Logistique de la « dématérialisation »

Le terme « dématérialisation » ne pourrait être plus trompeur. On le retrouve dans les écrits de plusieurs théoriciens et philosophes contemporains, sans parler des journalistes. Mais le plus souvent il semble se glisser dans les textes de façon subreptice et ne suscite pas une véritable réflexion de la part de celui qui l’emploie. En français, strictement parlant, le terme « dématérialisation » indique la numérisation de documents, par exemple dans l’administration publique. Mais dans le jargon économique, diffusé par les cercles néolibéraux, il a un sens beaucoup plus vaste. Par « dematerialization », on désigne un phénomène économique douteux qui impliquerait soi-disant l’allègement de l’infrastructure matérielle soutenant la formation et la circulation de la valeur marchande. En ce sens, le software industry, la finance, les plateformes informatiques et le high-tech constitueraient autant d’exemples de dematerialization . Et d’ailleurs des économies entières pourraient être considérées comme hautement dématérialisées, vu que dans un pays comme les États-Unis le secteur des services représente environ 85 % du PIB.

Or il est évident que la « dématérialisation » n’en est pas une. Et ceci en raison du fait que, pour être effective, la « dématérialisation » doit d’abord être produite. Banalement, pour créer, stocker, ouvrir, transmettre des fichiers électroniques tout au long de notre travail quotidien (travail qui est censé être « immatériel »), on a besoin d’un réseau infrastructurel gigantesque et ramifié, fait d’ordinateurs, de dispositifs en tout genre, de câbles électriques, de fibres optiques, de serveurs, de champs électromagnétiques, de répéteurs, mais aussi de tout ce qu’il faut pour produire ces objets techniques, de l’énergie nécessaire à les faire fonctionner et ainsi de suite. Par ailleurs, l’« immatérialité » de notre travail ne nous empêche pas d’être entourés d’un grand nombre d’objets, dont la plupart, en outre, ont une obsolescence accélérée et se transforment très vite en déchets. Quand on considère ces aspects, c’est-à-dire 1) la base infrastructurelle garantissant la lisibilité, la transmissibilité, l’accessibilité des données informatiques et des images médiatiques, 2) la persistance, si ce n’est la multiplication, des marchandises dont nous sommes entourés et qu’il faut bien produire et transporter, 3) la gigantesque masse de déchets, alors l’expression « dématérialisation économique » nous apparaît proprement dénuée de sens.

Une fois dévoilée la base matérielle de la dématérialisation, on pourrait penser que la dématérialisation est tout simplement une illusion, un leurre, et que la « réalité » reste composée de choses concrètes, faite de corps, d’objets qui transitent sans arrêt à la surface des océans, ou bien, si l’on veut, d’ondes lumineuses qui parcourent ses profondeurs. Pourtant, le concept de dématérialisation garde une valeur heuristique considérable, pourvu qu’il soit analysé de façon critique et employé avec une accentuation différente. La dématérialisation peut être conçue comme un processus qui se réalise dans des formes concrètes : dans des objets, des espaces, des pratiques. Je veux suggérer que nous pouvons aussi interpréter ce processus comme une immense opération logistique. Je dirais même plus. Le fonctionnement de la logistique, telle qu’elle s’est développée ces dernières décennies, dévoile, me semble-t-il, un aspect central de la dématérialisation : le fait que son efficacité passe par l’ablation apparente de la jointure entre les dimensions immatérielle et matérielle.

Les restes

Au milieu des années 1970, Jean Baudrillard soutenait qu’au stade actuel du capitalisme, la valeur a pris la forme d’un « ordre » de simulacres qui s’échangent en circuit fermé, affranchis de toute référentialité et flottant dans un espace de « simulation » dépourvu de toute correspondance avec son dehors. Les valeurs financières nous viennent tout de suite à l’esprit. Mais ce phénomène se traduirait aussi, sur le plan de la vie quotidienne, par une substitution de la réalité (autrement dit le référent illusoire d’un système symbolique) par ce que Baudrillard appelle l’« hyperréalité » : une réalité à la puissance deux où les simulacres du réel (les images diffusées par les médias, les modèles numériques, la mode au sens large du terme, etc.) prennent la place autrefois occupée par le référent. De cette façon, nous dit Baudrillard, ces simulacres « déréalisent » l’espace humain en « satellisant » le réel1.

Aujourd’hui, l’offre et la facilité d’accès aux images et aux informations, le temps que l’on passe devant un écran, le poids de la finance sur l’économie mondiale ont connu une progression exponentielle. Ces interprétations, et beaucoup d’autres interprétations du même ordre, ont eu le mérite de décrire certains aspects de la dimension simulacrale de notre monde et de nous l’offrir comme objet de pensée. Baudrillard insiste beaucoup sur l’« autonomisation fantastique de la valeur » et l’absolutisation de l’« hyperréalité » (ibid.). En un certain sens, ce diagnostic est correct, à ceci près que, comme l’expliquent à juste titre Sandro Mezzadra et Brett Neilson, l’analyse de la financiarisation ne peut pas ne pas s’adresser aux interfaces et aux dispositifs par lesquels la finance « hits the ground2 ». Et nous pouvons affirmer la même chose au sujet de l’« hyperréalité ». En effet, l’« hyperréalité » passe par des interfaces techniques, tout comme elle s’incarne dans des lieux. Il faut souligner que ces lieux et ces interfaces ne sont pas seulement des moyens par le truchement desquels l’« hyperréalité » s’établit, mais ils sont à leur tour « satellisés » en tant qu’objets physiques. Baudrillard a eu tort de délaisser la matérialité des objets, des machines, des espaces qui nous livrent cette « hyperréalité », parce que de cette façon il a fini par négliger la « zone grise » où l’immatériel et le matériel s’entrecroisent – comme en témoigne son malaise, très évident dans Simulacres et simulation, avec la notion de reste, qui mettrait en crise l’idée même de l’« hyperréalité ». Pourtant les « restes », qu’il faudrait toujours décliner au pluriel, sont des éléments décisifs pour la compréhension d’un système de sens, à condition de les considérer non pas comme des simples choses mais comme des relations, comme des entités instables circulant dans les plis du système. De la sorte, les restes n’ont pas seulement une logique ; ils possèdent aussi (et depuis toujours) une logistique.

La boîte noire

Le processus de dématérialisation semble surgir précisément de l’ex-ception de la matière et exercer son hégémonie sur celle-ci en la modifiant. Avec Agamben, on pourrait considérer l’« hyperréalité » comme une sorte de « localisation déplaçante », au sein de laquelle tout objet peut être pris3. Cette ubiquité, n’empêche pourtant pas qu’il y ait des lieux et des choses qui concrétisent la dématérialisation et en constituent en quelque sorte la « matrice ». Il s’agit d’espaces et d’objets qui sont à la fois intérieurs et extérieurs par rapport à l’« hyperréalité », et qui sont capables de montrer la jointure cachée entre celle-ci et la matière. Dans le domaine des choses, Agamben a trouvé cette « zone tierce » (ou « grise ») d’« exclusion inclusive » dans le paradoxe de l’objet-fétiche : un objet non-objet, où le réel et l’imaginaire s’incluent et s’excluent réciproquement4.

C’est une intuition capitale, surtout si l’on considère que la logique fétichiste ne se borne pas à affecter nos rapports avec les choses, mais travaille de l’intérieur la dimension des simulacres. Une relation fétichiste, et donc corporelle et affective, peut également s’instaurer avec des entités plus subtiles, comme un film ou des bitcoins : c’est ce que Slavoj Žižek n’a pas manqué de souligner, lorsqu’il remarquait qu’à l’époque post-moderne on assiste à une une « spectralisation » du fétiche, « à une dissipation graduelle de la matérialité du fétiche5 ». Žižek semble étrangement passer à côté du fait qu’un objet comme l’ordinateur, ce véhicule pourtant crucial de la captation de la relation fétichiste par des entités subtiles, constitue un exemple concret et quelque peu paradoxal de la dématérialisation du fétiche.

En effet, le fonctionnement du software est basé exactement sur une « logique fétichiste », comme le montre Wendy Hui Kyong Chun dans l’un de ses articles magistraux sur l’ordinateur6. Le software, explique l’universitaire américaine, transforme des processus de calcul, des chaînes d’un langage machine incompréhensible pour les êtres humains, en images telles que la petite poubelle de notre desktop, les petits dossiers, la petite flèche se déplaçant sur l’écran, etc. Nous nous adressons à ces objets visuels interactifs, à un niveau autant pratique que discursif, comme s’ils étaient vraiment une poubelle, un dossier, une flèche, tout en sachant pertinemment qu’en réalité ils ne correspondent en rien à une poubelle, un dossier, une flèche, mais à la représentation d’un calcul opéré par l’ordinateur. Ainsi, tout en laissant apparaître des processus invisibles, les logiciels invisibilisent et barrent l’accès à quelque chose qui est au contraire absolument tangible : nos dispositifs, qui, dans leur matérialité, se dérobent à la compréhension et à la manipulation de la grande majorité d’entre nous. De sorte que la machine devient une sorte de contenant inerte, une boîte noire, qui a une signification seulement quand elle nous révèle son contenu lumineux.

Cet exemple montre bien un phénomène dont chacun de nous fait l’expérience au quotidien ; un phénomène qu’on appelle blackboxing. On désigne par là le fait que, quand l’interface est active et que la machine marche correctement, son fonctionnement coïncide avec une « opacification » de sa matérialité. Ainsi, notre ordinateur, en tant que machine, se voit en quelque sorte « dématérialisé », pourvu que l’on donne à ce mot un sens différent de celui qu’on lui confère d’habitude.

Détournements spectraux

En effet, le terme « dé-matérialisation », avec son préfixe signalant le prélèvement ou la soustraction de matière, nous indique un caractère essentiel de la dimension spectrale du monde. Notamment le fait que, d’un point de vue interne et incarné (tel celui de l’usager de l’ordinateur), la force et la subsistance de la dimension spectrale sont fondées sur le déni systématique, et constamment répété, de toute une sphère de l’existant7.

Le déni constitue un mécanisme psychique ambigu, où l’existence d’un contenu aperceptif (une représentation), est niée et en même temps affirmée de façon indirecte, par le truchement d’une double négation. Et ceci en raison d’un désir qui, face à l’obstacle indépassable de la réalité, se détourne et détourne aussi l’objet sur lequel il finit par se poser. Puisque le déni est justement le mécanisme psychologique qui, dans la théorie freudienne, se situe au fondement du fétichisme, penser la dématérialisation en tant que déni systématique de la matérialité, nous révèle sa nature profondément idéologique et sa proximité avec la perversion fétichiste.

Or, le terme « dématérialisation », tel qu’il est en vogue dans les cercles néo-libéraux, indique très clairement un désir : le désir d’affranchissement des contraintes spatio-temporelles terrestres, le désir d’un monde lisse, propre, translucide, absolu, utopique. Ce désir n’est pas refoulé, bien au contraire ; mais il ne peut se réaliser que dans un geste de déni toujours répété. Évidemment, je ne parle pas ici de déni individuel, mais de déni collectif, social, esthétique et politique. Et il ne s’agit pas non plus d’un déni purement discursif : il se traduit en pratique et surtout, en ce qui nous concerne plus directement, il est matériellement agencé, se dessine sur le sol et à même les choses. Les ordinateurs, les serveurs, les dispositifs mobiles ne sont pas les seules concrétisations de la dématérialisation en tant que déni de la matérialité. Ces appareils ne sont pas les seuls objets donnant à voir cette dématérialisation, paradoxalement, sous une forme physique. Il y a au contraire isomorphisme entre la structure de ces dispositifs et celle d’autres objets en apparence complètement dissemblables.

Le ruban de Möbius

Les emballages, par exemple, objectivent, au sens le plus propre du terme, la spectralité de la marchandise, et montrent très clairement que toute dématérialisation est fondée sur sa capacité à occulter les conditions matérielles de son essor. En effet, les emballages sont une objectivation du lien entre l’existence spectrale et l’existence réelle de la marchandise : une entité intangible, un imaginaire publicitaire, se matérialise dans des objets qui sont créés pour en envelopper d’autres, et puis pour disparaître, pour être immédiatement mis à l’écart et bannis. Au-delà de toute récupération artistique, les emballages sont des non-objets. Ils ne sont pas censés avoir une « vie » grâce à nous (nous ne les aimons pas), pas plus qu’ils semblent vraiment « mourir » à nos yeux (nous ne les pleurons pas), parce qu’ils sont des déchets dès leur création ; ils sont déjà des déchets avant même que nous ne les jetions. Les emballages constituent, pour ainsi dire, des déchets originaux, intérieurs et en même temps extérieurs par rapport au fétichisme de la marchandise ; ils sont littéralement ex-ceptés. Leur exclusion est bien une « exclusion inclusive », dès lors qu’ils sont inclus dans l’ordre prétendument « absolu » des simulacres, et à la fois dans l’ordre des objets physiques, en raison d’une double exclusion. Mais il faut reconnaître que, s’ils peuvent être exceptés dans l’ordre de simulacres et déniés en tant qu’objets véritables, destinés à perdurer dans le temps, c’est aussi grâce à une organisation logistique qui permet leur évacuation presque instantanée. On devrait reconnaître, en d’autres mots, que la gestion des déchets représente une gigantesque puissance de dématérialisation.

On pourrait aussi voir dans le ruban de Möbius du recyclage un emblème de cet espace de « simulation » qui, pour Baudrillard, n’aurait plus aucune correspondance dans un référent extérieur. Le ruban de Möbius est l’image mythique d’un recyclage absolu, infini, d’un système homéostatique, sans entropie, sans restes. Sauf que l’augmentation inexorable des déchets nous rappelle qu’il n’en est rien, et nous montre très clairement que si la dématérialisation n’est pas conçue comme un déni, un recel, une soustraction de matière, elle n’est autre qu’une perversion de la réalité. Nos déchets disparaissent magiquement de notre vue, ils sont déportés. La « marchandise » la plus transportée de l’Europe et de la West Coast américaine vers la Chine est constituée par les déchets, les matériaux recyclables et les emballages. D’après une communication faite au congrès de logistique de Berlin d’octobre 2012, 70 % des conteneurs des premiers cinq exportateurs maritimes américains contient ce genre de « biens »8.

La boîte noire (suite)

La conteneurisation a marqué le début de l’époque logistique, et après une trentaine d’années le conteneur domine toujours le paysage logistique global. Il suffit de penser au nouveau mot d’ordre de l’innovation logistique : intermodalité. L’essor du transport intermodal, qui vise à réduire le maniement des biens depuis le point d’origine jusqu’au point de destination à travers une mécanisation du changement de mode de transport (par exemple du train au camion et vice-versa), n’est qu’une extension de la conteneurisation et des longues distances de navigation.

Il est difficile de résumer ici tout ce que le processus de conteneurisation a comporté, socialement, politiquement, géographiquement et économiquement, puisqu’il a révolutionné non seulement le transport du fret, mais aussi la production et la consommation. Le conteneur a littéralement transformé notre monde. L’histoire de la conteneurisation coïncide avec un bouleversement de la géographie globale des ports, un bouleversement entraînant le déclin de villes entières ; elle a accompagné l’essor des grandes surfaces commerciales, l’affirmation du modèle Wal-Mart et la marginalisation du petit commerce ; la conteneurisation a porté un coup décisif aux syndicats des dockers, qui étaient parmi les plus forts et les plus organisés internationalement ; le conteneur a conduit au gigantisme naval, il a fait s’écrouler les coûts du transport maritime, il a permis la globalisation des supply chains et la production just-in-time9. En effet, si les déchets représentent une portion très importante des exportations européennes et américaines, en termes absolus, la grande majorité des biens transportés sur les mers est constituée par des « intermediate products », c’est-à-dire par des produits qui doivent encore passer par des phases de production.

Les produits intermédiaires, dans leur parcours de production, peuvent traverser des milliers de kilomètres sans jamais sortir de ce que Sloterdijk appellerait l’espace intérieur du capitalisme planétaire10. Il s’agit d’un espace obscur : à une époque de lois anti-terroristes et anti-migratoires, de contrôles toujours plus sévères aux postes de frontière, seuls 2 % des conteneurs sont inspectés dans les ports. On considère que, si l’on augmentait ce pourcentage, le système tout entier serait bloqué. Ce que la pensée économique dominante est bien loin de tolérer. Les marchandises sont censées se mouvoir à la vitesse maximale au sein d’un espace sans frictions, dans une obscurité, réelle et métaphorique, affranchie de toute contrainte.

À ceci près que cette obscurité doit être déniée à son tour par le truchement d’une simulation de transparence : dans l’obscurité, les marchandises deviennent des corps éthérés, s’approchant des valeurs financières, des données informatiques et des fétiches dématérialisés. De ce point de vue, la logistique se présente effectivement comme une « zone grise », servant d’intermédiaire entre la logique « abstractive » de la finance et la dimension « extractive » du capitalisme contemporain.

En outre, c’est exactement grâce au déni de l’obscurité de la production et, a fortiori, du transport, que les marchandises peuvent apparaître dans toute leur splendeur dans nos magasins ou directement chez nous. La longue chaîne d’objets, de machines, de corps ayant permis à la marchandise désirée de nous rejoindre a, de facto, disparu derrière une transparence simulée. Cette abstraction des relations de proximité, à travers lesquelles l’objet physique aura transité, favorise une reterritorialisation paisible de ce dernier sur sa dimension spectrale, spectaculaire. Afin que rien n’entrave la « localisation déplaçante », la construction d’un espace « autre », où le rapport d’intimité imaginaire avec les marchandises puisse tranquillement s’établir, il faut bien qu’on oublie cette longue chaîne de choses et de corps, car elle pourrait nous troubler.

On remarquera de nouveau l’isomorphisme entre l’obscurité du contenu du conteneur et l’obscurité d’un ordinateur ou d’un data center. L’une des grandes qualités du conteneur, c’est qu’il peut être déplacé à peu près sans aucune intervention humaine (nous avons déjà des container terminals complètement automatisés comme celui que l’on a inauguré à Rotterdam le 24 avril 2016). Les conteneurs possèdent la vertu magique de faire disparaître comme par magie le poids des choses physiques qu’ils contiennent. Ils dématérialisent leur contenu en étant transformés en codes alphanumériques, en coordonnées spatiales qui peuvent être gérées par un software. Ainsi, les dockers peuvent être remplacés par des opérateurs informatiques, qui géreront à distance des flux matériels dématérialisés. Par rapport au software, le conteneur est une extension de la machine faisant tourner le logiciel ; par rapport à son contenu, le conteneur est, tout comme les emballages, la concrétisation d’une « zone grise », suspendue entre le simulacre numérique et la matérialité des marchandises et des déchets qu’il transporte.

Perversions logistiques

Le rêve d’un mouvement sans entraves des marchandises se concrétise aussi dans une géographie infrastructurelle globale : celle des « zones », qui constituent les « nœuds » d’un réseau logistique toujours en expansion. Ce qu’on appelle aujourd’hui « zone », dans ses douzaines de variantes (Free Trade Zones, Special Economic Zones, Export Processing Zones, etc.), est une entité partiellement ou complètement extraterritoriale. Par rapport à l’espace domestique où elles surgissent, les « zones » sont à la fois intérieures et extérieures, puisque, dans les cas les plus extrêmes, elles sont affranchies de tout contrôle étatique11. Pour se rendre compte des dimensions de ce phénomène contagieux, il suffit de penser qu’en 2006 on a compté 3 500 zones dans le monde entier, employant environ 66 millions de travailleurs12.

Dubaï, qui a été définie comme la première ville logistique globale, et aussi comme conglomération paradigmatique de notre époque13, est l’expression la plus claire de cette géographie nouvelle. Dubaï se présente comme un assemblage de « zones » connectées aux flux de marchandises, de personnes et d’informations, mais isolées les unes des autres soit de manière physique, par un système de routes rapides qui rappellent celui de Los Angeles (et qui constituent aussi des dispositifs militaires de fortification), soit de manière invisible, par des législations différentes. Outre des free zones destinées à la production de biens matériels et à leur transport, outre des labour camps et des resorts touristiques, on y trouve nombre d’enclaves consacrées spécialement à l’exercice du travail immatériel (services financiers, production de savoir et d’information, économie numérique, etc.). Ces « zones », qui arborent le plus souvent le nom de « cité » (Dubaï Media City, Dubaï Internet City, Dubaï Health Care City, Dubaï Knowledge Village, Dubaï Academic City, etc.), se distinguent des autres par leur aspiration à l’autonomie et à l’autosuffisance. Scientifiquement planifiées pour subvenir à toutes les nécessités de leurs habitants, elles répondent à des besoins établis au préalable par des procédures de profiling. À côté des bureaux et des unités d’habitation, ont également été prévus des grandes surfaces, des points de repère symboliques, des centres culturels et des lieux de loisir.

Ces projets urbains, tout à fait impensables avant l’avènement d’ordinateurs suffisamment puissants, sont la traduction spatiale de la dimension des simulacres. Dans ces espaces, où tout est rigidement organisé, il n’y a pas de place pour les « restes ». Si ce n’est qu’en réalisant la dimension des simulacres, ces zones illustrent le fait que son autonomie ne peut qu’être une simulation à son tour. Ces projets urbains aspirent à créer des espaces de vie absolus, coupés de leur environnement immédiat, mais les « cités » et leurs habitants deviennent, pour cette même raison, de plus en plus dépendants des réseaux infrastructurels auxquels ils sont connectés. De la sorte, leur subsistance se voit soumise à l’efficacité du système logistique qui les nourrit. Mais la logistique n’est pas seulement ce qui sert d’intermédiaire entre ces espaces physiques de simulation et les conditions matérielles de leur subsistance. Elle est aussi, par son organisation actuelle, ce qui occulte le lien entre les produits spectacularisés et la matérialité de leur mode de production, de transport et d’élimination. C’est la logistique qui permet que le lointain fasse son apparition à l’intérieur de ces « cités » ; à l’inverse, c’est encore toujours la logistique qui permet au voisin (les déchets) de disparaître. En d’autres termes, la logistique assure le détachement des choses, des corps et de la responsabilité politique envers ces corps. Et ceci dans la mesure où elle représente actuellement un agencement concret de la logique fétichiste. Bref, c’est seulement grâce à la structure actuelle de la logistique que ces « cités » peuvent se présenter comme autonomes et qu’elles peuvent rêver de plonger leurs habitants dans des espaces dé-matérialisés.

Je dis « rêver » parce qu’on ne peut pas dire que ces zones urbaines soient un succès. A Dubaï, elles échouent dans la tentative de donner vie à un espace public quelconque. Le seul but qu’elles atteignent est celui de favoriser la ségrégation entre les couches sociales, entre les consommateurs et les producteurs de biens matériels, entre le désir d’un monde de rêve et les formes de résistance qui s’opposent à sa réalisation. Appadurai a montré que le fétichisme de la marchandise (avec ses mythologies concomitantes qui fleurissent parfois autour de certains objets) est proportionnel à l’aliénation réciproque des producteurs, des intermédiaires et des consommateurs14. Si la relation fétichiste se nourrit de l’éloignement des choses, de l’incompréhensibilité, soit-elle partielle, des trajectoires que les objets suivent avant d’arriver chez nous, alors les zones-à-habiter se révèlent être des milieux de culture parfaits pour son déploiement.

Les développements urbains de ce type ne sont pas une exclusivité de Dubaï : on les voit surgir un peu partout dans le monde, de la Corée du Sud à l’Égypte, de la Chine à l’Europe ; et toutes suivent plus ou moins la même formule, témoignant ainsi d’une remarquable uniformité. Ces sortes de « plateformes pétrolières », puisant dans les flux matériels et immatériels, représentent le triomphe de la logistique. Tout comme, par la logistique, ils représentent le triomphe de la dé-matérialisation de la vie quotidienne. Le désir pervers d’une intimité directement branchée sur l’« hyperréalité » s’y trouve parfaitement concrétisé. Comme si l’on était face à des phalanstères, à l’objectivation et au dévoilement de l’utopie de la dématérialisation.

Ces zones sont plus proches de nous qu’on pourrait le penser, et non seulement d’un point de vue géographique. Il faut souligner, en effet, qu’il y a un isomorphisme saillant entre ces réalisations urbaines et les « bulles personnelles » qui nous suivent dans nos déplacements quotidiens, que ce soit par le truchement de nos dispositifs mobiles ou de nos voitures bourrées d’électronique. En effet, sous plusieurs aspects, elles semblent se prolonger mutuellement, et répondre à la même logique. Les bulles personnelles sont un moyen de s’affranchir de certaines contraintes spatio-temporelles, en nous mettant en communication avec le distant, avec l’absent. Un affranchissement qui coïncide par ailleurs avec une dislocation et une « dyschronisation » par rapport à notre environnement immédiat. Rony Brauman, ancien président de MSF, a relevé que dans des « zones » telles que les camps de réfugiés, l’utilisation massive de dispositifs technologiques, tels que téléphones-satellites, ordinateurs et talkiewalkies, crée « un environnement artificiel dont la conséquence est de placer [les équipes des coopérants] dans un monde quasi virtuel où le temps et l’espace se mesurent dans des unités différentes du pays dans lequel ils se trouvent ». Tout en étant « au beau milieu du camp de réfugiés », les coopérants ne sont pas « dans le camp », mais toujours « au-dessus, en dessous, à côté », dans une sorte de « bulle » parallèle15. Ne pouvons-nous pas dire la même chose de ces zones-à-habiter proliférant partout ? Ne fonctionnent-elles pas, à leur tour, comme des « localisations déplaçantes » ? Ici encore, comme dans un célèbre roman de Philip K. Dick de 1959, où la logistique constitue à la fois la clé de voûte soutenant une ville simulacre et l’angle d’attaque permettant de détruire la simulation, the time is out of joint.

1 Jean Baudrillard, L’Échange symbolique et la mort, Paris, Gallimard, 1976.

2 Sandro Mezzadra, Brett Neilson, « Operations of Capital », South Atlantic Quarterly, 114.1 (2015), p. 1-9.

3 Giorgio Agamben, Homo sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Seuil, 1997.

4 Giorgio Agamben, Stanze. Parole et fantasme dans la culture occidentale, Paris, C. Bourgois, 1981.

5 Slavoj Žižek, The Plague of Fantasies, Londres-New York, Verso, 1997, p. 102.

6 Wendy Hui Kyong Chun, « On Software, or the Persistence of Visual Knowledge », Grey Room, 18 (2004), p. 26-51.

7 À quelques différences près, ce que Nigel Thrift exprime par sa formule, séduisante et heureuse, d’« inconscient technologique »,s’approche beaucoup de cette idée (voir Nigel Thrift, Knowing Capitalism, London, SAGE, 2005) ; et le lecteur trouvera une perspective très semblable à celle que j’adopte tout au long de cet essai, tout en étant en quelque sorte renversée, dans Yves Citton, « Notre inconscient numérique : comment le numérique court-circuite nos consciences », La revue du crieur, no 4 (2016), p. 144-158.

8 Sergio Bologna, Banche e crisi. Dal petrolio al container, Roma, Derive Approdi, 2013.

9 Marc Levinson, The Box : How the Shipping Container Made the World Smaller and the World Economy Bigger, Princeton (New Jersey), Princeton University Press, 2006.

10 Peter Sloterdijk, Le Palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Paris, Maren Sell, 2006.

11 Un cas spécifique de cette géographie, notamment une zone sécurisée où il en va de l’ontologie même de l’œuvre d’art, est analysé dans Ezio Puglia, Estelle Evrard, « Le Freeport Luxembourg. Logistique, pure valeur et volatilisation de l’œuvre d’art », Esprit, novembre 2016, www.esprit.presse.fr/actualites//le-freeport-luxembourg-481 (dernière consultation : 13 juin 2018).

12 Keller Easterling, Extrastatecraft : the Power of Infrastructure Space, Londres-New York, Verso, 2014.

13 Voir Mike Davis, « Fear and Money in Dubai », New Left Review, 41 (2006), p. 47-68.

14 Arjun Appadurai, « Introduction : Commodities and the Politics of Value », The Social Life of Things : Commodities in Cultural Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, 1986.

15 Eyal Weizman, Rony Brauman, « Humanitarian Support : Planning Emergency », in Support Structures, éd. C. Condorelli, Berlin-New York, Sternberg Press, 2009.

Ezio Puglia

Vient de compléter son deuxième postdoctorat à l’Italian Academy de la Columbia University. Il s’occupe surtout de surnaturel littéraire, d’archéologie philosophique, de Thing Theory et de la survivance de la dimension fantastique et du paradigme magique dans la pensée contemporaine. Il est coéditeur du volume collectif Ritorni Spettrali : storie e teorie della spettralità contemporanea (Il Mulino, 2018).