvoir mais de compétence. Contrairement aux critiques lapidaires qui caricaturent l’anarchie comme un régime archaïque, pour tous les Espagnols, l’idéal libertaire est porteur de liberté et de modernité. Dorénavant, ni l’économie, ni la culture, ni l’éducation, ni la santé ne seront réservées à l’usage exclusif de la bourgeoisie.

Les exigences de la Révolution espagnole

Dans les premiers mois, les collectivités essayèrent de rationaliser ce qui pouvait l’être. Un système d’équilibrage est donc institué entre les collectivités dont les revenus sont trop inégaux. Un immense travail de relevés est entrepris pour disposer de statistiques précises, dans l’industrie, l’agriculture et les transports, afin de coordonner tous les secteurs de l’économie. La Section de Conseil et de Statistique en Catalogne assure chaque jour plus de 50 consultations. De grands travaux publics sont entrepris (barrage de Flix). Des villages sont équipés de lignes électriques et d’adductions d’eau. Le réseau routier est entretenu et agrandi. Pendant toute la durée de la guerre, c’est sur les usines collectivisées par la C.N.T. et l’U.G.T. que repose toute l’industrie de guerre.

La culture

L’effort le plus surprenant concerne l’éducation et la santé. Cet intérêt permanent pour l’instruction et la pédagogie, en pleine période de guerre, est une façon pour les anarchistes d’assumer leur responsabilité politique. Les anarchistes veulent partager les responsabilités, encourager la faculté d’indépendance, et c’est à cette mission idéologique que doit ouvrir l’enseignement. Le temps presse et les anarchistes savent que la transmission du savoir est un enjeu essentiel de la lutte. La révolution ne peut s’inscrire dans la durée, se consolider et se développer, que si le peuple comprend de lui-même les raisons de son assujettissement. La culture doit être un moyen pour les travailleurs de choisir eux-mêmes leur avenir. A travers la culture et la pédagogie, ce que les anarchistes proposent, c’est une expérience cognitive de la liberté afin que, même si la révolution devait échouer, une certaine idée de la liberté fasse son chemin. La décision est immédiatement prise par les collectivités de financer à raison de 1 % de leurs richesses productives les initiatives médicales et culturelles. L’Espagne se dote alors de crèches, d’écoles, d’universités. L’enseignement est totalement gratuit. On recrute de nouveaux professeurs pour enseigner dans les écoles et les universités. La nouvelle université agricole s’installe à Mancada dans la province de Valence. Ce phénomène exceptionnel d’appropriation de la culture par les classes populaires s’accompagne d’une intense activité culturelle. Des affiches de propagande révolutionnaire, d’annonces de spectacles, de réunions politiques, de lectures publiques, couvrent les murs des grandes villes. La radio consacre des émissions entières à la poésie. Mais c’est dans la presse que cette effusion est la plus spectaculaire. D’innombrables journaux et revues envahissent le pays. Pour la République, ce vaste mouvement auquel participent de grands écrivains espagnols représente un gage de légitimité aux yeux des démocraties occidentales dont elle espère une aide matérielle autant qu’une reconnaissance officielle. Pour le peuple, cette prise de parole est un gage d’avenir, l’esprit et le sens de la Révolution.

La médecine

Dès les années 30, la C.N.T. se préoccupe du problème sanitaire et de la discrimination médicale. La première urgence est donc de créer une structure autonome, capable de gérer et de développer une médecine démocratique. On met donc en place un service d’assistance, de médecine générale, une inspection sanitaire et une assistance sociale. Ces mesures sont bientôt suivies d’effets. Les soins sont enfin dispensés à tous et la plupart du temps gratuits. Des polycliniques s’installent dans toutes les localités d’une certaine importance. Le destin de François Tosquelles nous donne une idée de la formidable activité engendrée par la révolution dans les domaines les plus inhabituels. Médecin psychanalyste, il rejoint les milices du P.O.U.M. en 1936 et organise des centres d’urgences psychiatriques sur le front d’Aragon. Puis il se tourne vers la formation des jeunes médecins pour les familiariser avec la médecine de guerre, c’est-à-dire tous les traumatismes du corps en morceaux. La révolution fonctionne comme un grand laboratoire d’expériences.

Les enseignements de l’anarchisme espagnol

En mai 1936, les fédérations régionales de la C.N.T. avaient adopté une nouvelle motion, le “Concepto Federal del Comunismo Libertairo”. Ce programme traçait les grandes lignes de la société révolutionnaire, prévoyant l’abolition de la propriété privée, l’autogestion, le fédéralisme, le respect de la liberté individuelle. Il insistait aussi solennellement sur l’égalité des sexes, la santé, l’éducation, la culture. Malgré son étonnante modernité, il reste pourtant délibérément abstrait comme si les anarchistes refusaient de donner un cadre théorique trop strict au concept de “communisme libertaire”. Le texte ébauche les grands principes de la société révolutionnaire sans constituer un système. Les anarchistes se méfient du modèle autoritaire qu’impose la doctrine, de son caractère formel et restrictif. Le système est un instrument de domination ; il est forcément lié au pouvoir. La conception des anarchistes se fonde au contraire sur l’être humain en tant qu’homme libre et créateur. Aucune projection théorique, si précise soit-elle, ne peut remplacer l’expérience et la concertation. La théorie doit garder un caractère d’hypothèse ; le peuple n’est pas un instrument subordonné au processus révolutionnaire.

En ce sens, l’anarchie n’est pas une théorie politique mais une conception matérialiste de la politique, “une idéologie agissante”. Elle a démontré dans la réalité une remarquable efficacité. Ce vide théorique apparent est en fait une ouverture au réel, grâce auquel chacun s’est senti concerné et s’est impliqué dans la révolution. Le déficit théorique est ainsi comblé par la multiplicité des expériences que favorise la Révolution Libertaire. Cette conception produit des résultats dans tous les domaines, mais le concept de fédéralisme ne suffit pas à équilibrer l’ensemble. Les anarchistes manquent d’une vision globale structurante. C’est d’ailleurs une faiblesse dont vont profiter leurs adversaires. Ce manque d’anticipation théorique soulève une polémique entre les anarchistes. Santillan et Berneri critiquent ce qu’ils appellent “l’illusion communaliste” à laquelle sont encore attachés des anarchistes comme F. Urales, qui exalte un anarchisme rural autour de petites communautés. Il faut passer à l’organisation économique de la révolution, car celle-ci a besoin de perspectives pour dépasser le stade du simple traité positif et poursuivre l’œuvre constructive déjà accomplie. Faute d’aller de l’avant, les anarchistes se retrouvent dans une situation indécise, incapables de soutenir le rapport de forces avec le gouvernement républicain et le Parti communiste.

“La guerre dévore la révolution”

En 1937, toutes ces conquêtes sociales sont précaires. L’enthousiasme diminue. La guerre a pris un tour défavorable aux républicains qui ne peuvent surmonter leur handicap matériel, et le mouvement révolutionnaire se heurte à une opposition de plus en plus résolue. Depuis la signature par les principales puissances européennes du pacte de non-intervention (sur une proposition de la République Française) qui interdit l’aide militaire aux belligérants, les frontières sont fermées. Ce pacte qui asphyxie les milices n’empêche pas Franco de recevoir une aide massive de la part d’Hitler et de Mussolini. Mais la question militaire a d’autres conséquences. Pendant que les milices combattent sur le front, le gouvernement en profite pour imposer l’idée d’une armée régulière et restaurer progressivement son autorité. L’administration se reconstitue en cooptant de nouveaux membres parmi les socialistes et les communistes, regroupant ainsi l’opposition la plus ferme à la révolution. Lentement, le gouvernement va réussir à imposer “la militarisation” des unités confédérales, c’est-à-dire leur intégration au sein de la nouvelle armée gouvernementale. La militarisation est en fait la première occasion pour le gouvernement de contester le pouvoir des milices. La campagne pour la militarisation est habile et divise les Espagnols. En associant la victoire à la discipline et aux nouvelles mesures de restructuration, elle relègue la révolution au second plan et sème la confusion.

Elle discrédite les organismes révolutionnaires en les accusant de saper l’effort de guerre, et l’argument qui se transforme en injonction, “la guerre d’abord la révolution ensuite”, sert à toutes les manipulations. Dans le jargon stalinien, les anarchistes deviennent des “anarcho-fascistes”. Pourtant, même certains socialistes dont le conseiller de L. Caballero, Luis Araquistain, refusaient de concevoir les deux choses séparément. “La guerre a besoin de la révolution pour vaincre, comme la révolution a eu besoin de la guerre pour éclater.”

Le Parti communiste, principal initiateur de “l’armée populaire”, milite activement en faveur de la militarisation. Au sein de la C.N.T., plusieurs courants se dessinent face à la crise ouverte par la militarisation. Les responsables continuent de préférer la collaboration, tandis que la base commence à dénoncer les capitulations. Le 4 novembre, les anarchistes entrent au gouvernement, justifiant leur décision comme une nécessité pour rétablir l’équité dans la gestion militaire. De nombreux militants sont pourtant farouchement opposés à cette participation qui remet en cause les principes libertaires fondamentaux.

Des milices à “l’armée populaire”

Y a-t-il eu de la part des ministres anarchistes de l’opportunisme ou une erreur de jugement politique ?

En acceptant dès le début le principe de la collaboration, les anarchistes se devaient de participer au gouvernement. Mais au sein de cette nouvelle coalition, leur appréciation changeait forcément. Les ministres anarchistes perdent leur lien sur le mouvement et leur ascendant sur lui. La révolution sur le terrain leur échappent, et ils se retrouvent bientôt à défendre naturellement le point de vue de leur fonction, c’est-à-dire la collaboration dans la lutte antifasciste. Sincèrement préoccupés par la situation militaire, ils ont défendu l’unité dans l’effort de guerre, perdant de vue les conséquences sur la révolution. Le problème étant qu’ils assumaient aussi le rôle de responsables de la C.N.T. (quatre ministres représentaient la C.N.T. dans le gouvernement de Largo Caballero), aucun d’eux ne s’opposa à la militarisation. Dans un premier temps, les unités confédérales furent habilement dispersées au sein de brigades mixtes, puis définitivement intégrées dans l’armée régulière. La militarisation n’alla pourtant pas sans difficultés. Linea del Fuego, l’organe de la Colonne de Fer, prit résolument parti contre la militarisation. Formée de militants anarcho-syndicalistes et de prisonniers qui les ont rejoints, la Colonne de Fer est soumise depuis sa création à une campagne de diffamation systématique. Sur le front, ses miliciens sont victimes d’une totale discrimination. Pour tous, les milices représentent un idéal qu’aucun d’eux n’est prêt à sacrifier.

Mais les pressions sont telles que, le 21 mars 1937, la Colonne de Fer accepte de se militariser. Quelques miliciens quittent les rangs, incapables de supporter cette nouvelle autorité qu’ils croyaient avoir abolie pour toujours. Ce fut la dernière colonne confédérale à accepter la militarisation.

A Barcelone, C. Berneri, attentif au processus de restructuration de l’État, conteste la militarisation. Il publie un article prémonitoire qui lui sera fatal. En effet, la militarisation vient briser l’élan révolutionnaire des milices espagnoles. Privée de son but idéologique et politique, la guerre perd son sens pour la plupart des combattants. Ce n’est plus la leur : l’initiative enlevée aux travailleurs, leur moral s’éteint bientôt. Bien sûr, l’évolution des combats imposait une restructuration des unités. Mais à cette époque, les colonnes anarchistes avaient déjà une structure homogène et se conformaient aux ordres du quartier général républicain. Durruti et les hommes de sa colonne n’ont pas hésité à se porter au secours de Madrid où siégeait le gouvernement. C’est d’ailleurs dans les combats autour de la Cité Universitaire que Durruti trouve la mort le 19 novembre 1936. La bataille de Madrid qui fut la première grande victoire républicaine, bousculant le mythe de l’invincibilité du fascisme en Europe, ne doit rien à la militarisation. La résistance de Madrid fut une fois de plus le fait de la mobilisation et de la détermination populaires. Le gouvernement cependant, qui s’est toujours obstiné à saboter l’action des milices, apporte pour une fois une aide efficace. Il règle le mouvement des unités, organise leur relève et leur approvisionnement. “Il utilise en fait les méthodes révolutionnaires qu’ont préconisé ailleurs la C.N.T. et le P.O.U.M. : armement du peuple, toute-puissance des comités, action de masses”. Contribuant à cette victoire, il faut noter l’appui des Brigades Internationales qui interviennent pour la première fois dans les combats autour de la Cité Universitaire. Leur engagement soulage l’effort des milices espagnoles et galvanise leur moral. Madrid devient le symbole international de la lutte antifasciste, “la tombe du fascisme”. Ce dont les combattants espagnols avaient alors le plus besoin c’était de cohésion, d’une aide matérielle suffisante et surtout d’un soutien moral et politique sans faille. Le gouvernement choisit au contraire de désavouer les milices et de reprendre les opérations militaires à son compte, imposant une discipline qui ressemblait étrangement à celle d’en face. Ce rapport mimétique face à l’armée franquiste, autant du point de vue de la discipline que de la stratégie, a profondément handicapé l’armée républicaine dont le potentiel militaire était sous-employé. Les guerres modernes ont démontré depuis l’efficacité de la guérilla et de l’action populaire. Sur le plan militaire, la “guerre d’indépendance nationale” fut un échec. La nouvelle armée régulière fut toujours incapable de s’imposer aux troupes franquistes.

L’armée s’enferre dans une guerre de positions qu’elle est incapable de soutenir et qui profite à son adversaire équipé de matériel lourd.

La contre-révolution

Tout le monde eût accepté la militarisation s’il s’était agi d’un effort de guerre supplémentaire. Mais pour le gouvernement opportunément soutenu par les communistes, il s’agissait du premier épisode de la contre-révolution. Le Comité Central des Milices fut bientôt dissous et toutes les décisions militaires passèrent au département de la Défense. Les anciens corps de polices furent rétablis et, sous prétexte d’empêcher la démoralisation et la propagande fasciste, la liberté d’expression fut sévèrement limitée. Le gouvernement constitua une junte de défense qui devait concentrer tous les pouvoirs. Les communistes y occupaient les postes les plus importants tandis que la C.N.T.-F.A.I. n’en occupait qu’un. Comment les communistes sont-ils parvenus à prendre si rapidement un tel ascendant sur le gouvernement ?

Ils représentaient pourtant une force négligeable, sans réelles traditions politiques auprès des Espagnols. Mais dès les premiers mois de la guerre, ils prirent fermement parti contre la révolution, cristallisant l’opposition et favorisant la remise sur pied du gouvernement. Pour s’imposer comme une force politique, après d’habiles manœuvres d’infiltration, ils fusionnèrent avec le Parti socialiste catalan qui devint le P.S.U.C. et prirent le contrôle des Jeunesses socialistes. Puis ils lancèrent une grande campagne de propagande pour le respect de la propriété privée et des institutions qui élargit leur audience à la petite bourgeoisie et aux petits syndicats de producteurs et de commerçants. Mais la militarisation leur offrit l’occasion d’asseoir définitivement leur pouvoir. Hostile à toute collaboration, le Parti communiste ne tint pas à en rester là et voulut passer à l’élimination des forces révolutionnaires. On ne peut confondre néanmoins le rôle du Parti communiste en Espagne, imprégné de l’idéologie stalinienne et soumis aux suggestions permanentes des agents soviétiques, avec l’ensemble des communistes. Le premier incident eut lieu à Barcelone le 3 mai 1937. Ce jour là, les gardes d’assaut dirigés par R. Sala membre du P.S.U.C., essayèrent d’investir le Central téléphonique place de Catalogne, encore tenu par la C.N.T.-F.A.I. mais furent arrêtés par le tir nourri des anarchistes. Au même moment, des troupes prirent position devant le siège du P.O.U.M. et des principales sections de la C.N.T.

La confrontation dégénéra rapidement en véritable bataille rangée. G. Orwell se souvient: “L’impression générale était que les gardes civils en avaient après la CNT et la classe ouvrière en général”.

A Barcelone, la C.N.T. devait logiquement l’emporter sur les communistes et les troupes gouvernementales, mais les dirigeants de la C.N.T.-F.A.I. intervinrent auprès des militants pour calmer la situation, préférant une fois de plus la négociation à l’affrontement.

Liquidation de l’opposition

Les anarchistes transigèrent donc avec le gouvernement, qui accepta que chacun reste sur ses positions. Mais tandis que la C.N.T. renonça à faire descendre du front les 26ème et 29ème divisions pour prévenir une nouvelle attaque, le gouvernement n’hésita pas à envoyer une colonne de gardes d’assaut qui occupèrent Barcelone à partir du 7 mai. Ni le gouvernement ni le Parti communiste n’étaient prêts à une collaboration démocratique. Le parti le plus faible, le P.O.U.M., en subit immédiatement les conséquences. Sur la foi de faux documents produits par les communistes, ses dirigeants furent accusés d’intelligence avec l’ennemi et ses militants emprisonnés ou fusillés. Andrès Nin, son fondateur, fut assassiné après une mise en scène grotesque. Les communistes qui le détenaient au secret prétendirent qu’un commando nazi avait tenté de le libérer. On sait maintenant, grâce aux archives du N.K.V.D., qu’il fut liquidé sur un ordre direct de Staline. Il ne fut d’ailleurs pas la seule victime de ces journées de Mai à Barcelone. Le 4 mai, C. Berneri, porte-parole de l’opposition au sein de la C.N.T., était assassiné lui aussi. Le contrecoup fut sensible sur tout l’appareil d’État. Le gouvernement de Largo Caballero qui avait vainement tenté de contenir l’essor des communistes fut contraint de démissionner. Le docteur Juan Negrin lui succéda à la tête d’un nouveau gouvernement avec l’assentiment et le soutien total des communistes. A ce moment pourtant, une réaction énergique de la C.N.T.-F.A.I. pouvait encore empêcher la dictature qu’ils imposèrent mais les dirigeants anarchistes s’entêtaient sur la voie de la collaboration, persuadés que leurs concessions scellaient l’unité du camp républicain et précipiteraient la victoire finale. Dès le mois de juin 1937, l’opposition est même écartée de la direction. Le collectif des “Amis de Durruti” est exclu du Conseil National et D. Abad de Santillan est démis de ses responsabilités. L’opposition se regroupe alors autour du journal de José Peirats et des Jeunesses libertaires. La dérive bureaucratique de la C.N.T. s’accentue, accompagnée d’un incroyable culte de la personnalité auquel J. Garcia Oliver (ancien ministre) se prête de bonne grâce.

La suite n’est qu’un long épilogue de la révolution jusqu’à la défaite de mars 1939.

Pour lutter contre l’ennemi et l’opposition, les communistes utilisent le S.I.M., un bureau de renseignements qui fonctionne sur le modèle du N.K.V.D., dont les agents en Espagne sont d’une aide précieuse. Des militants du P.O.U.M. et de la C.N.T. sont enlevés pour être torturés dans des prisons secrètes (checas) ou simplement exécutés. Le président Negrin pouvait s’exclamer: “Avec énergie mais avec tact et douceur, j’ai restauré l’État dans ses fonctions. L’Espagne a repris le visage d’un pays d’autorité et d’ordre”.

Malgré la répression qui s’acharne sur les militants révolutionnaires, il reste encore des foyers actifs de la révolution, les collectivités. Certaines poursuivront leur activité jusqu’à la fin de la guerre, mais ne seront pas épargnées. Pour écraser les collectivités, les communistes engagèrent même certaines unités des Brigades internationales. A la fin du mois de juillet, le communiste E. Lister attaqua les collectivités d’Aragon soutenu par la 27ème division “Karl Marx”. 30 % des collectivités furent détruites et le Conseil Régional dissous. L’attaque avait gâché une partie de la récolte et bouleversé une des dernières régions de production agricole encore sous contrôle républicain. Malgré quelques tentatives pour améliorer la situation des collectivités, les conséquences furent encore plus graves. La rancoeur et les désillusions gagnèrent les rangs des militants anarcho-syndicalistes sur le front d’Aragon. Quelques mois plus tard, il devait s’effondrer rapidement. Bientôt ce fut le tour de Barcelone et de Madrid de tomber sans combattre. Aujourd’hui encore, chacun des partis se renvoie mutuellement la responsabilité de cette défaite écrasante. Pourtant une remarque s’impose. Quels que soient ses succès ponctuels, la dictature des communistes, alliés au gouvernement républicain, a profondément dénaturé le sens de la guerre et porte une lourde responsabilité dans l’issue du conflit.

A la fin de la guerre, au milieu de la panique et de l’exode de 500.000 réfugiés espagnols, lorsque la 26ème division, ancienne colonne Durruti, se présenta à la frontière, les gendarmes français lui rendirent les honneurs militaires avant de disperser les hommes vers les camps d’internement du Sud-Ouest, où les républicains espagnols devaient mourir par milliers.