Habiter par le mouvement

On associe communément le fait d’habiter un lieu avec le fait d’y avoir ou d’y implanter ses « racines ». Hier, les émigrés étaient pensés comme des sédentaires déracinés ; les (bons) immigrants étaient ceux qui parvenaient à s’enraciner dans leur pays d’adoption, en s’assimilant. Le mouvement migratoire s’inscrivait sous l’horizon d’une implantation comme état « normal » de l’être humain. À l’opposé, les nomades étaient des barbares errants, à l’exception des « bons pasteurs » et autres bergers d’Arcadie.

Aujourd’hui, il semble que les « immigrants » aient laissé la place aux « migrants ». Franchissant sans cesse les lignes géopolitiques d’un monde globalisé, ils deviennent des « transmigrants » en perpétuel transit. Un certain éloge des puissances de vie déployées par les populations migrantes a conduit à romantiser de façon indue une précarité souvent glauque et soumise à des modes d’exploitation sauvages qu’on travestirait cruellement en la mettant au seul registre du « nomadisme » des multitudes. Les humains sont des êtres d’attachement, qu’ils soient nomades ou sédentaires. Les vrais nomades ne sont nullement des populations errantes. Ils ne sont pas ballottés en n’importe quel point de la planète par les fièvres des marchés financiers, ils se déplacent collectivement le long d’itinéraires balisés et non au hasard des trajectoires individuelles.

Qu’est-ce qu’habiter ?

L’anthropologue britannique Tim Ingold nous aider à sortir de l’alternative binaire entre « nomades » et « sédentaires » habituellement utilisée pour saisir les manières d’habiter nos modernités d’hier et d’aujourd’hui. Il précise ce que veut dire « habiter un territoire », d’une façon particulièrement stimulante qui court-circuite ces fausses dichotomies ‒ et qui permet d’apporter un éclairage nouveau sur la vie, comme sur l’impact des « transmigrants ».

Les théories d’Ingold reposent sur un principe simple : « le cheminement itinérant (wayfaring) est le mode fondamental par lequel les êtres vivants habitent la terre. Chacun de ces êtres doit ainsi être imaginé comme la ligne de son mouvement ou, plus réalistement, comme un ensemble de lignes »[[Tim Ingold, Being Alive. Essays on Movement, Knowledge and Description, London, Routledge, 2011, p. 12.. Déplions rapidement les enjeux d’une telle formule.

Habiter ne se résume ni à être quelque part, ni à avoir un logement. Habiter est une activité qui se réalise par des cheminements. À partir de son travail de terrain mené avec les populations du grand Nord, l’anthropologue assimile les habitations humaines aux traces qui se nouent autour d’elles. Dans les espaces enneigés, la présence et l’activité humaines se signalent par des traces de pas, de skis ou de traineaux laissées sur la neige. « Chez les Inuits, il suffit qu’une personne se mette en mouvement pour qu’elle devienne une ligne »[[Tim Ingold, Une brève histoire des lignes (2007), trad. Sophie Renaud, Paris, Zones Sensibles, 2011, p. 100.. Une habitation se manifeste comme un nœud plus intensément damé par les trajectoires convergentes de telles traces.

Habiter, c’est aller : aller travailler, aller s’approvisionner, aller voir des amis, aller prendre soin de parents. Si le téléphone ou les commandes en ligne nous permettent de garder nos fesses plantées sur nos fauteuils, c’est que notre voix peut aller parler à nos proches même s’ils sont spatialement lointains, ou alors c’est que d’autres devront venir pour remplir notre réfrigérateur.

Pendant des siècles, faute de neige qui en garde les traces, ces mouvements de va-et-vient ont pu passer inaperçus, sous nos climats tempérés et sur nos routes pavées (construites précisément pour que les passages même des poids les plus lourds y laissent un minimum d’empreintes). Cependant, avec la multiplication des caméras de surveillance et des logiciels de traçabilité numérique, il sera bientôt possible de reconstruire les trajectoires physiques et communicationnelles de chacun de nous à la seconde près. Notre monde se conformera alors parfaitement aux modélisations que le géographe suédois Torsten Hägerstrand essayait de reconstituer laborieusement pour suivre à la trace la diffusion des innovations ou des familles de migrants dans l’espace mondial du XXe siècle. Le « village global » apparaîtra comme une énorme banquise rendue habitable par la multiplicité des cheminements qui la traversent incessamment.

Que cette traçabilité intégrale relève de l’utopie ou du cauchemar compte peu ici. L’important est de souligner que ce sont ces mouvements enchevêtrés qui constituent l’habitation d’un territoire. Dans cette perspective, qu’est-ce qui distingue les transmigrants des non-migrants ? Par nos enchevêtrements quotidiens, ne sommes-nous pas tous des transnationaux qui s’ignorent ?

Construire ou tisser ?

Habiter (to dwell) un lieu ne se résume pas à l’occuper. Occuper consiste à imposer une forme pré-déterminée sur un espace (si possible « vierge »), qui la reçoit passivement. Notre idéologie productiviste nous incline à imaginer des agents-sujets actifs (les constructeurs), qui transforment une matière inerte et passive (le béton), lui imposent une forme prédéterminée (le plan d’architecte), afin de produire un objet indépendant et commercialisable (la maison). Habiter, ce serait construire des maisons et prendre racine sous leur toit. Ainsi, la plupart de nos bâtiments « occupent » un « espace », en écrasant ses spécificités ‒ comme les colons espagnols ont occupé le Nouveau Monde ou comme les Allemands ont occupé la France.

C’est une telle vision du monde qui nous a conduits à habiter la nature sur le mode de l’occupation, ce qui la réduit à un « environnement » (défini comme ce qui est « autour » de la maison). Je vis dans une maison, qui est dans un quartier, qui est dans une ville, qui est dans un pays (dont je détiens ou non le passeport). À chaque niveau, cette logique repose sur le fait de tracer un cercle opposant un dedans à un dehors, ce cercle faisant office de membrane dans laquelle on insère quelques portes pour contrôler les échanges qui se dérouleront entre les deux. Je peux fermer les yeux ou les ouvrir ; ma maison peut se verrouiller ou se déverrouiller ; ma commune contrôle la gestion de ses impôts ; la nation distribue les visas et les avis d’expulsions.

L’intérêt de la pensée de Tim Ingold est de nous proposer une autre façon de concevoir l’habitation qui offre une voie de sortie de ces logiques d’inclusion/exclusion. Contre le modèle du building qui construit des murs où il insère quelques fenêtres, la pratique du dwelling doit être envisagée comme relevant du tissage (weaving). Ingold s’inspire des populations animistes pour rappeler que « les êtres ne se contentent pas d’occuper le monde, mais qu’ils l’habitent, et que ce faisant ‒ en tramant leurs propres cheminements le long de son maillage ‒ ils contribuent à son tissage incessant et toujours renouvelé »[[Tim Ingold, Being Alive. Essays on Movement, Knowledge and Description, London, Routledge, 2011, p. 71..
L’anthropologue rejoint en cela les théorisations du nouvel urbanisme : une ville se caractérise moins par les bâtiments qui y ont été construits que par les usages et les parcours qu’y tracent et qu’y inventent ses habitants. Habiter ne veut pas dire « être là », mais contribuer à tisser ce que l’on appelle « du lien social ». Cette façon d’habiter implique de se rendre attentif aux singularités du lieu où l’on vit, d’apprendre à en épouser les contours, d’en découvrir les richesses secrètes, d’en repérer les dangers latents. Par quoi il apparaît que les transmigrants sont peut-être les meilleurs habitants de nos contrées grâce l’attention qu’ils portent aux lieux. Une fois les barrières de sécurité franchies, beaucoup se heurtent de plein fouet aux murs administratifs et autres plafonds de verre. Ayant une nécessité vitale de constituer leurs réseaux de soutien, ils sont en quête d’opportunités que les mieux établis n’ont pas besoin de dénicher. À chaque pas, plus que chacun de nous, ils doivent inventer leur chemin…

On habite par le cheminement

Les humains, qu’ils soient migrants ou non, ne sont des êtres d’attachements que dans la mesure où ils travaillent sans cesse à tramer ensemble l’enchevêtrement de leur vie collective. Tim Ingold distingue deux types de mouvements, emblématisés par l’opposition entre notre vie modernisée et celle des chasseurs-cueilleurs. Ces derniers parcourent la forêt au fil de leurs cheminements (wayfaring) : ils partent dans une certaine direction en sachant par expérience qu’ils risquent d’y trouver des fruits ou des proies, mais leur itinéraire épouse les traces laissées ce jour-là par le passage de tel animal en tel endroit, qui va faire bifurquer leur trajectoire de façon inattendue. Ils ne veulent en réalité aller « nulle part », sinon là où ils trouveront quelque chose à ramener.
Hormis les jours de loisir, la plupart d’entre nous pratiquons moins le cheminement que le transport : nous voulons aller d’un point A à un point B qui est déterminé à l’avance. On sera sans doute plus susceptible de s’écarter de son chemin et de faire des trouvailles imprévues en route si on y va à pied ou en vélo, plutôt qu’en se contentant de rentrer et de ressortir de deux bouches de métro. La différence principale entre le cheminement et le transport ne tient toutefois pas à la technologie employée : « ce qui fait la spécificité du transport n’est pas le recours à des moyens mécaniques ; il s’illustre plutôt par la dissolution du lien intime qui, dans le trajet (wayfaring), associe la locomotion et la perception »[[Tim Ingold, Une brève histoire des lignes, op. cit., p. 105.. Entre son point de départ et son point d’arrivée, le transport ne reconnaît rien qui vaille : on peut fermer les yeux (comme dans le train), lire le journal (comme dans le métro), regarder un film (comme dans l’avion). De l’espace qu’on traverse, il n’y a rien à voir (Circulez !).
Or, selon Ingold, on l’a vu, c’est par nos cheminements que nous habitons réellement un lieu. Le transport est la négation du territoire qu’il se contente de traverser ; seul le cheminement contribue à tisser le territoire le long duquel il se déroule. C’est pourquoi, migrants et transmigrants habitent mieux nos villes que beaucoup d’entre nous. Du fait de leurs besoins de chasseurs-cueilleurs d’opportunités nouvelles, l’association entre locomotion et perception tend à être moins érodée chez eux, d’autant plus s’ils apportent dans leurs bagages des ontologies de l’habiter qui s’approchent de celle du dwelling ingoldien.

Les tisserands

La spécificité des transmigrants, par rapport aux migrants habituels (que ceux-ci soient fermement établis ou fraîchement arrivés) tient à ce qu’ils tendent à s’installer dans le cheminement ‒ plutôt qu’à le considérer comme une phase transitoire. Bien entendu, la dixième fois qu’ils reviennent dans la même ville, leur attention à la nouveauté se sera émoussée. Bien entendu, ils utilisent les moyens de transports modernes comme chacun de nous, voire sans doute davantage. La particularité de leur statut est toutefois que leurs transports et leurs cheminements couvrent un espace bien plus vaste que celui parcouru par la majorité d’entre nous. Tandis que nos va-et-vient tissent les liens sociaux qui réunissent des quartiers de la même ville, ou des cités du même pays, leurs va-et-vient trament le tissu relationnel d’un territoire aussi grand que le bassin méditerranéen ou que le continent européen. Nul besoin d’afficher un mode de vie « nomade » pour participer à l’ampleur de ces mouvements. Dès lors qu’on habite un territoire par les cheminements qu’on y trame, les transmigrants apportent une contribution essentielle à constituer l’Europe ou la Méditerranée comme territoires d’habitation.
Si c’est le mouvement (attentif et répété) qui fait l’habitation, alors ce sont les transmigrants qui « font » notre monde. Chaque trajet traversant une frontière, chaque chèque envoyé à l’étranger, chaque parole proférée avec un accent exotique contribue à tisser plus étroitement ou à ravauder ce qui nous tient ensemble, du Sud au Nord et d’Est en Ouest. Plus que citoyens du monde, plus que marchands cosmopolites, les transmigrants sont, dès aujourd’hui, les tisserands de notre existence collective nécessairement transnationale.

Walentowitz Saskia

anthropologue, chargée de recherche à l’université de Berne, Institut d’anthropologie sociale. Elle a dernièrement publié dans l’ouvrage L’argument de la filiation aux fondements des sociétés européennes et méditerranéennes (Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2011) et dans Fatness and the Maternal Body. Women’s Experiences of Corporality and the Shaping of Social Policy (New York/Oxford, Berghahn Books, 2011). Elle est membre du comité de rédaction de Tsantsa, revue de la Société Suisse d’Ethnologie et du comité éditorial de la nouvelle revue en ligne AnthropoChildren.