Un travail au long cours : à propos de l’ouvrage de Georges Mendel : ” La société n’est pas une famille”

Georges Mendel a publié La société n’est pas une famille (de la psychanalyse à la socio-psychanalyse)[[Éditions de la Découverte, 1992. en 1992[[Plus récemment, aussi chez le même éditeur, il a fait paraître, avec M. Weiszfeld et Ph. Raman, Vers l’entreprise démocratique, récit d’une expérience pionnière. L’intérêt de ce dernier ouvrage n’échappera pas à ceux dont l’attention avait déjà été attirée par les chapitres III et IV de La société n’est pas une famille. Ce récit d’expérience mériterait en lui-même une discussion approfondie.. Au moment où les questions touchant au rôle du travail humain dans la métamorphose contemporaine de la production sont lancinantes dans les entreprises et les services, la psychosociologie du travail pratiquée par G. Mendel et le Groupe Desgenettes assume son originalité avec constance. La vocation de cet ouvrage semble être de rendre compte de cette originalité à la fois au plan pratique et au plan théorique par un effort de synthèse qui est un peu le « précipité » d’une longue histoire.

C’est par la pratique que l’auteur nous invite à entrer dans la critique d’une psychosociologie du travail trop peu soucieuse de promouvoir des changements effectifs dans l’organisation du travail. Le trait est net : « Seul un tel remaniement – même transitoire, mais ayant vocation alors à se répéter- peut donner accès à la psychologie sociale du sujet » (p. 49). Pour autant, il ne faut voir là aucune critique abstraite de la division du travail. Au contraire, en privilégiant la constitution de « groupes homogènes » cristallisés autour du contenu du travail, les dispositifs d’intervention analysés par G. Mendel (à la Société des transports publics de Poitiers, auprès des élèves de cent cinquante classes de l’enseignement secondaire et dans un institut pilote de rééducation professionnelle pour adolescents) cherchent à prendre au mot la division technique du travail pour « introduire une liaison là où prévaut la déliaison » (p. 154). Ce lien pourrait bien être l’objet même de l’intervention telle que l’auteur la conçoit. Or, il est mort-né sans la médiation d’un dispositif « voué à durer ». Mieux, ce que l’intervention doit viser c’est la promotion d’un « troisième canal de communication concernant exclusivement l’acte de travail », canal qui a « vocation à durer aussi longtemps que l’institution » (p. 46) et qui s’offre comme médiation pour une communication indirecte entre les groupes professionnels homogènes grâce à la circulation de comptes rendus écrits. Du coup le temps devient décisif. Paradoxalement, le travail s’échange par écrit. L’objectif étant de capitaliser l’expérience de métier et de « saisir » l’identité professionnelle de chacun, des positions collectives peuvent s’élaborer, propres à « compléter » le canal hiérarchique et le canal syndical.

En un mot, la psychosociologie du travail devient, dans ce cas, une expérience « au long cours » cherchant à fournir une contenance durable à l’impalpable communauté des hommes qui travaillent. Sous sa forme pratique, elle est une « école de rationalité », pour reprendre les mots de G. Mendel.

L’auteur a bien senti la portée de la rupture à laquelle il convie l’entreprise ou le service. Il sait qu’en régénérant en son sein un milieu de vie où celui qui travaille met sa responsabilité à l’épreuve de celle des autres, il ne touche pas seulement au régime de production des connaissances sur le travail – ce qui est déjà du plus grand intérêt. En prenant le parti d’une recomposition des rapports du sujet à ses actes professionnels, il confirme également l’incommensurabilité des points de vue sur l’entreprise selon les groupes sociaux d’appartenance. « Chaque niveau a ses raisons », écrit-il (p. 73). Et même si, « acte après acte », la division technique du travail « se trouve, de fait, partiellement annulée » (p. 73), on peut se demander si la mise en garde que l’auteur lui-même formule en note, indiquant que la Société des Transports Publics n’a pas les mêmes mobiles financiers qu’une entreprise privée, n’aurait pas mérité un développement susceptible de mieux nous renseigner sur les niveaux de conflictualité et d’antagonismes des entreprises modernes.

Il reste une démonstration éclatante du fait que « ce ne sont malheureusement pas les simples observations, fussent-elles de terrain, ni les consultations, les expertises ou les « audits » qui peuvent permettre de prolonger la réflexion aussi loin qu’il le faudrait. En effet, ils n’autorisent pas à construire des dispositifs expérimentaux et alternatifs dans le rapport de l’homme à son travail » (p. 28). L’expérience à la STP, elle, dure depuis 1985.

C’est précisément ce souci de la longue durée qui conduit G. Mendel à faire ses comptes avec l’expérience qu’Elliot Jaques conduisit en Angleterre à la Glacier Metal Company entre 1948 et 1980. Les deux démarches ont en commun le souci d’inscrire le changement dans le temps. Mais le cadre que Jaques met en place se rapproche du cadre de la cure en psychanalyse. L’organisation de l’entreprise et l’activité de travail sont pour lui les objets d’un fonctionnement psychique dont l’économie relève de la psychanalyse. Les transformations de l’organisation du travail apparaissent alors comme le bénéfice secondaire d’une intervention dont le moteur est l’intensité du transfert positif sur l’intervenant que ce dernier parvient à contrôler grâce à une présence permanente auprès des groupes et des hommes de l’entreprise. « Fondamentalement, chez Jaques, le sujet du travail n’est censé avoir capacité de développer que les seuls processus psychiques en oeuvre sur le divan », écrit G. Mendel (p. 83).

A la différence du jeu identificatoire grâce auquel, pendant trente ans, E. Jaques entretint la plasticité organisationnelle de la GMC autour de ses qualités personnelles, de son tact et de son savoir-faire, le cadre que G. Mendel vise à poser doit pouvoir vivre par lui-même. La présence sur le terrain peut rester très limitée dès lors qu’elle se combine avec le travail du coordinateur interne de l’entreprise. Dès lors, c’est d’une dynamique auto-entretenue qu’il s’agit, l’intervention servant de ressort de rappel vis-à-vis d’une certaine « dégradation entropique » du dispositif, s’il est permis d’user de cette métaphore. Le cœur de cette dynamique n’est pas le transfert identificatoire entre sujets mais ce que l’auteur désigne, comme « des formes de réalisation non identificatoires » (p. 98), à propos de l’expérience d’expression collective dans les classes du secondaire. Selon lui, cette « socialisation non identificatoire », qui n’est pas d’ailleurs exempte d’identifications, révèle un processus psychosocial débordant aussi bien le champ de la cognition que celui du fantasme. S’il n’y avait pas « autre chose », les protagonistes des dispositifs qu’il analyse ne trouveraient pas la force de soutenir pendant des années un tel engagement subjectif autour de leur activité.

C’est en ce point que la psychosociologie du travail telle que la conçoit G. Mendel cherche sa formulation théorique. Sa force pratique empruntait davantage au cadre posé par le dispositif en lui-même qu’aux postures des intervenants. Mais d’où le dispositif lui-même tire-t-il son efficacité ? Ici, la réponse de l’auteur est lourde d’implications : « L’action du cadre mis en place provient de ce qu’il permet, tant au niveau de la réalité institutionnelle qu’au plan intrapsychique pour chaque individu, une progressive et substantielle recomposition de l’acte de travail. Mais une telle reliaison est elle-même portée par ce qui est présent en l’individu : le mouvement d’appropriation de l’acte » (p. 168). Il faut prendre cette dernière expression au sens fort, comme une hypothèse de structure autour de laquelle l’ouvrage bâtit son originalité. Sous le nom d’ « acte pouvoir » ou de « mouvement d’appropriation de l’acte », G. Mendel désigne un processus psychique distinctif occupant une place à part dans la psychologie sociale du sujet : « Le mouvement d’appropriation de l’acte est ; il représente, au même titre que le fantasme inconscient ou la construction d’une « conception » cognitive préétablie, une composante anthropologique de base. Il ne peut pas ne pas être » (p. 257). Cette force d’appropriation est une force de réappropriation ; comme une force de rappel anthropologique, ressort d’un principe de recouvrement organisant le rapport de pouvoir du sujet à son « faire ». Retenons quelques formulations : « Il existerait un mouvement psychique spontané, non explicite et non conscient en général, par lequel l’auteur d’un acte tend à vouloir s’approprier un pouvoir sur son acte » (p. 176). Ce « pouvoir faire » est une ligne de fuite socialement tramée : « un vouloir de réappropriation développé dans une espèce, la nôtre, où toute activité est si profondément engagée dans les structures sociales que la réalisation de l’acte et le fruit à en retirer dépendent de ces structures presque entièrement. (…) D’une certaine manière, nous ne cessons de courir après des actes qui nous échappent. (…) Ce qui est peut-être la condition instrumentale, opératoire, de la formation et de la croissance des sociétés humaines serait aussi à l’origine du travail psychique particulier développé dans notre espèce à l’intérieur de la dimension psychosociale. C’est du reste parce que tout acte humain est aussi un acte social que l’acte comme psychologie concerne si fondamentalement la psychologie sociale » (p. 17).

Pour autant, « le sujet ne peut pas plus échapper à la fatalité anthropologique du mouvement d’appropriation qu’il ne pourrait considérer son bras, sa main, comme étrangers à sa personne » (p. 213). En vertu de quoi, « en soi, il n’y a rien qui soit spécifiquement social dans de tels désirs. Ce qui sera du psychosocial chez le sujet va advenir secondairement, de par la confrontation obligée avec le social à propos aussi bien de la ” manière ” d’agir que du ” suivi ” de l’acte » (p. 268). En d’autres termes, la psychosocialité n’est pas constitutive mais constituée au point de contact entre la trame sociale où l’acte fuit et « un principe sui generis qui relie le sujet à son acte comme étant sien fondamentalement, et qui fait qu’il résiste et résistera (peut-on penser), aux dépossessions présentes et à venir » (p. 202). La psychosocialité c’est le refus actif d’être entamé par l’échappée de l’acte et ses effets (p. 268). C’est l’énergie qui pousse le sujet à « voir le bout de ses actes » malgré tout, à conserver le pouvoir sur ce qu’il fait.

Le pouvoir n’est pas réductible à la possibilité d’agir sur quelqu’un. Contre la tradition de la sociologie des organisations inaugurée par M. Crozier, G. Mendel veut rendre les honneurs à une autre dimension du pouvoir : il est aussi possibilité d’agir sur ses propres actes à soi pour modifier quelque chose. Et sur cet axe, en ce point de contact où se condense la psychosocialité de l’espèce et de chaque sujet, l’auteur enracine une psychologie de l’acte venant compléter celle du fantasme et des représentations intellectuelles. Trois psychologies pour un sujet, écrit-il. Le temps des synthèses n’est pas venu (p. 219). Et même si la psychanalyse se révèle indispensable à qui veut comprendre les tendances qui s’opposent au mouvement de l’appropriation de l’acte jusqu’à le faire reculer, même si elle est la seule à donner la clé des mouvements de culpabilisation qui interdisent aux sujets du travail la transgression de l’autorité incarnant les images parentales sédimentées dans l’enfance, il ne faut pas commettre l’erreur de considérer « le champ psychique correspondant à l’activité et au travail humain comme l’écume de la vraie vie, définie comme étant celle de l’inconscient, du fantasme, du rêve et, en définitive, de l’irrationnel » (p. 219).

Attention au refoulement, écrit même G. Mendel. L’acte de travail, comme l’inconscient, pourrait bien, si l’on n’y prend garde, être victime d’un « tabou psychologique » doublé d’une « censure idéologique » (p. 179). L’acte humain et ses effets sont, en tout cas, « l’objet d’un désintérêt intellectuel manifeste » (p. 191). Pourtant, écrit-il, « le mouvement d’appropriation de l’acte en tant que processus psychique échappant à toute explication de type psychanalytique nous paraîtrait ici fondateur » (p. 284). Le lecteur n’est pas alors surpris de trouver dans l’ouvrage de G. Mendel de scrupuleux commentaires sur l’œuvre des quelques auteurs qui ont tenté à leur manière de dessiner l’espace d’une psychologie de l’acte et forment ce qu’on pourrait appeler la tradition d’un matérialisme de la subjectivité. Mentionnons surtout ceux à qui il consacre des développements substantiels : G. Politzer, H. Wallon, L. Sève. Au premier il reconnaît la puissance de l’intuition mais pas la capacité à dépasser une approche de l’acte qui « se porte sur ses propres épaules » (p. 197). On trouvera peut-être la critique trop sévère, mais elle est sérieuse. Chez le second, il ne voit que l’acte au service de la pensée et, finalement, il tire de l’équivoque analyse wallonienne de l’activité sociale, des conséquences qu’on trouvera peut-être contestables : « C’est la psychologie cognitive qui est le véritable objet de la pensée wallonienne » (p. 197). N’est-ce pas laisser de côté la contribution de Wallon à la compréhension de l’alternance fonctionnelle qui oppose la personne de l’enfant à elle-même, la plaçant sous l’effet de rapports dominés tour à tour par la puissance de l’objet et celle du sujet ? Au troisième, au cours d’une analyse à la fois bienveillante et très informée, il accorde volontiers la capacité à formuler une théorie de l’acte humain qui « fait concrètement quelque chose dans le monde réel » (p. 189), mais il reproche aussi de rester au milieu du gué. Il y a « un quelque chose dans le sujet lui-même » (p. 201) que L. Sève n’envisagerait pas et que la psychanalyse n’identifierait pas non plus : la disposition anthropologique à transformer la lutte contre l’échappée de l’acte en psychosocialité. Et il est vrai que ce « quelque chose » s’accorde probablement assez mal à la vision que L. Sève semble se faire de la dynamique socio-temporelle des actes, même si lui-même a déjà eu l’occasion de relever la fragilité de ses premiers travaux concernant la subjectivité.

Quoi qu’il en soit et bien qu’on soit tenté de faire grief à G. Mendel d’avoir privilégié, même pour la critiquer, la tradition pragmatique américaine constituée autour de W. James au détriment de l’importante école russe d’analyse de l’activité (Bakhtine, Vygotski et Leontiev ne sont pas mentionnés), cet ouvrage est une contribution vraiment originale à la relance du travail sur les concepts d’acte, d’activité, d’action. Il ne laisse plus en repos le lecteur, une fois le livre terminé. Est-ce en raison du fait qu’il nous reconduit à l’énigmatique vocation du sujet humain à déborder l’activité que, simultanément, il réalise ? Sans doute pour une bonne part. Mais il y a plus. Il semble que ce soit la forte simplicité de l’hypothèse de structure concernant l’acte-pouvoir qui sollicite autant la réflexion, d’autant que la formulation de cette hypothèse est aussi le résultat d’une pratique de « psychologie sociale concrète » (p. 160), la leçon tirée d’une observation dynamique de la psychosocialité en actes dans un cadre construit pour favoriser son essor. Seul ce genre de fréquentation studieuse des situations de travail peut permettre de révéler à quel point, effectivement, « le bel ouvrage, le travail bien fait et qui reste son travail à soi, la coopération dans un même effort et pour le même but sont indéniablement sources de plaisir » (p. 221). C’est toujours quand ces modalités basiques de la production sont contre-dites que le pouvoir sur le travail se dessèche dans les « stratégies de pouvoir sur l’autre » chères à M. Crozier (p. 186). Pour G. Mendel, le travail ne saurait être pris en otage. Il ne relève pas d’une activité sans objet produit. Il n’est pas Praxis mais Poièsis, fabrication, invention, création, ouvrant sur une « poiésologie » (p. 177).

Là encore, le trait est net. Disons à quel point cet engagement venu de l’intérieur de la psychosociologie nous paraît capital. Mais précisément, le trait n’est-il pas trop forcé ? L’auteur, par exemple, tient à se démarquer – en toute bienveillance à l’égard de ce qu’il désigne comme une ligne de recherche pionnière – du travail de C. Dejours. Ce qui le gêne c’est « l’allégeance explicitement reconnue par Dejours » de la psychopathologie du travail à la psychanalyse (p. 283). Selon lui, la spécificité sociale du sujet doit être introduite « en coin, en tiers, entre inconscient et champ social » (p. 283). Un espace est à fonder dont on pourrait dire qu’il doit tenir la psychanalyse en respect, si l’on prend l’expression aux deux sens du terme. Du coup, on peut se demander parfois si la psychanalyse elle-même n’est pas l’objet dans ce livre d’un travail de confinement ambivalent ? D’un côté, G. Mendel note que « l’atome psychanalytique est si colossal et il brille d’un tel éclat qu’il est sans doute préférable de se ménager une certaine distance avec lui avant de songer à des synthèses » (p. 219). De l’autre, il souligne que le point de vue « familialiste » privilégié par la cure « où n’apparaît rien jamais qui n’ait été déterminé à l’avance par le passé de l’individu » (p. 237), dénature et déréalise le social en le recodant selon l’ordre familial. La psychanalyse n’est opératoire que parce qu’elle met hors jeu le social. « La cure fonctionne sous anesthésie de l’acte » (p. 220), à l’ombre, en tirant les rideaux sur la lumière du jour de la réalité sociale (p. 161).

A vrai dire, l’intérêt du tranchant de ces analyses où l’acte et la cure sont comme le jour et la nuit, où la nuit parvient à se protéger du jour mais pas l’inverse, est de tenter une délimitation des champs du psychisme. Mais nous y voyons aussi une difficulté. Il existe un seul sujet, écrit G. Mendel, mais l’inconscient fait de l’ombre à l’acte sans que l’acte ne jette la moindre lumière sur le sujet de l’inconscient. Le problème est ardu. Mais la génie de Freud n’est-il pas d’abord d’avoir brouillé la chronologie en dialectisant le temps de l’acte et du sujet ? N’est-il pas l’auteur d’une critique des illusions du traumatisme originaire ? Ce dernier, montre-t-il, n’acquiert cette signification qu’il n’a pas au départ que lorsque la situation passée est réactivée par une épreuve ultérieure qui, elle-même douloureuse pour d’autres raisons, offre des similitudes formelles avec la première. D’ailleurs, cette causalité psychique du présent sur le passé n’est-elle pas au principe de la psychanalyse ? N’est-ce pas la discordance laborieuse de la cure où se travaillent, s’échangent et s’interprètent, de manière réglée, les activités de deux sujets, qui fournit éventuellement un sens inattendu aux significations sédimentées dans l’histoire du patient ? Il faudrait alors mettre l’acte au centre de la cure.

Convenons toutefois qu’en regardant, comme nous le proposons, la psychanalyse comme un travail entre activité et subjectivité, on ne peut plus voir l’acte avec le regard de G. Mendel. Pour lui l’acte qui se déploie dans le monde extérieur est « extra-psychique » et parallèle à la pulsion psychique d’emprise (p. 214). En aucun cas, il n’est une Praxis constitutive de la vie subjective. Le mouvement de l’appropriation de l’acte « ne concerne directement l’autre ni imaginairement ni dans le réel, mais le pouvoir de son acte à soi dans la réalité extérieure. Il ne serait pas exact de dire que l’acte comporte deux faces, l’une fantasmatique et pulsionnelle et l’autre étant celle-là qui se déploie dans le monde extérieur. L’acte ne renvoie qu’à cette seule seconde signification » (p. 216). Collée à lui, la pulsion d’emprise « cherche à mobiliser imaginairement l’acte à son profit » (p. 216).

Ce parallélisme entre sujet de l’acte et sujet de la pulsion n’emporte pas vraiment la conviction. Selon nous, le concept d’acte tel qu’il habite la problématique de G. Mendel est trop substantiel et, si nous trouvons particulièrement heureuse l’initiative de rendre à l’activité humaine sa vocation de force de rappel anthropologique, le principe sui generis nous semble une hypothèse trop forte. Nous nous faisons une idée moins « pleine » des activités que les hommes échangent entre eux à l’occasion de leur action sur le monde des choses. Et à vrai dire nous irions plus volontiers chercher le ressort anthropologique de leur vie sociale et personnelle dans l’opposition de l’activité à elle-même, dans le clivage de l’acte, si l’on retient ce vocabulaire. C’est que tout acte est orienté dans deux directions opposées. Il est tourné vers son objet mais aussi vers l’activité d’autrui portant sur cet objet. Il est indexé, aurait dit Bakhtine, et un peu comme l’arène où se croisent, se rencontrent et se séparent des activités différentes. Pas plus qu’il n’y a d’activité sans objet il n’y a d’activité sans destinataire. Adressée à personne, l’activité disparaît. C’est cette discordance interne de l’acte qui est source d’imprévu car ni le rapport aux objets ni le rapport aux sujets ne se font en ligne droite, directement, mais seulement par médiation interposée. Au carrefour, le sujet s’oppose à ses actes du fait même qu’il est le lieu où se révèlent leurs contradictions. Il leur donne sa contenance propre comme un condensateur qui en accomplit le mouvement en anticipant sur lui.

Certes, ce mouvement se spécifie par paliers et il y a bien des écluses entre l’activité familiale de l’enfant et l’activité sociale de -l’adulte. Il y a même là, sans doute, un renversement qui s’opère entre une constellation subjective habitée par les personnages idéalisés des parents et une autre constellation soutenue, au contraire, par des idéaux et des activités sociales personnalisés par d’autres adultes. Là où l’enfant voit la société à travers des personnes, l’adulte jauge la personne des autres à l’idée qu’il se fait de son propre destin social. Mais ce renversement n’est précisément jamais « pur » en raison du fait que l’activité humaine ne va pas sans sédiments qui, en retour, fixent son cours. Nous n’établirons pas pour autant de solution de continuité entre tous les niveaux où se rejouent les rapports entre activité et subjectivité car c’est la même matrice anthropologique qu’ils reconduisent d’étage en étage.

Quoi qu’il en soit des discussions à venir que nous avons voulu alimenter, on le voit, l’ouvrage de G. Mendel ne laisse pas les choses en l’état. Et c’est peut-être aussi un de ses mérites que de reposer en toute clarté des questions irrésolues qui parasitent d’autant plus les pratiques de recherche en sciences sociales que, trop souvent refoulées, elles exercent sur elles une influence insoupçonnée. Il faut souhaiter que ce livre serve à se mettre au travail.

Clot Yves

Psychologue du travail, professeur au CNAM