Tiers-secteur : tiers inclus ou exclu ?

Le tiers-secteur est un ensemble bigarré d’organismes et d’institutions. On trouve parmi les plus représentatives, les associations (Médecins Sans Frontières), les entreprises coopératives (coopératives agricoles), les mutuelles (assurances, la MNEF), les fondations (celles de Bill Gates, des Rothschild). On peut même y ajouter le monde de la Finance Solidaire.

Vaste secteur donc qui recouvre un ensemble d’activités diversifiées et mobilise des masses considérables de ressources productives (en hommes, en matériels) et financières (dons, cotisations, subventions et plus récemment, l’épargne des salariés grâce aux fonds communs de placement). Le tiers-secteur peut obéir à une logique économique marchande ou non-marchande mais toujours non capitaliste dans la mesure où le capital est placé sous le régime de la propriété sociale (on parle de sociétaire et non d’actionnaire, chaque sociétaire détenant un même nombre de parts). L’activité de ces organismes repose sur un critère d’utilité sociale ou de mission d’intérêt général, que ce soit pour aider financièrement les particuliers à accéder au crédit ou au capital (caution de crédit immobilier…) ou à des soins de meilleure qualité (remboursements majorés des soins médicaux) ou encore pour fournir une aide directe aux personnes (aides à l’insertion, à la formation…) ou bien d’autres choses encore (associations de défense du patrimoine historique, culturel ou naturel, des victimes du terrorisme…). Notons que ces « missions » ne sont absolument pas antinomiques avec le fait de devoir payer un certain prix (forfait, cotisation) pour assurer en partie le financement de ces activités.

En sorte que ces organismes ne subissent pas directement la pression de la concurrence même si celle-ci pèse de plus en plus lourd en termes de coûts de gestion, de fonctionnement, voire aux niveaux de l’éventail et de la qualité des produits offerts comparés relativement aux produits et à l’efficacité des firmes opérant dans le secteur marchand.

Cette prise de distance vis-à-vis du marché a pendant longtemps conduit à soutenir l’idée d’une capacité du tiers-secteur à s’auto-organiser et même à se poser comme une poche de résistance vis-à-vis de l’État et du capital. Comme le souligne M. Revelli, le tiers-secteur constitue « un terrain extraordinaire d’expérimentation de rapports sociaux et humains ‘‘autres’’, libérés au moins partiellement de la domination de la forme-marchandise et du despotisme de l’utilitarisme ». Lieu de déploiement de pratiques alternatives, le tiers-secteur se situe au confluent de deux dynamiques radicalement opposées : d’un côté, comme garde-fou face à la montée de la flexibilité, de la précarité, de la pauvreté ; de l’autre, comme espace nouveau de production (de biens culturels, de socialité…), de circulation (informatique domestique, la rue, les banlieues), d’échanges (d’informations, générales ou spécifiques, codées ou non, légales ou non, à l’échelle locale ou mondiale) par l’intermédiaire desquels la socialisation « passe » de plus en plus au détriment des « institutions traditionnelles » (la famille, l’école, la monnaie). D’un point de vue historique, le tiers-secteur est né, pour une part, à l’initiative des travailleurs qui devaient produire par eux-mêmes les moyens nécessaires assurant les conditions matérielles et culturelles de reproduction de leur existence et, pour une part également, sous l’impulsion d’associations philanthropiques affiliées à de multiples sphères (financière, politique, religieuse). Pour ainsi dire, le tiers-secteur est « fille de la nécessité », formant à l’origine une ceinture de protection face à l’exploitation et à la misère (développement des coopératives de consommation et de production) en même temps qu’il est l’expression d’un mouvement revendicatif débordant largement la sphère du travail.

Aux États-Unis par exemple, une large partie du tiers-secteur s’est constituée autour des congrégations religieuses qui militaient activement pour promouvoir un développement éthique de l’activité du capital. Notons enfin, que depuis la fin du XIXeme siècle, l’État n’a eu de cesse de chercher à contrôler, à absorber voire à détruire les réseaux ou institutions de l’économie du tiers-secteur (les caisses de secours, les écoles ouvrières…) pour finir par s’imposer, sous la figure de l’Etat-Providence comme un agent s’arrogeant le monopole de la socialisation.

Plus près de nous, la crise du fordisme a fait ressurgir deux traits marquants, contradictoires de la relation du tiers-secteur à l’économique et à l’étatique : une marchandisation croissante des activités appartenant au secteur domestique de l’économie (loisirs, tourisme, culture) ; une crise financière profonde de l’État-Providence remettant en question son implication aux différents niveaux du contrôle, de la gestion et du développement des institutions sociales. Aujourd’hui, nous assistons à une (re)montée en puissance du tiers-secteur dans les débats sur les formes alternatives de constitution et de gestion du lien social. Face à la montée de la précarité et du chômage, cette résurgence du tiers-secteur a donné lieu à deux interprétations : comme une sphère d’activités insuffisamment développée pour combattre l’exclusion (thèse de Laville et autres) ou comme une sphère de repli pour échapper à l’aliénation dans le travail salarié (thèse de Gorz). Dans ces analyses, le tiers-secteur reste cependant imperméable aux formes renouvelées de développement et d’organisation de la production alors que, de plus en plus ouvertement, le tiers-secteur apparaît comme le terreau d’un nouvel entreprenariat sociopolitique. L’exemple le plus significatif est celui du rôle croissant joué par les fondations privées (don de 17 milliards de $ fin 1999 de Bill Gates à sa fondation consacrée à l’éducation et la recherche médicale) ou encore du mécénat d’entreprise dans le dynamisme du tiers-secteur. Existe-t-il un lien entre ces initiatives personnelles ou privées et la production de richesses dans le tiers-secteur ? Dans quelle mesure les rapports informels, les arrangements, la débrouille représentent-ils un intérêt pour les entreprises soucieuses d’investir dans des conditions de rentabilité maximale ?

Risquons une première conjecture : le tiers-secteur offrirait au capitalisme le cadre profondément renouvelé d’un espace productif où la frontière entre travail et non-travail s’est largement estompée. D’un côté cet entreprenariat sociopolitique s’érigerait comme le meilleur rempart contre le retour à des formes particulièrement aliénantes de mobilisation de la force de travail héritées du despotisme d’usine. De l’autre, on peut penser que la relation de subordination établie par l’intermédiaire de la Finance (financement de projets, aides aux créateurs, dons, subventions, bourses étudiantes…), qu’elle soit publique ou privée, équivaut à un gigantesque hold-up des capacités d’invention et de création de la force de travail sociale. Cette forme de captation des capacités productives est d’autant plus intéressante qu’elle permet de réaliser d’importantes économies notamment en matière de formation, de construction d’infrastructure ou de réseaux d’échange et de circulation de l’information. Mis en perspective, cet entreprenariat sociopolitique ferait du tiers-secteur la base sociale, territoriale et institutionnelle d’un nouveau mode de valorisation où les individus, producteurs et gestionnaires des conditions d’exercice de leurs propres activités, participeraient, de près ou de loin, à la construction de rapports d’échange, de circulation et de production interne au développement du capital lui-même. Par le truchement de cet entreprenariat sociopolitique, des activités, improductives autrefois (au sens où dans un clivage travail/non travail, elles ne participaient pas directement à la production de capital) le deviendraient dans ce cadre nouveau par cette alchimie selon laquelle, sous l’égide du pouvoir financier des grandes fondations, tout travail libre, toute free activity, tendrait à prendre le caractère marchand d’un travail socialement utile. La gratuité et la réciprocité, dimensions traditionnellement reconnues au tiers-secteur (voir les thèses de Revelli), prendraient fin avec cette nouvelle forme de mise au travail.

Au plan politique, une telle analyse conduit immanquablement à poser la question redoutable de l’émergence des nouveaux terrains de luttes et formes de résistance. En effet, où peuvent bien se loger les conflits, quels sont leur point d’ancrage dans cet univers productif où les individus auraient cette capacité de décider librement du contenu et de l’organisation de leur travail ? Des pratiques alternatives sont-elles encore possibles dès lors que toute contrainte monétaire au travail se trouve neutralisée ? Risquons une seconde conjecture : le tiers-secteur renverrait ici et là à des pratiques, des formes d’engagement, des représentations laissant apparaître un déplacement des formes de valorisation et de contrôle de la production. L’exemple de la Finance Solidaire (FS) est éclairant à ce sujet. Au-delà des réalités immédiates, ce que donne à voir la FS est une « définanciarisation » de la monnaie, c’est-à-dire l’introduction d’une monnaie dans les relations sociales décapitée de tout pouvoir de discrimination vis-à-vis des activités susceptibles d’être lancées par son intermédiaire. En contrepoint, nous voyons la FS prendre un soin particulier à sélectionner et à développer une politique d’accompagnement et de suivi des projets individuels dans le but de concrétiser et « faire rentrer » ces activités dans l’espace du marché. Comment dès lors comprendre l’activité de la FS au sein du tiers-secteur si ce n’est dans les termes d’un compromis sociopolitique radicalement nouveau du type : « Monétarisation des relations sociales sans contrainte de rendement contre acceptation d’une normalisation des pratiques, des usages, des modes de consommation en vue d’une valorisation directe et sans risque de leur résultat par l’intermédiaire du marché ». Et plus encore, quel est le sens de ce compromis du point de vue du capital si ce n’est celui de la transmutation d’un acte de consommation réalisé dans la sphère privée ou informelle de l’économie en acte de production réalisé dans la sphère capitaliste ? Prenons le cas extrême pour illustrer nos propos de la consommation de drogue.

Improductive et même interdite dans le cadre d’une consommation personnelle, la consommation de drogue devient un acte productif (de valeur) dans le contexte d’un programme de lutte contre la toxicomanie développé par les firmes pharmaceutiques (études des comportements, des effets secondaires et thérapeutiques, recherche de médicaments de substitution, de prévention…). Il en irait de même pour le développement des logiciels libres.

En fait, ce que le tiers-secteur avait inventé autrefois pour lui-même, l’économie de l’informel ou de la gratuité, le capital ne serait-il pas en mesure de le récupérer sous une forme rénovée pour son propre compte ? Dans les faits, nous n’en savons rien encore. Pour autant, le développement de rapports de travail affranchis de toute contrainte monétaire de rendement conjugué à l’observation, au contrôle voire à la codification des pratiques aboutit logiquement à deux choses : l’assurance d’un libre développement de l’innovation d’un côté, la maîtrise des délais, de la qualité et des coûts de fabrication de l’autre.

Il s’agit là d’une lecture parmi d’autre des enjeux attachés aujourd’hui au développement du tiers-secteur. Pour être complet sur ce point, il conviendrait de préciser que ces quelques remarques formulées en guise de présentation ne sont pas sans importance pour tenter d’identifier ce qui, déjà maintenant, pourrait conduire à l’émergence d’une force politique « radicalement antagonique » au capital financier. La contestation de la légitimité du capital à disposer d’une totale liberté dans la gestion monétaro-financière de la production ne peut venir que de ceux pour qui ces pratiques de consommation-productive (voir l’exemple de notre consommateur de drogue) sont effectives. Nous trouvons là tous ceux qui, après avoir mobilisé mille trésors d’ingéniosité, de bidouilles et de savoir faire dans la construction de leurs pratiques de consommation, se trouvent brutalement dépossédés de leurs capacités d’invention et de créativité par la mise aux normes et la transmutation de ces pratiques dans l’ordre du productif et de la valorisation capitaliste. Il y aurait donc là, logée au coeur des rapports de consommation, une violence latente fondatrice d’une nouvelle conflictualité. Et cette violence concernerait tout un chacun pour peu que, dans nos pratiques de consommation, les savoirs déployés seraient « mis au travail ».