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Michel Foucault et les passions de l’histoire

Ce travail doit développer à son plus haut degré l’art de citer sans guillemets. La théorie de cet art est en corrélation très étroite avec celle du montage. – W. BenjaminEn 1976 le cours donné par Michel Foucault au Collège de France s’intitule Il faut défendre la société[[Il existe seulement un texte en italien, M. Foucault, Difendere la società. Dalla guerra delle razze al razzismo di stato, sous la direction de M. Bertani et A. Fontana, Florence, 1990. Il n’existe en français qu’un aperçu des leçons, dans Résumé des cours 1970-1982, Paris, 1989. Toutes les citations des cours de Foucault, marquées d’un (*), ont été traduites en français à partir de l’édition italienne.. Comme il lui arrive souvent, le philosophe tend à adopter une attitude qui lui permet de traiter de problèmes essentiels au débat philosophique de manière détournée. Il en découle que ces pages, essentiellement consacrées à la capacité du discours historique de se présenter comme un instrument de tactique politique, se lisent avant tout pour leur intérêt documentaire : elles reconstituent en effet la généalogie du racisme d’État en tant que pratique de normalisation sociale. Cela étant, il est possible de faire une seconde lecture, car il s’agit aussi de voir le réseau de références que met en place le généalogiste et, surtout, l’intention, toujours réaffirmée par Foucault lui-même, de retrouver à travers cette relation d’enseignement la possibilité de séculariser sa propre pensée, afin de redéfinir les lignes discursives à partir desquelles pourra s’inscrire sa propre position.

Le terrain naturel sur lequel se construit le projet est nécessairement celui de l’histoire, pas seulement entendue comme a priori de toute épistémè, mais thématisée comme sujet philosophique. La cible de la critique, comme déjà dans L’archéologie du savoir, reste l’historicisme, c’est-à-dire toute conscience historique unifiante. Cependant, le cours de 1976 semble effectuer un pas en avant et repérer un autre type d’historicisme, qualifié de « politique », et qui définit un horizon conceptuel complètement opposé à celui que sous-entend la philosophie de l’histoire. Les principes de l’ « historicisme politique » sont ainsi résumés à la fin du cours du 4 février 1976 : « A partir du moment où l’on traite des rapports de pouvoir, on ne se trouve ni dans la sphère du droit, ni dans celle de la souveraineté, mais bien dans celle de la domination, c’est-à-dire dans un rapport historiquement non défini, dans un rapport indéfiniment dense et multiple de domination. On ne sort pas de la domination, donc on ne sort pas de l’histoire » (p. 80*).

Pour illustrer cette thèse, Foucault se livre à la création d’un système de correspondances et de différenciations à l’intérieur duquel il est possible de faire jouer des événements lointains du point de vue de leur situation spatio-temporelle, afin d’en valider la trame épistémologique commune : la guerre comme instrument d’analyse des rapports de pouvoir. L’hypothèse sur laquelle se fonde Foucault pour expliquer la formation du discours propre à l’historicisme politique qui fleurit au XVIIè siècle avec les premières théories sur l’État est le bouleversement de la conception de Clausewitz, selon laquelle la guerre est le produit de la nature insoluble des conflits politiques. La conséquence qui découle immédiatement de cette inversion de perspective est qu’on ne fait pas la guerre pour écrire l’histoire, mais qu’on écrit l’histoire pour faire la guerre. Ce que les leçons veulent montrer, c’est précisément comment la constitution de l’État moderne s’est accompagnée d’une myriade de discours hétérogènes qui convergent pourtant dans une interprétation de l’histoire comme mémoire marquée par le polemos. La guerre n’est pas ici simplement comprise comme un fond hypothétique et virtuel servant à justifier la cohérence et la tenue d’une théorie, à la manière de l’état de nature chez Hobbes, mais comme un fait historique réel, marqué du sang versé par les adversaires en lutte. Les scénarios qui donnent le plus clairement à voir le climat de tension sociale et politique propice au développement de la théorie de l’ « historicisme politique » sont ceux que proposent l’Angleterre dans la première moitié du XVIIè siècle et la France au tournant des XVIIè et XVIIIè siècles. Dans le premier cas, le discours de la guerre avait été construit par Lilburne et par d’autres représentants de la pensée populaire radicale appartenant aux Levellers et aux Diggers afin de démontrer que le droit de la couronne reposait sur les abus de la conquête normande perpétrés aux dépens de la vieille souche saxonne.

Dans le contexte français, une telle attitude antimonarchique était au contraire le fait des nobles, toujours davantage dépossédés de leur pouvoir par la stratégie politique mise en œuvre par Louis XIV. C’est surtout dans une position comme celle de Boulainvilliers, au début du XVIIIè siècle, que se manifeste, selon Foucault, la prise de conscience d’une pluralité nationale que la monarchie avait toujours refusé de reconnaître, au nom de l’identité souverain-nation. Dans le « mémoire historique » sur le vieux gouvernement de la France, Boulainvilliers plaide en faveur d’une nation dont il se veut représentant, à travers une double articulation du thème de la conquête originelle du territoire : du côté de la monarchie et du côté du Tiers-Etat.

La guerre perpétuelle projetée sur le terrain de l’actualité politique se révèle être le dénominateur commun de revendications menées par des groupes politiques et sociaux aussi différents que ceux que nous venons de mentionner. L’ordre politique qui s’esquisse réussit à se passer de la fonction unificatrice et apodictique du Souverain. Pour Foucault la version politique du moderne se confirme décidément anti-platonicienne, dans la mesure où le savoir et la vérité se dissocient de l’ordre et de la paix, au contraire de ce qu’entendait établir la théorie juridico-politique de l’époque, le Jusnaturalisme. La rationalité qui fonde les bases du discours polémique retrouverait ainsi dans un vieux topos sophistiqué sa référence culturelle la plus évidente : la vérité de la loi y est en effet interprétée comme « surplus de force », et n’est, en tant que telle, compréhensible qu’en termes relationnels, et non pas ontologiques. L’analyse foucaldienne se livre précisément à dégager la mystification introduite, dans la tradition juridico-politique occidentale, par l’idée d’un Tiers entendue comme figure supérieure de vérité. On pourrait donc avancer que ce type de lecture se fait au rebours d’un idéal d’universalisme juridique qui fonctionne pourtant depuis les Grecs jusqu’à Kant.

Cela étant, il y a deux exigences que le philosophe doit respecter d’un côté, il se trouve pris entre une attitude extérieure anamnestique, et la position inférieure de celui qui a à rendre compte du système de référence dont il dérive les énoncés qu’il utilise. De l’autre, il est obligé de résister à la tentation de glisser dans une critique fondatrice de nature transcendentale, développée à partir de bases normatives. Il en découle la préoccupation permanente de lier l’élaboration théorique à une analyse strictement centrée sur le réel. Cela ne signifie pourtant pas que Foucault ait choisi d’endosser la panoplie rassurante de l’historien et s’en soit tenu à la rigueur qu’un tel métier impose dans le traitement des sources. La seconde partie du cours nous en donne un bon exemple : la racine « nationale » des antagonismes qui travaillent le corps social dans les premiers États territoriaux d’Europe y acquiert une connotation raciale, puis de classe, selon un schéma récognitif qu’un historien de profession trouverait sans doute et pour le moins désinvolte. Foucault arrive en effet au problème de la lutte des races après avoir isolé le « moment national », thème principalement interprété par l’aristocratie française du XVIIIè siècle comme celui d’ « une nation face à de nombreuses autres nations qui circulent dans l’État, et qui s’opposent les unes aux autres » (p. 94*). L’urgence « raciste » du conflit apparaît au XIXè siècle, quand l’État s’assigne le devoir de gérer la vie des individus (bio-pouvoir) ; la différence des races est l’élément qui brise l’homogénéité biologique et permet de penser la guerre dans un contexte qui, par définition, exclut la validité politique de la mort. Tout cela nécessite cependant un dernier déplacement stratégique ; quand, au milieu du XIXè siècle, le thème de la lutte des races tend à devenir un instrument révolutionnaire dans le conflit des classes, on assiste parallèlement à la transformation du discours sur la race vers un certain monisme. Repoussant vers l’extérieur les ennemis d’une race dont il se porte garant, l’État récupère pour lui-même les stratégies d’une rationalité politique dont l’élaboration originelle fut pourtant le fait de forces réfractaires à une assimilation totale à l’intérieur de l’État. Un tel moment ne pouvait se produire, selon Foucault, que sur la base d’un « glissement de la loi à la norme, du juridique au biologique » (p. 63*). Le problème du racisme est donc réintégré dans la structure de la forme moderne de domination, où reprend vie, à côté d’une technologie du bio-pouvoir centrée sur la gestion de la vie, le vieux droit souverain de donner la mort : « Ce jeu – insiste Foucault à la fin du cours – est effectivement inscrit dans le fonctionnement de tous les États, de tous les États modernes, de tous les États capitalistes. Et pas seulement de ceux-ci » (p. 170*).

Si c’est en cela que consiste la thèse principale du livre, il est peut-être plus intéressant encore de comprendre le poids des renvois hors texte auquel est généralement niée une identité précise. Tout d’abord émerge une cadence argumentative marquée d’un anti-hégélianisme strict, qui investit totalement le rapport entre pensée et actualité. L’analyse menée sur le célèbre texte de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-État est, de ce point de vue, exemplaire. Contrairement aux thèses nobiliaires, qui fondaient dans un passé d’usurpations subies leur droit à représenter la nation authentique, le discours bourgeois de Sieyès légitime la même prétention en partant de la situation présente. L’idée fondamentale en est, pour Foucault, l’étatisation du concept de nation, pivot logique autour duquel va pouvoir jouer un discours historique qui réécrit les événements du passé en termes de présent. Le fait que l’on reconnaisse à la bourgeoisie la potentialité de s’identifier à la forme juridique de l’État implique la condition théorique préalable d’une « histoire de type rectiligne, dont le moment décisif sera celui du passage du virtuel au réel, de la totalité nationale à l’universalité de l’État » (p. 147*).

Le travail sur ce texte de Sieyès permet donc de faire émerger la critique d’un rapport présent-passé, où le premier terme exercerait une hégémonie sémantique sur le second, puisqu’il en dicte rétrospectivement les intentions de signifier. L’histoire philosophique universelle de Hegel est sans doute la forme la plus achevée de cette philosophie du sens différé : c’est aussi pour réfuter la Geschichtsschreibung hégélienne et son point de vue privilégié, schlechtin gegenwärtig, que Foucault va élaborer et appliquer son propre modèle d’histoire du présent. Prenant ses distances par rapport au schéma hégélien, la philosophie historique de Foucault préconise un modèle marqué par une fracture initiale, par une question irrésolue et irrésoluble jouant comme condition d’existence du politique. Le problème sera donc pour lui de donner voix à l’énergie cachée dont chaque historicisme est le gardien, « le rapport perpétuel et inéliminable entre la guerre racontée par l’histoire et l’histoire traversée par la guerre qu’elle-même raconte » (p. 117*). La confrontation avec Hobbes devient alors inévitable, et son contournement a parte objecti n’en est pas moins clair, dans la mesure où le conflit se déplace du niveau des représentations individuelles à celui des conditions réelles. Entre la multitude belliqueuse du philosophe anglais, pour lequel la lutte prend toujours un caractère entaché de psychologisme, et l’idée d’une division impossible à combler, redécouverte à travers Boulainvilliers, s’est opérée la conversion mondaine du polemos. La guerre n’est pas une catégorie éponyme de l’état instinctuel, destinée en tant que telle à se défaire sous l’égide d’une instance rationnelle appelée à instaurer un ordre. Elle est au contraire immanente à l’agir politique ; elle en accompagne les formulations non seulement comme mémoire lointaine de l’origine, mais comme l’indispensable présupposé théorique et pratique: elle opère en tant que disposition morale générale, dans la mesure où elle motive l’action des parties en conflit ; mais elle est aussi un universel cognitif, bien qu’historiquement déterminé, puisqu’elle permet de comprendre l’effectivité du présent.

Nous essayerons de clarifier, à partir de l’intérieur de la thématique foucaldienne, quelques conséquences méthodologiques et théoriques impliquées par ce mélange de procédé historiographique et de critique philosophique.

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Du point de vue de la méthode, nous nous trouvons essentiellement face à une relecture du traditionnel rapport entre Geschichie et Historie. Une fois l’histoire déterminée sur le plan de la discursivité, c’est-à-dire aussi comme matériel voué à l’élaboration politique, Foucault la fait passer du rôle de cadre général des événements à celui d’élément-force, d’un déploiement de sens global, à l’intérieur duquel les acteurs conçoivent des stratégies et des calculs, à une « grille d’intelligibilité » à valeur instrumentale susceptible de relire les phénomènes pour en mesurer la force potentielle dans la conquête de l’enjeu politique. On peut faire ainsi coïncider le régime d’énonciation et l’espace de la pratique : « le fait de dire la vérité de l’histoire signifie en soi-même occuper une position stratégique décisive » (p. 115*). Encore une fois, « parler c’est faire quelque chose »[[M. Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, 1969, p. 272.. Déjà selon L’archéologie du savoir, les relations discursives, qui déterminent la possibilité de dire quelque chose, ne peuvent être séparées d’un réseau de rapports économiques, institutionnels, sociaux, comportementaux, de techniques ou de normes. Cependant, quand il s’agit d’approfondir les stratégies discursives, c’est-à-dire les choix théoriques et thématiques qui prennent forme autour de tout discours, L’archéologie est contrainte d’avouer son incapacité à leur définir un réel statut formel[[Ibid., p. 85-86.. D’une façon assez vague, elles sont estimées des « points de divergence dans le jeu des concepts »[[Ibid., p. 96.. Avec l’analyse du discours historique, en revanche, le concept de stratégie acquiert une dimension formelle particulière à l’intérieur des rapports de force : « Le problème analysé par Boulainvilliers ne dépend-il pas de qui est sorti vainqueur du conflit et de qui est sorti vaincu, mais de qui est devenu fort et de qui est devenu faible. (…) L’histoire apparaît désormais comme un calcul de forces » (p. 110*). Les rapports de force sont la loi formelle à laquelle on peut reconduire de manière unitaire toutes les stratégies ; mais à leur tour, ce sont ces mêmes rapports de force qui, du même coup, ne peuvent plus recevoir de définition formelle, dans la mesure où c’est maintenant la mobilité de l’histoire qui joue comme dernière instance[[Cet aspect a été clairement vu par G. Deleuze, Foucault, Paris, 1986, p. 92..

Il devient alors possible d’énoncer le présupposé méthodologique fondamental de la philosophie historique foucaldienne : la contextualisation du jeu linguistique à l’intérieur même de l’en-jeu politique. Ceci ne veut cependant pas dire que s’en trouve privilégiée la solution classique du matérialisme dialectique, dans laquelle le rapport entre agir pratique et réflexion théorique demeure au stade de l’énonciation et de l’explication, dans la mesure où « dire l’histoire » confirme toujours davantage son propre décalage, son étrangeté, par rapport à « faire l’histoire ». Réagissant à ce dédoublement métaphysique de la subjectivité, qui dissimule la relation opérationnelle qui lie le sujet et l’histoire au profit d’un savoir de nature essentiellement cognitive, Foucault procède à l’objectivation de l’histoire elle-même à l’intérieur des rapports de force. L’entreprise exige encore un autre déplacement conceptuel : il faut en effet procéder à la révision du point de vue herméneutique qui voudrait que l’activité théorique se justifie face à une histoire conçue comme texte narratif, dans la mesure où ce texte demande une écoute qui n’est jamais exhaustive. La compréhension et l’explication ne représentent pas les instruments les plus efficaces pour pénétrer l’histoire. De ce point de vue, il est exemplaire et utile de reprendre la catégorie heideggérienne de Historicité dans son développement, comme l’envisage R. Koselleck. On pourrait ainsi formuler l’hypothèse que le raisonnement de Foucault lui aussi suppose une Historik la « Lehre von den Bedingungen möglicher Geschichten »[[R. Koselleck, H.G. Gadamer, Hermeneutik und Historik, Heidelberg, 1987, p. 11. Rappelons que les « conditions transcendantales minimales » repérées par Koselleck sont cinq binômes antithétiques : Sterbenmüssen-Tötenkönnen, Freund-Feind, Innen-Aussen ou bien Öffentlichkeit-Geheimis, Generativität-Bruch, Herr-Knecht.. Mais alors que cette dernière vise à produire par extrapolation des facteurs transcendantaux minimaux auxquels il soit possible de rapporter un événement et sa représentation, chez Foucault, la seule Historik plausible est celle qui fait du moment de la division politique l’acte de naissance du savoir historique moderne. Le fait de donner un nom à la vérité de l’histoire joue donc à la manière d’un événement stratégique pré-linguistique, c’est-à-dire comme condition factuelle qui oriente une histoire possible. Le nominalisme foucaldien ne peut pas s’amorcer de cette tâche de neutralisation radicale. En se situant à mi-chemin du rapport interprète-texte-réalité, Foucault cherche par là même à remettre en contact les niveaux apparemment hétérogènes de la Geschichte (c’est-à-dire la multiplicité des histoires empiriques) et celui de l’Historie, du langage et du métalangage, à l’intérieur d’un parcours circulaire qui puisse dépasser la logique de la formule hégélienne « schlechtin gegenwärtig » grâce aux singulières constructions d’une vérité qui se re-donne en permanence. L’histoire, travaillée au niveau de sa condition transcendantale minimale, ne paraît pas innocemment vouée à la connaissance, mais s’impose au contraire principalement à travers la dure matérialité d’un événement-savoir, dans des scénarios de tension et de fracture. L’histoire possède un statut logique entièrement sécularisé, dans la mesure où le vide spéculatif qui existait entre l’existence effective de l’événement et sa représentation se trouve maintenant comblé par la continuité posée entre comprendre, expliquer et mettre en oeuvre l’histoire. De ce point de vue, même l’hypothèse formulée par Koselleck, selon laquelle l’histoire pourrait bien être un concept qui se consomme dans la réalité[[Ibid., p. 28., apparaît, à l’intérieur de la pensée foucaldienne, une éventualité envisageable.

A la lumière de tout cela, il faut alors revenir aux passages du cours consacrés au genre historiographique qui a trait aux analystes, qui, de Tite-Live au Moyen-Age, ont rempli la tâche de légitimer et de consolider le pouvoir souverain. A l’antithèse de ce modèle, il existe une sorte de « contre-histoire », qui postule un rapport différent à la mémoire des faits: non plus l’apothéose du Prince, mais l’évocation explicite du conflit livré dans l’ombre du pouvoir souverain et de la norme juridique. Loin de représenter le « refoulé » de la théorie juridico-philosophique, le sens de cette « contre-histoire » s’impose au contraire comme le modèle concret d’une rationalité qui ordonne l’énonciation des faits. En préférant la « contre-histoire », Foucault oeuvre à partir d’une base déjà en partie définie, surtout si l’on pense à cette intuition aiguë qu’avait eue Benjamin quand il distinguait entre « construction » et « reconstruction » historiographiques. Alors que la « reconstruction » demeurait respectueuse d’un ordre dans lequel elle espérait se refléter, la « construction » d’un événement historique demande à l’interprète-acteur qu’il brise cet ordre[[W. Benjamin, Das Passager-Werk, Frankfurt a. M, 1982, tr. fr. Paris capitale du XIXè siècle, Paris, 1989, N7,6, p. 487.. L’application la plus évidente de cette logique de la « construction » apparaît précisément dans le discours de l’historicisme politique, entendu comme modèle, dans la mesure où il représente en lui-même la possibilité de faire de l’histoire un objet et, en tant que telle, de la traiter comme un matériau de construction. Il en résulte deux conséquences : la première, décisive, est l’adaptation de l’histoire à l’acte d’objectivation historique, c’est-à-dire la correspondance de l’évocation de l’événement pré-discursif et de sa détermination pratique ; la seconde est la possibilité, pour l’objet, d’échapper au régime de la prolifération de phénomènes cumulables et classifiables selon une hiérarchie que l’interprète se charge de produire. L’acte d’objectivation historique relève en revanche de la conceptualisation d’une histoire affirmée comme invention culturelle, et non plus seulement comme un objet susceptible d’être rapporté à travers un certain nombre de principes formels (théorie et méthode historiographiques), ou bien encore en termes de faits sur lesquels le texte qui les énonce aurait prise.

Foucault semble donc chercher une voie alternative au critère herméneutique qui veut que l’objet historique représente la synthèse de la réalité historique et de sa compréhension, compréhension qui donne lieu au principe de productivité historique. Sur ce point, la torsion introduite consiste à envisager l’histoire comme la formation d’un savoir qui englobe la multiplicité des histoires empiriques (le savoir-histoire sur l’objet-histoire), et de manière contemporaine, comme modèle de lecture du Geschehen. Pour une démarche aussi radicale du point de vue historique, et dans laquelle le fondement et l’instrument d’investigation coïncident – « la constitution d’un champ historico-politique et le fonctionnement de l’histoire dans la lutte politique » (p. 112*) -, la tradition ne représente plus l’extériorité jamais totalement saisie qui oriente la compréhension de l’interprète, mais un passé qui n’existe qu’à condition d’avoir été nommé par les hommes, travaillé et transformé à la lumière d’un sens qu’il ne suffit pas d’interroger, mais qu’il faut utiliser au sens de l’actualité elle-même. La maîtrise de l’histoire, entreprise ontologiquement impossible pour l’herméneutique, devient réalisable à condition de concevoir l’histoire comme une science humaine, c’est-à-dire définie par une position chronologique spécifique, et par tout un ensemble de facteurs matériels qui en établissent la forme positive.

Contrairement à ce que Foucault pouvait en dire dans Les mots et les choses, où l’histoire était définie comme le reflet de la positivation de la vie, du travail et du langage, le cours déplace le propos : il ne s’agit plus de faire une analytique de la finitude de style heideggérien, mais celle d’un savoir qui, dès l’âge classique, développe sa propre autonomie théorique et fonctionnelle. Le modèle « constructiviste » remplit également une fonction de légitimation grâce à laquelle il sera désormais possible à l’historien du présent d’agir directement sur son propre contexte. Le travail de l’historien ne devra donc plus se justifier théoriquement dans la mesure où tout sens, que l’interprète devait indéfiniment questionner sans en venir jamais à bout, est remplacé par la conscience visible dans les faits que l’histoire n’est pas un déjà-là, mais le produit d’une pratique qui l’objective en tant que discours. L’acteur-interprète de l’histoire retrouve alors une certaine convergence avec des événements du passé dont la distance temporelle ne représente plus un fondement et en même temps un écueil inévitable pour son enquête. De ce point de vue, le discours de Foucault est révélateur : « Il s’agissait, et il s’agit encore pour moi, d’essayer de voir de quelle manière est apparue en Occident une analyse (critique, historique, politique) de l’État, de ses institutions, et de ses mécanismes de pouvoir, conduite en termes binaires » (p. 65*). Le problème du passé et le problème du présent sont réciproquement liés : le fait d’entrer dans leur jeu ne nuit pas à la compréhension[[Contrairement au postulat classique de l’Herméneutique selon lequel « seul celui-là comprend qui sait se tenir hors du jeu », Wahrheit und methode, Tübingen, 1965, deuxième édition, tr. fr., Paris, 1976, p. 178., dans la mesure où c’est précisément l’analyse des conditions d’émergence du discours de l’histoire qui exige la participation de celui qui, comme Foucault, le met en pratique. L’histoire du présent demande que l’on remette en cause cette fonction sans appel de vérification que l’on a attribuée à la vérité ; tout événement fonctionne au contraire comme une variable stratégique, régie par une rationalité instrumentale qui est ce qui survit à la particularité des différentes conjonctures et qui permet de faire passer un discours de son contexte d’origine à celui de son futur interprète. Entre le sujet et l’objet, entre le généalogiste et le fragment empirique, entre le pré-discursif et le discursif, il n’existe plus de rupture : le fait de dire et de construire l’histoire joue comme l’élément passeur essentiel entre deux plans temporels hétérogènes. En d’autres termes, si l’histoire n’a plus à être déchiffrée, mais si au contraire on la construit afin de s’en servir, et si l’on ne peut s’en apercevoir qu’à partir d’un langage qui s’est articulé, dans l’histoire, à une époque précise, alors Foucault lui aussi, à un niveau méta-historique, peut se servir de ce langage pour réaliser son projet d’une histoire du présent.

Cette redéfinition de l’approche méthodologique entraîne inévitablement des conséquences sur le plan de la temporalité. Comme dans le cas du matérialisme historique de Benjamin, qui choisit de réaliser la chance révolutionnaire par l’arrêt du temps nomade, le modèle foucaldien d’une histoire du présent s’appuie sur une image de la temporalité marquée des moments de raréfaction[[Là-dessus cf. P. Veyne, « Foucault révolutionne l’histoire », dans Comment on écrit l’histoire, Paris, 1979, deuxième édition., dans lesquels l’essence de l’ « à-présent » (Jetzteit) suspend le flux continu du récit des faits et cristallise le passé autour du sens du présent. Dans cette tentative de mettre ensemble le présupposé temporel caractéristique de l’épistémologie historique (où joue à la fois l’écart entre l’événement et le texte d’une part, et entre l’événement et l’interprète de l’autre), avec une temporalité qui anéantit cette distance, Foucault cherche un trait distinctif qui bouleverse toute chronologie rectiligne. Et c’est précisément ce qu’il trouve dans ce savoir de la guerre capable de sédimenter le temps de l’histoire et de modifier la manière dont la pensée se repère au milieu des événements de son époque. Le discours de la guerre ne se donne pas à voir seulement dans la contingence des vicissitudes politiques, mais aussi et surtout au niveau épistémologique dans la mesure où il fournit les instruments essentiels d’une rationalité politique spécifique. La « décantation » du fait guerre dans le domaine du signe-discours, en en préservant la virtualité herméneutique permanente, constitue un moment crucial, dans la mesure où elle permet à l’analyse foucaldienne d’élever les phénomènes à une certaine transcendantalité, et par là même de se constituer comme modèle d’Historik. La guerre est en même temps le point de départ du discours, la condition de possibilité de l’apparition d’un discours historique, et son référent, l’objet dont il s’occupe » (p. 112*).

En reconnaissant à Boulainvilliers le mérite d’avoir fait fonctionner la guerre comme « une grille d’intelligibilité à l’intérieur de la rupture même du droit » (p. 111 *), isolant ainsi dans la guerre elle même cette couche de normalité latente qui est traditionnellement propre au droit, Foucault ne se borne pas à faire jouer cet élément comme une preuve nécessaire à la légitimation de son propre choix. L’entréedel’interprètedans l’histoire, le fait qu’il devienne acteur ne découle pas de l’accumulation d’arguments persuasifs, comme l’aurait fait la réthorique. On aboutirait autrement à une simple légitimation rétroactive à partir d’un présent incapable d’expliquer le lien d’identité épistémologique entre l’analyse de Boulainvilliers et celle de Foucault autour de la question de la potentialité discursive.

C’est précisément dans le concept de « grille d’intelligibilité » que l’on saisit aussi la différence entre l’approche généalogique et une vision dialectique traditionnelle. Pour cette dernière, un discours se perfectionne dans l’histoire à travers un jeu d’instances opposées qui aboutit à co-valider une vérité unique. En revanche, pour la démarche généalogique, le discours donne lieu à un champ de vérités multiples qui sont également capables de le réaliser historiquement, mais qui demeurent indépendantes par rapport à leur propre finalité pratique et qui continuent à obéir à une certaine positivité des luttes c’est-à-dire du moment extra-discursif. C’est ainsi que Foucault peut soutenir que, au moment où le discours historique de la guerre représente un terrain d’expériences commun pour des thèses idéologiquement opposées, « la réversibilité tactique du discours est une fonction directe de l’homogénéité de ses règles de formation » (p. 137*). La mise en place du concept de « grille d’intelligibilité » représente donc le moment névralgique de l’entreprise théorique foucaldienne. Celle-ci implique le refus de la priorité métaphysique incarnée par le binôme vérité-erreur et la réévaluation de la nature des faits selon des combinaisons tactico-stratégiques. Il ne s’agit plus d’évaluer la valeur de vérité de l’objet, mais de juger des modalités pratiques qui sont à l’origine de son évidence discursive et qui lui permet de jouer une fonction politique.

La portée réelle de la vérité du discours historique ne peut être déduite à la lumière de la correspondance entre « fait » et « dit », mais au contraire à l’intérieur d’un système d’argumentation et de référence qui donne sens à tout événement. La possibilité d’énoncer le vrai et le faux ne tient pas à des qualités inhérentes au donné, mais au rôle que celui-ci possède dans une économie discursive spécifique.

Cela étant établi, il est plus clair de voir la filiation entre le discours de Foucault et celui de l’historicisme politique. L’État de la France, écrit par Boulainvilliers au début du XVIIIè siècle, inaugure ce que Foucault appelle le « continuum historico-politique ». Celui-ci ouvre la possibilité d’articuler ensemble un langage technique (le savoir empirique sur l’État) et un langage stratégique (l’introduction sur l’ancien gouvernement de la France, qui représente ce savoir historique portant sur la lutte et le pouvoir). Ce n’est plus l’histoire qui rend compte du pouvoir mais le conflit et la violence de la conquête qui fondent la possibilité du discours historique. De ce point de vue, la « grille d’intelligibilité » utilisée par Boulainvilliers est identique à la grille foucaldienne. Pour cette raison, le lien entre historique et méta-historique, entre niveau primaire des rapports sociaux, niveau de la réflexion et stade métaréflexif (respectivement : guerre Boulainvilliers-Foucault) se réalise grâce à une forme de discours dépouillé de tout idéalisme, dans la mesure où il est enraciné dans l’épaisseur de la matérialité (les luttes, le rapport de forces) dont il reconnaît le rôle décisif. Le savoir de la guerre est donc une sorte de magma latent qui réapparaît chaque fois que la justification juridique de la politique se révèle être une couverture insuffisante. Tout en se situant à l’intérieur de ce genre de savoir, Foucault vise à combler le décalage entre le caractère événementiel de sa propre vision de l’histoire du présent cristallisée dans un « à-présent » – comme dans le cas du Robespierre de Benjamin, qui relit la conjoncture révolutionnaire à la lumière de l’ancienne Rome, celle-ci aussi pleine de Jetztzeit – et la pénétration d’un discours qui façonne le lexique politique de la modernité.

Au terme de ce survol théorico-méthodologique, on réussit peut-être à mieux juger du programme de l’histoire du présent que l’on peut déjà lire dans une page anti-humaniste de Marx bien connue, qu’il convient de reproduire ici : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs normes, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté[[ K. Marx, « Der achtzehnte Brumaire des Louis Napoleon », New York, 1852, tr. fr. Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, 1968, p. 15.. »

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Napoli Paolo

Historien du droit, a longtemps enseigné à La Sapienza (Université de Rome) . Actuellement collabore au CENJ de l'EHESS. Après une thèse sur la "police" en France à la fin du XIX siècle, sa recherche actuelle porte sur une histoire juridique de longue durée du management.