Prévention, dissuasion, préemption. Changements de logiques de la menace

La politique de la préemption mise en place par l’administration Bush1 sous-tend également, pour l’essentiel, la stratégie de sécurité nationale américaine qui a prévalu durant les deux mandats du président Obama2. La préemption est une logique opératoire du pouvoir qui définit notre époque politique de manière aussi insidieusement infiltrante et infiniment extensive que la logique de la « dissuasion » qui a défini l’époque de la Guerre froide. Elle combine une ontologie, un mode d’être, et une épistémologie, un mode de connaissance, de telle sorte qu’elle se constitue en tendance auto-propulsive, qui ne dépend pas de quelque formation existante particulière, mais au contraire les traverse toutes et, là où c’est possible, les emporte dans sa propre dynamique. Pour apprécier la singularité de la logique opératoire de la préemption, il est nécessaire de la bien distinguer de deux stratégies qui risquent d’être confondues avec elle, à savoir la prévention et la dissuasion.

La prévention

Bien que le but de chacune de ces trois stratégies soit de neutraliser une menace, elles diffèrent fondamentalement sur les plans épistémologique et ontologique. Épistémologiquement, la prévention suppose la capacité d’évaluer les menaces empiriquement et d’en identifier les causes. Une fois leurs causes identifiées, les menaces sont écartées par le moyen de méthodes curatives appropriées. La prévention opère dans un monde objectivement connaissable dans lequel l’incertitude découle d’un manque d’information et les événements suivent un cours prévisible et linéaire allant de la cause à l’effet. La prévention n’a pas d’ontologie propre parce qu’elle suppose que ce à quoi elle a affaire possède une existence objectivement donnée et antérieure à sa propre intervention. En pratique, cela signifie que l’objet qui lui est donné est prédéfini par d’autres formations, ces dernières définissant les termes et le terrain par lesquels la prévention devra ensuite opérer. Une approche préventive des conflits sociaux pourra, par exemple, les envisager comme un effet de la pauvreté, objectivement quantifiable selon des index économiques ou de santé. Chaque index est défini par une formation spécialisée (l’économie, la médecine) en rapport à une norme spécifique à ce domaine et vis-à-vis de laquelle des objectifs peuvent être élaborés et des réussites, mesurées (revenu annuel, taux de mortalité, espérance de vie, etc.). Les mesures préventives seront ensuite mises en application en tant qu’extension politique des domaines spécialisés concernés (l’analyse économique prolongée dans une politique d’aide et de développement, la médecine prolongée sous forme de programmes de vaccination, etc.). Elles seront réglementées par des logiques spécialisées propres à ces domaines. La prévention n’a donc ni objet, ni sphère opératoire, ni logique spécifique qui lui soient propres. Elle est d’ordre secondaire. C’est un moyen pour une fin donnée. Pour cette raison, les mesures préventives ne sont pas auto-suffisantes. Elles doivent être appliquées par une source extérieure. Elles ne constituent pas des forces organisatrices en propre. Elles fonctionnent sur fond d’un pouvoir emprunté.

La dissuasion

Elle prend la relève là où les mesures de prévention ont échoué. La dissuasion fait usage de la même épistémologie que la prévention, en ce qu’elle suppose connaissabilité et mesurabilité objectives. Cependant, comme elle commence là où la prévention finit, elle n’a pas droit à l’erreur. Elle doit savoir avec certitude parce que la menace à laquelle elle fait face est pleinement formée et prête à détoner : l’ennemi possède la bombe et les moyens de la lâcher. L’imminence de la menace signifie que la dissuasion ne peut se permettre de se subordonner aux objets, normes et critères issus d’autres domaines. Si elle le faisait, sa capacité de répondre avec une immédiateté proportionnelle à l’imminence de la menace serait compromise. Puisqu’elle ne détiendrait pas les clés de son propre savoir, elle serait, dans l’urgence de la situation, intérieurement hantée par le spectre d’une possible incomplétude du savoir venant du dehors. Puisque ses opérations seraient médiatisées par un domaine extérieur, elle ne détiendrait pas non plus la clé de ses propres actions. Et puisqu’elle répondrait à des causes extérieures à sa sphère, elle ne serait pas non plus maîtresse de ses propres effets.

La seule façon d’avoir le genre d’immédiateté épistémologique nécessaire pour la dissuasion est que son processus possède sa propre cause et s’y tienne résolument en son sein. La manière la plus rapide et directe pour un processus de se pourvoir de sa propre cause est de la produire. La manière la plus facile de le faire est de faire sienne l’imminence même de la menace que la prévention n’a pas réussi à neutraliser, et d’en faire la base d’un nouveau processus. En d’autres mots, le processus doit prendre l’effet qu’il cherche à éviter (l’annihilation nucléaire) et s’organiser autour de lui, comme cause de sa propre dynamique (dissuasion). Il doit convertir un effet qui ne s’est pas encore produit en cause : une cause future. Les causes passées sont déjà réglées de toute façon. Elles ont été arrogées comme objets de connaissance et sphères d’opération par un nombre indéfini d’autres formations déjà en fonction.

Pour qu’une cause future ait quelque effet palpable, elle doit se montrer capable d’agir sur le présent. C’est bien plus facile et bien moins mystérieux que cela en a l’air. Il faut commencer par traduire la menace imminente en danger clair et présent. Il faut pour cela se rendre capable de produire la menace plutôt que de la prévenir. Si votre voisin a une bombe nucléaire, il faut construire l’armement qui vous permettra d’anéantir l’adversaire, même au prix de votre propre annihilation suite à un « hiver nucléaire ». En fait, plus vous êtes en mesure de vous détruire en même temps que votre ennemi, mieux vous vous en porterez. Vous pouvez être certain que l’ennemi se rendra lui aussi capable de vous annihiler, et de s’annihiler lui-même par la même occasion. La menace imminente est ainsi imminente des deux côtés, si immédiatement présente dans sa futurité menaçante que seul un fou ou un régime suicidaire oserait briser l’équilibre et appuyer sur le bouton. Cela donne lieu à une logique de mutualité unique : « destruction mutuelle assurée » (« mutually assured destruction », MAD, en anglais : « fou »).

La destruction mutuelle assurée vise l’équilibre. Elle tend à la création d’un « équilibre de la terreur ». MAD, c’est la certitude au carré : à la certitude qu’il y a objectivement menace, on ajoute la certitude que celle-ci est contrebalancée. La seconde certitude est dynamique, et doit être entretenue. L’assurance est entretenue en produisant continuellement les conditions qui ramènent la cause à vif dans le présent. Il faut continuer d’avancer vers le dangereux futur. Il faut entrer toujours davantage dans la course. Il faut construire toujours plus d’armes, s’assurer que nos systèmes soient aussi létaux que ceux de l’adversaire, à quelques demi-vies près. Bien vite, le processus s’autonomise. La logique de destruction mutuelle assurée devient son propre moteur. Elle devient auto-propulsive. Une fois lancé, il n’est pas évident de s’arrêter.

Ce qui s’est d’abord présenté comme condition épistémologique (une certitude à propos de ce que vous et votre adversaire êtes capables de faire) se dynamise en une ontologie ou mode d’être (une course à la vie, à la mort). La dissuasion se qualifie ainsi comme logique opératoire, en ce qu’elle combine sa propre épistémologie propriétaire avec une ontologie unique. Pour que le processus se déploie en douceur, il doit bien sûr mobiliser des logiques empruntées à d’autres domaines. Il requiert, par exemple, des mesures quantitatives de charges destructrices et de capacités d’exécution, un flux de données de surveillance constamment mis à jour et le repérage précis de coordonnées géographiques, entre autres choses. Les mesures nécessaires sont fournies par d’autres formations opérant dans des domaines connexes qui possèdent leurs propres logiques. Mais cela ne compromet pas le statut de la dissuasion comme logique opératoire, parce que ce ne sont pas tant les mesures elles-mêmes ou leurs logiques spécialisées qui comptent, que le critère que la logique de la dissuasion elle-même leur impose : l’équilibre quantitatif nécessaire pour atteindre une mutualité létale.

L’équilibre que la dissuasion fait régner n’est pas stable. C’est une métastabilité, ou équilibre dynamique, construit sur un mouvement constant. La dissuasion consiste en une menace qui est maintenue en futurité en étant pleinement réalisée comme possibilité hyper-concrète dans le présent, de façon telle qu’elle en vient à définir un mouvement d’autopropulsion qui lui est propre. Parce que la futurité de la menace est fermement maintenue dans le présent, elle court-circuite son propre effet. Cela ne signifie pas que la menace cesse d’agir comme cause ; sa causalité est déplacée. Elle n’est plus en position de réaliser son effet original, l’annihilation. Elle devient plutôt le déterminant de quelque chose d’autre : une course. Elle reste une cause, mais en vue d’un effet différent. La dissuasion capture un effet futur (l’annihilation mutuelle) afin d’en faire la cause de son propre mouvement (qui finit par aboutir ailleurs). Elle capture cette différence potentielle dans l’effet final comme moyen pour son devenir auto-causant. Elle prend le potentiel de la fin comme moyen par lequel elle se constitue. Sa logique s’accomplit lorsqu’elle se referme sur elle-même pour former une boucle auto-causale propre. Parce qu’elle opère au sein de cette boucle auto-causale, son épistémologie est univoque (centrée sur une seule certitude) et son ontologie est monolithique (les deux partis en présence sont pris dans une même dynamique globale qui se coagule dans une structure bipolaire). Il peut paraître étrange de le dire ainsi, mais la dissuasion peut être conçue comme l’apothéose de l’humanisme à l’ère technoscientifique, au sens où face à l’annihilation imminente de l’espèce, elle repose toujours sur une prémisse psychologique implicite : qu’un souci au-moins-résiduel pour l’humanité et un minimum de santé mentale partagée puisse servir à contenir un conflit.

Bouger et faire bouger

La préemption a certaines caractéristiques en commun avec la dissuasion. Comme cette dernière, elle opère dans le présent en vue d’une menace future. Elle le fait aussi de manière telle que la futurité présente soit le moteur de son processus. Le processus, en revanche, apparaît qualitativement différent. Le président Bush a entamé son discours de 2002, dans lequel il a pour la première fois annoncé que la préemption serait le principe directeur de sa stratégie de défense nationale, en affirmant une différence de nature entre le paradigme de la dissuasion de la Guerre froide et celui de la « guerre contre la terreur ». Sa politique militaire de préemption, a-t-il déclaré, repose sur « l’incapacité de dissuader un attaquant potentiel », situation qui définit l’état actuel des choses3.

L’épistémologie de la préemption se distingue de celle de la dissuasion en ce qu’elle est résolument fondée en incertitude – et pas seulement en raison d’un manque de connaissance. Il y a de l’incertitude parce que la menace ne s’est non seulement pas encore entièrement formée, mais, selon la définition inaugurale de la préemption proposée par Bush, parce qu’elle n’a pas même encore émergé4. En d’autres mots, la menace est toujours en potentiel de manière indéterminée. C’est une prémisse ontologique : la nature de la menace ne peut être spécifiée. Dans certaines circonstances, elle peut impliquer des armes de destruction massive, mais dans d’autres non. Elle peut se présenter sous la forme d’une étrange poudre blanche, ou encore d’un engin explosif improvisé. L’ennemi ne peut pas être spécifié, c’est l’ennemi quelconque. Il peut venir d’ailleurs, ou surgir inopinément de l’intérieur. On peut, de manière stéréotypée, s’attendre à ce que l’ennemi soit membre d’un certain groupe ethnique ou religieux, un Arabe ou un musulman, mais on ne peut jamais en être certain. Il pourrait tout aussi bien s’avérer être un Britannique portant des baskets, ou un Portoricain venant de l’Amérique profonde (pour ne parler que de deux cas bien connus, ceux de John Reid et Jose Padilla). Il pourrait aussi être le membre anonyme d’une cellule, ou le leader suprême d’un État « voyou ». Le manque de connaissance sur la nature de la menace ne peut jamais être surmonté. Il est partie prenante de ce qui définit les conditions objectives de la situation : la menace est devenue protéiforme et elle tend à proliférer de manière imprévisible.

On est dans une situation où la seule certitude réside en ce que la menace émergera de là où on l’attend le moins. Il en va ainsi parce que ce qui est omniprésent, ce n’est pas une menace ou un ensemble de menaces particulières, mais le potentiel que toujours davantage de menaces se manifestent sans avertissement (il est impossible de « dissuader un attaquant potentiel »). La situation d’ensemble n’est pas tant menaçante que génératrice de menaces : menaçogène. La situation se définit par la capacité du monde de produire des nouvelles menaces à tout instant. Nous sommes dans un monde qui est passé de l’« inconnu connu » (l’incertitude qui peut être analysée et circonscrite) à « l’inconnu inconnu » (incertitude objective), pour reprendre la terminologie de Rumsfeld (Rumsfeld 2002a). L’incertitude objective est une catégorie aussi directement ontologique qu’épistémologique. Ce qu’on sait, c’est que la menace possède le statut ontologique de potentialité indéterminée.

L’inconnu inconnu est inexpugnable parce que sa potentialité appartient aux conditions objectives de la vie d’aujourd’hui. En conséquence, aucun effort de compréhension n’apportera jamais de réponse définitive. Y penser ne fait rien, sauf déboucher encore et encore sur la même énigmatique question : pourquoi nous détestent-ils tant ? Cette question, posée sans relâche par les médias américains dans les années qui ont suivi le 11 septembre, exprime l’impossibilité de fonder une logique contemporaine du conflit sur une prémisse psychologique. La nature et les motifs des attaques de l’adversaire sont purement incompréhensibles. La seule hypothèse qui semble demeurer est qu’ils sont tout simplement « le Mal », capable des pires « crimes contre l’humanité ». Ils sont simplement « inhumains ». La seule manière d’identifier collectivement l’ennemi est, dans les mots de Bush, de le qualifier « d’axe du mal ». Cette caractérisation n’augmente en rien notre connaissance. Elle est l’équivalent moral de l’ignorance. Sa fonction est d’aligner entièrement « l’humanité » d’un côté, afin de légitimer de « notre » côté des actes qui seraient considérés comme des crimes contre l’humanité, si seulement on accordait à l’ennemi le bénéfice d’être reconnu comme humain (torture, populations civiles ciblées, contraventions aux droits humains et au droit de la guerre). Le jugement du « mal », moral de son propre aveu, fonctionne en fait très pragmatiquement comme un dispositif pour se donner à soi-même des options tactiques illimitées, libérées de toute contrainte morale. C’est le seul sens par lequel quelque chose comme la dissuasion continue d’opérer : le jugement moral est utilisé de façon à dissuader l’entrée en vigueur de toute logique proprement morale ou éthique. La logique opératoire fonctionnera sur un plan entièrement différent.

La situation au sein de laquelle la logique de la préemption émerge est loin-de-l’équilibre par nature. Il n’y a aucun espoir de stabilisation, laquelle n’est d’ailleurs même pas envisagée. Le déséquilibre se présente à différents niveaux. Il y a le déséquilibre moral post-humaniste entre l’humain et « l’inhumain » mentionné plus haut. Militairement, le déséquilibre se nomme « guerre asymétrique ». Cette expression signale la différence entre les capacités offensives des adversaires, qui ne sont pas du même ordre de grandeur. La supériorité quantitative des joueurs étatiques en termes de taille de leurs forces armées, de ressources technologiques, d’armement et de moyens de financement ne leur donne pas nécessairement un avantage sur le terrain. Il en est ainsi parce qu’une autre asymétrie entre en jeu, qui prend la forme d’une différence ontologique. Le mode d’être du « terroriste » est lié au potentiel de la menace non-spécifiée. Celle de l’ennemi étatique du terroriste est on ne peut plus concrète, pleinement actualisée dans une structure de défense lourdement hiérarchique. Cela fait bénéficier le « terroriste » d’un effet de surprise très significatif. Cela lui procure aussi un avantage face aux formations étatiques pesantes et maladroites, lesquelles évoluent dans un ordre de grandeur qui les rend aisément perceptibles, là où le « terroriste » protéiforme est par nature imperceptible du point de vue opposé de l’État. Cette situation est communément définie comme « déséquilibre de la terreur ».

Face à ce « déséquilibre de la terreur », l’adversaire étatique des terroristes doit transformer une partie de sa propre structure à l’image de ce qu’il combat. On ne peut pas affronter l’ennemi si la situation est à ce point asymétrique qu’il n’y a aucun sol en commun pour servir de champ de bataille. Il faut devenir, au moins en partie, ce qui vous déteste et ce que vous détestez en retour. Il faut vous lancer dans un devenir-terroriste de votre propre crû5.

Le projet de « transformer l’armée » mis de l’avant par Rumsfeld, plus connu sous le nom de « révolution dans les affaires militaires », implique d’engager la structure de la défense dans un mouvement de devenir-terroriste en la réalignant sur une échelle réduite de déploiement rapide et de capacités de réponses rapides qui reflètent les manières de l’ennemi6. Eyal Weizman a documenté un projet similaire et remarquablement lucide d’imitation de l’ennemi au sein des forces armées israéliennes, considérées (du moins jusqu’à la guerre du Liban de 2006) comme la force militaire étatique la plus efficace et sophistiquée7. Le réalignement sur des capacités moins spécifiques et plus potentielles doit être appuyé par des moyens de perception technologiquement assistés : systèmes de surveillance pour détecter le moindre signe d’activité ennemie. Mais tout système de détection est sujet à l’erreur ou à l’évasion. En fait, puisque l’ennemi est indéterminé, il est certain qu’il demeurera indétectable jusqu’à ce qu’il se manifeste. On cherche à détecter les mouvements, à un niveau aussi émergent que possible. Mais étant donné la vitesse à laquelle peut se déployer une attaque terroriste, une fois que le mouvement passe le seuil de la détectabilité, il peut tout aussi bien être déjà terminé. Une posture défensive, même appuyée par les meilleures technologies de surveillance, ne suffit pas. La machinerie militaire doit passer à l’offensive8.

Attendre que l’ennemi fasse le premier geste n’est pas sécuritaire. Il faut bouger le premier, pour les faire bouger9. Il faut les débusquer. Il faut tester et essayer, bouger aussi aléatoirement et de manière imprévisible et omniprésente qu’ils le font, dans l’espoir de les effleurer d’assez près pour provoquer une réponse. Il faut éviter de s’offrir en cible immobile. Il faut bouger comme l’ennemi, pour susciter son mouvement. Il sera forcé de prendre une forme active, et par-là même deviendra détectable et donc attaquable. En d’autres mots, il faut passer à l’offensive pour faire émerger l’ennemi, le faire passer de son état potentiel à une prise de forme actuelle. L’exercice de ce pouvoir est incitatif. Il participe de l’émergence actuelle de la menace. Autrement dit, comme la menace est de toute façon proliférante, la meilleure option est de l’inciter à proliférer encore davantage – c’est-à-dire (idéalement) davantage selon vos propres termes. La manière la plus efficace de combattre une menace non-spécifiée est de contribuer activement à sa production.

Politique potentielle

Cette logique co-productive se reflète exemplairement dans les politiques et les déclarations de l’administration Bush, et elle explique pourquoi Bush n’a jamais admis que la guerre en Irak était un échec, même lorsqu’il en est arrivé à accepter que ce n’était pas exactement une victoire et que des « changements tactiques » en cours de route étaient nécessaires. Prenons cette déclaration de Juin 2005 : « certains seront peut-être d’accord avec ma décision de chasser Saddam Hussein du pouvoir, mais nous nous entendons tous sur le fait que les terroristes de ce monde ont fait de l’Irak un front déterminant dans la guerre contre la terreur » (Bush 2005a). C’était la manière de Bush d’admettre qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massives en Irak. Objectivement, ses raisons pour envahir étaient fausses. Mais la menace qui règne dans le monde d’aujourd’hui n’est pas objective. Elle est potentielle. La menace potentielle appelle à une politique potentielle. Bush et plusieurs membres de son administration ont répété à l’envi l’argument selon lequel Saddam Hussein aurait pu posséder des armes de destruction massive et que, si tel avait été le cas, il en aurait fait usage.

« Aurait possédé », « aurait fait usage », « si » : la nature potentielle de la menace requiert une logique conditionnelle. Une déclaration conditionnelle ne peut être fausse. D’abord parce qu’elle ne fait qu’affirmer un potentiel ; et deuxièmement, parce que, spécialement dans le cas de quelque chose d’aussi glissant qu’un potentiel, on ne peut prouver l’inverse. Même si elles n’étaient pas effectivement là, elles auraient toujours pu y être potentiellement : Saddam aurait pu relancer ses projets d’armement à tout moment. Quand on agit sur des « aurait pu », on est par définition dans le juste aussi longtemps que les raisons d’agir ne sont pas objectives. Donner des raisons empiriques de vos actions en regard d’une politique potentielle ne consiste en rien d’autre qu’une erreur de catégorie. C’est ce que des insiders de l’administration Bush voulaient dire lorsqu’ils ont ridiculisé la « communauté des gens qui se fondent sur la réalité » [reality-based community] en les qualifiant d’être désespérément en retard sur le cours des choses (Suskind 2004). De nos jours, une action est juste par définition aussi longtemps qu’on s’en tient au politiquement conditionnel et qu’on a une bonne raison de le faire.

La peur est toujours une bonne raison de se tourner vers le politiquement conditionnel. La peur représente l’action palpable dans le présent d’une cause future menaçante. Elle agit de façon tout aussi palpable, que la menace soit déterminée ou non. Elle affaiblit la détermination, produit du stress, abaisse la confiance des consommateurs, et peut ultimement mener à la paralysie individuelle et/ou économique. Pour éviter la paralysie, laquelle vous rendrait encore plus facilement pris pour cible et augmenterait encore davantage la peur, on est obligé de se lancer dans l’action malgré tout. Dans le langage de l’administration Bush, on se « fait kinétique » [go kinetic]. (Woodward 2002, 150). On se lance dans l’action à la hauteur du potentiel qui nous effraie. On le fait, une fois encore, en incitant le potentiel à prendre une forme actuelle à laquelle il devient possible de répondre. On déclenche la production de ce que l’on craint. On transforme la cause objectivement indéterminée en un effet actuel afin de pouvoir la traiter d’une manière ou d’une autre. Chaque fois que l’on éprouve le besoin d’agir, tout ce qu’il faut faire, c’est activer une peur. La production de l’effet suit aussi aisément qu’un réflexe. Cette dynamique affective est toujours bien en place. Elle le restera aussi longtemps que la peur demeurera politiquement activable.

La logique de la préemption opère sur ce plan affectif, de manière proliférante ou ontogénétique : d’une manière qui contribue à la production réflexe de l’être spécifique de la menace. Vous craignez que l’Irak soit une terre favorable aux terroristes ? Cela aurait pu être le cas. Si cela aurait pu être le cas, cela aura été le cas [if it could have been, it would have been]. Alors allons-y gaiement, faisons-en une. « Amenez-moi-ça ! », dira le président, suivant son réflexe conditionné par Hollywood (Loughlin 2003). Il le savait dans ses « tripes »10. Il ne pouvait pas se tromper. Son réflexe était juste. Car « maintenant nous pouvons tous nous entendre » sur le fait que l’Irak est effectivement une terre favorable aux « terroristes ». Ce qui ne fait que prouver que le potentiel avait toujours été là. Avant, il y avait des doutes sur le fait de chasser ou non Saddam du pouvoir. Certains en convenaient ; d’autres non. Maintenant nous sommes tous d’accord. Nous avions raison de le chasser, parce que ce faisant l’Irak est devenue ce qu’elle aurait toujours pu devenir. Et ça, c’est la vérité.

La vérité, dans ce nouvel ordre du monde, est par nature rétroactive. Les faits croissent conditionnellement dans le sol affectif d’une futurité présente de manière indéterminée. Ils deviennent objectifs lorsque le présent s’accomplit réflexivement, comme effet de l’action préemptive entreprise. La communauté des gens qui se fondent sur la réalité perd son temps à étudier la réalité empirique ; quant à nous, ont dit les Bushistes, « nous la créons ». Et pour cette raison, « nous », les préempteurs, aurons toujours raison. Nous aurons toujours eu raison de préempter, parce que nous avons objectivement produit un effet-vérité récursif pour vos judicieuses études. Et pendant que vous regardez en arrière et que vous étudiez sa vérité, nous aurons agi encore une fois à la vitesse du réflexe, effectuant une nouvelle réalité11. Nous n’aurons jamais d’autre choix que de poursuivre la « guerre contre la terreur », avec toujours plus de vigilance et toujours plus intensément sur tous les fronts potentiels. Nous, les préempteurs, sommes les producteurs de votre monde. Vaut mieux vous y habituer. La guerre en Irak a été un succès dans la mesure où elle a fait de la productivité de la « guerre contre la terreur » préemptive un mouvement auto-perpétuant – un mouvement qui poursuit son chemin jusqu’à aujourd’hui, sous une forme altérée (la guerre des drones), camouflée par un euphémisme (MOOTW : Military Operations Other Than War, ou les opérations militaires autres que la guerre) (Scahill 2013).

La préemption s’apparente à la dissuasion en ce qu’elle combine une épistémologie propriétaire avec une ontologie unique de manière à rendre présente une cause future qui met en marche un mouvement auto-perpétuant. Elle se différencie de la dissuasion en ce qu’elle prend comme sa cause auto-constitutive les menaces potentielles ou objectivement indéterminées plutôt que des menaces pleinement formées et spécifiées. Elle se fonde sur le potentiel ontogénétique. De là, plutôt que de dissuader l’effet craint, elle actualise le potentiel dans la forme à laquelle elle espère pouvoir répondre. Elle suppose une prolifération de menaces potentielles, et reflète cette capacité dans ses propres opérations. Elle devient proliférante. Elle présuppose le débalancement objectif de l’état loin-de-l’équilibre comme une condition permanente. Plutôt que d’essayer de corriger le débalancement, elle le saisit comme opportunité pour elle-même.

La préemption lance une course. Mais c’est une course qui se déroule sur le bord du chaos. C’est une course de mouvements de débusquage, détection, perception et actuation affective, qui s’emportent dans des conditions irréparablement chaotiques ou semi-chaotiques. La course de la préemption n’a pas un nombre de tours prédéfini ; et chacun se termine avec l’effectuation actuelle d’une menace. Chaque actualisation d’une menace déclenche le prochain tour, comme une continuation du premier dans la même direction, ou d’une autre manière dans un champ différent.

Logique opératoire

La dissuasion s’articule autour d’une cause objective. La préemption s’articule autour d’un effet proliférant. Les deux (au contraire de la prévention) sont des logiques opératoires. La logique opératoire de la dissuasion, cependant, reste causale même lorsqu’elle déplace l’effet de sa cause. La préemption est une logique opératoire purement effective plutôt qu’une logique opératoire causale. Puisque son fondement est potentiel, il n’y a aucune cause actuelle autour de laquelle s’articuler. Elle compense l’absence d’une cause actuelle en produisant à sa place un effet présent. Voilà ce qui constitue le moteur de son mouvement : elle transforme un futur, une cause virtuelle, directement en un effet qui s’actualise dans le présent. Elle le fait affectivement. Elle utilise l’affect pour déclencher effectivement une causalité virtuelle. La préemption correspond au moment où la futurité d’une menace non-spécifiée est effectivement tenue présente dans un état perpétuel d’urgence-émergence potentielle, de telle sorte qu’un mouvement d’actualisation peut être déclenché, lequel est non seulement auto-propulsant, mais aussi effectivement, indéfiniment, ontologiquement productif, en ce qu’il est mis en œuvre à partir d’une cause virtuelle qu’aucune actualisation ne peut épuiser.

Les paramètres opérationnels de la préemption impliquent qu’elle n’est jamais univoque. Elle opère dans l’élément du vague et de l’incertitude objective. En raison de sa nature proliférante, elle ne peut être monolithique. Sa logique ne peut s’enfermer autour de son auto-engendrement comme le fait la logique de la dissuasion. Elle inclut une ouverture essentielle dans sa logique productive12. Elle incite ses adversaires à prendre une forme émergente. Elle s’efforce ensuite d’être aussi protéiforme que son adversaire, toujours en émergence, peut l’être. Elle est aussi métamorphique qu’auto-conductrice. Elle s’infiltre entre les frontières, emportant les formations existantes dans son propre mouvement transversal. Face aux formations tenues par la gravité et trop inertes pour être emportées et transportées par sa propre logique opératoire, elle se contente d’ouvrir des fenêtres d’opportunité par où passer. Tel est le cas avec la structure juridico-légale aux États-Unis et ailleurs. La préemption ne parvient pas à les emporter dans son mouvement. Mais elle peut y creuser des échappées pour son propre compte. Sous la gouverne de Bush, ces échappées se sont manifestées de manière spectaculaire en tant que provisions formelles qui ont largement étendu le pouvoir de l’exécutif (en la personne du président et de son rôle de commandant en chef) de suspendre le cours normal du gouvernement afin de permettre un flot continu d’actions préemptives. Sous Obama, l’affirmation de tels pouvoirs d’exception a eu tendance à prendre des formes moins avouées et plus contournées.

La préemption signifie le conflit illimité : le potentiel pour la paix devenue un état perpétuel de guerre non-déclarée. Tel est « l’état d’urgence permanent » décrit par Walter Benjamin (2003, 392). Dans le langage de l’administration Bush, cela en est venu à s’appeler la « Longue Guerre » qui remplace la Guerre froide : une guerre préemptive avec une tendance intégrée à ne jamais prendre fin.

Traduit de l’anglais par Érik Bordeleau

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Rumsfeld, Donald. 2002b. “Transforming the Military.” Foreign Affairs 81 (3) (May–June): 20–32.

Scahill, Jeremy. 2013. Dirty Wars: The World Is a Battlefield. New York: Nation Books.

Suskind, Ron. 2004. “Without a Doubt.” New York Times Magazine, October 17. http://query.nytimes.com/gst/fullpage.html?res=9C05EFD8113BF934A25753C1A9629C8B63 Consulté le 21 avril 2014.

Weizman, Eyal. 2006. “Lethal Theory.”
Log 7 (winter/spring): 53–130.

Woodward, Bob. 2002. Bush at War. New York: Simon and Schuster.

1 Cet article est extrait du premier chapitre de Brian Massumi, Ontopower : War, Powers and the State of Perception, Duke University Press, 2015. Quelques paragraphes et quelques notes ont été abrégés ou supprimés, avec l’accord de l’auteur. La traduction française intégrale de cet ouvrage paraîtra prochainement aux Presses du Réel et sera assurée par Thierry Drumm.

2 Il s’est avéré politiquement nécessaire pour Obama de périodiquement prendre ses distances de l’administration Bush. Mais cette prise de distance n’a pas été systématique. Le vocabulaire de l’administration Obama a fluctué au gré des situations, avec tendance persistante à se re-bushifier, comme le montre cette nouvelle de 2014 concernant le procureur général d’Obama : « Ce mardi, le procureur général Eric H. Holder Jr a demandé que davantage de pays européens adoptent des lois et des tactiques anti-terroristes de style américain, incluant des opération d’infiltration, afin d’empêcher certains terroristes potentiels de voyager en Syrie […] Mr. Holder a applaudi la décision de la France et de la Norvège d’adopter des lois qui criminalisent l’intention de commettre des actes terroristes […] “face à une menace aussi grave, nous ne pouvons pas nous permettre de rester passifs”, a noté Mr Holder. “Il faut plutôt nous munir des outils judiciaires et d’investigation qui nous permettent d’être préemptif dans notre approche face à ce problème” ». (Apuzzo 2014).

3 « Étant donné les buts visés par les terroristes et les États voyous, les États-Unis ne peuvent plus s’en remettre uniquement à une posture réactive comme ça a été le cas dans le passé. L’incapacité de dissuader un agresseur potentiel, l’immédiateté de la menace actuelle et l’échelle à laquelle les armes choisies par nos adversaires peuvent causer des dommages potentiels nous interdisent cette option. Nous ne pouvons laisser nos ennemis frapper les premiers. » (Bush 2002).

4 « Si nous attendons que les menaces se matérialisent pleinement, nous aurons attendu trop longtemps. Il faut s’attaquer à l’ennemi sur son propre terrain, perturber ses plans et confronter les pires menaces avant qu’elles n’émergent. Dans le monde d’aujourd’hui, le seul chemin vers la sécurité est celui de l’action. Et cette nation va agir. » (Bush 2002).

5 Cela se reflète dans les considérations du Général Stanley McChrystal concernant son rôle comme chef des forces spéciales d’opération conjointes américaines sous Bush, et commandant des opérations de l’OTAN en Afghanistan sous Obama : « la première chose que nous avons faite lorsque j’ai pris les commandes à la fin de 2003 a été de prendre conscience que nous devions mieux comprendre les coordonnées du problème. Pour ce faire, nous devions devenir réseau nous aussi – être connecté à travers l’ensemble du champ de bataille de telle sorte que chaque fois que quelque chose se passe, nous pouvions accumuler des informations à son sujet et gagner en expérience. L’information circulait très très rapidement. » (McChrystal 2013).

6 Donald Rumsfeld (2002b): « Dans ce nouveau siècle, notre défi s’avère difficile: défendre la nation contre l’inconnu, l’incertain, l’invisible et l’imprévu […] Nous devons mettre de côté les manières de penser et de planifier dans lesquelles nous sommes confortablement installés […] afin de dissuader et de défaire des adversaires qui ne sont pas encore matérialisés pour nous faire face », et ce même s’« ils vont fort probablement nous affronter asymétriquement » (23).

7 « Les militaires cherchent à se réorganiser d’une manière qui est influencée par l’organisation des réseaux de guérilla. Ce geste d’imitation est fondé sur la supposition, articulée par les théoriciens militaires John Arquilla et David Ronfeldt, selon laquelle « ça prend un réseau un pour combattre un réseau ». (Weizman 2006, 64).

8 Selon Donald Rumsfeld : « Se défendre contre le terrorisme et d’autres menaces émergentes exige de porter la guerre chez l’ennemi. La meilleure – et dans certains cas, la seule – défensive est une bonne offensive. » (Rumsfeld 2002b, 31).

9 Bush à Rumsfeld, 26 septembre 2001: « Tu vois, notre stratégie, c’est de créer le chaos, de créer un vide afin que les méchants se mettent à bouger. S’ils bougent, on peut les voir et les frapper. » (Woodward 2002, 153).

10 Bush : « Je ne joue pas selon les règles. Je joue selon mes tripes. » (Woodward 2002, 137). Bush a souvent dit qu’il agissait selon ses « instincts profonds » [gut instinct] et a souvent été cité à cet effet durant sa présidence.

11 « L’assistant a dit que des gens comme moi était «dans ce que nous appelons la communauté des gens qui se fondent sur la réalité», appellation qui désigne ceux qui «croient que les solutions viennent d’une étude judicieuse de la réalité discernable». J’ai acquiescé puis marmonné quelque chose à propos des principes des Lumières et de l’empirisme. Il m’a interrompu. «Le monde ne fonctionne plus vraiment comme ça», a-t-il continué. «Nous sommes un empire à présent, et lorsque nous agissons, nous créons la réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité judicieusement, à votre guise – nous agirons encore, créant d’autres nouvelles réalités, que vous pourrez aussi étudier, et c’est ainsi que ça ira. Nous sommes les acteurs de l’histoire […] et vous, tous autant que vous êtes, en serez réduits à étudier ce que nous faisons.» » (Suskind 2004).

12 Les conditions de clôture opératoire au sein desquelles la dissuasion s’effectue peuvent être qualifiées de système autopoïétique selon la définition qu’en donne Humberto Maturana et Francisco Varela. Les conditions d’ouverture de la préemption par contre échappent à cette définition. La dissuasion et la préemption sont toutes deux ontogénétiques, au sens d’être auto-productrices, ou activement productrices des éléments qui les composent. La dissuasion garde ce qu’elle produit dans un circuit fermé (une course aux armements circulaire). La préemption, en revanche, incite activement l’altérité [otherness] à émerger. Elle s’autoproduit en produisant sa propre altérité : sa logique requiert l’altérité du terroriste afin de se légitimer affectivement et d’agir. L’altérité est immanente à sa logique, tandis que la dissuasion est autoréférentielle et ne requière que son propre critère de mutualité pour se légitimer et agir. Puisque la préemption est un système ontogénétique ouvert producteur d’altérité, c’est un système qui, suivant l’appellation de Félix Guattari, est hétérogénétique plutôt qu’autopoïétique à proprement parler (Guattari 1995, 33–42).

Brian Massumi

Professeur de communication à l’université de Montréal. Ses ouvrages les plus récents comprennent Ce que les bêtes nous apprennent de la politique (Éditions Dehors, 2017), The Power at the End of the Economy (Duke University Press, 2014 ; traduction française à paraître aux éditions Lux en 2017), Ontopower. War Powers and the State of Perception (Duke UP, 2015) et Parables for the Virtual (Duke UP, 2002; traduction à paraître aux Presses du réel en 2018). Brian Massumi est le traducteur vers l’anglais de Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari.