Réévaluer la valeur pour sortir du capitalisme

Le texte qui suit est constitué d’extraits d’un ouvrage de Brian Massumi intitulé 99 Theses on the Revaluation of Value. A Postcapitalist Manifesto. Quelques thèses, scholies et lemmes ont été sélectionnés ici, parfois sous forme abrégée. Ce manifeste s’élabore depuis 2016 dans le cadre d’une collaboration entre le SenseLab (www.senselab.ca) et l’Economic Space Agency (www.ecsca.io). L’agencement processuel productif (le « moteur processuel créatif » théorisé ici) est appelé The Three Ecologies Process Seed Bank – La Banque de semences processuelles des trois écologies (d’après le livre de Félix Guattari). Les événements associés vont engendrer un projet d’université alternative appelé l’Institut des trois écologies. Comme le SenseLab, l’Institut des trois écologies travaillera à l’intersection de l’art, de la philosophie et de l’activisme. Son but est de faire évoluer les techniques collaboratives et relationnelles vers la valorisation collective des forces de résistance primaire. Son seul produit est le processus d’émergence de collectivité. Les idées contenues dans ce manifeste ont été développées en dialogue avec un réseau de penseurs de l’économie alternative de l’Economic Space Agency et de son entour. L’orientation des concepts, et dans de nombreux cas leur contenu, a été fortement influencée par le processus collectif de construction de la pensée du SenseLab, et n’aurait pas été possible sans lui. Cette articulation particulière n’est qu’une des nombreuses réalisations que brasse en ce moment le chaudron créatif du projet 3E. Cela ne forme pas un consensus (simplement une suite proposée d’attracteurs), et changera sûrement de façon significative au cours de l’évolution du processus collectif.

Thèse 1 : Il est temps de se réapproprier la valeur. Pour beaucoup, la valeur a été longtemps négligée comme un concept complètement compromis, tellement pétri de prescriptions normatives et tellement entaché de complicité avec le pouvoir capitaliste, qu’il en était irrécupérable. Ceci n’a fait qu’abandonner la valeur aux pourvoyeurs de normativité et aux apologistes de l’oppression économique. La valeur est trop précieuse pour être laissée en de telles mains.

Thèse 5 : La première tâche dans la réévaluation de la valeur est de dissocier la valeur de la quantification. La valeur doit être reconnue pour ce qu’elle est : irréductiblement qualitative.

Thèse 8 : Dissocier la valeur de la quantification signifie s’engager dans une confrontation avec la logique économique du marché. La valeur est trop précieuse pour être laissée au capital.

Thèse 9 : La pensée économique fondée sur le marché déploie une définition consensuelle de la monnaie. Cette définition se déplie en trois éléments : unité de mesure, moyen d’échange et réserve de valeur.

Thèse 10 : La définition tripartite de la monnaie par le marché implique que la valeur soit quantifiable, et en fait la mesure de la valeur. Ces postulats doivent être questionnés pour ouvrir la voie à la réévaluation de la valeur.

Thèse 11 : Le concept classique de marché n’implique pas seulement que la valeur soit quantifiable, mais aussi que l’échange soit axé sur l’égalité des valeurs, selon la mesure monétaire. Cette idée qu’on peut obtenir un « juste » prix, garantissant un échange « égal », est un mythe. Néanmoins, elle est vue comme le moteur du marché capitaliste.

Lemme a : La dynamique réelle du marché entraîne un échange inégal. La manière dont opère le marché en pratique est fondée davantage sur l’excèsque sur l’égalité et la commensurabilité : plus-que est plus égal que égal-à.

Lemme b : Le plus-que qui rend l’échange inégal est dû à des facteurs qualitatifs. Bien que reflétés dans le prix, ces facteurs qualitatifs sont et demeurent des externalités pour le marché. Ils sont d’une autre nature que leur reflet quantitatif, et présentent un excès non-numérique. Ils demeurent subjectifs, vitaux, égaux à des qualités d’expérience : relatifs à la qualité de la vie.

Lemme c : Une réévaluation de la valeur doit s’appliquer à développer cette connexion entre valeur et vitalité, connexion qui est présupposée par le marché mais désavouée par lui. Cette réévaluation doit faire de l’excès qualitatif une vertu post-capitaliste – au-delà du mythe de l’échange égal, de la justice du marché et de la rhétorique de la commensurabilité.

Thèse 12 : La distinction entre des facteurs endogènes et des externalités n’est en dernière analyse pas tenable. Cela exige une redéfinition de ce que cela signifie de dire d’une chose qu’elle est « interne » ou « externe », et cela force à faire une distinction entre système et processus.

Lemme a : Le contraste proposé à l’instant entre le système économique et un processus plus large, processus dont relèveraient des facteurs qualitatifs constituant un « dehors immanent » – ce contraste est un instrument nécessaire pour réaliser le projet de réévaluation de la valeur.

Lemme b : L’excès qui doit être revendiqué et réévalué pour un avenir post-capitaliste doit être reconnu comme étant processuel.

Lemme c : Le « processus capitaliste » est la manière dont le système capitaliste plonge dans son dehors immanent pour en extraire de nouveaux potentiels de devenir, et poursuivre sa continuelle auto-constitution.

Thèse 13 : L’excès appartient à la définition même du capital, dans sa distinction avec l’argent, dans sa définition traditionnelle en tant qu’unité de mesure, moyen d’échange et réserve de valeur – c’est-à-dire en tant que monnaie-paiement. L’excès concerne plutôt la monnaie-financement.

Scholie : Le capital se définit comme un potentiel de dérivation, à partir d’une quantité d’argent présente, d’une quantité d’argent plus importante à l’avenir. Le capital n’est pas le profit. Le profit est la quantité d’argent dérivée plus importante. Le capital est cette puissance de dérivation. Ce potentiel est le véritable moteur du système économique. Il émerge dans le dehors processuel et immanent du système. La plus-value est une forme de rotation, ou de turnover. C’est le résidu de potentiel qui meut le processus économique. Le profit est la récolte numérique ponctuelle déduite du processus de la plus-value qui meut continuellement l’économie à travers des points de prise de bénéfices. Lorsque des bénéfices sont réalisés et investis, ils sont réinjectés dans l’économie par la plus-value. La plus-value et le profit s’entraînent dans une rotation laissant toujours un reste : un excès de plus-value non absorbée, destinée à engendrer à l’avenir un profit encore plus grand. La plus-value est le plus-que-jamais-et-encore du profit.

Lemme : La plus-value est immesurable.

Thèse 15 : L’économie capitaliste se rapporte plus fondamentalement au potentiel qu’à des quantités en tant que telles.

Lemme : La plus-value est première par rapport à la valeur entendue, selon la définition tripartite de la monnaie, en termes de quantités mesurables.

Thèse 18 : La définition du capital orientée vers l’avenir (son potentiel à générer une plus grande quantité d’argent à l’avenir) signifie que le capitalisme est fondamentalement spéculatif.

Thèse 19 : Le caractère spéculatif du capital en fait une formation de pouvoir de plein droit.

Scholie : Le capital est une fonction temporelle. L’élément temporel est fondamentalement non chronologique puisqu’il touche au potentiel, lequel n’est rien d’autre que la futurité au présent. Ce n’est qu’en second lieu qu’il concerne la mesure du temps. Il concerne en premier lieu le temps comme intervalle qualitatif amorçant l’actualisation du potentiel. La spéculation n’est pas une perversion de l’économie capitaliste. Elle relève de son essence. Elle est sa fonction puissance. Le capital est le levier économique du temps du potentiel. En tant que tel, il capture le futur de la vitalité : le « en-train-de-se-faire » qualitatif de la vie. Il capture le potentiel. À ce titre, le capital opère directement comme un mécanisme de pouvoir. Son fonctionnement économique ne peut être séparé de sa fonction de pouvoir. Dire que le capitalisme est un pouvoir sur la vie est insuffisant. C’est une capture de la vie « en train de se faire », une capture de son devenir (c’est un ontopouvoir). Le capitalisme économise la vie, et c’est cette économisation qui constitue directement une formation de pouvoir.

Thèse 22 : Un terme pour désigner l’alter-valeursusceptible de promouvoir un processus post-capitaliste qui se réapproprie la valeur est celui de créativité.

Scholie : Le terme de « créativité » est choisi en sachant parfaitement bien que le capitalisme néolibéral se l’est approprié. Les mots d’ordre d’« innovation » et de « capital créatif » annoncent clairement cette appropriation. La plus-value est le moteur du mouvement créateur du système capitaliste. Pourtant, là où la qualité de la créativité du capital se manifeste le mieux c’est dans une expression voisine, dans laquelle s’exprime la violence inhérente à l’économisation capitaliste de la vie « en train de se faire » : « la destruction créatrice ». Mais qu’en est-il de la vie en-train-de-se-faire considérée en tant que telle, dans une appréhension vitale plutôt qu’économique ? Qu’en est-il du mouvement créateur de la vie dans l’exploration complexe de son champ d’émergence, ce dehors immanent du système capitaliste dont les différentiels qualitatifs sont fouillés par le capitalisme afin qu’il en convertisse les données à ses propres fins ? Le processus vital est lui aussi son propre moteur. Lui aussi s’auto-répète, se retournant sur lui-même à travers ses expressions ponctuelles pour continuer à gagner du terrain. Lui aussi carbure à l’excès, projeté en avant de manière sérielle.

Lemme a : Autrement dit, il existe une plus-value qualitative de vie qui fournit au capitalisme le carburant nécessaire à ses quantifications.

Lemme b : L’économisation est la conversion d’un type de plus-value (la plus-value de vie) en un autre (la plus-value capitaliste).

Lemme c : La plus-value qualitative de vie est le donné processuel du système capitaliste. Si elle peut être donnée au système, elle peut peut-être lui être enlevée. En dehors même de la question de son retrait de la quantification, il est concevable qu’elle soit rejointe en amont de sa conversion capitaliste. Avant même que le capitalisme soit surmonté, il peut être possible d’avoir un pied dans chacun des deux courants, de manière à préfigurer son au-delà.

Thèse 27 : De façon contre-intuitive, le moteur spéculatif de la plus-value peut servir de base à un modèle pour la réévaluation de la valeur.

Scholie : La clef pour réévaluer la valeur pourrait résider dans le fait d’une ingénierie à rebours de cette dynamique qui est portée à son pouvoir maximum dans le segment le plus avancé, et en même temps, semble-t-il, le plus régressif, de l’économie capitaliste : les marchés financiers. Il peut être nécessaire d’aller droit au cœur pour planter un pieu afin d’activer la vitalité dans toute sa puissance.

Thèse 28 : Qu’est-ce qu’une qualité de vie, en tant que valeur ? La réponse est simple : une valeur de vie qualitative est quelque chose de vécu pour soi-même, quelque chose qui a une valeur en soi, qui s’exprime dans la « monnaie » inéchangeable de l’expérience.

Scholie : Une valeur de vie a de la valeur au degré exact où elle est incommensurable avec toute autre expérience. Elle a la valeur du caractère qualitatif de sa propre occurrence.

Lemme : L’utilisation du mot « occurrence » n’est pas gratuite. La qualité de vie, comme valeur vécue pour elle-même, est de l’ordre de l’événement.

Scholie : La plus-value événementielle fait fusionner la multiplicité des facteurs contribuant à l’événement en une singularité continue : elle fait de l’événement un continuum. La plus-value est la puissance du continu.

Thèse 29 : Une valeur de vie est une plus-value de vie.

Thèse 30 : La plus-value capitaliste, comme toute plus-value y compris la plus-value de vie, est définie par l’engendrement d’un excès d’effet. C’est toute la question de l’effet de levier.

Thèse 31 : L’effet de levier de la plus-value est une intensification du processus.

Thèse 32 : Le profit est une plus-value de vie avant d’être une valeur économique.

Thèse 34 : L’exploitation des différentiels par le biais d’un effet de levier est une caractéristique du processus capitaliste à tous les niveaux.

Thèse 37 : La primauté du différenciant temporel fait des contrats à terme (futures) l’instrument financier paradigmatique. Finalement, c’est le futur qui est capturé par le capital. La capture du futur est la capture du potentiel, du changement, du devenir. Voilà le pouvoir de la finance.

Thèse 38 : Les différentiels exploités par la finance spéculative indexent les différentiels qualitatifs de la vie. Le changement dans le temps des chiffres de l’économie indexe la manière dont jouent les différentiels qualitatifs de la vie. Le capital truque ce jeu.

Thèse 50 : Un effet émergent enregistrant un différentiel qualitatif complexe est un dérivé.

Thèse 60 : Étant donné l’étreinte processuelle inéluctable entre la résistance primaire qu’est la plus-value de vie et sa capture sous forme de capital humain, on ne peut pas sortir de la complicité.

Lemme a : La complicité est une condition ontologique sous le néolibéralisme. Elle ne peut pas être évitée, mais elle ne définit pas toute la situation, car la fuite est primaire par rapport à la capture. Il ne faut pas se borner à la critiquer. Il faut la pratiquer stratégiquement de manière à augmenter toujours le degré selon lequel on échappe à la capture.

Lemme b : Il faut s’adonner à une complicité créative, faciliter des voies émergentes de mise en œuvre de la condition ontologique de complicité, vers un effet tendanciellement post-capitaliste.

Thèse 83 : La mesure indexe la qualité. La qualité indexe le potentiel.

Scholie : Le terme de grandeur intensive souligne la manière dont chaque événement comprend un aspect quantitatif (s’exprimant par rapport à la dimension extensive de l’espace) et une dimension qualitative (s’exprimant dans la dimension esthétique d’une différence de degré purement qualitative). L’intensité affectivede cette dimension qualitative ne fait qu’un avec le potentiel senti et cette relation est essentielle à la réévaluation des valeurs. Car il existe toujours un excès qualitatif sur toute capture donnée : un surplus d’affect qui est projeté en avant en tant que plus-value de vie, nourrissant le processus de vie. C’est par cette plus-value qu’une alter-économie post-capitaliste doit être alimentée.

Thèse 84 : L’indexation réciproque de la quantité, de la qualité et du potentiel, implicite dans le concept de grandeur intensive, permet à la puissance du devenir d’être mobilisée.

Lemme a : La mobilisation de la puissance du devenir est synonyme d’ontopouvoir.

Thèse 85 : Il est concevable que la puissance du devenir puisse être mobilisée d’une manière qui permette une alter-économisation qui ne subsume pas la valeur de la plus-value de vie sous la plus-value capitaliste.

Scholie a : Si cela était atteint, l’économisation serait au service des pouvoirs du devenir affirmant la vie, plutôt que ceux-ci ne soient au service de l’accumulation. Ceci qualifierait l’alter-économisation de contre-ontopouvoir.

Thèse 86 : Dans une alter-économie contre-puissante, la plus-value de vie retiendrait sa valeur pour elle-même. La valeur serait réévaluée par la contre-subsomption des systèmes de quantification sous les qualités de vie, ces dernières affirmées pour leur pure qualité d’expérience, et pour le rôle constitutif qu’elles tiennent dans l’auto-motricité du mouvement créateur de la vie.

Scholie : Ceci conférerait la primauté au qualitatif sur le quantitatif, et l’arracherait à ses captures systémiques, lui permettant de suivre ses propres voies. C’est le sens de la réévaluation des valeurs.

Thèse 87 : Un tel dispositif constituerait le moteur d’un processus créatif théoriquement capable de se soutenir lui-même économiquement.

Thèse 88 : Afin de profiter pleinement des potentiels associés au numérique, ce moteur de processus créatif devrait inventer une nouvelle forme de plateforme numérique.

Lemme : De nouveaux systèmes évoluant à partir du blockchain, au-delà du Bitcoin et d’Ethereum, pourraient fournir un environnement numérique propice.

Thèse 89 : La conception de la plateforme aurait à contrecarrer les tendances régressives, de profil anarcho-libertarien, incorporées au concept original de blockchain.

Scholie : Le blockchain renferme un certain fondamentalisme de marché libertarien. Non seulement la définition conventionnelle de la monnaie en trois éléments est acceptée de manière acritique, mais il est présupposé en plus que l’activité économique se déroule en unités d’action discrètes. Chacune de ces unités est une transaction entre deux individus. La transaction est accomplie en accord avec le calcul par chaque individu de son intérêt propre. La libération du marché du contrôle des banques et des gouvernements n’est guère plus que l’apothéose de l’intérêt individuel.

Thèse 90 : La nouvelle génération de plates-formes inspirées par le blockchain utilise des contrats intelligents (smart contracts) pour élargir la notion de transaction, de manière à créer la possibilité de contrer le caractère libertarien incorporé dans la blockchain.

Scholie a : L’idée est qu’au lieu de relier en blockchain de simples transactions d’échange, les transactions soient rendues programmables et donc infiniment adaptables, en s’étendant à tout ce qui peut être conçu comme un contrat, pris ici dans sa définition la plus large et la plus basique, à savoir un engagement conditionnel dans lequel une action, ou un ensemble d’actions, entraine une action en retour, soit immédiatement soit dans un intervalle de temps défini. Ceci ne doit pas impliquer un échange en soi, c’est-à-dire l’usage d’une monnaie comme moyen d’échange et équivalent général. N’importe quelle proposition du type « si… alors… », organisée selon une structure d’appel et de réponse entre actions, peut être programmée. Les actions, de plus, n’ont pas besoin d’être individuelles. Par exemple, un contrat intelligent pourrait spécifier un ensemble d’actions nécessaires au passage d’un projet collectif vers une nouvelle étape, comme cela se passe lorsque ces conditions sont réunies. Un exemple simple serait celui d’un film en coopération, où des contrats intelligents (smart contracts) seraient utilisés pour apporter le matériel, le personnel et les ressources pour un tournage ou pour une campagne promotionnelle, et une fois les conditions en place, transformer ces opérations logistiques en action. Cela pourrait aussi être utilisé pour organiser des inputs coopératifs dans le processus créatif de conception du film. Plus encore, les contrats intelligents pourraient être utilisés pour décentraliser la prise de décision en rendant possible de faire des propositions et de voter sur des protocoles acceptés d’avance. La logistique, la coopération créative et la gouvernance seraient imbriquées dans une seule plate-forme dont l’animation serait autonome et distribuée, supprimant la nécessité d’une hiérarchie qui supervise le processus et dirige de haut ses participants. De cette manière, un certain commun d’activité productive pourrait être créé selon une éthique de la coopération collective et une certaine institution de démocratie directe. C’est un progrès significatif dans le dépassement de l’individualisme de la première forme de blockchain. En même temps, les limites de l’exemple de la production de film sont faciles à voir. Dès qu’il y a un produit, l’intérêt individuel resurgit. Le film sera vendu et évalué dans l’économie dominante. Chaque individu participant au projet attendra sa part du profit généré. C’est encore un projet capitaliste.

Thèse 93 : Bien qu’il faille poursuivre et expérimenter de concert tous les modèles coopératifs, collectifs, centrés sur les communs, on a besoin de projets essayant de dépasser l’horizon anarcho-libertarien de la crypto-monnaie, pour avancer vers des visions anarcho-communistes préfigurant plus intensément les futurs post-capitalistes.

Thèse 95 : La question cruciale est : Comment un moteur de processus créatif qui reste fidèle à sa mission de produire de la plus-value de vie pour lui-même peut-il en même temps se profiler comme un processus économique capable de s’interfacer avec l’économie dominante de manière à devenir auto-suffisant à la longue ? Cette complicité sera nécessaire de manière transitoire, le temps que les pores post-capitalistes de la société actuelle se dilatent et convergent vers la formation d’un alter-monde. Une piste à suivre consiste à exploiter la nature biface de la grandeur intensive : la manière dont le qualitatif et le quantitatif s’enveloppent mutuellement sans se toucher.

Fabulation : Disons que les techniques algorithmiques ont été développées pour indexer le potentiel. Ce qu’elles enregistreraient serait des tendances différentielles qualitatives émergentes en pré-accélération. Cela requerrait un mode de mathématisation qui cible le qualitatif à travers le quantitatif. Le décompte de tendances est peu pertinent pour des objectifs processuels, pour la simple raison que le potentiel qui les informe est surnuméraire (toujours en excès). Pour atteindre ce caractère surnuméraire du potentiel dans son aspect qualitatif, l’analyse quantitative devrait porter sur les différentiels comme tels : écarts, contrastes, rapports, fréquences, distributions, vecteurs convergents et divergents, variations de distances. Les caractères des items sur l’archive en ligne associée à un projet collectif (images, sons, mots,…) seraient analysés pour extraire les différentiels en train d’apparaître et d’indiquer une relation en fluctuation. Ceci mettrait le doigt machinique sur le pouls de la puissance du continu au moment où s’amorce une prise de forme naissante destinée à se séparer du flux comme une goutte déterminée d’expérience processuelle. Le but serait d’enregistrer le mouvement de la plus-value de vie au niveau émergent pour constituer une « anarchive ». L’anarchive est la plus-value du stockage, c’est-à-dire le potentiel processuel, gardé à l’état de trace dans l’archive mais en excès sur son contenu actuel, qui peut se réactiver pour servir de catalyse dans la production de l’évènement suivant. Une possibilité serait que les différentiels soient rendus sous la forme d’une figure topologique qui prendrait de nouvelles formes chaque fois que le pouls du processus serait pris. Les valeurs des vecteurs pourraient être extraites des torsions de la figure, de manière à suivre en parallèle les fluctuations des intensités affectives parcourant les interactions en ligne dans un intervalle de temps donné. Cela équivaudrait à une mesure dérivée du processus, indexant le flux d’activité créative, traitée comme une grandeur intensive. Pour garantir que la mesure capte le flux d’activité créative, certains passages de seuils de prise de forme seraient dotés d’un poids spécial : des points de bascule où une proposition se consolide, où une proposition planifiée en ligne passe à une réalisation off-line, et où les traces de l’action des événements réalisés sont retournées sur la plate-forme on-line pour poursuivre l’anarchive. C’est là, pragmatiquement, que les deux côtés de la grandeur intensive interviennent. À l’intérieur de la plate-forme en ligne, le moteur processuel créatif fonctionnera comme d’habitude, en utilisant sa séquence de contrats intelligents orientés relationnellement, ses opérateurs processuels et ses autres outils, indifférent à la cueillette mathématique qui se poursuivra parallèlement. L’indexation mathématique accompagnera le flux magmatique d’avancée créative. Elle encapsulera dans une expression quantifiable la puissance du continu, au voisinage de points remarquables où il fait irruption dans les évènements relationnels discrets de l’expérimentation collective, pour se reconstituer, sous variation, à travers eux. Du point de vue externe, dans l’optique de l’expression quantitative extraite du processus, ce magma de potentiel événementiel à l’intérieur du système pourrait être considéré d’une manière différente : il pourrait être regardé comme une masse monétaire non encore divisée en unités. Disons qu’il y a une crypto-monnaie associée au projet. Les quantifications des fluctuations des potentiels créatifs, dans leur mouvement à travers les seuils, pourraient être utilisées pour « miner » les unités de la monnaie. Un certain nombre d’unités de monnaie seraient émises à intervalles réguliers, indexées sur le flot magmatique, au moment de ses prises de forme événementielles. Appelons la crypto-monnaie Occurrency (en accord avec le caractère événementiel du projet). Occurrency ne serait pas utilisée comme une monnaie d’échange à l’intérieur du moteur processuel créatif. Il y aurait une membrane digitale qui séparerait le processus créatif coopératif de son émission de valeurs économiques conventionnelles, et à travers elles, de sa participation à un environnement économique plus large. Occurrency se tapirait sur l’extérieur de la membrane, mettant en parallèle le processus de production de valeur qualitative et son revers quantitatif. De ce côté-ci, la part de grandeur intensive qui se prête à la coopération serait opératoire. La membrane existerait seulement pour ménager le caractère biface de la grandeur intensive, en opérant comme un filtre d’économisation. Le continuum du potentiel magmatique passerait à travers la membrane comme à travers un tamis servant à diviser la masse en unités comptables. Cette unitarisation convertirait le flux interne du processus en une monnaie externe. À l’extérieur de la membrane, Occurency remplirait les trois fonctions conventionnelles de la monnaie. Cette membrane économisante serait la seule manière par laquelle le moteur de processus créatif serait clôturé. Par tous ses autres aspects, le processus serait radicalement ouvert – à de nouveaux participants, au monde externe des évènements off-line et au dehors immanent du potentiel créatif. Occurency serait liminal par rapport au moteur processuel créatif et interstitiel par rapport aux autres espaces alter-économiques avec lesquels il entre en coopération. Le processus créatif machinique existerait dans un environnement d’autres espaces économiques alternatifs, chacun opérant avec sa propre crypto-monnaie dédiée à ses propres projets collectifs organisés selon le concept du commun. Chaque monnaie serait convertible en une monnaie de référence qui serait interopérable entre toutes. Appelons-la Space. Les espaces économiques se renforceraient l’un l’autre : chacun apporterait une part de la valeur émise par lui aux espaces voisins pour encourager la coopération. L’environnement serait organisé pour la symbiose plus que pour la compétition. Pour compléter le système ouvert et complexe des espaces alter-économiques, il y aurait une crypto-monnaie sous-jacente avec laquelle Space serait liée. Appelons-la Gravity. Gravity participerait au développement du marché des crypto-monnaies, et procurerait un exutoire par lequel les espaces économiques cohabitant dans l’environnement alter-économique pourraient entrer en relation avec Bitcoin, les autres crypto-monnaies ou les monnaies nationales, en utilisant Space comme medium transitionnel. Cela créerait la possibilité pour Occurency, émise par le moteur processuel créatif, d’être converti en monnaie courante à mesure des besoins. De cette manière, le projet pourrait se fournir en biens et en services qu’il n’aurait pas le choix de se procurer ailleurs que dans l’économie dominante et qui sont nécessaires à sa conduite autonome dans ses propres termes processuels (nourriture, frais de voyages, frais liés aux évènements of line, matières premières etc…). L’économie qui en résulterait serait une économie d’abondance, parce que son actif sous-jacent serait l’activité créative, et que l’activité, bien que fluctuante, continuerait. Ce serait la force de sa continuation qui serait exploitée. L’économisation reposerait sur la puissance du continu : un plénum de devenir s’auto-renouvelant, plutôt qu’une pénurie objective de ressources.

Thèse 96 : Bien qu’il n’y ait pas de place pour le purisme, étant donné la réalité de la complicité et le besoin d’une duplicité créative, il est crucial, pour maintenir la course vers un futur post-capitaliste, de faire de la place à une tendance extrémiste ou maximaliste – un pôle attracteur servant de cas limite qui mette en place d’une manière aussi intense et cohérente que possible des stratégies pour repousser le retour de l’appropriation privée et des fonctions de marché, et pour préfigurer dans la mesure du possible un futur post-capitaliste.

Scholie : Ce projet se doit d’être intentionnellement extrémiste dans sa tentative de maintenir à l’écart du cœur de l’alter-économisation la définition traditionnelle de la monnaie et les présupposés individualistes du libéralisme et du libertarianisme, en exploitant le caractère biface de la grandeur intensive. La membrane sépare l’unitarisation monétaire, nécessaire à l’interface avec l’économie dominante, du mode opératoire du moteur processuel créatif fonctionnant pour lui-même, tout en les articulant ensemble de manière stratégique. L’articulation disjonctive sert à protéger de la recolonisation capitaliste rampante l’économie purement qualitative en croissance dans les pores tendanciellement post-capitalistes du champ de vie constituée par le projet, tout en lui permettant de s’adonner à des pratiques vitales qui cultivent la duplicité créative en vue d’une auto-suffisance éventuelle. L’orientation maximaliste de cette présentation ne prétend pas servir de modèle. On retournerait alors à une régulation normative. Il s’agit plutôt d’émettre un attracteur favorisant le développement d’expérimentations alter-économiques qui s’étendent au-delà de l’horizon capitaliste vers des perspectives non encore connues, qui peuvent à peine être pensées possibles. Sa fonction est de servir de tenseur vers l’au-delà post-capitaliste, une sorte de tête-chercheuse vers le futur impossible. Toute la notion de fonder une économie réelle sur des intensités affectives, affirmées purement sur leur plus-value qualitative de vie, peut bien s’avérer impossible. Il y a un côté fou qui est palpable là-dedans. Mais si la phrase souvent répétée qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme enferme notre condition contemporaine, une touche de folie et d’attrait concerté pour l’impossible est exactement ce dont nous avons besoin pour éviter la fin du monde. Or de la manière dont nous y allons, il semble probable que la fin du monde coïncidera avec la fin du capitalisme, à travers la propre folie du capitalisme : baser son processus sur une croissance infinie (qui est la manière dont il se figure le futur-impossible qu’il prend de manière destructrice pour son objectif). Le moteur processuel créatif envisagé ici ne jugera pas les espaces alter-économiques négociant leur duplicité stratégique différemment, ni ne s’opposera à eux, y compris s’ils réintroduisaient certains traits du marché. Il entrerait avec eux dans une écologie des pratiques. Cohabitant avec eux dans un environnement symbiotique, il agirait, par sa seule présence au milieu d’eux, en permanence, comme une propagande anarcho-communiste par l’acte. Il ne demanderait jamais de purisme aux individus participant au projet. Personne ne serait sommé d’être entièrement « dedans ». Le chevauchement des domaines économiques serait la règle. D’un point de vue écologique, un champ complexe d’alter-économies interconnectées de différentes sortes (économies du partage, économies du don, monnaies locales, etc…) serait le plus robuste. Tandis que les diverses niches croitraient et se combineraient pour former un champ complexe et en expansion préfigurant le post-capitalisme, une participation transitionnelle dans l’économie capitaliste dominante serait vraisemblablement une nécessité pour la survie de la plupart des participants. L’approche alter-économique entrerait dans une écologie de pratiques avec les mouvements anti-capitalistes ayant choisi d’autres terrains d’action. Les mouvements privilégiant le micropolitique seraient les plus propices à la symbiose. Des incursions stratégiques dans les interventions macropolitiques, des approches prescriptives/programmatiques plutôt qu’affectives/intensives, orientées par les demandes plutôt que par des horizons processuels pré-figuratifs, ne seront pas récusées par principe. Il n’y aurait pas de principes purs et durs. Le pragmatisme serait à l’ordre du jour – à la condition qu’il reste surtout un pragmatisme spéculatif tendant à l’invention d’un futur post-capitaliste. Différentes espèces d’activisme et d’intervention cohabiteraient dans une écologie d’alter-pouvoirs, soutenue par une culture croissante, fertilisée par un éthos relationnel. L’idéal serait : pas de pureté, mais une duplicité créative, surtout écologique. Une duplicité créative pratiquée non comme une fin en soi, mais comme un élan vers sa propre obsolescence, dans l’approche d’un point global de bascule : un point de renversement du processus dans toute sa largeur, réalisant le sens étymologique du mot révolution.

Thèse 97 : La folie qui consiste à baser une économie réelle sur des intensités affectives n’est pas entièrement sans précédent (et pourrait n’être pas si folle que cela).

Scholie : Les marchés financiers de dérivés, qui ont pris la fonction de pilotes de l’économie capitaliste, marchent plus à l’affect que sur les « fondamentaux » économiques sous-jacents. En un sens, les alter-économies pour lesquelles nous plaidons ici prennent les secteurs les plus avancés de l’économie capitaliste néolibérale non au mot (ce qui est ambigu, compte tenu de leur emploi de la rhétorique dépassée de l’économie libérale classique qui ne correspond aucunement à leur mode d’opération véritable), mais à ce qu’ils font : leur propre propagande par l’acte. S’ils peuvent utiliser les intensités affectives (« l’exubérance irrationnelle » des vagues de confiance et de peur qui les balayent) comme moteurs de leur économie, pourquoi une autre sorte d’économie ne le pourrait-elle pas, d’une autre manière ? Une économie qui ne se baserait pas seulement sur les intensités affectives, mais qui les affirmerait purement pour la plus-value de vie qu’elles produisent. Une économie qui se retiendrait de les subsumer brutalement sous les mécanismes de quantification avides de profit qui dirigent l’accumulation capitaliste. Une économie qui économiserait autrement.

Traduit de l’anglais par Anne Querrien

 

Brian Massumi

Professeur de communication à l’université de Montréal. Ses ouvrages les plus récents comprennent Ce que les bêtes nous apprennent de la politique (Éditions Dehors, 2017), The Power at the End of the Economy (Duke University Press, 2014 ; traduction française à paraître aux éditions Lux en 2017), Ontopower. War Powers and the State of Perception (Duke UP, 2015) et Parables for the Virtual (Duke UP, 2002; traduction à paraître aux Presses du réel en 2018). Brian Massumi est le traducteur vers l’anglais de Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari.