Lettre ouverte de Polynésie

 

J’en ai vraiment marre de tous les discours que les serviteurs de l’état français débitent dans notre pays, la Polynésie française, comme des crachats sur nos intelligences1.

Lors de sa récente visite en janvier 2018 Annick Girardin2, nous a offert une parfaite maîtrise de la perversité intellectuelle des politiques français, véritables virtuoses des détournements de sens et maîtres en viols de la pensée collective, laissant cois les plus sonores des militants anti-nucléaires, muets les plus éloquents ténors de l’opposition politique et dupe une bonne partie des Polynésiens qui voudrait continuer de croire en l’innocuité du nucléaire français.

Nous essuyons cette perversité depuis le XIXe siècle bien avant les guerres de colonisation et surtout depuis septembre 1966 quand de Gaulle déclare sans ciller « Eh oui, il est vrai que la Polynésie a bien voulu être le siège de cette grande organisation destinée à donner à la puissance française, le caractère de la dissuasion, qui peut, qui doit, à tous, dans un monde dangereux, nous assurer la paix. C’est vrai. Il y a d’ailleurs, si j’ose dire, des compensations. Le développement qui accompagne cette organisation du centre est éclatant. Ce qui doit suivre ne le sera pas moins. », nous enchaînant au sentiment d’être complices de ses funestes œuvres, vendus à sa mégalomanie maladive contre des compensations, prisonniers de sa malfaisance.

À quoi John Teariki3 a répondu : « La création de cet organisme et son installation chez nous, sans que, d’aucune façon, les Polynésiens n’aient été consultés préalablement à ce sujet, alors que leur santé et celle de leurs descendants étaient en jeu, constituent de graves violations du contrat qui nous lie à la France et des droits qui nous sont reconnus par la Charte des Nations unies. Votre propagande s’efforce de nier l’évidence en prétextant que vos explosions nucléaires et thermonucléaires ne comporteront aucun danger pour nous. (…) Mais je ne puis, Monsieur le Président, m’empêcher de vous exprimer, au nom des habitants de ce territoire, toute l’amertume, toute la tristesse que nous éprouvons de voir la France, rempart des droits de l’homme et patrie de Pasteur, déshonorée par une telle entreprise, faire ainsi partie de ce que Jean Rostand appelle le « Gang atomique ». (…) Puissiez-vous, Monsieur le Président, appliquer, en Polynésie française, les excellents principes que vous recommandiez, de Phnom Penh, à nos amis américains et rembarquer vos troupes, vos bombes et vos avions. Alors, plus tard, nos leucémiques et nos cancéreux ne pourraient pas vous accuser d’être l’auteur (c’est une citation) de leur mal. Alors, nos futures générations ne pourraient pas vous reprocher la naissance de monstres et d’enfants tarés. »

L’opposition de John Teariki sera noyée sous les connivences bienpensantes d’une classe politique d’élus socialement dominants par naissance et moralement acquis au pouvoir central dans une société psychologiquement affaiblie par l’évangélisation, les maladies, les guerres et autres exactions de la colonisation, société émotionnellement éprouvée par la condamnation inique et l’exil de Pouvāna’a a ’Ō’opa.4 Ainsi le « bidouillage » nucléaire français a eu lieu malgré l’opposition d’élus polynésiens, les rapports du Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des radiations ionisantes, de 1958, 1962 et 1964 et la mise en garde de scientifiques et généticiens comme Jean Rostand.

Le « bidouillage » nucléaire français prend fin en 1996, mais le discours de François Hollande en visite dans sa colonie perpétue cette perversité en février 2016 : « Cette contribution, celle que vous avez vous-même apportée à travers les essais nucléaires, je veux la reconnaître solennellement aujourd’hui, devant vous», rajoutant avec une touche supplémentaire de cynisme « Je reconnais que les essais nucléaires menés entre 1966 et 1996 en Polynésie française ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences sanitaires et aussi, c’est un paradoxe, entraîné des bouleversements sociaux lorsque les essais eux-mêmes ont cessé. »

Annick Girardin quant à elle, n’a eu qu’à enfoncer une porte déjà bien béante grâce au détournement du sens de la déclaration de François Hollande désormais présentée comme « reconnaissance du fait nucléaire » : « Il a fallu attendre François Hollande pour qu’il y ait cette reconnaissance du fait nucléaire. » grâce à la bienveillante complicité de la délégation polynésienne des États généraux de l’Outre-mer qui formule le besoin, pour les « Polynésiens, de s’informer sur ce passé, de le comprendre et de se l’approprier, [qui] leur donnerait l’occasion de s’acquitter de leur devoir de mémoire à l’égard des jeunes comme des générations à venir », le devoir de mémoire étant désormais une dette dont les seuls Polynésiens devront s’acquitter à l’égard de leurs descendants.

Le fait nucléaire

Et cette perversité porte ses fruits puisque la « reconnaissance du fait nucléaire » est même inscrite dans le préambule de l’Accord de l’Élysée signé le 17 mars 2017 : « La reconnaissance du fait nucléaire constitue la pierre angulaire de cet Accord (…) porteur d’un nouveau pacte républicain fondateur. » Ce souci mineur réglé, Annick Girardin peut donc continuer dans le registre de la manipulation : « Je souhaite que l’État, le gouvernement français, au côté du gouvernement de la Polynésie, puissent maintenant entamer cette période de ce qu’on pourrait appeler la réconciliation sur ce sujet du fait nucléaire. C’est extrêmement important qu’à notre niveau nous puissions poser ces actes pour que les générations à venir soient instruites sur ce qui est arrivé sur le territoire(…) le plus important c’est cette notion de réconciliation, de mémoire commune que nous allons porter. »

Edouard Fritch, président de la Polynésie française depuis 1974, acquiesce et s’aplatit en lui répondant « En effet, madame la Ministre, mettez-vous à la place d’une population, à qui on a toujours affirmé l’innocuité totale des essais, et qui apprend brutalement en 2010, de la bouche d’un président de la République, que les 30 années d’essais n’étaient pas propres pour la santé et l’environnement de la Polynésie. Quel choc ! La brutalité de cette annonce a déclenché une onde de choc dans les esprits polynésiens. Elle a généré des interrogations et de vives réactions, parfois émotionnelles, selon lesquelles beaucoup de nos malheurs sanitaires seraient liés aux effets du nucléaire sur la santé passée, actuelle et future des populations. »

Apprécions ce qu’implique cette déclaration : pendant les trente années de « bidouillage » nucléaire, la parole d’opposition d’une partie des citoyens du pays n’a été portée à Paris ni par John Teariki ni par Francis Sanford5 ni par Daniel Millaud6 ni par Oscar Temaru7 ni par Jacques Ihorai8. Jamais 6 000 personnes au moins ne se sont retrouvées dans les rues de Papeete en 1995 pour dire non à la reprise du « bidouillage » décrété par Jacques Chirac dont le premier essai en septembre 1995 a déclenché les plus graves émeutes que notre pays ait connues. Les nombreuses manifestations anti-nucléaires menées par le Here ’Ai’a le ’Ia mana te nuna’a et le Tavini Huira’atira n’ont pas existé. Il est vrai que ce fut le fait d’indépendantistes. Pourquoi donc le mentionner9

Non l’état français ne reconnaît pas le fait nucléaire et il n’a pas l’intention de le faire. Il aurait d’ailleurs tort de le faire puisque ni le gouvernement en place ni les précédents gouvernements ne lui en ont jamais fait la demande.

Reconnaître le fait nucléaire obligerait l’état à reconnaître le fait colonial puisque son « bidouillage » nucléaire n’a pu se faire dans notre pays que parce qu’il est une colonie française et qu’une décision unilatérale arbitraire du président de sa république a suffi à imposer les essais à des gens qui n’ont jamais eu à donner un quelconque avis à ce sujet, leur avis ne leur ayant jamais été demandé.

L’état français aurait tort de s’attarder sur ces considérations mineures puisque le préambule de l’Accord de l’Élysée, signé par Edouard Fritch avec l’aval de l’Assemblée de la Polynésie française, du Conseil Economique Social et Culturel (CESC) et du Syndicat pour la Promotion des Communes de la Polynésie française (SPCPF) indique : « La Polynésie française partage son destin avec la France depuis le XIXe siècle. (…) En dépit de l’arbitraire colonial, l’histoire qui se compose alors est aussi faite de partages et d’idéaux communs. (…) Entre 1966 et 1996, la Polynésie française permet à la Nation de se doter de l’arme nucléaire avec l’implantation du Centre d’Expérimentations du Pacifique (CEP) qui mène 193 essais. Ces expérimentations ont précipité la Polynésie française dans une forme de développement accéléré qui a pu apporter à certains de ses habitants une relative prospérité. Mais elles ont aussi frappé le territoire d’un mal moins visible : les essais nucléaires ont eu un impact environnemental, provoqué des conséquences sanitaires et ont entraîné des bouleversements économiques et sociaux.

À l’occasion de son discours prononcé à Papeete le 22 février 2016, le Président de la République a solennellement reconnu la contribution de la Polynésie française à la sécurité de la Nation : « Sans la Polynésie française, la France ne serait pas dotée de l’arme nucléaire et donc de la force de dissuasion. La France serait toujours une nation respectée dans le monde (…) mais n’aurait pas, par cette force de dissuasion, la capacité d’être une nation pleinement indépendante, capable de se faire entendre partout, de pouvoir sanctuariser sont territoire et de pouvoir aussi (…) contribuer à la paix. »

Les conséquences de ces essais doivent donc continuer à être traitées : tel est, notamment, l’objet du présent Accord. »

Accord qui fait la fierté du gouvernement actuel dont on nous rebat les oreilles mais qui reste confidentiel et que les citoyens dans leur vaste ensemble ne connaissent pas.

Non, l’état français ne reconnaît pas le fait nucléaire et n’a pas l’intention de le faire puisque Annick Girardin nous propose directement la réconciliation. La réconciliation de qui avec qui ? La réconciliation à propos de quoi ? La réconciliation pour en faire quoi ?

Si « la Polynésie a bien voulu être le siège de cette grande organisation destinée à donner à la puissance française » (de Gaulle), si « Cette contribution, celle que vous avez vous-même apportée à travers les essais nucléaires » (Hollande), qui doit se réconcilier avec qui ? Y a-t-il jamais eu contestation, division, brouille sur le sujet ? Et s’il n’y a jamais eu tension sur le sujet, sur quel sujet donc devrions-nous nous réconcilier ?

Comment attester pendant 60 ans que la Polynésie française a accueilli avec bonheur le « bidouillage » nucléaire français et soudain déclarer fièrement « Je souhaite que l’État, le gouvernement français, au côté du gouvernement de la Polynésie, puissent maintenant entamer cette période de ce qu’on pourrait appeler la réconciliation sur ce sujet du fait nucléaire » (Girardin) ?

Il faudrait peut-être qu’un jour les serviteurs de l’état français cessent de nous prendre pour des cons. Il faudrait peut-être aussi qu’un jour les gouvernements de notre pays arrêtent de permettre à ces serviteurs de nous prendre pour des cons, en revendiquant leur humanité et leur dignité au lieu de s’incliner vilement devant les mépris et ramper servilement afin de garder le pouvoir et éviter de traverser notre histoire et particulièrement ses puanteurs.

Non madame Girardin, il ne s’agit pas de tourner « une page douloureuse de l’histoire de la Polynésie » il s’agit que l’état français reconnaisse que c’est une page noire honteuse, une de plus, de sa longue et peu glorieuse histoire coloniale.

Non madame ce n’est pas « un drame pour certains » c’est une condamnation pour toutes les générations à venir, aussi nombreuses que les siècles de durée de vie du plutonium relâché par trente années de « bidouillage » nucléaire.

Non madame il n’est pas de mémoire commune quand elle s’écrit encore et toujours de l’encre du vainqueur et nie l’histoire des vaincus.

Non madame votre institut, jeté comme un os à ronger aux Polynésiens meurtris, ne fera pas disparaître les litanies de souffrances accumulées depuis notre domestication par vos armées et vos administrateurs.

Pour avoir une mémoire commune, madame, il aurait fallu que l’état admette que les Polynésiens portent des mémoires et que celles-ci n’ont que peu en commun avec la vôtre. Il aurait aussi fallu que vous soyez capable de vous méfier de la carte postale que le gouvernement local a apprêtée pour vous, effleurer l’âme de ce pays et humer les deuils, les brûlures les misères de ses peuples. Mais vous étiez noyée sous des colliers de toutes sortes, émue par les corps humides des danseurs et des rameurs, flattée par l’accueil chaleureux des populations colonisées, gage de l’amour qu’elles portent à l’amère patrie.

Votre déclaration finale lors de votre passage sur Polynésie 1ère télévision nous raconte autre chose que vos beaux discours : « Dès mercredi je partagerai les cadeaux que j’ai eus, les colliers notamment de perles et de graines, avec mes collègues et le président de la république, ça leur donnera peut-être l’envie de venir », comme un aveu du peu d’intérêt et de respect que vous portez aux peuples de ce pays que vous continuez de mutiler du mythe.

J’en ai vraiment marre de tous les discours que les serviteurs de l’état français débitent dans notre pays comme des crachats sur nos intelligences.

1 Postée sur facebook par Chantal T. Spitz le dimanche 28 Janvier 2018.

2 Ministre des Outre-mer venue pour visiter la colonie et faire un point sur les assises de l’Outre-mer.

3 John Teariki, (1914-1983) homme politique tahitien partisan d’une large autonomie de la Polynésie française puis de son indépendance et opposé aux essais nucléaires de l’état. Député de la république de 1961 à 1967. Président de l’assemblée territoriale de 1969 à 1970, de 1971 à 1972, de 1978 à 1979 et de 1980 à 1981.

4 Pouvāna’a a ’Ō’opa. 1895-1977. Homme politique tahitien engagé pour la modification des relations entre la France et les Etablissements de l’Océanie. Député des Établissements français de l’Océanie puis de Polynésie française de 1949 à 1960. En 1957 il devient le premier vice-président du conseil de gouvernement de la toute nouvelle Polynésie française. Accusé injustement en 1956 d’avoir fomenté l’incendie de la ville de Pape’ete, condamné à 8 ans de prison et à 15 années d’exil en France. 1968 grâce présidentielle et retour à Tahiti. Sénateur de Polynésie française de 1971 à 1977. Voir L’élu du peuple de Marie-Hélène Villierme : https://la1ere.francetvinfo.fr/polynesie/tahiti/documentaire-hommage-l-elu-du-peuple-pouvana-oopa-334359.html

5 Homme politique tahitien partisan d’une large autonomie de la Polynésie française opposé aux essais nucléaires.

6 Homme politique tahitien partisan d’une large autonomie de la Polynésie française opposé aux essais nucléaires.

7 Homme politique tahitien leader du mouvement indépendantiste opposé aux essais nucléaires qui a dirigé la Polynésie à 5 reprises entre 2004 et 2013.

8 Président de l’Église Evangélique de Polynésie française.

9 B. Barillot, M-H Villierme – Arnaud Hudelot, Témoins de la Bombe, Mémoires de 30 ans d’essais nucléaires en Polynésie française, Éditions Univers Polynésiens (2011, rééd. 2018) avec une série de 32 DVD (présentés par C. Spitz, EHESS, avril 2014) : exposition à Papeete (2011) et à Paris (Mairie du 2e, 2013)www.obsarm.org/IMG/article_PDF/article_a219.pdf

 

Chantal Spitz

Amante mère grand-mère tante gand-tante amie tahitienne océanienne  / 1991 : l’île des rêves écrasés premier roman tahitien de langue française publié aux Éditions de la plage, Pape’ete –  réédité au Vent des Iles  / 2002 : Hombo, transcription d’une biographie aux éditions Te Ite –  réédité au Vent des Iles  / 2006 : Pensées insolentes et inutiles aux éditions Te Ite  / 2011 : Elles, Terre d’Enfance, roman à deux encres au Vent des Iles  / 2015 : Cartes postales au Vent des Iles.