Théâtre et migrations
Entre Conakry et Paris
Entretien avec Hakim Bah

Lauréat de nombreux prix, dont le Prix RFI Théâtre 2016, Hakim Bah est une voix singulière du théâtre contemporain francophone. Régulièrement invité dans de nombreuses résidences d’écriture en France et en Afrique, son œuvre est très souvent mise en scène. Il est directeur artistique du festival « L’univers des mots » à Conakry et il s’investit dans la promotion de la jeune création en Afrique pour les Africains. Tandis que ses premières pièces, comme Un cadavre dans l’œil (2013)1, portaient sur l’histoire récente de la Guinée et sur le souvenir de la dictature de Sékou Touré, deux de ses dernières créations traitent des migrations des jeunes hommes vers l’Europe : Convulsions (2017)2 et À bout de sueurs (2015)3.

Elara Bertho : Dans Convulsions, vous réécrivez la tragédie de Thyeste de Sénèque en la croisant avec le motif de la grande loterie américaine (pour gagner une carte de résident permanent ou green card) qui joue un rôle important dans le dénouement. Thyeste et Atrée, les deux frères de la tragédie grecque, rêvent tous deux d’émigrer aux États-Unis et c’est finalement Atrée qui décrochera le fameux sésame. Thyeste se réjouit temporairement du bonheur de son frère, il dit :
« Tout le monde est content et
veut venir te voir
veut venir se présenter
veut venir te serrer la main
veut venir te parler
veut venir papoter
veut venir rigoler
Et quand moi j’ai appris la nouvelle j’ai dit oui
Mon frère lui aussi
Lui aussi un jour son jour
Et voilà son jour
C’était écrit que son jour allait arriver un jour
Mon frère lui aussi allait un jour avoir son jour
Et son jour il sera dans l’avion
Et son jour il partira
Et ce jour il ira loin
Et ce jour il ira là-bas
Mon frère là-bas
Mon frère chez l’Oncle Sam quel bonheur »
Il faut donc « avoir son jour ». Pourquoi avoir choisi d’insérer ce motif du rêve de migration au cœur d’une tragédie familiale, que vous avez également fait migrer d’un continent l’autre ?

Hakim Bah : J’ai lu Thyeste par hasard, c’est une histoire qui m’avait bouleversé, mais je ressentais un manque : je ne voyais pas la femme, je voulais l’entendre. Ce qui m’a marqué c’est la chair : cet homme qui tue son enfant et qui le donne à manger à son frère. J’avais été bousculé, ce sont des questions qui continuent à me travailler. Je suis parti de cette base-là, comme souvent d’ailleurs, où je pars de faits divers pour écrire mes textes, et là aussi, j’ai écrit à partir d’un texte antérieur. À partir de Sénèque, je me suis donné beaucoup de libertés : je n’ai pas seulement réécrit Sénèque, disons plutôt que je suis parti de son œuvre pour aboutir à une autre. Je me suis nourri des questions soulevées par Sénèque, de certaines scènes magistrales comme le banquet de chair humaine, pour amener aussi d’autres questions telles que la loterie américaine, la US Green Card Lottery.
En Guinée, il y a énormément de gens qui jouent à cela, qui ont envie de vivre le rêve américain à partir de cette loterie de la Carte verte. En novembre, tout le monde s’inscrit. Lorsque j’étais à Conakry, à cette époque de l’année, les cybercafés étaient bondés et tout le monde s’inscrivait. Une de mes nièces a été sélectionnée, ma sœur a dépensé beaucoup d’argent, elle est allée au Sénégal, mais cela n’a finalement pas marché : c’est la preuve qu’il y a beaucoup de familles qui se ruinent avec ça. Quand on lit sur internet, tout ce qu’ils proposent avec des photos, ce qui m’interroge à chaque fois, c’est ce rêve que les Américains vendent au monde : de belles maisons avec des pelouses… Les gens en Afrique rêvent de cette vie-là. Lorsque j’étais jeune, j’en rêvais aussi : prendre le métro, monter dans un avion. On ne parle pas assez de cela, de cette loterie et de ces fantasmes. C’est peu connu en Europe mais en Afrique et en Asie, c’est très connu ! Je voulais partir du mythe et y adjoindre d’autres questions contemporaines, en incluant la violence conjugale. Ce rêve de migration est présent partout chez les jeunes aujourd’hui et la loterie est un motif réel.
Ce motif m’a aussi permis de trouver une solution narrative dans la reconnaissance des enfants entre les deux frères, Atrée et Thyeste. J’ai opéré un croisement entre le mythe et cet élément de la réalité dont je voulais parler. Les Américains exigent des tests ADN, ce qui est très coûteux, et cela me permettait de montrer à la fois cette avidité du désir de partir, de partager ce rêve américain, et d’introduire le motif de la science, qui constitue le nouveau lieu d’une tragédie contemporaine. J’introduis le doute par ce test, qui se veut infaillible mais qui ne l’est pas en réalité, et ce doute finit par tout avaler : c’est la source du drame. J’ai toujours besoin de partir d’un élément réel pour écrire, d’un fait divers – et aujourd’hui, cette course à la loterie existe bien à Conakry et dans d’autres pays d’Afrique.

E. B. : Effectivement, cette attention au fait divers se retrouve également dans À bout de sueurs qui reprend le parcours de deux jeunes guinéens, Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, décédés dans le train d’atterrissage d’un avion, le 2 août 2019. Comment avez-vous opéré la réécriture de cette histoire réelle ?

H. B. : J’avais écrit une première pièce sur ce fait divers, qui s’appelait L’avion va bientôt décoller. Nous étions au Centre culturel franco-guinéen avec des amis, en cours de théâtre, et j’ai écrit une pièce à leur demande – c’était donc une commande à l’origine –, qui a été jouée un 2 août, date anniversaire de leur mort. En Guinée, ces deux jeunes sont très connus, il y a même une fondation qui porte leur nom. Leur innocence, surtout des conditions du vol, ont marqué les esprits.
Plus tard j’ai eu envie de me détacher du fait divers et j’ai rédigé une deuxième version, qui a abouti à À bout de sueurs. J’étais en résidence à La Rochelle et je travaillais également avec les étudiants de l’université autour de la notion de retour. Dans la pièce, c’est le personnage de Fifi qui revient à Conakry et qui suscite envie, admiration, jalousie. Elle n’est plus considérée comme une Guinéenne mais comme une Française. Elle est celle qui a déjà pris l’avion. Binta suivra son exemple, fascinée par cette trajectoire, et ce sont ses deux enfants qui mourront dans le train arrière de l’avion.

E. B. : Vous avez rendu leur mort par un entremêlement de voix, où d’une part l’on assiste à la dislocation de la voix du père – Bachir, et où, d’autre part, une voix neutre annonce la nouvelle à la radio, en capitales, tandis que la voix de la mère ressurgit par bribes, en italiques (voir un extrait plus bas). Toute la scène est construite sur ce hiatus entre les différentes voix en plateau et le récit de la tragédie. Pourquoi ce choix ?

H. B. : Je voulais avant tout nous mettre à la place de ceux qui reçoivent la nouvelle. Les parents par exemple. Pour le cas de Yaguine et Fodé, les radios ont diffusé la nouvelle en boucle, c’était insoutenable. Je cherchais à rendre sur scène, non pas le déroulement de l’évènement et l’émotion de la mort des enfants, mais au contraire, à opérer un maximum de détachement. Cette voix annonce, comme à la radio, les évènements par bribes, mais on ne voit pas le drame, surtout pas.

E. B. : Vous êtes engagé dans la production et l’animation de lieux de théâtre en Afrique avec notamment ce rôle de direction artistique pour le festival « L’univers des mots » à Conakry. Quelle place joue la migration dans le festival, tandis que la Guinée est devenue l’un des pays où les jeunes émigrent le plus ? Quel rôle a pour vous le théâtre aujourd’hui à Conakry ?

H. B. : « L’univers des mots » est un festival au cœur de Conakry, qui cooptera une vingtaine de spectacles et de lectures du 14 au 23 novembre 2019. Des artistes internationaux sont invités à collaborer en binôme ou à s’associer avec des compagnies guinéennes. Lionel Manga, par exemple, est associé avec une troupe de cirque et d’acrobates. Les spectacles auront lieu sur des scènes de la ville, comme le Petit Musée et les Studios Kirah, mais aussi dans la rue, dans des maisons, dans des cours – ce qui offre des décors urbains incroyables. Nous serons à Minière, entre un quartier populaire et résidentiel. Nous sommes associés avec Barbel Mueller qui contribuera, sur le long terme, à inventer de nouveaux lieux de scène. Nous pensons à une plage de la Minière qui est actuellement encombrée par les ordures mais qui pourrait être aménagée en lieu de théâtre. Dans son ouvrage, Applied Foreign Affairs4, Barbel Mueller retrace la création architecturale de scènes dans des endroits improbables qui n’avaient pas au départ vocation à devenir des scènes, et c’est magnifique !
La migration était au cœur de la programmation 2017. Nous avons accueilli la maquette de Martin Bellemare, qui s’intitulait Cœur minéral, et qui jouera en création cette année5. La pièce retrace le parcours de deux jeunes hommes : un employé d’une entreprise qui extrait de la bauxite dans la région d’origine de ses parents, en Guinée, et un jeune rapatrié de France. Les deux destins vont se croiser dans la pièce.
Les créations se font en français. Nous voulons vraiment investir la rue, les espaces populaires. Les lectures se feront chez les gens. Le théâtre sera vraiment dans la rue !
Pour ma part, j’ai répondu à une commande du metteur en scène français Cédric Bossard, qui monte une trilogie de westerns sur des industriels français en Afrique de l’Ouest. Le premier volet a été commandé à Gustave Akakpo et concerne Bolloré, il s’intitule Bolando roi des gitans6. J’écris le second volet, qui concerne Bouygues. Le dernier volet sera écrit par Dieudonné Niangouna, ce sera sur Castel.

La mort de Yaguine Koïta
et Fodé Tounkara

(Hommes en gilets fluorescents. Lignes blanches infinies. Mouvement des passagers. Embarquement. Derniers passagers)
Cours pas comme ça
Je te vois bien
Allez viens viens
Vite vite
Faut pas traîner
Y a plus de temps
Qu’une question de minutes
Ils vont décoller
Pas vrai
Pas vrai
Même pas habillé
Regarde comme t’es
Pas bien habillé
T’es pas du tout bien habillé
Avec ça
Tu vas congeler
Ici
Il fait chaud
Là-haut
Il fait froid très très froid
Bonnet
C’est bon c’est fait
Écharpe
C’est bon c’est fait
Pull
C’est bon c’est fait
T-shirt
C’est bon c’est fait
Pantalon
Bon déjà fait
Tu ne me vois plus ou quoi
Ne crie pas
Ne crie pas fort
Tu crois que nous sommes dans notre maison
Papa n’est pas là
Maman n’est pas là
Et les gens n’ont pas de cœur
Sont sans pitié
Ils peuvent nous découper
S’ils nous attrapent
Ils peuvent nous découper en petits morceaux
En tout petits morceaux
Qu’ils donneront à bouffer aux chiens
dans les rues
Notre chair
À bouffer aux chiens dans les rues
Tu t’imagines
Nous découper
Non pas ça
Me découper
Arrête de pleurer ils vont nous prendre
Je dis ça pour que tu comprennes
Allez viens viens
Attrape ma main
Tiens bon
(Tremblement. Bruits de pas. Bruits de pas. Bruits de pas précipités. Grondement de l’avion. Grondement croissant de l’avion. Grondement oppressant de l’avion. Grondement étouffant de l’avion) […]

LUNDI 2 AOÛT – DEUX JEUNES PASSAGERS CLANDESTINS ONT ÉTÉ DÉCOUVERTS MORTS DANS LE TRAIN D’ATTERRISSAGE D’UN AVION […]

COMME signe de sa bonne volonté l’un des deux avait emmené dans son périple son carnet scolaire reprenant les notes obtenues au cours de l’année écoulée
Le ciel de là-haut même
me regarde sans rien faire
me disperser
m’éparpiller
me perdre
Bachir pourquoi tu fais ça Bachir
Pourquoi
Tu rentres tard et quand tu rentres je te demande où avec qui tu étais tu ne me dis rien
Quand je te demande tu me gifles et tu passes Bachir
Tu n’étais pas comme ça avant
Comment elle a pu
Non
Ça ne peut se comprendre
Qui pourrait comprendre hein ça qui pourrait
Me faire ç à moi son mari père de ses deux enfants
Qui pourrait comprendre
Qui
LES DEUX JEUNES PASSAGERS CONNAISSANT SANS DOUTE LE RISQUE QU’ILS COURAIENT MALGRÉ LEUR JEUNE ÂGE AVAIENT PRIS SOIN DE SE VÊTIR CHAUDEMENT

Extrait de À bout de sueurs
(Lansman, 2015, p. 53-59)

1 Hakim Bah, Sur la pelouse ; Le cadavre dans l’oeil, Carnières, Lansman éditeur, 2013.

2 Hakim Bah, Convulsions, Paris, Théâtre ouvert, 2017.

3 Hakim Bah, A bout de sueurs, Carnières, Lansman, 2015.

4 Bärbel Müller, Applied foreign affairs: investigating spatial phenomena in rural and urban Sub-Saharan Africa, Basel, Birkhaüser, 2017.

5 Une lecture a été présentée au MC93 : www.mc93.com/saison/coeur-mineral-ou (consulté le 24 avril 2019). Martin Bellamare est par ailleurs lauréat du prix SACD de la dramaturgie francophone pour Maître Karim la perdrix.

6 Gustave Akakpo, Bolando, roi des gitans, Carnières-Morlanwelz, Lansman, 2018.

Elara Bertho

Chargée de recherches au CNRS, ancienne élève de l’ENS de Lyon et agrégée de lettres modernes, elle a travaillé sur les figures de résistances à la colonisation au Niger et en Guinée principalement. Sa thèse est parue sous le titre Sorcières, tyrans, héros. Mémoires postcoloniales de résistants africains en 2019 aux éditions Honoré Champion. Membre du collectif de rédaction de Multitudes.

Hakim Bah

Né à Mamou (Guinée). Ses textes sont lus, créés et joués dans différents lieux en Afrique et en Europe. Son travail reçoit de nombreux prix (Prix RFI Théâtre, Prix des Journées Lyon des auteurs de théâtre, Prix d’écriture théâtrale de la ville de Guérande, Prix des Inédits d’Afrique et d’Outremer, Prix du public au festival Text’Avril…) et bourses (Institut Français/Visas pour la création, Beaumarchais, CNL, Aide à la création de ARTCENA). Ses pièces sont publiées chez Lansman Éditeur, Théâtre Ouvert et Passages. Il codirige par ailleurs la compagnie Paupières Mobiles (France) et assure la direction artistique du festival Univers des Mots (Guinée).