Liliana Porter + Ana Tiscornia. Coup de foudre

Y a-t-il un lien entre relation amoureuse et pratique artistique ? J’ai posé cette question à deux artistes qui font quotidiennement l’expérience de la capacité d’agir de l’intime dans leur pratique artistique. Il s’agit de Liliana Porter et d’Ana Tiscornia, deux artistes d’Amérique latine, installées à New York. En 1990, elles se rencontrent à Cuba lors d’un jury à la Casa de las Americas pour primer en gravure un jeune artiste de l’hémisphère sud. À ce moment-là, elles ont déjà toutes les deux engagé une pratique artistique propre, largement publiée pour l’une, un peu plus secrète pour l’autre. Malgré ces différences, ou peut-être à cause d’elles, c’est une véritable rencontre – un coup de foudre, basé sur une compréhension commune du travail plastique, une entente immédiate sur ce qui est au coeur de leurs vies – les pratiques artistiques. Cette rencontre a eu lieu il y a bientôt trente ans, et, elle a fait surgir depuis un travail commun fait de formes fusionnées ou mises en relation mais aussi intégrant de nouveaux champs d’expérimentation. Ce travail commun a rencontré une nouvelle acolyte, l’artiste Alicia Mihai Gazue.

En 1969, à Berne, Harald Szeeman réalise une exposition qui est rentrée dans l’histoire et l’histoire de l’art – When Attitudes Become Form, qui affirme que c’est le geste de l’artiste qui produit la forme artistique. Une exposition si mythique, et fondatrice, qu’en 2013, la fondation Prada l’a répliquée à Venise, dans les luxueux bas-côtés de la Biennale. Cette exposition a cristallisé et rendu public un changement d’attitudes concernant les pratiques artistiques contemporaines – la place faite au geste. Les choses avaient désormais changé. En attirant l’attention sur le geste de l’artiste, Harald Szeeman a mis en valeur le noeud intime qui lie la pratique et la subjectivité de l’artiste. Le film de l’événement nous montre la présence des artistes, leur manière d’habiter les lieux, le pli par lequel ils infléchissent les espaces, murs, trottoirs, couloirs… Cet Icône tente de reprendre cette idée au féminin, et d’interroger la place de l’intimité dans le travail artistique, moins à partir de l’espace qu’à partir des relations.

Une question, étrange en ces lieux, est venue prendre place : qu’en est-il de l’amour ? Comment la vie ensemble, la proximité et le dialogue ininterrompu peuvent-ils avoir un effet sur les pratiques ? Cette question en tête, je suis allée les interpeller. Y a-t-il une place d’où l’on puisse imaginer que le lien dans le champ de l’art et le lien amoureux puissent agir dans le champ des pratiques artistiques ? La question n’est pas de regarder les formes ou les gestes dans un microscope biographique, mais bien plus d’imaginer comment la tessiture d’un lien peut venir créer, par sa porosité et sa présence, ici inscrite dans la durée, dans le travail de deux artistes, des directions, des « oscillations », des déplacements. Liliana Porter et Ana Tiscornia parlent de l’immédiateté de leurs accords sur le travail artistique, c’est du coup de la compréhension et du regard porté aux pratiques artistiques que surgit l’amour. En même temps, lorsque l’on regarde les pratiques artistiques de chacune d’elles, il est impossible de ne pas voir des espaces et des interrogations différentes. Liliana Porter réalise des propositions qui jouent avec le réel, l’artefact, le trompe-l’œil, alors qu’Ana Tiscornia semble poursuivre une compréhension de l’espace, un saisissement d’un plan qui s’échappe à chaque fois. Le monde de Liliana est peuplé d’êtres, de poupées de tous types, chargées d’histoires, celui d’Ana semble pris dans une absence, une mélancolie. Mais il y a aussi du proche, leur univers est comme tiré du passé, que ce soit dans les poupées qui semblent porter les traces d’un temps révolu, vieux Mickey, tête de Christ, mais aussi petits personnages aux airs de surgir des années cinquante, ou dans celui d’Ana, qui est marqué par les traces de ce qui a été. Comme lorsqu’elle « dessine » les plans des lieux de vie, comme pour Between Corners ou Esquinas, ou lorsqu’elle fait surgir des « schémas sédimentés », comme pour That Corner ou The Package. Il y a tout à la fois du proche et du lointain.

Le sentiment du chaos

Les installations de Liliana, Man drawing et Red Sand, celle présentée à la Biennale de Venise de 2017, Man with Axe, et les volumes dans l’espace d’Ana, mais aussi les papiers schémas-sédiments, semblent chacun à leur manière convoquer une dimension de chaos, un désordre porteur d’intensité. Quelque chose de commun est en présence mais joué différemment. Commun, car il est possible de sentir y poindre une force, une énergie assez proche, mais également de différent, car l’intensité et le désordre se résolvent différemment.

Il y a une démesure, quelque chose de débridé dans l’installation pour la Biennale de Venise, comme si la réduction de l’échelle des figurines en relation au mobilier, portait une fragilité, faisait du sujet percevant un géant observant. Curieusement, il n’est pas tellement projeté dans une sensation de puissance, mais bien plus, pris d’un sentiment de reconnaissance dans ces figurines, son regard slalome entre les pertes et les fracas, et il voit les choses avec une distance qui peut devenir critique. Dans le même temps, ce chaos est peuplé d’êtres qui parviennent à s’y situer, le chaos oscille avec l’adaptation ou l’aménagement. En même temps, l’homme à la hache qui se tient à la pointe semble prêt à tout réduire en poussière – il porte une menace sur l’espace. Cette installation est la poursuite des situations « individuelles » que Liliana Porter a installées depuis les années 90 et du coup, depuis sa rencontre avec Ana, il y a une contemporanéité des gestes amoureux et artistiques. La figurine retrouve avec Liliana Porter une dimension inédite, l’objet industriel, produit à la chaîne, prisonnier d’une industrie de la culture, prend la force de l’effigie, du fétiche. La mise en situation de chacune d’elles lui redonne une force quasi-magique, celle de porter une relation singulière. L’artiste dit que la figurine « arrive avec ses valises, son histoire », elle n’en est d’une certaine manière que l’interprète, mais ce faisant elle redonne à chacune d’elles une place inédite, qui curieusement n’est pas sans rappeler la place énigmatique et primordiale de celle-ci dans les tombeaux des temps anciens. Man Drawing et Red Sand en sont des exemples – des situations concentrées sur des expressions de solitude et de travail. Leur particularité est que le travail de ces petits personnages rappelle des gestes artistiques – la ligne ou la spirale. L’artiste est lui aussi représenté parmi d’autres – avec un certain humour ou esprit de dérision. Mais l’installation Man with Axe croise les univers qui étaient jusqu’alors isolés et solitaires : il y a le surgissement d’un monde commun. Un monde fait de débris, de mobilier brisé, un univers de fragments, où, pourtant, la fragilité et la tendresse se croisent dans un regard plein d’humour sur l’absurdité du monde. Les gestes sont suspendus et le silence s’installe, malgré les heurts passés, la scène est comme pétrifiée. Le seul son est celui de l’écho qu’elle peut trouver en celui qui la regarde.

Alors que le travail de Liliana est concentré sur la présence d’une personne – autofiction- ou de personnages – par l’usage de figurines qu’elles soient des « icônes » comme Mickey ou le Christ ou qu’elles soient les figures anonymes d’un univers banal et quotidien, le travail d’Ana est centré sur l’espace : plans, esquisses, ou volumes se dressent devant nous en l’absence de toute présence humaine. Il y a du vide et du rythme. Les univers se fragmentent et se brisent et s’il y a un ordre des choses, alors il est empreint de fractures et de brèches. De sédimentation aussi, comme avec les dessins et esquisses, qui agrègent des strates, la technique de ce qui devrait être plan devient épaisseur, mais aussi remise en question de l’organisation. Il y a du flottement. Là encore, dans la « couche », dans l’épaisseur, se tient une sensation d’énergie et d’enjeu tactile. D’ailleurs, les plans et les dessins « sédimentés » d’Ana provoquent un rapport de proximité, tout est à une échelle saisissable, chaque proposition est comme une carte dans laquelle on peut se projeter, imaginer des déplacements, une vie. Mais le caractère bouleversé ou celui de traces du bâti conduit à se sentir face à une perte, devant le plan d’un édifice perdu… Par exemple, pour Green Wall, difficile aussi de ne pas penser à Madi, dans cette manière de travailler le bord. Ana réactualise une proposition plastique et critique – qui insiste sur la possibilité de trouver un autre ordre possible. Ce qui est éclaté est loin de conduire au chaos mais bien plus à la vie et à sa trace. Il est intéressant de noter comment le répertoire des formes et des outils de l’architecte (elle en a fait les études) sont ici rejoués, réarticulés pour proposer une mise en perspective. Le dessin préparatoire, l’esquisse, le plan architectural sont convoqués, mais aussitôt détournés. L’espace s’échappe de son schéma, et se désintègre librement : par « les bouts », l’érosion du cadre, ou par les strates. L’architecture, cet art qui règne sur les activités est alors comme sorti de lui-même pour laisser la place à un plan B, celui de l’univers, non pas construit et réalisé, mais celui d’une architecture sensible, subjective, celle d’une mémoire des lieux ou d’un écart de la forme figée.

Et dans la perception, ce qui semble loin se rapproche. L’univers surpeuplé de Liliana et les espaces vides d’Ana semblent s’accueillir l’un l’autre et produire l’absent. Les choses ne sont pas si éloignées, même si les propositions sont ostensiblement différentes, construites avec des répertoires de formes propres et particulières.

La rencontre des formes

La première fois que les deux artistes ont fait œuvre commune, c’était en cherchant, par hasard. Un peu comme lorsque Harald Szeeman ouvre par hasard une porte et voit un artiste arroser des herbes sur une table. Elles sont alors en train d’expérimenter un nouvel appareil photo et pour cela elles décident de poser les figurines de Liliana dans les plans d’Ana. Nous sommes en 2004. The problem est une proposition qui incarne ce choix d’un nouveau travail fait de leur co-présence. Le triangle des pièces de Liliana croise l’équerre d’architecture d’Ana. Il s’agit ainsi de rapprocher deux pratiques, mais aussi deux passés, pour faire surgir un nouveau présent. Espace et figurines se retrouvent ainsi dans différentes pièces. Elles cohabitent, semblent s’entretenir et créer une nouvelle piste faite de la relation des deux. Le travail en commun va prendre des formes plus inattendues. Liliana Porter, en coopération avec Ana Tiscornia, va réaliser des pièces de théâtre. Le premier aspect qui apparaît dans le dialogue est l’enjeu de déplacer la pratique – axée sur des figurines – vers une introduction du « vif » : l’interprétation de l’acteur, la présence de la troupe, les effets de la relation au public. L’univers installé des figurines trouve alors des échappées dans cette nouvelle dimension – les choses viennent à échapper à l’artiste. Des pièces, Liliana et Ana disent que ce sont des situations courantes qui connaissent un léger décalage où une nouvelle organisation de l’ordre des choses est possible. Par le jeu théâtral, la discordance des temps peut surgir et avec elle le grinçant de l’histoire, quand tout déraille doucement. Des situations minimalistes, où non seulement les personnes mais aussi les objets sont les protagonistes. Surtout où la relation des uns aux autres devient apparente. Le monde des choses et celui des êtres s’entrelacent dans une intimité construite. Ainsi en est-il dans la scènette où un homme en costume bien mis déambule en tirant un petit joujou à l’effigie d’un canard par une cordelette dans Entreactos. Les objets inanimés sont tout autant porteurs d’âmes que les êtres qui s’y relationnent. Que ce soit le petit Mickey, l’animal, l’oie, le double par la présence de jumeaux, ou les petites figures, les formes emballées, l’acteur qui laisse les choses échapper aux artistes, le vif qui vient faire un écart avec sa propre pratique, tout cela produit une instabilité étrange. Dans Them, la scène de gémellité où deux hommes en costumes marron, perruque brune, s’interpellent en se posant les mêmes questions venant d’un monde administré, en anglais et en espagnol, indique combien l’étrangeté du monde tel qu’il est, demeure première. Cette scène est suivie d’une sorte de parodie d’une chanteuse au piano qui a fait un carton planétaire ; là, elle chante avec beaucoup de sensibilité « ça ne m’intéresse pas… », à savoir, le monde, les crises, la vie. Le dévoilement de l’état du monde et de la culture se fait dans une économie de moyens. Les vignettes s’enchainent faisant des clins d’oeil à l’histoire de l’art, au monde qui nous entoure, et aux choses de la vie quotidienne. Les scènettes circulent d’une pièce à l’autre de Entreactos, joué à Buenos Aires, à Them, présenté à New York. El orden de las cosas /l’ordre des choses n’est pas sans rappeler le film, Le cours des choses, de Peter Fischli et David Weiss. Le caractère animé des choses – par les figurines et les objets qui reviennent de pièce en pièce – emprunte à l’inspiration des deux artistes suisses. Le caractère fragmenté des pièces – renforce quant à lui le sentiment d’intensité de chaque vignette, de chaque instant, de chaque situation. Les objets devenant les supports et les lieux de condensation et de concentration de l’affectif, du vécu…

L’amie Alicia Mihai Gazue

La voilà qui arrive, pendant notre dialogue et dans l’Icône : Alicia Mihai Gazue pénètre dans la conversation, elle est de passage et le premier sentiment qu’elle provoque est celui de l’admiration taquine. Alicia apparaît, elle porte en elle cette situation impossible : celle de l’artiste qui ne se trompe jamais, Alicia, elle, a la capacité de saisir le temps et l’histoire dans lesquels elle réalise sa pratique. Comme pour André Breton, dans Arcane 17, elle semble incarner l’artiste idéale, celle qui aurait une prescience. Là encore, on retrouve cette idée chez Breton, la pratique artistique comme pratique visionnaire et l’amour comme moteur. Ce double mouvement que l’amour et l’amitié semblent concrétiser – l’énigmatique relation qui peut venir alimenter et pousser à un agir renouvelé. Nous voilà en présence de cet idéal qui se conjugue au pluriel dans le lien et dans les liens – l’amour comme quête…

Sagradini Lucia

Docteur en sociologie de l’art et de la culture, professeur d’histoire(s) et théorie des pratiques artistiques à ESA Pyrénées, poursuit un travail de longue haleine en différentes directions : l’écriture d’articles sur des pratiques artistiques actuelles ; celle de textes concernant des artistes d’Amérique du Sud, en espagnol ; et la rédaction d’articles théoriques. Projet à venir : Esthétique de la résistance. Une reprise.