Des objets et des hommes

Les œuvres rassemblées par le département de prospective industrielle du Centre Pompidou à l’occasion de l’exposition Multiversités Créatives nous projettent dans un monde où s’estompent les frontières entre le vivant et le non-vivant, entre le pensant et le non-pensant, entre la nature et l’artefact[1].

On y voit ainsi des objets qui, forts des propriétés et des fonctionnalités que leurs concepteurs leur ont conférées, sont un peu moins objets et un peu plus sujets que les tables, chaises, lampes, vases et autres assiettes qui meublaient naguère notre quotidien. Des objets qui ne sont plus inertes, comme nous y étions habitués, mais capables – le libre-arbitre en moins – de modifier leur forme ou d’adapter leur « comportement » pour s’ajuster à tel paramètre de leur contexte. Qui eût jamais cru d’ailleurs que l’on pût parler de comportement à propos d’un objet ?

Ici ce sont des matériaux capables de s’auto-réparer, comme une peau qui cicatrise après une écorchure, ou de s’auto-assembler, comme si des briques s’arrimaient spontanément les unes aux autres pour former un mur. Là des artefacts munis de capteurs et de puces électroniques qui les transforment en « êtres sensibles », capables de sentir… ce qu’on a prévu qu’ils sentent – la lumière, l’humidité, le mouvement, la chaleur, la présence de telle molécule – et de réagir en conséquence selon les instructions qu’on leur a données, ou parfois selon des mécanismes adaptatifs qu’ils ont eux-mêmes créés par essai et correction d’erreurs. Un peu plus loin, et finalement en filigrane de tout le reste, des recherches inspirées du bio-mimétisme qui tentent de reproduire les propriétés du vivant pour accroître telle ou telle performance des objets qui nous entourent.

De cette collection qui nous est présentée émerge l’idée que ces objets, dont la production et l’utilisation étaient naguère dominées par la culture de l’ingénieur, devraient désormais, de plus en plus, être appréhendés avec le regard du biologiste. À côté de ceux qui imitent simplement des formes vivantes, il y a ceux qui s’inspirent de fonctions biologiques (par exemple un bâtiment qui s’ouvrirait et se fermerait en fonction de la lumière ou du degré d’hygrométrie, telle une fleur ou une pomme de pin), ceux qui se reproduisent et se développent comme des êtres vivants, ceux enfin qui évoluent telles des espèces vivantes (comme certains logiciels, par exemple). Bref, ce qu’ils imitent, ce n’est pas seulement les formes ou fonctions du vivant, mais le processus même qui conduit à l’émergence de la vie[2].

En contrepoint de cette « biologisation » des objets, l’exposition Multiversités Créatives attire aussi notre attention sur le mouvement inverse – celui par lequel les êtres vivants et pensants que nous sommes voient peu à peu des automatismes s’imposer dans leur existence quotidienne, voire dans leur processus de pensée.

Il y a d’abord les algorithmes. Conçus pour nous simplifier la vie en prenant à notre place des décisions routinières fondées sur l’optimisation de paramètres définis à l’avance, ils sont désormais omniprésents autour de nous, sans que nous y prêtions nécessairement attention[3].

Ce sont eux, par exemple, qui déterminent combien de temps nous attendons au feu rouge (plus ou moins longtemps en fonction des nécessités d’optimisation de l’écoulement du trafic) ou quel rabais va nous consentir telle boutique en ligne dans sa prochaine opération promotionnelle (en fonction du montant et de la nature de nos achats précédents dans les boutiques partenaires). Ce sont encore eux qui, en partie du moins, déterminent la valeur de notre patrimoine investi en bourse (si nous en avons) en achetant et vendant des titres sur le fondement de modèles de trading informatisés. Ce sont eux, enfin, qui sélectionnent et hiérarchisent les résultats des recherches que nous faisons sur Google, les propositions d’amitié que nous présente Facebook ou les suggestions d’achats que nous soumet Amazon.

Compte tenu du poids des Google et des Facebook dans notre accès à l’information et à la sociabilité, la controverse fait rage sur ce sujet depuis quelques mois : dès lors que le numérique devient une interface de plus en plus présente entre nous et le monde, et dès lors que cette interface est régie par des algorithmes qui extrapolent nos habitudes établies et nos choix passés, comment trouverons-nous les moteurs de renouvellement de la pensée que sont la contradiction et la sérendipité ?

Autre effet encore du numérique que donne à voir l’exposition Multiversités Créatives : le formidable essor de l’art (ou est-ce une science ?) de la visualisation de données, alias data visualization – c’est-à-dire cette manière de représenter graphiquement des informations dont la profusion et la complexité rebutent l’entendement.

C’est à la fois un formidable outil pour aider à comprendre et, en même temps, poussé à l’extrême, une profonde remise en cause de l’esprit scientifique tel qu’il s’est formé depuis les Lumières[4]. Cet esprit scientifique classique procède de conjecture en expérimentation : d’abord on formule une hypothèse théorique, ensuite on collecte et on analyse des données expérimentales pour vérifier (ou infirmer) cette hypothèse. À l’ère du calcul massif et de la prolifération des données, le schéma est inversé : les données, collectées en routine, ou tout simplement nativement disponibles du fait de la numérisation de bien des aspects de notre vie, sont traitées et re-traitées dans tous les sens, jusqu’à ce qu’une corrélation statistique ou un lien algorithmique puisse être généré qui mette en évidence telle relation stable entre elles. Et alors seulement on se demande comment interpréter cette relation, quel sens lui donner.

Et voilà le dernier brouillage de pistes auquel nous invitent les Multiversités Créatives : le calcul numérique, la plus abstraite des sciences, devient une science de l’observation sensible, comme autrefois l’astronomie ou la botanique. Simplement ce ne sont plus des phénomènes naturels que l’on observe, mais la trace technologique de phénomènes économiques ou sociaux nés de mille et une actions individuelles, répondant sans doute chacune à une intention précise, mais devenues collectivement un système sui generis qui peut s’observer comme un rhizome ou une galaxie.

Finalement, ce double mouvement mis en évidence pour l’exposition Multiversités Créatives, de « biologisation » des objets d’une part, et de « réification » de nos modes de vie d’autre part nous invite à la fois à repenser notre rapport aux choses et notre rapport à nous-mêmes, à notre propre humanité.

Les choses seront de moins en moins ces artefacts conçus par des ingénieurs et designers, passés ensuite par toutes les étapes de prototypage, test, pré-série et fabrication, pour arriver enfin, finis et parfaits, à notre service ; ce seront de plus en plus des êtres évolutifs, aux potentialités multiples, épousant les changements de l’environnement dans lequel nous les plaçons et des usages auxquels nous les destinons.

À nous, en contrepoint, de faire en sorte que l’humanité, la nôtre, celle du libre-arbitre et de l’émotion, ne se laisse pas emporter vers le confort des automatismes et des faits accomplis, autrement dit vers un monde où les choses auraient le dernier mot.

Lulin Elisabeth

directeur général de Paradigmes et caetera, société d’études et de conseil qu’elle a fondée en 1998, consacrée à la prospective et à l’innovation. Elle est également administrateur de trois sociétés cotées (Société Générale, Safran et Bongrain), présidente du conseil d’administration de l’ENSCI (École nationale supérieure de création industrielle) et animatrice de Futurbulences, un laboratoire de politique- fiction qu’elle a contribué à créer au début des années 2000.