On ne vit pas en vain quand on laisse derrière soi
une tache sur une feuille, ou un nom dans l’histoire.
Pentti Holappa

j’oubliais…
hier ils ont pris Mori
au retour d’une course de nuit, une de celles qu’il aurait préféré refuser
parce qu’à Brooklyn la nuit on voit trop de choses dé
Lèvres serrées, Mori claquait de la langue, sans autre glose. Pudeur oblige.

Ce matin-là l’avait trouvé garé par extraordinaire au pied de chez lui, un de ces cubes-à-cohabiter dont la dure finalité se dissimule sous l’ocre chaud de ses façades. C’est qu’on peut tourner une heure dans le quartier sans repérer la moindre place — surtout depuis l’opération Cash-For-Clunkers et le rajeunissement du parc automobile qui s’ensuivit. Les soirs de déveine, on finit par stationner en double file et s’assoupir tout convoluté dans son véhicule.

Récit, irais-tu déjà te perdre…

Avant de couper le contact, Mori jetait toujours un coup d’œil critique sur la cabine de son taxi. Jusqu’alors, il n’avait pas failli à la mission qu’il s’était donnée — garder net et neutre ce lieu commun mobile. Net et neutre, à l’image de celui qu’il s’efforçait de devenir en paraissant déjà tel. Et à cette fin, il inventait quotidiennement de nouvelles manières de raboter les angles de sa personne, d’en dégraisser les rondeurs, d’en gommer les traits les plus appuyés. En somme, sans âge ni dessein saillants, il cultivait, sous un prénom tronqué, sa banalité.

Notons qu’il n’y parvenait pas complètement.

De longue date, sa génération s’était d’ailleurs convaincue que l’étranger doit, en toutes circonstances, devancer la contrainte et accueillir la règle ; mieux, nonobstant la transgression initiale, ou la simple semblance d’une telle transgression, incarner cette règle dans toutes ses minuties. Bref, des histoires, il s’agissait, n’est-ce pas ? ni d’en faire, ni d’en avoir.

si tu entends ça dire Fais comme chez toi
prends garde à toi prends garde au comme
on peut sans amour être à tu et à toi
entre hôte et intrus il y a trois jours de vergogne
homme de bien chez autrui de grâce ne dure point

C’était le mantra des vétérans qu’en ses moments de désarroi Mori avait coutume de se repasser en boucle et en plusieurs langues, lui qui n’en lisait aucune.

Mais quelqu’adresse qu’on lui donnât dans l’un des cinq boroughs, il vous y conduisait à toute allure — guidé par quoi ? sinon une intelligence aiguë des paris nécessaires dans cette forêt de signes et de chances contraires qu’est la ville où labyrinthes à ciel ouvert côtoient, parmi tant de vacarmes, riantes chausse-trappes et verticales séductions.

Mori aimait parler à chacun sa langue et il aimait les mots, certains à la folie : ainsi me donnait-il des néanmoins, des c’est pourquoi et des déjeuners qu’il prononçait, à la manière des beaux quartiers, « déj’ner ». Tout en conduisant, il se lançait dans d’astucieux développements sur polysémies et étymologies, tenant mordicus qu’on le considère comme capitaliste pour avoir fréquenté plusieurs capitales. Dans une vie antérieure, il avait fait Paris et, à preuve, glissait dans la conversation la marque de son parfum de prédilection. Néanmoins, il avait duré dans ce pays-ci, errant d’une ville à l’autre, cherchant des biais pour le logis, les formulaires et l’amour, jusqu’à ce qu’un ami d’un ami d’un ami…

… irais-tu, hélas, te perdre dans tes propres galeries où l’or abonde ?

Créneau parfait, sièges impeccables, Dieu merci ; juste les tapis à dépoussiérer demain, après avoir déposé sa cotisation chez la sœur-là à côté de la mosquéedemain sans faute oui, puisque le rapatriement du corps d’un de ses anciens voisins était imminent. Tiens, un autre de ces mots longs en bouche, imminent, dont il se délectait à l’occasion. Sur ce, il se massa les clavicules et s’étira discrètement. Certes, il avait parfois fallu biaiser et puis il y avait eu ces désarrois sans nom où, d’un coup, l’esprit avait eu raison de sa jante, mais Mori avait pudeur et manières. Le claquement de la lourde porte noire rompit le pépiement sec des passereaux tout à leur bain de poussière.

comment le saurais-tu… s’il t’a conduite cinq fois à l’aéroport…

Ah, comment je le sais ? Chaque jour, dès que l’aube point, je bourre, force, tasse et verrouille en moi, un moi lisse et crédible, ces miennes personnes, farouches, rauques et pour ainsi dire damnées à la rechute que le sommeil a déchaînées ; puis j’ôte le fiel de mon foie, creuse à cris mes os et vois qui nous étions en rêve, là-bas, ce que nous avons commis, les formules à réciter contre les maléfices et les caches où se lovent les anneaux du temps. Je me masse les clavicules, me pose trois doigts sur le cœur pour mieux accorder ma voix à ses roulements — et je chante ce que j’ignorais que nous savions, moi, moi et moi, Sisyphe à trois têtes, qui roulons à perpétuité notre rocher de lumière.

Si qui a une bouche ne peut s’égarer, qui en aurait trois…

Les timides apartés des oiseaux après l’effroi firent lever en lui le souvenir du poussin d’hirondelle. Mori possédait à vrai dire plusieurs versions rapportées de cette parabole que le sage de Bandiagara avait enseignée à ses enfants. Floutant l’asphalte et le béton à mesure que se précise l’image de l’oisillon tombé du nid dans la cour de la concession de Tierno. Voici le maître qui interrompt sa leçon et se relève en pesant lourdement sur son bâton. À pas mesurés, il s’approche du nid qu’une rafale de vent a éventré, le recoud à l’aiguille, puis y replace avec tendresse ce « fils d’autrui », hôte de sa maison. Brève et claire, la vision darde les songeries de Mori en dix rayons brillants, peut-être plus.

C’était une de ces aubes de splendide gratitude pour les anciennes cérémonies dont l’écho affaibli continue de faire se lever le soleil. Divin il s’estime encore, ce rocher de feu céleste, lorsqu’il n’est plus qu’un astre dont on a déjà calculé la lucidité ultime. Ainsi ces corps férus d’amour et qui n’ont désormais que les fêtes qu’ils se donnent.

Je sais que Mori ne se doutait de rien.
Il ne se flagellait pas.
Ne regrettait rien ou si peu.
Tapotait dans sa poche son trousseau d’options.
Avait pendu son chapelet au rétroviseur en prévision du ménage de demain.
Ne s’en remettait pas à Dieu.
Ou si peu.
Lui vint même comme une envie de chanter dans cette griffure de silence.
Aube, ermitage du chat.
Mais voilà : Mori rit et pleure de sentir qu’il parvient chaque jour davantage à n’être plus que la prose de lui-même.
Bien grand mot que parvenir, reconnaissons-le : un léger dandysme, un rien de pétulance étaient au logis.

Toujours est-il qu’il ne chante plus, il fredonne. Il ne danse plus, il esquisse un pas de côté (coup d’œil furtif par-dessus son épaule) sans pose ni déhanché. Net et neutre, il fait en sorte de ne pas prendre trop de place sur la terre des gens, de ne pas jeter désirs et angoisses à la face du ciel, sous prétexte que. Mori a des manières et, par principe, en prête aux autres.
D’où ceci : je doute que Mori ait su.
La féline aurore dissimulait ses ongles.

La porte vitrée du lobby, il la laissa grand ouverte derrière lui pour libérer le rouge-gorge qui s’y était empiégé.
Et pourtant quelle grâce ! disait Tierno Bokar de la vraie bonté du cœur, et son regard avait effleuré ses disciples, indifférents au spectacle de l’oiselet nu que les grains de sable écorchaient vif. Se croyaient-ils ainsi respectueux de son enseignement ? Allez, ces bien-pensants ne pourraient que mieux faire dorénavant, concéda-t-il in petto, se réservant de le leur dire au moment opportun.

Un pas de côté en croisant dans l’escalier le Super/intendant, concierge mâtiné d’homme toutes mains, à qui il lança ce jovial Hi Sup’ qu’il perfectionnait à chaque rencontre. Ce matin-là, Mori donna délibérément à la formule une inflexion de gratitude et d’estime. En de tels moments, maîtrisant accent et syntagme, assuré que termes et ton épousaient les circonstances de son énonciation ainsi que le but de son propos, il se sentait heureux. Les papiers, on pouvait faire sans, tant qu’on était fils du lieu en langue et en esprit.

Sinon heureux, j’avais cru, en de certaines occasions, voir Mori à l’aise, selon son expression, jouant du verbe autant que de l’allure. À l’approche du péage sur l’autoroute qui mène à l’aéroport, par exemple. C’était chaque fois le même rituel : coup d’œil au rétroviseur, puis il vérifiait de la main le soin avec lequel sa tête était rasée et faisait glisser sa paume de son menton à son cou. Il choisissait toujours la dernière guérite à droite et taquinait la caissière d’un sempiternel

mira mami yo sé que te debo la plata pero no me das un descuentito…

Car, au fond, chaque frontière est semblable épreuve : on ne respire qu’une fois la barrière levée. L’argent, la plata, changeait de main, de nouvelles plaisanteries fusaient sur le descuentito (qu’il prononçait « discountito »), des rires. Cette fois encore, il était passé.

Avait-il une famille avec qui rire sans retenue ? Consciente d’être terriblement hors-sujet, j’ajoutais : sans souci de mur ou de barrière ? La rumeur prêtait à Mori une fille que personne n’avait cependant jamais rencontrée. Mori avait ses plans, ses secrets et le sens de la trope. Non, pas encore mais bientôt, s’il plaît à Dieu, il épouserait deux femmes, une Ivoirienne et une… Qu’on l’entende littéralement ou qu’on censure ses rêves le rappelait utilement, trouvait-il, à son devoir de demeurer, quoiqu’il advienne, net et neutre. Il ne força donc pas l’allure lorsque le silence s’imposa dans la voiture. Au dépose-minute, il eut juste une hésitation avant de me présenter un flacon de parfum vide

est-ce qu’en cherchant sans chercher… c’est vraiment mon préféré

Le silence du Super ne deviendrait signe prémonitoire que plus tard, dans cette cellule où Mori, après transferts et esclandres, allait repasser les événements en boucle et en plusieurs langues, comme s’il les racontait à quelqu’un qui les ignorait, tenait à en comprendre chaque détail et à en envisager d’autres versions. Et ce quelqu’un lui chuchoterait :

ça fait six mois qu’ils t’ont pris Mori… te voilà maintenant au trou à tourner en rond dans ta tête… un peu de volonté et tu t’évades d’un cercle au moins de cet enfer… ici est du béton tu fais quoi…

Étrangement familière, la voix se dédoublerait, se démultiplierait, elle était mille et cent de ses pareilles à remplir cette cage de dix pieds sur six d’une insupportable cacophonie ses griffes raclent les murs au milieu de croassements stridents la voilà qui tout de go lâche de ses entrailles un vol aveugle de conseils et d’opinions et ça zigzague sans trêve refusant le perchoir frôlant d’une aile osseuse cet échassier qui ploie le cou pour vous observer de son petit œil doré avant de se fondre dans la paroi est-ce que vous autres vous le voyez ce passe muraille-là dites… et les cellules voisines caquetaient et roucoulaient en réponse juste pour passer le temps.

et toi tu fais quoi maintenant…

On retrouverait Mori sans connaissance ; son corps meurtri baignait dans la bave, la pisse et le sang. On l’enverrait, enchaîné, à l’infirmerie et on ferait avancer la procédure, sans réclusion solitaire désormais. Il admettrait être né en 195., un premier janvier naturellement, à F. — ce que le tribunal savait. On lui rappellerait qu’il avait été débouté de sa demande d’asile, depuis… — ce qu’il savait. Il y avait aussi ces voitures, abandonnées ici et là, mais vétilles que tout cela, du moment que. Il signerait, d’un long paraphe élégant qu’il s’était choisi à son arrivée dans ce pays, le formulaire relatif à son expulsion. Il y aurait beaucoup de mots superbes prononcés dans des salles austères mais Mori ne les goûtait plus.

Ô récit !
À nommer cette saison mortifère je m’évertue.

Il n’eut que le temps de poser son blouson sur la chaise de la chambre qu’il partageait avec deux autres gars, absents ce matin-là. L’un était déjà à équarrir dans un abattoir du New Jersey ; le plus jeune, un méridional qu’on surnommait le forestier, probablement en quête d’un autre emploi. C’est que, le jour même de son embauche, il avait vu, pendue au croc, la vache à égorger le fixer d’un œil averti et verser une grosse larme. Le jeune s’était enfui, glissant sur les viscères, la mort et le chagrin. Déjà on tambourinait à la porte.

Il y eut des éclats de voix entrecoupés de grêles réponses, des chaises renversées, des pleurs d’enfants, un agent engoncé dans son gilet pare-balles qui pénétra de profil dans la chambre de Mori, deux de ses collègues appuyés, photo en main, au chambranle de la porte. On le regarda au visage et requit ses papiers : s’il comprenait cette langue, qu’il prenne son téléphone et de quoi rentrer en métro après une petite vérification administrative en ville.

mbara Alla tantou au moins j’avais porté mes chaussures
des mocassins souples qu’il avait payés encore assez cher. Le blouson resta.
Puis avec tout ce hideux qui le poussait au dos, la nausée le saisit.

Du palier où une dernière bourrade le projeta, il entendit la femme de la chambre du fond se maudire en plusieurs langues. Prostrée dans le couloir, elle tenait pliés les billets que Mori lui avait glissés au passage pour la levée (imminente !) du corps.

Mori n’aimait pas gâter les promesses ; il avait, on le sait, des manières.

C’était elle qui avait ouvert : la police sans doute, enquêtant sur un crime que l’appartement n’aurait jamais pu avoir commis. Une fois la porte entrebâillée, les agents, sans s’identifier, avaient bousculée la naïve. Le forestier, hébété d’une nuit passée au salon devant la télévision, se faufila de justesse derrière l’énorme frigidaire : cette fois-là, il ne fut pas pris.

Par chance, l’ascenseur était vide. L’éclat du jour nouveau éblouit Mori, si bien qu’il ne vit pas le chat du concierge, un chasseur borgne et belliqueux, tapi dessous la haie. La lourde porte de la bétaillère claqua, dispersant les moineaux tout à leur bal de poussière.

c’était avant-hier… lorsqu’ils ont pris Mori

Par la fenêtre, Mori vit défiler, comme un récit de vie cahoté, la ville qu’il aimait. Ils roulaient près de la rivière où frémissaient des bulles d’or sous un soleil efforcé. Elle paraissait facile à traverser en cet endroit — avenante. Au loin, quelques bâtiments blancs sur les collines du New Jersey ; à mi-lieu des rives, des bateaux de plaisance au mouillage. Un hors-bord solitaire fonçait déjà, sans autre but que son propre mouvement, sans autre conséquence qu’un sillage neigeux.

Plus d’une fois, au retour d’une course de nuit où il avait vu trop de choses, Mori avait voulu larguer son esprit sur les flots de ce Hudson touillé par les vents. Un certain matin de février, il avait bien failli embarquer. Après avoir pris la West 11th Street ou plutôt Charles Street, il avait garé machinalement près de la Onzième Avenue, mais où exactement… et, sous des flocons drus, s’était dirigé vers la rivière. Prise sous d’énormes plaques de glace, elle giclait, rageuse, des paquets d’eau verte vers le parapet où il s’était assis, jambes ballantes. En bas, au milieu d’un remous, un canard solitaire faisait sentinelle. Le Maître ne l’avait-il pas promis ? Rapide inventaire : assurément, l’esquif de Mori, mû par les choses de l’esprit et lesté à parts égales des choses du quotidien, se propulserait aisément sur la rivière mystique.

La nuit tombait lorsqu’il s’effondra, transi, sur le grand lit qu’il partageait avec le boucher et le jeune forestier.

Oh ce cri au-dessus du fracas des glaces remuées ! Mori, à genoux sur le parapet, avait aperçu à quelques pas de lui (coup d’œil incrédule par-dessus son épaule) le couple, oblique et bourrasqué, mains jointes sur le manche glacé d’un parapluie prêt à se retourner. Il avait eu terriblement honte, comme on dit, de leur grand âge et aussi de l’amour qui les tenait enlisés dans la neige, une main grippée à ce parapluie plus fragile que vie trop vécue, l’autre près du cœur où est la bonté, à regarder, épouvantés, ce fils de l’hirondelle sur le point de chuter. Dégringolé du parapet, il avait longtemps couru sur les trottoirs crottés, plein nord en direction du Bronx. Plus d’une fois, il fut pour héler un taxi, sans souvenir aucun du sien, pour maintenant enfoui sous la neige, mais où ça, exactement… Transe pour transe, il marcherait faute de voguer.

voilà bien un an
qu’ils ont pris Mori

et je peine toujours à dire combien il nous manque.

Où êtes-vous Mori, fils d’une mère, qui me chargiez d’un salut pour la Vieille, rassuriez mon enfant secoué de sanglots que tout serait là à son retour — maison, famille, chatons — en vous gardant de lui dire
eux au moins on ne viendra pas les prendre…
vous ne disiez pas ça Mori non
parce qu’en vérité vraie qui oserait le dire
à présent…

j’oubliais…
Mori a envoyé un selfie

Cernes lourds sous les yeux, crins blancs au menton, regard éteint : comment dire ? c’est lui et ce n’est plus lui.

s’il t’a conduite
cinq fois à l’aéroport…
à demander tant et tant
j’entends que Mori se débrouille
dans quelque méchante guinée
n’est ciguë pourtant ni la honte
ni le regard des autres
la glaire qui brille à votre pied
Mori n’est que jeûne prolongé
et peu vous chaut au fond
le clappement de langue dans votre dos

Il vendrait des pièces détachées dans une ville de province, n’ayant plus les moyens d’être capitaliste. Il parle à quelques femmes, semble-t-il, mais n’attachera aucun mariage — le retour a eu raison de ses tropes d’abondance. Mais que savent-ils, ces bien-pensants qui vous médisent, Mori, de la véritable défaite, celle des urnes qui font et défont nos histoires, et du vaste amour qu’il faut pour recoudre à patience une vie éventrée ?

N ka i samba, j’avais un cadeau pour vous, Mori, votre part du voyage, mais il s’est évaporé en chemin.