Sur les palmiers, la neige

Un jour, quelques skaters se sont mis à patiner dans les piscines privées vidées par la crise du pétrole ou de l’économie. Ces pionniers ont sorti le patinage de la nullité ; il a cessé d’être un sport pour devenir quelque chose de complètement différent, une danse, une redéfinition de l’espace urbain. À la différence de tous les hobbies précédents, le point de départ du skate n’est pas la maîtrise de phénomènes naturels (comme dans le surf), ni un jeu en terrain neutre. Le point de départ tient beaucoup plus au détournement d’espaces de parkings, de zones piétonnes et de piscines.

Cette mode, venant du je-m’en-foutisme du monde, le détournant, le transformant, dans le processus, en quelque chose de doux, en quelque chose d’articulé de diverses manières, en quelque chose d’emblée érotique, cette relation au monde s’est exprimée dans le nom d’une entreprise de vêtements de skate des années 1980 : Life’s Beach. Paraphrase, bien sûr, de « life’s a bitch » (chienne de vie) mais en lien inconscient avec le slogan anti-aliénation de 1968 « Sous les pavés la plage ».

Le skate transforme le pavé en plage. C’est une action constructive en même temps qu’une négation du statu quo urbain. Si on me demandait comment l’art peut développer et étendre son champ d’action, sans retomber dans l’horrible universalisme, je dirais qu’il doit travailler comme un skateboard. Comme quelque chose qui ne vous permet pas seulement de voir le monde d’un autre point de vue, mais qui vous fait l’utiliser différemment.

Les désirs vont quitter les maisons et prendre les rues

Pendant un bon moment, Park Fiction a eu cet effet. Dans le quartier St Pauli de Hambourg, celui des lumières rouges de la prostitution, où vivent aussi des sans-papiers, des sans-argent, des squatters, des artistes, des musiciens et des chiens, il s’agissait dans les années 1990 d’empêcher la ville de vendre aux investisseurs le dernier bout de terre avec vue sur l’Elbe et sur le port.

Comme nous n’étions pas d’humeur à mener une guerre de tranchées, et comme la voie légale ne semblait pas aboutir à des résultats positifs, nous avons choisi un chemin différent. Nous avons organisé un processus de planification parallèle et de production collective de désirs dans la communauté.

Outils

Sans être légitimés ou en contrat avec les autorités à ce moment-là, nous avons commencé directement à mettre en scène la production de désirs ; nous avons organisé le processus comme un jeu, nous avons distribué des questionnaires qui reliaient la question des différentes conceptions d’un parc avec des questions sur les situations de bonheur, sur les lieux de vacances, sur les villes et les espaces de plaisirs ; nous demandions si la personne avait été là seule ou avec quelqu’un, qui d’autre était là et combien de personnes il fallait pour créer une situation de bonheur ; nous demandions des photos de vacances, des descriptions et des petites scènes. Nous avons créé des outils : nous avons commencé par des pancartes dans le style des manifestations américaines, qui étaient fichées sur le sol non encore construit. Ensuite un tableau a été fait pour montrer tous les points d’accès dans le processus. Nous avons placé un conteneur-bureau sur le terrain revendiqué avec une bibliothèque sur les jardins, des pâtes à modeler, un ensemble de tables qui pouvaient être ajustées ensemble pour former une représentation de l’espace à planifier à l’échelle 1 / 35 et enfin l’Archive des Désirs. Pour les gens, qui ont toujours leurs meilleures idées en pleine nuit, nous avons installé une ligne de téléphone directe. Nous avons parcouru le quartier avec le Kit à action : un studio de planification portable dans une valise, équipé d’un panorama du port en maquette, de cartes, de cire à modeler, d’un appareil photo polaroïd et d’un magnétophone. Pendant ma visite à un groupe de femmes turques j’étais à côté d’un autre visiteur avec une valise : la femme de la marque Avon avec un impressionnant lot de maquillages et cosmétiques.

Un bar à salade en forme de jardin

Au lieu d’organiser des discours ou des manifestations frontaux, nous avons employé des formes qui semblent avoir été oubliées par le vocabulaire de la politique et des Lumières, des formes qui au début en tout cas n’étaient pas reconnues comme quelque chose de politique. Nous avons organisé des expositions sur les jardins dans toutes les boutiques, cafés et bars, et dans quelques appartements autour du terrain. À l’entrée il y avait un bar à salades en forme de jardin, des visites guidées et une animation informative, un cinéma en plein air avec des spectacles de propagande en diapositives dans le style des publicités des années 1950 dans les cinémas de province. La conférence sur les jardins islamiques avait lieu dans un jardin à thé turc temporaire — nous cherchions à créer des situations originales et amusantes ici et là, et pas seulement significatives par rapport au but politique que nous voulions atteindre.

Des résidents interventionnistes

Cette pratique était portée par un réseau de voisinage qui s’étaient formé et s’était radicalisé à l’époque où des squatters étaient en lutte dans Hafenstrasse. C’étaient des voisins individuels, des prêtres de l’argumentation, une maîtresse d’école visionnaire, un graphiste, des tenanciers de bistrot, des artistes et particulièrement des musiciens qui jouaient au Golden Pudel Klub. Le Golden Pudel Klub (club du caniche d’or), espace des musiciens politisés de l’école de Hambourg, dont le style de spectacle d’autodérision a beaucoup influencé Park Fiction, et aussi lieu d’accueil de la Galerie Nomadenoase et de l’Académie Isotrop, était le centre du terrain convoité et était menacé d’être démoli par le plan d’aménagement de zone municipal. Quand nous avons réussi à attirer sur le terrain du parc des politiciens de haut rang un an plus tard, Park Fiction était déjà partout, comme imagination et désir de parc, et comme fonctionnement social bien réel et même très tendance, bien connu dans le monde artistique de langue allemande.

Finalement sur la base de ce travail / de cette pratique constituante et de ce réseau (avec en arrière-fond la menace constante de possibles émeutes comme à l’époque des squatters), nous avons réussi en 1997, juste avant les élections locales, à imposer le parc. Nous avons construit un concept à partir des désirs et présenté toutes les idées lors d’une conférence de la communauté. Mais les adolescents (qui avaient donné un maximum d’idées) étaient absents, et la piste de skate, qui devait avoir la forme d’un serpent dans le genre années 1970, a été retirée du plan. Dans notre groupe de Park Fiction, nous avions discuté de ce que notre idée de la production des désirs n’était pas un étalage des propositions, et nous avons décidé que la seconde conférence de la communauté serait la dernière, et que tous les projets approuvés dans cette instance ne seraient pas rediscutés dans le grand groupe. À la place, ces projets furent développés par leurs auteurs avec les artistes et les architectes en accusant et en accentuant les différences. Ainsi nous avons développé un concept de parc en îles, avec des fonctions et des langages différents, contradictoires et complémentaires. Notre idée de l’espace public n’était pas d’affirmer l’égalité normée de chacun (comme dans les espaces verts calculés pour satisfaire les besoins dans les années 1960), mais que le « facteur subjectif » marque la rue, et que chacun partage son espace malgré les différences.

La mode lapin

La première partie du parc ne fut réalisée qu’en 2003, l’ensemble de l’espace fut inauguré en 2005 par un pique-nique permanent contre la gentrification. Il y a beaucoup d’éléments qui ne vous prescrivent pas comment s’en servir, mais qui offrent diverses possibilités. Vous avez à choisir quelque chose : le tapis volant par exemple devint directement populaire chez les deux à quatre ans, qui aiment tourner en rond sur la bordure de style arabe, comme si c’était une bande magique.

Revendication de la construction d’une Archive de Park Fiction, lors du « Pique-nique permanent contre la gentrification », à l’ouverture du parc, 19 Août 2005. Archive de Park Fiction. Photo : Christoph Schäfer, 1995. Production de désirs, le panneau indique : « des haies taillées façon caniche », Park Fiction 3, été 1995. Archive de Park Fiction. Photo : Sven Barske, 1995

Souvent les gens apportent des hamacs pour les suspendre entre les palmiers artificiels, et il y a deux ans a éclos la mode lapin : des voisins promenaient leurs lapins nains en laisse dans le parc. L’enclos à chien avec son estrade et le tronc d’arbre taillé en forme de caniche ont rencontré un tel succès auprès des propriétaires de chiens que cela tient presque tous les chiens et un tas de conflits en dehors du reste du parc. Pendant un moment les enfants ont même sorti les chiens pour avoir une excuse pour y aller. Sur les restes d’un bunker de la seconde guerre mondiale, il y a maintenant un terrain de boules et des jardins de voisinage semi-privés. Nous avons trois solariums de plein air (où on peut tenir couchés à plusieurs, NDLR) et le champ écossais en forme de tulipe, œuvre de Nesrin Biguen, très différent de ce à quoi nous nous attendions, tout à fait comme une place de village méditerranéen : la scène change toutes les vingt minutes et les soirs d’été les grands s’assoient sur le bord pour regarder les activités.

Pour le moment aucun groupe particulier ne domine le parc. Il a reçu le titre honorifique de Hartz 4 Mallorca (Hartz 4 étant le nom du programme de lutte contre le chômage qui a réduit l’indemnisation des chômeurs de longue durée). Dans l’ensemble cela marche comme nous l’espérions, les jours chauds le parc est le lieu le plus populaire de la ville.

Récupération et gentrification

Un vilain couple a frappé à notre porte avec véhémence en 2001, pendant la période de construction. Il s’agissait d’investisseurs qui avaient loué à la ville un bâtiment pourri sous le parc. Ils s’étaient fait connaître dans le voisinage en abattant des arbres, en clôturant la partie du parc sur le toit de leur bâtiment, et en la transformant en terrain à bâtir. Ces millionnaires étranges correspondent bien à la nouvelle politique d’image de la ville. Ils ont organisé un grand évènement sur le terrain à bâtir la nuit des médias : pendant le congrès des nouveaux médias, Hambourg dialogue. Hambourg a essayé en effet de se présenter comme la ville port des nouveaux médias, et le parc avec sa vue sur le port et ses connexions ouvertes aux sous-cultures s’est retrouvé brusquement au centre de la réorientation postfordiste de la ville, dans la cible de la politique d’image : la ville hanséatique cherchait désespérément des investisseurs pour la HafenCity — une grande zone du port près du centre de la ville — pour la transformer en zone commerciale et de bureau. Une affiche et une fausse invitation pour l’évènement suffirent à provoquer une vaste opération de police qui bloqua tout le quartier dans une action violente — qui fut ensuite déclarée illégale.

La MediaNight eut donc lieu fermée par la police, l’argent des invités qui arrivaient leur fut jeté dessus par des protestataires, et des deux côtés l’évènement fut accompagné de projections de films critiques. L’image de l’espace des investisseurs fut souillée pour des années, les finances disparurent et jusqu’à 2005 il n’y eut pas d’autre événement à cet endroit.

Puis un modèle d’architecture de salon rarement visité vint s’installer là, et jusqu’à aujourd’hui on y sert de la nourriture sur des assiettes carrées pour beaucoup trop d’argent.

Cette affaire venait à peine de se terminer, quand, de l’autre côté du parc, un nouveau problème apparut sous la forme d’un nouveau bâtiment aux façades de verre miroitantes. La vue de cette maison, que nous avons conquise gratuitement, lui vaut un des loyers les plus élevés de la ville. Le propriétaire est un promoteur immobilier dont la rumeur dit qu’il a fait sa fortune dans les armes et le trafic de femmes. Il est aujourd’hui en prison pour abus, et la construction est gelée. Mais il semble qu’un successeur ait été trouvé en la personne bronzée au solarium d’un héritier de riches artistes issu de ces cercles de la bourgeoisie de Hambourg pour lesquels un coup de téléphone suffit à faire agir les politiciens et les autorités dans votre intérêt privé.

Parce que la vue depuis ce bâtiment non terminé était perturbée, le signal de la construction du Park Fiction fut enlevé sans bruit de l’espace public du parc. La maison est toujours vide parce que la situation juridique n’est pas claire, et les premières fenêtres ont été brisées.

Par ailleurs les autorités politiques et administratives sont intervenues pour supprimer quelques éléments du plan, dont certains portaient à controverse : la Fontaine des femmes pirates n’est pas financée, la maison de bois en forme de fraise a complètement disparu du plan, et la pièce centrale du projet en termes de contenu, l’Archive du Park Fiction pour un urbanisme indépendant, qui devait être abritée dans notre vieux conteneur et flotter au-dessus du parc, a été arrêtée par les politiciens locaux, alors qu’elle avait été complètement financée par le service municipal de la culture. Et il ne s’agit que de certaines des tracasseries bureaucratiques et des amputations architecturales. Les éléments de négation du statu quo, ce qui constitue Park Fiction comme un projet, et qui complète les parties affirmatives, manquent dans le parc.

Lignes de fuite

Pour des raisons tactiques d’abord, mais aussi pour éviter d’être démoli par les forces de la factualité, Park Fiction a bougé vers d’autres champs et collaboré avec d’autres qui n’ont pas grand-chose à voir avec les méthodes politiques ou de la planification ou qui ne sont que connectés faiblement avec la communauté. Cela a commencé par une conférence sur les parcs et la politique, les références idéologiques des parcs, et a continué par des expositions, la production d’un film (Park Fiction — Le désir quittera la maison et prendra les rues, de Margit Czenki) et enfin les expositions à la Fondation Pistoletto en 2001 et à la Documenta en 2002.

En prenant de revers une hiérarchie bien connue, nous avons essayé d’apporter des connaissances locales dans un échange global. Nous sommes partis en bus à la Documenta avec quarante personnes du quartier. En 2003 nous avons animé un atelier du Congrès sur les rencontres étranges dans l’espace urbain, dans une discothèque située sur Reeperbahn où nous avons montré l’installation pour la Documenta, et des jeunes de la communauté ont organisé des visites guidées de l’exposition et du parc. Dans une tente du parc nous avons consacré un jour de discussion, en 2006, à l’art et la construction de machines désirantes dans l’espace urbain. Ces activités préfigurent l’institut pour un urbanisme indépendant qui doit ouvrir prochainement au premier étage du Golden Pudel Klub. En plus de l’archive des désirs, nous voulons prolonger le recueil de matériaux et la recherche sur l’urbanisme, du point de vue de la vie quotidienne, pour se lier à d’autres et développer des projets internationaux. Pour la manifestation d’ouverture de l’archive des désirs, nous ouvrirons bientôt un boulevard des désirs non réalisés sous forme d’une série de boîtes de peep-show éparpillées dans le parc — comme une réponse polie aux rudes attaques qu’a subi notre projet.

Travaillant en proximité de la scène musicale, nous voulons mener des recherches sur les espaces de désirs collectifs si souvent créés par les musiciens, et en créer de nouveaux, et nous voulons continuer à pratiquer la coopération et l’échange, ce qui ne peut pas se développer à travers le marché de l’art et qui, soumis au paradigme du développement urbain, est menacé d’être retourné en le contraire de ce que nous voulions.

Il s’agit de se reconnecter à une trace utopique laissée par un tagger anonyme l’année dernière partout à Hambourg. Sous un dessin des palmiers de Park Fiction dans la neige, il (ou elle) a mis un slogan qui venait en écho aux idées réprimées dans le passé récent. Le slogan disait « Sur les palmiers, la neige ».

Traduit de l’anglais par Anne Querrien.

Schäfer Christoph

Artiste conceptuel, vit à Hambourg. Depuis le début des années 1990, il travaille sur le territoire de l’urbain « altéré » par l’art. Son travail avec Park Fiction porte sur les échanges entre subjectivités et la redéfinition collective de l’espace public. Son installation filmique Revolution Non Stop (2000) transforme par exemple une partie du centre de Hambourg en parc thématique révolutionnaire. Il a participé avec Park Fiction à la Documenta 11 ( 2002). L’année suivante, il a été co-commissaire, avec Margit Czenki et Christiane Mennicke, du symposium « Unlikely Encounters in Urban Space ». Il a été invité à New Delhi et Calcutta par Sarai Media Lab dans le cadre d’un projet de recherche sur l’habitat informel qui devait amener à la réalisation d’un travail à Bangalore, sous le titre Melrose Place_d.