Une traversée des sciences sociales de Michel Marié

Sur Michel Marié, Les Terres et les Mots. Une traversée des sciences sociales. Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, 214 p.Prendre pour objet d’un livre, comme Michel Marié le fait ici, son propre itinéraire intellectuel, c’est adopter une attitude qui est certes dans l’air du temps (” looking back to the future ” dont la traduction en français – se retourne vers l’avenir – est qualifiée par M. Marié de ” bien pâle formule “) sans se conformer pour autant à un modèle pré-établi. L’originalité et l’intérêt de cet ouvrage d’égo-histoire, ” ni histoire de vie… ni histoire des sciences sociales “, proviennent tout d’abord de son ancrage… ” à l’intersection de deux démarches, l’une qui se nourrit des éléments personnels d’une biographie pour instruire un débat sur la dialectique aménagement/ménagement… l’autre qui, plus attentive aux contextes politique et social de chaque époque, aux différentes positions occupées dans le corps social, relativise ses propres engagements, cherche à jeter sur sa propre histoire le regard froid, englobant, explicatif de l’historien… ” (p. 20). En faisant retour sur sa longue expérience de sociologue urbain, plus généralement de l’aménagement du territoire, expérience acquise à partir des années 50 (avant même la création de la licence de sociologie) en France, en Algérie, en Amérique latine (Vénézuela et Chili), M. Marié a réussi à articuler effectivement ces deux démarches. Par là il apporte un nouvel éclairage sur des modalités importantes de la constitution des sciences sociales, plus précisément sur les faces cachées, objet de refoulement, de cette constitution. Ainsi le premier développement important de ces sciences lui apparaît-il indissociable des guerres coloniales et de la décolonisation ; dans le même sens, il analyse la ” violence théorique ” de la sociologie urbaine des années 70, qu’il a contribué à produire en France après son retour définitif d’Amérique latine, comme une riposte inconsciente à une autre violence, celle qui était incluse dans les formes d’ingénierie sociale présentes dans l’urbanisme des années 50, en France et en Algérie (Plan de Constantine). Cette histoire intellectuelle met donc au premier plan ce que l’auteur appelle ” les zones amnésiques “, au plan individuel et au plan collectif. Qu’elle se déroule sous le signe de l’aventure est loin d’être un détail annexe. Fils cadet d’une famille d’exploitants agricoles de Picardie, M. Marié nous dit tout au long de son ouvrage avec une exigeante honnêteté comment il a ” remplacé le travail de la terre par le travail des mots “, pourquoi il voit ” dans l’aventure la double dimension d’un acquis et d’un destin personnel, c’est-à-dire la capacité de soustraire la vocation à l’ordre de la nécessité, de transformer un héritage en risque ” (pp. 23-24).

Présentée non pas selon une chronologie de vie mais selon une chronologie de pensée, cette ” traversée des sciences sociales ” comporte quatre épisodes :

1. Sociologie de bureaux d’études. La guerre, la colonie et les sciences sociales.
2. Les terres et les mots. Intellectuel, parce que cadet de famille ?
3. Penser son territoire. Sociologie et anthropologie.
4. L’urbanisme, pays de mission ? Aménagement et ménagement.

Pourtant, les deux chronologies se recouvrent en un point que l’auteur désigne comme marquant sa ” métamorphose vers la recherche ” (p. 130) dans le contexte de l’après soixante-huit.
Aussi pensons-nous qu’il est fondé de distinguer dans son itinéraire deux grandes périodes, celle qui précède l’amorce de cette métamorphose, laquelle s’est étalée sur plusieurs années, et celle qui la suit.

” Je suis devenu sociologue avec et par la décolonisation “. À dessein nous nous arrêtons sur l’une des phrases fortes (p. 31) qui ponctuent le texte de M. Marié, particulièrement celui qui concerne sa traversée des sciences sociales avant les années soixante-dix (première grande période, épisodes 1 et 2 du livre). La guerre d’Algérie, complètement détachée de la biographie de l’auteur du point de vue chronologique, est représentée comme point de passage obligé, originel, véritable porte d’entrée dans les sciences sociales pour toute une génération de sociologues, celle qui a fait ses premières armes dans les bureaux d’études, eux-mêmes très souvent impliqués dans les problèmes liés à la décolonisation. ” Devenir sociologue à cette époque-là était d’abord se frotter aux modes de penser et de faire des ingénieurs qui régnaient sur ces bureaux d’études et ont souvent pensé la période de paix qui suivit celle de la guerre, l’aménagement du territoire, les grands travaux et l’ardente obligation du plan, dans un discours mâle et guerrier ” (pp. 30-31). Ayant refusé de faire l’école des officiers de réserve lors de son service militaire, proche de prêtres opposés à la guerre qu’il avait connus lors de son passage au séminaire de la Mission de France (1950-1952), M. Marié, après avoir hésité sur sa propre attitude, avait dès 1956 formé le projet de travailler en Algérie comme civil. II le réalisera dans le cadre du Plan de Constantine, de 1959 à 1962, et acquerra par là une expérience de ” sociologie pratique ” à une époque où non seulement cette forme de sociologie était intégralement coupée de la ” sociologie académique ” mais où ces deux formes d’approche du social ” se stérilisaient mutuellement ” (p. 48). Cette expérience spécifique, au cours de laquelle les sociologues n’ont disposé d’aucune formulation théorique correspondant à la réalité qu’ils vivaient (à titre d’exception, M. Marié, cite les travaux de P.H. Chombart de Lauwe et le colloque intitulé Villes et Campagnes. Civilisation urbaine et civilisation rurale en France, 1953, organisé à l’initiative de G. Friedmann), alimente ici une analyse concrète de leur rapport, parfois de leur affrontement, au pouvoir technocratique et au pouvoir colonial. Nombre d’idées dont la mise en acte se trouvait freinée ” dans les méandres de la bureaucratie métropolitaine ” ont été alors éprouvées sans ménagement dans la réalité algérienne pour toute une série de raisons dont ” la méconnaissance du terrain ” n’est pas la moindre. Dans l’Algérie des années 80, elles constituent encore, selon M. Marié, la base conceptuelle de la planification, après avoir permis à la France des années 60 de répondre à la croissance économique et au boom migratoire. À l’appui de cette assertion, il développe trois exemples : les plans de modernisation et d’équipement (notions d’armature urbaine et de schéma de structure, introduction du calcul économique dans la planification spatiale, prévision démographique en vue de la programmation des logements et des équipements…), l’Agence du Plan d’Alger qui, dès 1954, ” se situait au confluent d’un certain nombre de forces constructivistes, hygiénistes et esthétiques, agrégeant des éléments métropolitains et locaux du genre de ceux qu’a connus le Maroc de Lyautey ” (p. 38), enfin “la politique des pouvoirs publics face au phénomène d’émigration rurale vers les grandes villes… déjà considérable à l’époque et surdéterminé par l’activité de l’armée française dans les djebels ” (p. 39).

M. Marié sait retracer d’un même mouvement les péripéties des concepts, celles du concept ” d’exigence fonctionnelle ” en matière de logement par exemple, et les événements en apparence insignifiants qui leur apportent un démenti sans parole, telle cette conduite des femmes algériennes qui s’étaient réfugiées dans les W.C. pendant que lui-même menait son entretien avec le chef de famille dans le séjour sur lequel ouvraient toutes les pièces du logement. C’est de ce jour qu’il date sa ” véritable entrée dans les sciences sociales “, tout investi qu’il était d’un ” sentiment de révolte; volte à une double violence, celle de l’ingénieur sur moi, la mienne propre à cette famille “. C’est enfin l’ensemble de son expérience algérienne, effectuée principalement à Oran, qui constitue ” la première ébauche d’une réflexivité “, c’est-à-dire la critique d’une ” position de savoir liée à l’exercice solitaire de mes capacités techniques ” (pp. 50-52). Déjà le lecteur peut comprendre pourquoi M. Marié affirmera à propos de sa ” métamorphose vers la recherche ” que : “… entre le moment du sociologue praticien et celui du chercheur, entre métier de sociologue (l’exercice d’une profession) et culture sociologique (capacité réflexive), il n’y eut pas de rupture ” (pp. 116-117). Il le comprend d’autant mieux qu’entre-temps (épisode 2) de fort belles pages lui ont permis ” d’explorer les dimensions de l’ego dans son rapport avec la production scientifique ” (p. 77). Parmi les temps forts de cette exploration il importe au moins d’évoquer avec M. Marié :

– son enfance et sa condition de cadet de famille avec ses efforts infructueux pour attirer l’attention sur lui ” en survalorisant les endroits de seconde zone, là où les ouvriers étaient les moins proches du patron. Ainsi devins je, à l’âge de dix ans, bineur de betteraves, métier saisonnier et très dur alors réservé aux Belges ” (p. 81),
– sa classe de philosophie au lycée d’Amiens où il a été l’élève de Gilles Deleuze qui lui donna confiance en lui. ” Parce qu’il m’autorisait par la légèreté d’approche, sa permissivité, il m’aida à faire surgir en moi un potentiel de forces en jachère ” (p. 82),
– les origines ” cathos ” qu’il inscrit dans ” l’énorme jaillissement d’énergie qui s’est produit, surtout après la deuxième guerre mondiale, dans une frange périphérique du monde catholique…”. Dans l’attente d’une vision d’ensemble dont il souligne le manque, M. Marié appréhende les ” trois filières auxquelles il a participé d’assez près : la Mission de France et les prêtres-ouvriers, le Mouvement Économie et Humanisme, et la revue Esprit “. De toutes les influences qu’il a reçues, d’origine catholique ou non, celle du séminaire de la Mission de France (Lisieux) ” a certainement été, nous dit-il, la plus marquante ” (pp. 83-97),
– Mai 68 enfin, qu’il a vécu à Paris, ” à l’un des points les plus chauds de la révolte dans l’administration “, au Service Technique Central d’Aménagement et d’Urbanisme du Ministère
de l’Équipement; à peine rentrait-il d’un séjour de 5 ans en Amérique latine (” le dernier avatar de ma formation “) où il avait tenté, non sans difficultés, on s’en doute, ” de pratiquer le ménagement comme d’autres pratiquaient l’aménagement, avec frontalité ” (pp. 98-130).

Avec Mai 68, M. Marié a vu soudain ” prendre forme collective ” ce qu’il avait jusque-là considéré comme son ” errance “, sa ” marginalité “. Il a vécu l’événement à la fois comme une libération lui permettant d’engager ce qu’il nomme ” le processus de ma propre composition ” (p. 116) et comme une exigence, celle de produire un savoir ” conforme à l’aggiornamento que nous venions de vivre ” (p. 129). Reconstruire la démarche de recherche qu’il a mise en oeuvre depuis 20 ans dans cette perspective, tel est l’objet des deux derniers épisodes (3 et 4) de sa propre traversée des sciences sociales, dès lors effectuée en deux lieux principaux, la Provence (1974-1982) puis la Délégation à la Recherche et l’Innovation (organisme créé à Paris par le Ministère de l’Équipement en 1982, auprès duquel M. Marié a été alors détaché par le CNRS où il est Directeur de Recherche depuis 1976).

Du récit de ce sociologue qui n’a eu de cesse qu’il n’ait analysé sa propre pratique pour en dégager le sens, deux lignes de force ressortent nettement : la dialectique de l’aménagement et du ménagement et l’image du passeur ou, si l’on veut, du médiateur entre centre et périphérie, national et local, entre oeuvres, acteurs et structures sociales. Ces lignes de force organisent les intuitions et les hypothèses, émises au fil des ans, qui ont pu être soumises à la vérification dans/par l’activité du chercheur. En Provence, où il est venu rejoindre un Laboratoire du CNRS à Aix après avoir construit sa maison dans le Var, aux confins du département des Bouches-du-Rhône, M. Marié développe ses enquêtes autour de deux thèmes : le tourisme à la campagne et les grands ouvrages d’hydraulique (canal de Provence). En explicitant la problématique du regard du chercheur dans laquelle il se reconnaît (il se situe désormais à la frontière de la sociologie et de l’anthropologie) ainsi que le rapport qu’entretient ce dernier avec d’autres regards (aucun ” ménagement ” n’est possible en-dehors de cette prise en compte), il marque une rupture avec les visions duales, manichéennes, de la campagne de même qu’avec les approches unilatérales du changement social ; il peut ainsi réinvestir et articuler d’une manière neuve les notions de territoire, d’espace, de mémoire, de société locale même, pour ne citer que les principales. Ce sont ces mêmes notions revisitées qui vont nourrir à la DRI son activité de passeur, matérialisée dans un ensemble de séminaires diversifiés au cours desquels se sont confrontés pendant plusieurs années aménageurs et chercheurs, en particulier autour de la séquence ” Territoires, Techniques et Sociétés “. Outre qu’il a pris soin d’assurer l’existence de la mémoire de cette activité collective par une série de brochures, M. Marié est l’auteur de trois livres sur la Provence[[Habitants et résidants. En collaboration avec Jean-Louis Parisis et Jean Viard, Copedith, 1975. – La campagne inventée. En collaboration avec Jean Viard, 1977, Édition Actes-Sud. Réédité en 1989. – Un territoire sans nom. Pour une approche des sociétés locales. Avec la collaboration de Christian Tarnisier, Librairie des Méridiens, 1982.. Non seulement le sens du mot territoire n’y est jamais univoque mais il se déplace constamment d’un livre à l’autre. Ce déplacement nous est restitué dans l’épisode 3 du présent ouvrage ; c’est-à-dire qu’il constitue une excellente introduction aux précédents, d’autant mieux qu’il contient de nombreuses et précieuses références bibliographiques : ouvrages d’ego-histoire, d’histoire des sciences sociales, différents travaux (certains non publiés – problème de la ” littérature grise “) des très nombreux chercheurs que l’auteur a connus.

Cet ouvrage tour à tour intéresse, séduit, irrite, sollicite le lecteur mais il ne le laisse jamais indifférent ; c’est là sa force, c’est par là que les problèmes qu’il soulève nous concernent. Certes on aurait aimé que l’auteur ne cite pas seulement les chercheurs et les fonctionnaires rencontrés au cours de son itinéraire mais aussi les hommes politiques et les militants (outre les prêtres du séminaire de Lisieux) qui l’ont probablement marqué. Peut-être aurait-il fallu alors concevoir autrement l’index des noms cités, voire en certains passages le texte lui-même. Ce n’est pas la seule difficulté du passage à l’écriture au cours d’un tel parcours qui renvoie constamment le lecteur à sa propre expérience, fait surgir en lui des interrogations, l’incite à rechercher ses propres formulations. À titre d’exemple, on se demande comment ” la relation de consultation ” a pu devenir dans les années 50 l’objet de savoir principal pour le sociologue de la même façon dans une entreprise française faisant appel à la psycho-sociologie et dans les services du Plan de Constantine, à la fin de la guerre d’Algérie (p. 57). Comment expliciter la signification politique de cette similitude ? Sachant que M. Marié est venu s’installer en Provence dans le mouvement de retour à la terre des années 70, avec le désir d’y trouver le lieu mythique de ses origines (la quête de celles-ci n’est-elle pas en fin de compte l’axe organisateur du livre, manié très positivement dans/par l’écriture), pourquoi éprouve-t-il le besoin de qualifier cette région de ” territoire des gens sans territoire ” (p. 133) alors même qu’il attire constamment l’attention du lecteur sur l’importance de ” l’épaisseur sociale “, précisément à son propos ? La référence religieuse implicite dans la vision pastorale de la recherche articulée autour de la figure du ” passeur ” (cf. l’épisode 4) n’exclut pas pour Michel Marié une autre vision du monde, celle du marxiste ; bien au contraire, il y a chez lui un croisement constant de l’une et de l’autre, contrairement à ce que pourrait laisser croire un survol rapide de la conclusion de l’ouvrage. Mais alors ressort l’intérêt de forger collectivement un nouveau langage dans lequel pourrait se dire pleinement le désir et l’expérience contenus dans les parcours de ce type. De manière plus immédiate enfin, on se demande quels rapports la sociologie, savoir et savoir-faire, a entretenu depuis son émergence dans le champ scientifique, au siècle dernier, avec l’État ? C’est l’une des grandes interrogations que soulève l’itinéraire intellectuel de M. Marié, face à laquelle il apporte une série de jalons sur la période allant du début des années 50 à la fin des années 80.