Les routes euro-méditerranéennes discrètes de l’exode moyen-oriental

Mobilités et accueils

Territoires circulatoires européens des transmigrants de la mondialisation « entre pauvres »

Deux modèles historiquement datés mais dominants masquent depuis les années 1980 le modèle transmigratoire de la « mondialisation par le bas » ou « poor to poor »

Ces trente dernières années les migrations internationales qui traversent l’espace européen ont changé de formes et de fonctions : les migrants, force de travail bon marché, ne sont plus objets d’une mobilisation par des entreprises nationales. Ils ne sont pas davantage assignés à partager nos destins citoyens par leur intégration et l’assimilation de leurs descendances, comme le suggère un premier modèle toujours dominant. Devenus indésirables dans les nations industrielles riches, bon nombre d’entre eux ont su développer des initiatives économiques hardies à partir de mobilités transnationales1. En Europe trois territoires circulatoires 2majeurs ont émergé de ces parcours : deux, à genèse ethnique, relient d’une part, depuis les années 1990, le Maroc à la Belgique, par l’Espagne, la France et l’Allemagne, puis d’autre part, depuis les années 1980, la Turquie à l’Allemagne et à la Belgique par l’Autriche, enfin un troisième, à partir d’accompagnements cosmopolites, mêlant origines nationales, langues et religions, se déploie de la Mer Noire au Levant ibérique depuis les années 2000 ; les genèses de ces trois territoires des circulations migratoires, articulant mobilités locales, régionales et transnationales, et formant un vaste triangle européen, sont redevables de l’histoire des politiques d’accueil des nations traversées et de l’installation préalable d’immigrants marocains et turcs pour les deux premiers, et d’origines diverses est-européennes, moyen-orientales et balkaniques pour le troisième.

C’est sur ce dernier que nous allons nous pencher pour dire sa grande originalité comme support aux mouvements actuels liés aux exodes moyen-orientaux. Il nous permettra de décrire la singularité des exodes moyen-orientaux actuels par les routes discrètes de ce territoire circulatoire en nous démarquant du premier type de migrations si bien décrites par Gérard Noiriel (1988) et d’un second type, lié, lui, aux guerres et répressions politiques : les formes migratoires diasporiques transeuropéennes, si bien décrites par Dominique Schnapper et Chantal Bordes-Benayoun (2006), concernant les Juifs au XIXe siècle, les Arméniens et les Russes Blancs aux entours de la Première Guerre mondiale, les Républicains espagnols lors de la Retirada de 1939. Les conflits politiques qui ont prévalu aux exils, aux exodes, perdurent dans la migration diasporique et produisent des milieux communautaires négociant leurs intégrations et globale et individuelle dans la vie politique, économique et culturelle des nations d’accueil.

Un nouveau modèle mondialisé et discret

Dans un contexte de mondialisation libérale des échanges, qui oppose les hiérarchies politiques et économiques des nations aux tentatives de libre circulation des marchandises et des capitaux, ce sont ces populations de transmigrants pauvres qui réalisent actuellement, sur le continent européen comme ailleurs dans le monde, le projet de libre circulation des firmes et des banques transnationales. L’exemple des mobilités transnationales européennes, souvent en tournées, le long des trois territoires circulatoires signalés, caractérise une mobilisation d’un nouveau type par ces grands acteurs du libéralisme économique mondial. Par exemple (Tarrius 2007) plus de 110 000 Afghans et Iraniens, surtout Baloutches, accompagnés de Kurdes, de Géorgiens et d’Ukrainiens, se présentent annuellement des rives orientales de la Mer Noire vers les portes bulgares de la Communauté européenne avec environ six milliards de dollars de marchandises électroniques importées du SEA3 et passées par les Émirats du Golfe Persique. Commercialisées hors taxes et contingentements à environ 40 % de leur valeur en grande distribution européenne, elles sont destinées au marché de la mondialisation entre pauvres, ou poor to poor. Une fois passés en Bulgarie et tout au long de leur circulation, des Serbes, des Albanais, des Italiens, se joindront à eux, élargissant encore le caractère cosmopolite de ces circulations. Le long de ce territoire circulatoire euro-méditerranéen les voies balkaniques sont dénommées « routes des Sultans », et celles, ouest-européennes, à partir de l’Italie, « les routes en pointillés », les étapes, autant de marchés, étant localisées dans les quartiers d’habitat des populations immigrées maghrébines. Ces mobilités migratoires en tournées commerciales qui répondent à une précarisation des populations sédentaires pauvres des nations européennes se déploient hors des visibilités des deux modèles classiques et de leurs hybridations. Elles réalisent aujourd’hui une forme migratoire mondialisée, transversale aux nations, sans perspective d’intégration citoyenne et pourtant de plus en plus présente dans les échanges de quotidienneté malgré la cécité des pouvoirs administratifs et politiques. C’est sur ce substrat que se sont organisés les exodes Moyen-orientaux contemporains : ce sont les routes euro-méditerranéennes, les plus discrètes à ce jour, que nous allons explorer.

Genèse originale du territoire circulatoire Euro méditerranéen

L’histoire sociale des migrations internationales de la seconde moitié du XXe siècle et des années 2000 dans les Balkans et vers l’Italie présente une forte originalité par rapport à celle qui présida à la formation des territoires circulatoires ethniques Marocain et Turc : les mouvements de populations n’obéissent ni ne succèdent à la mobilisation d’une main-d’œuvre internationale initiée par les industries nationales. Ils sont plutôt tributaires d’alliances politiques et économiques qui confèrent à l’« immigré » un statut très différent de celui que nous avons institué en France.

Les Balkans, terres d’échanges et d’accueil
de populations Moyen-orientales

La Bulgarie depuis les années 1970 s’est solidarisée avec un « peuple frère » du Moyen-Orient : la République de Syrie et, tout au long des années 1980 a prodigué son appui aux Afghans lors de la guerre civile contre les Talibans.

L’important dispositif de formation bulgare recevait des élèves ingénieurs, des étudiants de spécialités médicales… Ceux-ci étaient issus pour partie des familles des dirigeants politiques et pour partie des familles de commerçants aisés et proches du pouvoir, des bazaris de Damas et d’Alep essentiellement et, en moindre proportion, de Kaboul. La bourgeoisie commerçante damascène préférait envoyer ses enfants à Sofia plutôt que dans la lointaine Moscou, non que les formations y fussent meilleures, mais surtout parce que la proximité, via Istanbul (Pérouse, 2002), permettait de « faire passer » des marchandises absentes du marché bulgare et recherchées par les habitants ayant quelques moyens. Un commerçant de vêtements, Syrien d’Alep, nous fit « faire le tour », en 2005, de ses concitoyens installés4 dans le centre de Sofia, près de l’ancien quartier des organes du pouvoir socialiste, composé de vastes esplanades et d’immenses bâtiments, en cours de « gentrification mondiale », tel un Palais des Jeunesses du Parti réhabilité en Hilton. L’exposé que chacun, marchand de vêtements, de produits électroniques et de bijoux, nous fit de sa trajectoire migratoire suivie d’installation, renvoie à un scénario commun :

« Avant 1991, on restait cinq ou six ans en Bulgarie, en partie pour les études, en partie pour perpétuer les commerces de bijoux d’or et de vêtements5 qui existaient, entre Damas et Sofia, depuis le milieu des années 1970. On n’était pas vraiment installés mais chacun savait qu’il pouvait acheter auprès des étudiants syriens. Après 1991, plusieurs centaines d’entre nous ont obtenu la naturalisation bulgare, et plusieurs milliers d’autres des autorisations de résidence à long terme6 ; alors, nous avons installé des succursales de magasins de Damas ou d’Alep. Puis nous avons commercialisé, en plus des bijoux et des habits, des produits électroniques pendant que des médecins récemment formés à Sofia achetaient des pharmacies, le tout en collaboration surtout avec des Baloutches Iraniens et Afghans qui passaient les produits électroniques depuis Dubaï à très bas prix. Depuis cinq ans, notre quartier du centre est de plus en plus peuplé par des Égyptiens, des Palestiniens et des Tunisiens qui ouvrent des commerces de produits alimentaires et des petits restaurants abordables par tous les habitants de Sofia. Nous sommes très appréciés par les Bulgares qui viennent de plus en plus dans ce quartier pour consommer et pour résider lorsqu’ils sont expulsés par les mafias des meilleurs logements socialistes de banlieue. Il n’y a pas de racisme contre nous, car nous ne volons les métiers d’aucun Bulgare, on leur permet de faire de bonnes affaires par rapport aux autres commerces et ils trouvent là des accueils chaleureux, des appartements bon marché, en location, quand ils doivent quitter les banlieues, endettés par les prêts que leur ont consentis les mafias ».

C’est dans ce quartier que s’associent des transmigrants du poor to poor, après des rotations dans divers ports de la Mer Noire et avant de parcourir les territoires de circulations transnationales qui les conduisent auprès des consommateurs pauvres dans l’Europe Schengen.

Agrégations de migrants et nouvelles routes du poor to poor

Nous avons suivi7 48 Syriens regroupés à Deir ez Zor, près de la frontière turque, fuyant la guerre, grâce à la description de leur exode faite par Béchir, 53 ans, fédérateur de ce groupe de voisins et de parents. Leur dernière localisation, avant d’aborder la Bulgarie, donc la Communauté Européenne, fut Trabzon (Trébizonde) port sur la Mer Noire au nord-est de la Turquie. Dix-sept Kurdes syriens étaient du voyage. Un vieil autocar, acquis à Van et déposé pour 3 500 euros à Mardin, en Turquie, près de la frontière syrienne les conduisit jusqu’à Erzurum, où les Kurdes s’arrêtèrent, puis pour les 31 exilés restants à Trabzon où le bus fut revendu pour 2 000 euros à une famille syrienne d’Alep immigrée dans cette ville depuis les années 1990 et travaillant dans le transport mixte de personnes et de produits agricoles. L’intérieur du véhicule fut immédiatement réaménagé : l’avant avec dix places pour des voyageurs, l’arrière en bétaillère à moutons. Le Syrien, Béchir, interprète du groupe familial de ses 30 compagnons d’exil restant nous expliqua, lors d’une longue rencontre à Bari8 :

« Les 31, nous venions de la banlieue d’Alep et les 17 Kurdes, qui nous ont magnifiquement accueillis à Deir ez Zor, nous ont proposé de partager la première étape en achetant ensemble un autocar. Jusqu’à Trabzon tout s’est déroulé comme prévu. Nos amis Kurdes de Deir ez Zor étaient attendus par des parents d’Erzurum : plusieurs filles de Deir s’étaient mariées avec des Kurdes d’Erzurum et dès que les 17 sont arrivés dans le bus qui avait été acheté à Van et mis en attente à Mardin, cinq hommes en âge de travailler ont commencé dans les champs et l’élevage, un sixième est aide garagiste, celui qui a retapé l’autocar et, avec son permis de conduire les bus, nous a tous amenés à Trabzon. Il y avait trois femmes et leurs six enfants, et un couple âgé. Ils ont payé leur quote part de l’achat du bus, soit 73 euros par personne mais, comme ils étaient tout de suite logés et embauchés à Erzurum, ils ont renoncé à leur part de la revente. Nous avons eu à Trabzon 64 euros chacun de la revente du bus ; donc cette grande partie du voyage, la traversée de la Turquie, nous revenait à 9 euros. Pour le gazole, c’est insignifiant : nous avions quatre bidons de vente “par côté9” : en tout moins de deux euros par personne […]. »

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Le séjour fut bref dans ce port turc de la Mer Noire. Un jeune de 19 ans trouva une embauche dans le « marché russe » du bord de mer où arrivent tous les produits en plastique et tissus synthétiques en provenance de Géorgie et des républiques russes caucasiennes et sont revendus en Turquie à très bas prix. Les trente Syriens restants, quatre couples, dont celui de Béchir, et leurs sept enfants dont cinq garçons et deux filles, puis neuf jeunes hommes célibataires de 19 à 30 ans, quatre jeunes femmes de 18 à 23 ans et deux « grands-parents » de plus de 65 ans, s’embarquèrent sur un cargo mixte pour Burgas, port bulgare. Les neuf jeunes hommes travaillèrent à bord pour ce voyage de quatre jours avec une escale au port turc de Zonguldak, requis pour un nettoyage intense du bateau. Béchir dit, à propos du jeune demeuré à Trabzon :

« Il a eu raison. Il se sentait bien chez les Turcs qui le ménageaient grâce à son travail, car les Turcs n’aiment pas trop les Arabes dans cette région : il y a encore beaucoup de “loups10”. À Trabzon tu rencontrais dans les cafés et sur les places, des Kurdes, des Arméniens, des gens d’Europe de l’Est, des Italiens, et à la gare routière des bonnes sœurs françaises du monastère Ste Marie, au-dessus du tunnel du port, qui logeaient plein d’exilés qu’elles envoyaient au travail des noisetiers ; et puis d’être employé le jour par les Russes ça lui donnait de l’indépendance et de l’assurance. Les autres, les trente, nous avions l’espoir de retrouver des proches à Sofia : deux d’entre nous avaient passé pendant des années des marchandises pour les commerces syriens en Bulgarie. Sofia était notre destination… on le croyait. »

Le débarquement à Burgas ne pose pas de problème, des Syriens de Sofia, apparentés, ayant fourni des certificats d’hébergement. Il fallait éviter le « camp d’internement “américain-européen” » près de ce port où allaient plutôt des Tchétchènes et des Géorgiens des territoires contrôlés par les Russes.

« À Sofia, on a été reçus par des familles de Syriens mais pas chez nos parents, qui étaient déjà pleins : tout était en “flux tendus”, comme ils disaient. Il en arrivait des centaines comme nous certains jours. Ils étaient organisés pour nous héberger, nous conseiller et nous faire partir, pour en accueillir d’autres. Mais nous avons été très déçus pendant deux jours. On pensait s’arrêter au moins quelques mois, puisque les zones de danger étaient franchies. Ils nous ont dit qu’il n’y avait pas de travail : pas de cultures de dates ici et que les emplois dans les troupeaux de moutons étaient déjà occupés par des Kurdes proches d’habitants musulmans [Pomacks ?] ; ceux qui pouvaient rester en Bulgarie devaient remplacer des travailleurs bulgares qui partaient à l’Ouest pour de meilleurs salaires. Alors il y a un jeune couple de notre groupe, avec deux petits enfants qui a pu rester ; les autres nous n’avions pas les bonnes formations. Lui était dentiste, diplômé de Damas, et elle faisait son secrétariat. Ils ont réussi à garder avec eux la sœur de l’épouse pour s’occuper des enfants. Nous étions donc vingt-cinq à reprendre la route. Ils nous conseillaient deux régions en Italie, les Pouilles et le Piémont. Ils nous ont fourni gratuitement des papiers pour circuler en Europe pendant six mois. Mais nous étions contents pour tous ceux qui s’étaient arrêtés en cours de route : déjà vingt-trois. Il fallait partir sans attendre : si les routes vers l’Italie étaient envahies par le flot qui passait par la Grèce vers l’Allemagne nous serions bloqués. Les Hongrois avaient fermé les frontières et les Autrichiens commençaient à renâcler. »

À l’aube du quatrième jour deux camions d’une société de Plovdiv, qui allaient acheter des moutons et des légumes au Kosovo chargèrent les vingt-cinq Syriens sous la bâche. Ils étaient à l’ombre et à l’abri et, la première matinée, quand ils traversèrent Skopje pour aller à Tetovo, dans la zone albanophone de Macédoine, ils se cachèrent en fermant la bâche arrière afin de ne pas être vus par les réfugiés sur la route turque d’Allemagne par la Grèce, la Macédoine et la Serbie..

« Nous avions la chance d’avoir pris les “routes des familles”, celles des Syriens voisins ou parents qui avaient fait la migration depuis longtemps et donc qui nous aidaient. Nous savions que certains arriveraient vers l’Albanie ou mieux, en Italie. À partir de Tetovo nous avons fait la route avec seize Afghans en fuite comme nous. Nous nous sentions proches car nous, les Syriens, avons toujours soutenu les combats des Afghans, pas des Talibans, des autres, ceux qui fuyaient. Nous sommes allés à Pritzen, au Kosovo, proche de Tetovo mais par une route de montagne dangereuse. Dans cette ville, les Kosovars et des Afghans installés depuis les années 2000, nous accueillirent avec amitié. Tous les Afghans restèrent : il était prévu qu’ils travailleraient, contre nourriture et hébergement, dans les élevages de chevaux et de moutons, en attendant mieux. Nous tous, les Syriens, nous avons aidé des fermiers dans la dernière cueillette des cynorhodons (gratte-culs) pendant trois jours, avec les femmes, contre la nourriture et l’abri de grandes granges. C’étaient les derniers fruits qui avaient passé l’hiver été cueillis et mis en vrac sous des plastiques noirs et qu’il fallait traiter avant les nouvelles floraisons. Les Kosovars font une confiture très recherchée. Il fallait cueillir ces fruits de couleur orange, en nous piquant les mains avec les tiges sèches de rosiers sauvages ; après les avoir cueillis il fallait les vider de leurs graines, et ils partaient aux confitures. Nous attendions des camions Albanais qui venaient effectuer des livraisons depuis Shkodra et repartaient presque à vide, avec quelques cartons de pots de confiture et quatre ou cinq agneaux. Le premier camion est parti avec un jeune couple et leurs trois enfants, et trois jeunes célibataires. Le lendemain soir les dix-sept restants, nous nous sommes entassés à l’arrière d’un camion non bâché. C’est le moment où la femme du fermier, celle qui organisait le travail, est venue, a désigné deux jeunes célibataires qui avaient bien travaillé et leur a proposé de rester. C’était imprévu : embrassades et larmes, surtout d’une jeune femme. La fermière qui voyait tout lui dit “tu peux rester avec ton ami, je te trouverai du travail”. C’est comme ça que le nouveau couple a été officialisé, sans fête, sans musique, sans parents. Nous mesurions notre misère. Donc nous sommes partis de Pritzen à quatorze. »

À Shkodra, le surlendemain, le groupe est attendu par un jeune célibataire du premier camion. Il dit à Béchir que le jeune couple, ses trois enfants et les deux autres jeunes hommes sont partis en urgence au sud du lac de Shkodra pour remplacer, dans les usines de conditionnement de poissons, des Albanais qui partaient en Italie.

« Nous ne les verrions même pas car pour nous quinze une occasion de passage en Italie par Durrës se présentait le lendemain. Il fallait partir immédiatement. C’est une de mes filles qui était partie avec son mari et mes trois petits enfants pour les pêcheries. Plus encore qu’à Pritzen, nous avons tous ressenti notre abandon, notre solitude, notre profonde misère dans cette fuite. Et, au bout du voyage il ne restait, abandonnés, que nos vieux parents qui se mourraient d’anxiété. Enfin, nous avions les adresses des uns et des autres : il serait toujours temps de renouer. Bien nous valut d’accepter le destin. À Durrës, dans le fatras des casemates des transitaires, le jeune laissé chez les commerçants russes de Trabzon nous attendait. Il avait travaillé trois jours pour les Russes et connu les marins des bateaux de croisière de la Mer Noire, qui font aussi les allers-retours de Durrës à Bari et à Brindisi. Il faut dire que tous ceux que nous laissons en route ont mon numéro de portable. Il lit, écrit et parle l’arabe, bien sûr, mais aussi se débrouille bien en bon anglais, pas en broken des Pakistanais ou d’Afghans. Il a été embauché car il y a beaucoup d’Arabes qui passent depuis Durrës : il est interprète à l’entrée des bateaux et dans les cabanes des vendeurs de billets. Il connaît déjà toutes les astuces et nous a bien arrangés, avec l’aide d’autres Arabes amis depuis longtemps. Demain nous allons avec lui à Brindisi : là-bas il y a beaucoup d’amis Albanais, et encore de la place pour nous. Il me reste mes deux fils maçons, et moi aussi, c’est le diable si on ne nous demande pas des bricolages que ne font pas les entreprises. »

Conclusion

Le territoire circulatoire euro-méditerranéen, composé depuis une vingtaine d’années par les transmigrants commerçants du poor to poor, a fonctionné comme un buvard, absorbant par étapes, et en trois semaines, un groupe de 48 migrants de l’exode. Il leur appartient, dès lors, d’entretenir leur bien réelle insertion dans cet espace transnational : leur exil les a familiarisés avec ce monde des interactions entre circulants et avec une grande diversité de populations sédentaires. Territoire original qui ne se limite pas au caractère diasporique de la dispersion entre Syriens. Des alliances imprévues se sont constituées dans le temps et l’espace des mobilités d’exil. Et, si l’apparente dislocation – vécue comme telle – du groupe originel rappelle à bien des égards le modèle migratoire par mobilisation de la force de travail, tous les membres sont liés par l’initiative initiale, constitutive de cette dispersion sur plus de trois mille kilomètres. Désormais le rattachement à ce territoire tressé d’interactions économiques et indissociablement affectives les situera tous dans une unité transnationale qui, rapidement, offrira les opportunités de retrouvailles : tant et tant de circulants du poor to poor parcourent, souvent en allers et retours de quelques mois (Tarrius 2002,2007), tous ces lieux. L’apprentissage de la vie sociale transnationale a débuté dès l’entrée en Turquie, et n’en finira pas de se déployer hors des schémas d’intégration nationale sous frontières.

Nous ne sommes pas dans des problématiques de l’inter-culturalité, qui insistent sur les différences mais dans celles de l’accompagnement cosmopolite, qui décrivent les ajustements entre populations mobiles et entre elles et les populations indigènes. Cultes et cultures se désenclavent, orthodoxes Ukrainiens, Russes et Géorgiens, mettent en commun leurs sociabilités des mobilités migratoires, leurs initiatives commerciales, leurs connaissances urbaines, avec des musulmans, sunnites et chiites, d’Irak, de Syrie, du Liban, de Turquie, avec, encore, des transmigrants agnostiques, le long de territoires eux-mêmes hautement cosmopolites, dans la mosaïque de peuples balkaniques, de singularités locales italiennes. L’unité des accompagnements commerciaux et affectifs cosmopolites à l’origine de ce vaste territoire circulatoire pacifie et neutralise les replis locaux culturels et cultuels produits par l’histoire sociale des nations ; pour le parcours de Béchir et des siens des liens sont déjà établis avec des musulmans turcophiles, des Pomaks puis des orthodoxes bulgares, des catholiques, des orthodoxes et des musulmans albanophones ; leur mise en œuvre ne ressemble pas aux juxtapositions ouest-européennes de quartiers à concentrations par origines communes, mais à l’absorption de buvard, qui, très intimement, mêle les éléments allogènes et exogènes. Alors même que la voie majeure de l’exode actuel qui suit le territoire circulatoire turc jusqu’en Allemagne relève, quant à l’accueil, des initiatives gouvernementales en termes proches de la classique mobilisation internationale de la force de travail.

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1 Voir Multitudes no 49, été 2012 : Transmigrants. Dossier Anne Querrien et Alain Tarrius.

2 La notion de territoire circulatoire constate la densité des interactions sociales, insécablement économiques et affectives, développées par les transmigrants entre eux, lors des mobilités le long des routes, et avec les populations sédentaires lors des étapes urbaines ou rurales.

3 Sud Est Asiatique ; ce conglomérat ne compte pas la Chine continentale (hormis Hong Kong).

4 De 1991 à 1997, plus de 1100 commerces et entreprises artisanales s’installent à Sofia, Plovdiv, Sliven et Burgas. Dont 87 pharmacies.

5 De grandes marques françaises et italiennes commandaient des costumes en Syrie : modèles (et non tissus) identiques vendus 800 euros en Europe occidentale, 90 à Damas et 120 à Sofia en 2005.

6 Les statistiques sont imprécises : le recensement de 1992 signale 5438 « Arabes » en Bulgarie, comptés comme partie des « populations musulmanes », 14 % de la population, et comprenant les turcophones et les Pomaks. Celui de 2001 signale 3000 Syriens créateurs d’entreprises à Sofia. L’Office International des Migrations signale, en 1994, 1780 Syriens, 390 Irakiens, 275 Iraniens et 129 Afghans possédant un statut de résident permanent entrepreneur.

7 Enquêtes menées par des étudiants des universités de Turin, Bari et Sofia, coordonnées par l’auteur, juin 2016.

8 Les 3 et 4 juin 2016. Les échanges se déroulèrent en broken-english élémentaire de type pakistanais.

9 Gazole négocié sur les trafics entre factions en guerre.

10 Groupe politique ultra-nationaliste.

Tarrius Alain

Professeur de sociologie et d’anthropologie urbaine, Université de Toulouse le Mirail. Recherches sur la naissance des transmigrants en Europe, 1985-91 : Les Fourmis d’Europe, L’Harmattan 1992 ; sur la mondialisation de leurs activités, 1991-1995 : Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine, l’Aube, 1995, La mondialisation par le bas, Balland 2002 ; sur leur influence sur les formes urbaines, 1995-2000 : Les nouveaux cosmopolitismes, l’Aube 2001 ; sur l’accueil des transmigrants par les migrants « traditionnels » dans les zones urbaines françaises enclavées : à paraître Les nouveaux étrangers, 2012.