Graffitis contre-fictionnels

Le graffiteur Banksy intervient dans des espaces publics en y insérant des objets visuels qui brouillent les frontières du licite et de l’illicite, du propre et de l’impropre, de l’affichable et du refoulé. Avec chaque intervention, il esquisse une contre-fiction qui passe d’abord inaperçue, ne se révélant qu’ultérieurement être une bombe narrative à retardement.

Il a ainsi contre-fictionné les plus prestigieux musées du monde en y implantant des œuvres furtives, qui restent parfois accrochées pendant plusieurs semaines. Il est par exemple parvenu à insérer parmi la section des Antiquités du British Museum, sous une statue romaine, un rocher plat de vingt centimètres de côté, sur lequel il avait tracé au Marker noir un bison planté de flèches ainsi qu’une silhouette humaine typique du style rupestre, sauf que la figure poussait un caddie de supermarché. L’objet était accompagné du texte explicatif suivant : « Art mural. East London. Cet exemple remarquablement conservé d’art primitif date de l’époque post-catatonique et représente vraisemblablement un humain en partance pour un terrain de chasse suburbain. L’artiste est connu pour avoir créé un corpus substantiel d’œuvres dans le sud-ouest de l’Angleterre sous le nom de Banksymus Maximus, même si l’on sait peu de chose de sa vie. La plupart des œuvres de ce type n’ont malheureusement pas survécu. La majorité d’entre elles ont été détruites par des employés municipaux zélés, qui n’ont pas su reconnaître le mérite artistique et la valeur historique des peintures rupestres. prb 17752,2-2,1 » L’implantation est restée en place pendant huit jours.

Au Musée d’Histoire Naturelle de New York, Banksy a pu épingler dans la collection des scarabées un faux insecte ressemblant parfaitement à ses voisins, sauf qu’un regard plus attentif révélait deux petits drapeaux de l’US Air Force sur les ailes de l’animal, ainsi que deux petits missiles accrochés sous chacune d’entre elles. Le nom scientifique de l’animal était Withus Oragainstus. L’implantation était si parfaitement intégrée dans son milieu que la contre-fiction a pu se maintenir en place douze jours.

En 2003, Banksy réussissait à faire passer entre les barreaux des cages de plusieurs zoos différents cartons, que les animaux venaient prendre avec curiosité et qu’ils portaient ensuite en les agitant sous les yeux des visiteurs. On pouvait y lire : « Je suis une célébrité. Sortez-moi d’ici ! » ou « Aidez-moi ! Personne ne veut me laisser rentrer chez moi ».

En 2004, Banksy a planté un panneau jaune signalant un danger de radiation nucléaire dû à la présence de matériel radioactif au milieu d’un étang du St James Park de Londres. La police a rendu l’implantation encore plus réaliste en assignant un homme en uniforme pour rassurer les passants apeurés, tandis que ses collègues cherchaient en vain un bateau pour atteindre le milieu de l’étang.

En 2006, il sprayait sur les plus beaux murs de nombreuses municipalités des décalques à l’allure très officielle annonçant que « Par ordre de l’Agence Métropolitaine des Bâtiments Publics, ce mur a été désigné zone de graffiti. ec ref. urba 23/366. »

Dans chacun de ces cas, une histoire alternative s’ébauche au cœur d’un dispositif institutionnel par ailleurs parfaitement aseptisé. Les contre-fictions du caddie préhistorique, de l’insecte porteur de missiles, du matériel radioactif, de la revendication animale ou de la mairie invitant les graffitis prennent le contre-pied d’un système d’oppression devenu transparent par la force de l’habitude, pour en faire apparaître la violence cachée, l’hypocrisie patente ou le ridicule achevé[1].

[1] Pour trouver des images documentant ces contre-fictions et d’autres du même type, voir Banksy, Wall and Piece, Londres, Random House, 2006, ainsi que le site www.banksy.co.uk