Yougoslavie : la barbarie nationaliste

L’éclatement de la Yougoslavie depuis 1990 vient certainement de loin, d’une histoire tourmentée des Slaves du Sud. Mais cela ne dispense pas de s’interroger sur ce qui, ces dernières années, a conduit à la catastrophe actuelle. Il faut d’abord le rappeler, de 1945 à 1988-89, la Yougoslavie titiste, puis post-titiste a connu plusieurs décennies d’harmonie apparente, c’est-à-dire sans conflits inter-ethniques. Cette constatation est importante, parce que le régime yougoslave n’était pas un régime totalitaire. Il y avait, certes, un parti unique (appelé depuis 1952 ligue des communistes), mais il ne régentait pas le pays par la seule répression. La lutte contre Staline en 1948, le refus de s’intégrer par la suite au bloc de l’est, la politique étrangère de non-alignement, l’ouverture des frontières dans les années cinquante, avaient valu aux dirigeants yougoslaves une certaine popularité. L’autogestion, malgré toutes ses limites, avait eu pour effet de tempérer l’autoritarisme dans l’économie et dans les relations sociales. A cela, on peut ajouter que la Yougoslavie titiste, dans les années cinquante, avait vite répudié le caporalisme intellectuel et avait toléré d’assez grandes audaces dans le domaine des arts, des lettres et de la philosophie. La répression pouvait s’abattre lourdement sur des dissidents politiques comme Milovan Djilas, elle ne cherchait pas à museler l’homme de la rue, ni non plus à empêcher toute expression de mécontentement. Faut-il le rappeler, la Yougoslavie fut le seul pays de l’est à connaître un mouvement étudiant comparable à celui des pays occidentaux, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix.
La Yougoslavie n’était pas une prison des peuples, loin de là. Même si les Serbes étaient majoritaires dans l’armée et dans l’appareil d’État fédéral, il n’y avait pas de politique de serbisation du pays. Les Albanais du Kosovo jouirent très tôt d’une véritable autonomie, les Musulmans de Bosnie furent considérés comme une entité nationale dans les années soixante et les Macédoniens connurent au fil des années une véritable renaissance nationale. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de tensions entre les nationalités. Les autorités communistes slovène et croates rechignant manifestement à donner de l’argent pour le développement du Sud de la Yougoslavie (Kossovo, Macédoine, Monténégro) et à plusieurs reprises Tito dut intervenir pour s’opposer à l’égoïsme national des différentes républiques composant la fédération. Mais ces différents ne prirent jamais la forme de conflits inter-ethniques à la base, menaçant la coexistence des diverses nationalités. Jusqu’à une date très récente, les couples mixtes étaient d’ailleurs en constante progression et constituaient une véritable entité yougoslave “sui generis”.
Les choses se sont pourtant dégradées sous l’effet de la crise du régime due surtout à une inefficience économique croissante et à une incapacité à se réformer en profondeur après la mort de Tito. La constitution de 1974 organisait un pseudo pluralisme politique en favorisant les particularismes bureaucratiques au niveau des républiques, des régions autonomes, des communes et des entreprises. La confrontation entre les différentes institutions qui, était censée permettre un minimum d’expression aux différentes couches de la population, a peu à peu tourné à des affrontements entre cliques pour s’assurer une bonne part du gâteau. Au cours des années quatre-vingt la démoralisation et la corruption se sont installées un peu partout dans un contexte de scandales retentissants, minant une économie déjà fortement atteinte par l’inflation depuis des années. C’est sur cette toile de fond que le nationalisme utilisé par les segments éclatés de la ligue communiste les uns contre les autres a refait surface. En s’effondrant, le communautarisme illusoire du système “communiste” a cédé la place à un communautarisme encore plus illusoire, celui des nationalismes, grands et petits, celui du retour au passé pour effacer la réalité présente. Le nationalisme renaissant s’est très vite présenté comme refus de voir et d’affronter les rapports sociaux réels, comme refus de chercher des solutions pragmatiques, comme refus de prendre en compte les difficultés de la marche vers la démocratie (peu à peu réduite dans les discours au plébiscite national).
Dans cette montée aux enfers, les responsabilités de la “Nomenklatura” serbe sont particulièrement lourdes. Dès 1986, elle dénonce une prétendu discrimination dont la Serbie aurait été victime dans le système titiste et ses porte-voix intellectuels appelle à la défense des droits historiques du peuple serbe, ce qui, en clair, veut dire détruire les institutions autonomes des Albanais du Kossovo (et accessoirement des Hongrois de Voïvodine). Dès 1988, la vague nationaliste en Serbie et en Croatie est utilisée pour couvrir la parole de ceux qui tentent de voir les choses autrement. Ce n’est pas la Yougoslavie des grèves pour la transformation de l’auto-gestion, ou la Yougoslavie des intellectuels critiques qui va occuper le devant de la scène, c’est la Serbie et la Croatie des “nomenklaturistes” reconvertis, Milosévic et Tudjman. Au bout de cette trajectoire, il y a l’étouffement des libertés (notamment de la liberté de la presse) au nom de l’unanimité nationale, et bien sûr, les monstruosités de la “purification ethnique” en Bosnie Herzégovine? Le nationalisme, c’est donc le retour aux pires méthodes de la seconde guerre mondiale.
Les réactions en Europe de l’Ouest ont été marquées au sceau de l’incompréhension. Les gouvernements se sont surtout souvenus de leurs vieilles zones d’influence avant de prendre parti pour l’un ou l’autre camp. Les journalistes et certains intellectuels ont eux cru bon de décerner des brevets de démocratie, au régime croate de Tudjman à partir de constatations très superficielles. Il devenait alors très simple de faire du conflit, un conflit entre la démocratie et le totalitarisme (incarné par Milosévic), et de se lancer dans une véritable campagne en faveur d’une nouvelle croisade. Il faut, certes, soutenir les Bosniaques en leur fournissant les moyens de résister aux assauts Serbes, mais il faut aussi soutenir la démocratie par des campagnes soutenues, systématiques pour les libertés en Serbie, en Croatie et partout où elles sont menacées. Il faut en fait dénoncer les idéologies nationalistes comme les pires ennemis des peuples, de l’Oural à l’Atlantique.

Vincent Jean-Marie

Jean-Marie Vincent est mort, mardi 6 avril 2004, à l'âge de 70 ans. Avec lui disparaît un universitaire (il a fondé et dirigé le département de sciences politiques de Paris-VIII), un chercheur qui a publié des ouvrages importants (notamment Critique du travail. Le faire et l'agir, PUF, 1987 ; Un autre Marx. Après les marxismes, ed. Page Deux, 2001). Mais limiter l'apport de Jean-Marie Vincent aux dimensions d'un catalogue de publications réduirait son rôle auprès de tant d'étudiants, d'enseignants et de militants. Son travail n'avait de sens à ses yeux que s'il contribuait à une meilleure compréhension des formes de l'exploitation capitaliste : on retiendra en particulier ses analyses du "fétichisme de la marchandise" et de tous les mécanismes qui font obstacle à la compréhension de la société par les êtres humains. Une telle analyse critique (Jean-Marie Vincent se passionnait pour l'étude de l'école de Francfort, à laquelle il a consacré un livre), prend tout son sens quand on la replace dans la perspective d'une transformation globale de la société par la mise en œuvre d'une démocratie, fondée sur l'auto-organisation des producteurs : tel est l'éclairage qui permet de comprendre au mieux ce qu'a toujours dit notre ami - et, par conséquent, de rendre manifestes les causes de son engagement personnel. Car Jean-Marie Vincent, né en mars 1934, arrivé de province membre de la JEC, rejoint vite une des organisations trotskistes de l'époque. Cette adhésion au trotskisme avait, à ses yeux, le mérite d'unir à une critique radicale du stalinisme une fidélité aux principes du communisme. Mais la marge est grande entre les principes et la pratique. Jean-Marie Vincent quitte bientôt le groupe "bolchevik-léniniste" et se lance dans la construction de ce qui va devenir le PSU. Il en sera un des dirigeants, animateur de la gauche du parti, ferme sur les luttes anticoloniales. Mai 1968 modifie le paysage militant. Refusant la perspective sociale-démocrate qu'implique l'adhésion au Parti socialiste, même modernisé par les soins de François Mitterrand, Jean-Marie Vincent milite un temps à la LCR mais s'en écarte finalement, hostile au léninisme des trotskistes (il a formulé théoriquement ses critiques dans un article à paraître dans la revue Critique communiste). Dès lors, Jean-Marie Vincent peut consacrer ses loisirs à la pensée critique. Directeur de la revue Futur antérieur, fondée avec Toni Negri, il animait, ces dernières années, Variations. Depuis moins de deux ans, il était en retraite. Ce fut pour lui l'occasion d'une "mobilisation militante", pour employer ses termes : comprendre les nouveaux aspects de la crise de la société pour mieux dégager des perspectives de lutte était devenu indispensable. Il publie donc avec Pierre Zarka et Michel Vakaloulis : Vers un nouvel anticapitalisme. Pour une politique d'émancipation (Le Félin, 2003). Mais Jean-Marie Vincent était aussi un grand amateur et connaisseur de musique classique, ce qui lui permettait de s'évader des difficultés présentes. La déconfiture de la droite aux élections régionales le ravit particulièrement. Il imaginait joyeusement, hier encore, le moment où la rue crierait : "Chirac démission !" La mort a mis fin à cette expérience d'intellectuel révolutionnaire. Denis Berger