Nos subjectivités baignent dans un imaginaire de science-fiction

Jusqu’au 26 mars 2016 se tient à la Maison populaire de Montreuil le premier volet d’une manifestation intitulée « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours? ». Ce titre reprend très exactement le libellé d’une conférence tenue en 1978 par l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Et pour cause : entre cette mémoire de l’ancienne ceinture rouge de Paris, très prégnante à Montreuil, et ces œuvres de vrais faux, mirages du virtuel et mises en abîme des arts numériques, c’est bel et bien la science-fiction qui sert de plateforme commune. Comme si elle était, presque à son corps défendant, non seulement le meilleur ciment imaginaire des trois volets de l’exposition – Simulacres en mars, puis en mai et octobre 2016 Relativités et Entropie – mais comme si elle était surtout le seul vecteur de subjectivation capable de réunir dans sa nébuleuse l’hier, l’aujourd’hui et le demain des cultures populaires.

La science-fiction ici en actes n’a rien à voir avec les robots, extraterrestres et engins spatiaux de Star Wars. Elle est mentale. Métaphysique. Philosophique. Elle est invisible pour la majorité des visiteurs. Sous-jacente aux œuvres sans jamais en être la porte d’entrée, elle est moins la vitrine de la manifestation que son esprit tutélaire.

La science-fiction vole et s’évapore dans l’atmosphère de la Maison populaire[1], comme elle vibre depuis des années, l’air de rien, dans l’imaginaire de Google, d’IBM et de la Nasa, dans les paradis et les enfers du net, des jeux vidéo, de la robotique, de la réalité virtuelle, de l’Intelligence Artificielle (IA) et autres biotechnologies, mais aussi de l’art contemporain, du piratage informatique, des lanceurs d’alertes, du capitalisme cognitif ou même des biens communs informationnels. Aujourd’hui où la toile devient l’infrastructure même de notre quotidien, via notamment les Big dataet les objets connectés, la SF prend de plus en plus de place, visible ou non, au cœur de nos subjectivités numériques.

 

L’imaginaire de nos multiples mondes virtuels

Dès l’entrée de la Maison populaire de Montreuil, le visiteur tombe sur une projection, étrange collage de jeux vidéo dont les personnages semblent en quête des frontières de chacun de leurs mondes virtuels. Une automobile années 1940 de L.A. Noire se cogne infiniment contre les barrières de son parcours autorisé ; un cow-boy se cogne pour l’éternité aux parois d’une montagne rocheuse du western Red Dead Redemption ; un avion de chasse explose aux limites de son espace comme en plein triangle des Bermudes ; un guerrier cyborg se heurte bêtement au métal des extrémités de son champ d’action ; un skater en 3D tombe dans l’immense trou noir des limites de son espace de pérégrination… Tous les personnages de Parallel II, vidéo signée Harun Farocki, tentent de fuir leur univers artificiel, tel Jim Carrey dans The Truman Show (1998), coincé dans la ville entièrement fabriquée pour lui et sa mise en spectacle à l’insu de son plein gré.

La science-fiction tient ici au décadrage. L’enjeu n’est plus de gagner la partie, mais de s’extirper de l’univers du jeu. Et cela s’avère infaisable. Cette aberration sert dès lors de révélateur de subjectivations : elle révèle la façon dont les jeux vidéo et plus largement tous les univers virtuels construisent de façon inconsciente nos paysages mentaux.

Changement de perspective. Nous ne sommes plus en 2016 dans une ribambelle de jeux rendus magnifiquement absurdes par un réalisateur, mais dans le musée d’un futur incertain imaginé par Philip K. Dick en 1953. Le personnage y plonge dans la Reconstitution historiqued’une petite cité américaine des années 1950. Le voilà au cœur d’une drôle de simulation de vie. Il n’est plus dans une exposition du futur. Il a le sentiment d’y vivre réellement : « Des maisons, des rues, les collines dans le lointain… Des gens allant et venant en tous sens, les sons de la vie quotidienne. La projection en trois dimensions était vraiment convaincante. C’était à s’y méprendre. Mais était-ce bien un décor? Comment en être sûr?» Comble du paradoxe : dans ce monde virtuel plus prenant et plus réaliste que les Sims, le narrateur fait face à son psychiatre : «Bon sang, docteur… vous vous rendez compte que ce monde tout entier n’est peut-être qu’une exposition? Que vous-même et tous les individus qui le peuplent ne sont peut-être pas réels? De simples répliques?»[2]

Ces mots d’il y a presque deux tiers de siècle pourraient être ceux de The Beginner’s Guide, jeu vidéo psychotique de l’expo « Comment construire un univers qui ne tombe pas en morceaux au bout de deux jours », signé Davey Wreden, créateur lui-même tombé dans un trou noir après le succès inattendu de The Stanley Parable. À Montreuil comme à la lecture du texte de Dick, le décalage entre l’attente du joueur et sa partie injouable lève le masque de nos subjectivités numériques et de leurs enfermements, de leurs maladies inavouables.

La science-fiction se projette dans le futur ou dans des mondes parallèles viades dispositifs de pensée, qui deviennent parfois grâce aux artistes des dispositifs d’expérimentation vitale. Contrairement au marketing qui ne perçoit l’avenir qu’au regard des produits et services dont il vend le bonheur annoncé, selon le registre du « demain on rase gratis », la SF met en scène le meilleur comme le pire de nos lendemains, au filtre de l’imperfection humaine. Et c’est bien là ce qui explique l’impertinence de ses fables métaphysiques. D’où la puissance a posteriori des sombres illuminations de Dick, qui a littéralement anticipé la réalité virtuelle avec ses nouvelles, sa Poupée Pat et sa drogue D-LissduDieu venu du Centaure(1964). D’où aussi, sur un versant plus geek, la folie prémonitoire du Metavers du Samouraï virtuel de Neil Stephenson, publié aux États-Unis en 1992. Ce même Neil Stephenson, à la barbe de magicien, qui est devenu fin 2014 le « Chief futurist » de la startup à la pointe de la réalité augmentée Magic Leap, soutenue par Google au cœur de la Silicon Valley…

 

L’imaginaire de nos machines et algorithmes intelligents et agissants

2180. Nous sommes à New York, dans la cave souterraine où était imprimé le plus grand « quotidien homéostatique » de la Terre, le New York Times, sans aucun besoin de ces inutiles pions à deux pattes de journalistes biologiquement humains. Jusqu’à l’accident nucléaire de 2170, ce journal intégralement automatisé fonctionnait grâce à son « céphalon », c’est-à-dire son cerveau électronique, et à ses capteurs et autres terminaux disséminés partout sur la planète. Dix ans plus tard, Terriens et envoyés du Bureau centaurien de renouveau urbain, venus de Proxima du Centaure, le ressuscitent avec une facilité déconcertante : et voilà ce New York Times robotisé d’un lointain futur pas loin d’imprimer à nouveau ses « milliers d’éditions différentes chaque jour », accessibles via une myriade de distributeurs eux aussi automatiques dans ce qui subsiste des États-Unis.

Nous ne serons vraisemblablement plus là dans la deuxième moitié du XXIIe siècle pour constater si Philip K. Dick avait vu juste dans son texte publié en 1963 : Si Benny Cemoli n’existait pas… Sa mise en scène d’un journal sans journaliste, machine aux extensions planétaires dont les « divers capteurs d’informations » seraient capables de « mener leurs investigations » jusqu’au cœur de la discussion de deux personnages de la nouvelle, n’en demeure pas moins fascinante de prémonition… Surtout en écho des débats qui agitent en 2016 le monde de la presse à propos des « algorédacteurs » qui pointent désormais leurs programmes dans les rédactions, notamment anglo-saxonnes.

L’auteur pousse ici le court-circuit d’une ubérisation appliquée aux journalistes jusqu’à sa caricature. Ce qui était impensable il y a un demi-siècle étant (presque) envisageable aujourd’hui, la lecture de ce texte dévoile l’énormité de ce court-circuit de l’automatisation et de la robotisation à outrance. Et notre subjectivité numérique de se dévoiler à nouveau.

Bien sûr, nos algorithmes gratteurs de papier du début du XXIe siècle ont peu de neurones dans le céphalon. Prenez Quakebot, premier du genre à avoir fourni sa prose pour le Los Angeles Times trois minutes après un tremblement de terre le lundi 17 mars 2014 à 6h25 du matin. Il a été plus vif que n’importe quel rédacteur humain, fidèle en cela à sa famille des algorithmes, dont les meilleurs agents du tradinghaute fréquence réagissent 4 millions de fois plus vite que nous autres pauvres mortels… Quakebot n’a certes qu’une unique source de données, le bureau géologique des États-Unis, et ne se met à la rédaction qu’à l’occasion des séismes. Mais il a maintenant des petits frères de 0 et de 1 dans le monde entier.

Ainsi les plumes mécaniques d’Associated Press qui produisent 4 400 articles financiers par trimestre pour les entreprises clientes de l’agence, alors que ses journalistes de chair n’arrivaient auparavant qu’à en finaliser péniblement 300 ! Dès lors que le sujet est factuel et suppose des règles simples, comme dans les brèves de faits divers, les comptes rendus financiers ou sportifs, les algorédacteurs font des merveilles. Au point que le cofondateur de la startup Narrative Science, dont les programmes pondent à une cadence mille fois plus rapide que les poules humaines pour délivrer leurs œufs textuels, prédit que 90 % des articles seront produits en 2030 par des algorédacteurs et qu’un algorithme remportera le prix Pulitzer d’ici moins de vingt ans !

Ce Nostradamus de la presse robotisée n’a sans doute pas lu Philip K. Dick, pas plus d’ailleurs que ses équivalents, prêtres de l’ubérisation des administrations, du transport, de la logistique, de la banque, de l’assurance, du notariat, des professions juridiques et de santé. Ces agents de l’hypercapitalisme dévoreur rêvent plutôt d’algorithmes dopés au machine learning, ersatz d’IA ou Intelligences artificielles auto-apprenantes pour mieux passer outre les humains trop grognons. Ce non-genre qu’est la SF n’en est pas moins le fantôme de leurs folies, et l’une des clés pour dévoiler leur démesure aveugle. Car l’homéojournalde Dick, New York Times entièrement automatisé en mode super Big data, profitant des puces, caméras, capteurs et smartphones connectés à son céphalond’un bout à l’autre de la planète, est le plus parfait miroir de leur inconscience et de leur inconsistance. Ils ne le savent pas, mais sous le temple diabolique des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), l’ombre de l’écrivain habite discrètement leur subjectivité. Et il pourrait en ouvrir la boîte noire…

 

L’imaginaire d’une « seconde nature» machinique

Andy Rubin a fondé la startup Android, rachetée le 17 août 2005 par Google. Puis à partir de fin 2007, c’est sous son imprimatur que le système d’exploitation en open sourceen est arrivé à équiper plus de 80 % des smartphones LG, HTC, Samsung ou autres d’un bout à l’autre de la planète, loin devant l’iOS d’Apple. Rubin a ensuite pris la direction des huit sociétés de robotique acquises par l’ogre californien fin 2013, histoire de cultiver sa passion. Mais cette aventure a tourné court. Et aujourd’hui qu’il a quitté Google, il se lâche sans crainte d’un retour de bâton des héritiers de Philip K. Dick. Le 7 janvier 2016 à 19h en Californie, soit 5 heures du matin le 8 janvier en France, Andy Rubin a en effet envoyé un tweet pour fêter la « naissance / activation » de Roy Batty, l’androïde Nexus 6 joué par Rutger Hauer dans Blade Runner (1982) de Ridley Scott, long métrage tiré du roman de Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques?. Sur son message figurait une photo visiblement tirée du film, la tête du réplicant à deux centimètres de sa fiche d’identité sur un écran : « Replicant (M), Des: BATTY (Roy), Nexus 6, N6MAA10816, Incept Date: 8 JAN., 2016, Func: Combat, Colonization Defense Prog. Phys: LEV. A. Ment: LEV. A ». Or la gamme de smartphones et tablettes tactiles sous la marque autonome du géant de Mountain View s’appelle justement Nexus. C’est comme si les Nexus de Google, repoussant toujours « plus loin les limites de ce qu’il est possible de faire avec un mobile », permettant de tout commander de sa vie en live, au seul son de la voix via les merveilles de son IA, était le premier pas vers la fabrication des androïdes de la Tyrell Corporation du film, tels la sublime Rachel ou le terrifiant Roy Batty.

Dans cette anecdote, l’imaginaire de science-fiction n’est pas masqué mais assumé. Il incarne la subjectivité d’une entreprise à l’ambition démiurgique. Que Blade Runnersoit aussi une critique du manque d’humanité de nos sociétés, le chasseur Deckard se révélant moins « humain » que certains Nexus 6, importe peu. S’appuyant sur des technologies se voulant transparentes d’évidence et sur leurs usages surmultipliés, Google est porté vers les cimes grâce à la puissance de son imaginaire. Il est le net. Relais de toute l’information de l’univers, il agit pour le bien (« Don’t be evil »). Il est la vie. Il est l’information. Il est le HAL 9000 de 2001 L’Odyssée de l’Espace, imaginé à l’époque par Stanley Kubrick avec le gourou de l’IA Marvin Minsky, lui-même fondu de science-fiction. Google est peut-être Dieu.

De 2001 L’Odyssée de l’Espace en 1968 à Her de Spike Jonze en 2013, la perspective impossible de l’IA qui s’avère « naturelle », voire plus humaine que l’être humain, hante les cultures occidentales comme nippone – même si c’est de façon différente. Des Simpsons à Star Wars en passant par Achille Talon, la « liste des références culturelles à 2001 L’Odyssée de l’espace » sur Wikipédia est dantesque. Ne nous trompons pas : c’est bien la silhouette de HAL 9000, ou CARL dans sa version française, qui se profile derrière le programme AlphaGo de la société DeepMind, intégrée depuis son rachat en janvier 2014 au labo Google X, et qui, à la fin 2015, a battu Fan Hui, le champion d’Europe de jeu de go. Cette victoire est bien plus énorme que celle de Deep Blue contre Kasparov en 1996. Car il y a « plus de possibilités de parties de go que d’atomes dans tout l’univers. Combien de fois plus? Un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de fois plus. »[3]Autrement dit : au go, pour vaincre son adversaire de chair, enregistrer des millions de parties et calculer « tout ou presque » ne suffit pas au programme. La machine doit être capable d’apprendre par elle-même en permanence, elle doit donc, à sa façon, jouer effectivement au go »… alors qu’elle ne jouait pas « vraiment » aux échecs. Faut-il lui reconnaître une subjectivité pour autant ? La subjectivité se manifeste-t-elle quand on apprend à apprendre un jeu par soi-même – ou quand on sait qu’on joue à un jeu, même si on en a appris les règles d’autrui ? Sous un autre regard, qui sait vraiment ce que sait (ou non) AlphaGo ? Ce type de questions, majeur aujourd’hui, aurait été qualifié de grotesque il y a ne serait-ce qu’une génération. Or interroger un impossible pouvant à terme s’avérer possible, c’est l’essence même de la science-fiction. D’où l’intérêt de plonger nos subjectivités dans un bain d’imaginaire futuriste avant d’aborder des enjeux contemporains aussi démentiels que « l’immortalité » de l’homme ou « l’intelligence » des algorithmes.

Depuis toujours, les deux fondateurs de Google parlent de leur moteur de recherche comme s’il s’agissait d’un bébé HAL 9000, et c’est bien pourquoi ils ont embauché en 2012 le pape du transhumanisme Ray Kurzweil pour inventer et élever l’IA de leurs rêves. Sera-t-elle une « intelligence alien », voire une « seconde nature» algorithmique, explorant l’incalculable via l’intégralement calculé, telle que la dépeint Luciana Parisi dans le présent dossier ? Car « le moteur de recherche ultime est quelque chose d’aussi intelligent que les êtres humains, voire davantage», avance Larry Page dans une conférence. Ce qui se traduit, dans une interview de Sergueï Brin à Newsweek en mars 2004, par une variante de la même démence cybernétique : « Il est certain que si vous aviez toute l’information du monde directement connectée à votre cerveau, ou un cerveau artificiel plus intelligent que votre propre cerveau, vous vous en porteriez d’autant mieux.[4]» D’où les Google Glass ou les projets de puces et autres implants de connexion pour toujours, « version allégée de Google» selon Brin, à glisser sous notre boîte crânienne tels les « papies » et les « mamies », périphériques de connaissance ou de personnalité imaginés en 1987 par l’écrivain cyberpunk George Alec Effinger dans son roman Gravité à la manque[5].

Par la grâce de la subjectivité technoscientifique, ce qui était de l’ordre du divin devient de l’ordre de l’humain. Et c’est la science-fiction qui, depuis un siècle, actualise l’imaginaire de cette nouvelle toute-puissance en réinventant les mythes éternels de l’humanité : elle met en scène la prétention ahurissante ou la vérité inconsciente du « devenir dieu » de l’homme. Et ce faisant, elle ouvre le champ à une guerre des subjectivés. N’est-il pas urgent de répondre aux fictions en actes de la technoscience par des contre-fictions décapantes ?

 

L’imaginaire du néo-luddite, du hacker et du lanceur d’alerte

La science-fiction, lorsqu’elle ne se contente pas de divertir, fabrique des souvenirs du futur. Et ces souvenirs, à l’instar de dispositifs d’art contemporain, deviennent autant de tableaux d’hypothèses sur l’à venir. Autant de points de repère, de bouées intellectuelles et spirituelles pour ne pas nous noyer sous les océans de promesses des vendeurs de bonheur en kit scientifique ou technologique de notre aujourd’hui.

Un livre ne suffirait pas à détailler l’immense gamme de ces souvenirs du futur, dont le sésame reste toujours de l’ordre de l’incertitude. Du refus de la fatalité. Lorsqu’un auteur comme Vernor Vinge, par exemple, concrétise dans Rainbow’s End (2006) la réalité de nos doubles virtuels, ou imagine dès les années 1980 le concept de « singularité technologique» avant d’en faire un essai en 1993, dessinant ce moment où pourrait émerger de nos machines une « autre intelligence », il ne récite pas un dogme, tels Ray Kurzweil et ses clones. Il dérive peut-être, trop positiviste pour être honnête, mais maintient dans ses romans le cadre hypothétique de la fiction. De la même façon, quand Ian M. Banks invente « la Culture», utopie libertaire et civilisation inter-galactique d’un très lointain futur dont les « Mentaux », drones et autres Intelligences artificielles dessinent une « intelligence alien », il ne valide aucune thèse a priori. Il pratique juste un exercice d’anthropologie expérimentale, comme sur un registre tout aussi anarchiste mais moins super-techno Ursula K. Le Guin dans Les Dépossédés (1974).

La beauté de tous ces souvenirs du futur tient à l’infinité des subjectivités qu’ils placent en orbites philosophiques, littéraire ou cinématographique. Nos subjectivités ont d’abord été littérairement numérisées par les imaginaires de la SF, bien avant d’être effectivement computées par les algorithmes des Big data. Et les machines littéraires, notamment quand elles sont relayées par les jeux vidéo, séries et films comme Matrix, s’avèrent peut-être aussi puissantes que les ordinateurs les plus performants. Nos subjectivités actuelles sont sans doute davantage influencées par les premières que par les seconds. Dès lors, nourrir nos subjectivités des multiples hypothèses et de la pluralité des mondes de la science-fiction ouvre nos esprits aux errements nécessaires pour répondre aux fabriques du conformisme de l’hypercapitalisme et de sa fille high tech en robe NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives).

Aux utopies technoscientifiques et souvent critiques de Vinge, de Banks ou d’auteurs de l’âge d’or des années 1940 et 1950, tels Isaac Asimov ou A.E. Van Vogt, répondent ainsi des dystopies ou utopies négatives dans la lignée du Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley ou de 1984 (1949) de Georges Orwell : catastrophes écologiques ou mentales de Sécheresse (1965) et La Foire aux atrocités (1970) de J.G. Ballard ; pollution, surpopulation, mutations génétiques incontrôlées ou surveillance globale du côté du Troupeau aveugle (1972), de Tous à Zanzibar (1968) ou de Sur l’onde de choc (1975) de John Brunner ; ou plus récemment sociétés de surveillance, anéantissement des mots et dévoration par le numérique de La Zone du dehors (1999) ou des nouvelles du recueil Aucun souvenir assez solide (2012) d’Alain Damasio.

La science-fiction crée d’un même élan l’utopie et la contre-utopie, la fascination et la répulsion vis-à-vis de nos futurs numériques, computationnels ou biotechnologiques. Les romans cyberpunk des années 1980 et 1990 naviguent au cœur de cette dualité. À l’instar de l’antihéros du Neuromancien (1984) de William Gibson, écrivain qui a littéralement inventé le concept de cyberespace, ses personnages sont des pirates de consoles, cow-boys ou apaches de la cybernétique, à l’aise avec les technos mais perdus dans la poisse du réel, en proie aux bandits de rues comme aux IA les plus fantasmagoriques. Livre culte pour les pionniers du net, notamment pour les partisans de la cryptographie des données, Sur l’Onde de choc de John Brunner n’est pas le premier roman à mettre en scène un révolté contre un totalitarisme soft s’affirmant démocratique – et ce dans un avenir proche : 2010 alors que le livre a été publié en 1975. Son héros, Nickie Haflinger, annonce en revanche les figures du hacker et du lanceur d’alerte avec une acuité remarquable.

Sur ce terrain de la révolte contre les oukases de la technoscience et cette lente mutation de l’être humain en « homme-machine » telle que l’analyse Tyler Reigeluth ici-même, Philip K. Dick sert une nouvelle fois de référence. Face au Swibble, « métazoaire télépathique artificiel » qui réduit à un simple problème de plomberie la question de l’obéissance de tous les citoyens à l’idéologie dominante, l’écrivain mort en 1982 dessine les portraits de bidouilleurs et de profanateurs maladroits. De révoltés qui regimbent, qui résistent presque malgré eux, sans réfléchir. La clé ? L’empathie – modalité cruciale mais néanmoins fragile des subjectivations humaines. La faculté à se glisser dans la peau de l’autre d’un être humain bien sûr, mais pourquoi pas d’une amibe télépathe de Ganymède ou même, et là ça se complique diablement, de véritables robots récusant leur programmation au nom de leur subjectivité radicale et de leur passion inavouable pour Georges Orwell.

 

[1]    Lire par exemple Claire Richard, « “Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard” », Rue89, 26 janvier 2016 (http://rue89.nouvelobs.com/rue89-culture/2016/01/26/comment-batir-univers-seffondre-deux-jours-plus-tard-262956).

 

[2]    Philip K. Dick, Reconstitution historique (1953), dans Nouvelles, Tome 1 1947-1953, Denoël / Lunes d’encre (1987, 1996), p. 1388-1405.

 

[3]    Oscar Barda, « Un pro du go battu par un algorithme : pourquoi ça change tout », Rue89, 28 janvier 2016 (http://rue89.nouvelobs.com/blog/extension-du-domaine-du-jeu/2016/01/28/un-pro-du-go-battu-par-un-algorithme-pourquoi-ca-change-tout-235202).

 

[4]    Ariel Kyrou, Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout, Inculte (2010), p. 205-216.

 

[5]      George Alec Effinger, Gravité à la manque, Denoël / Présence du futur (1987, 1989 pour la traduction française), p. 12.

 

Kyrou Ariel

A publié récemment L’emploi est mort, vive le travail (avec B. Stiegler, Mille et une nuits, 2015), Ceci n’est pas un blasphème (Inculte, 2015), Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout (Inculte, 2010), ABC Dick (Inculte, 2009), Paranofictions (Climats, 2007) et Techno Rebelle (Denoel, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimedias, il est le rédacteur en chef du site Culture Mobile (www.culturemobile.net). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.